PARIS P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
10, RUE CASSETTE, lO
INTRODUCTION
Un prêtre qui, dans nos temps malheureux, écrit de l'amitié, ne rappelle-t-il pas trop exactement ce moine nestorien qui s'occupait à jouer de la flûte, pendant que les Turcs démolissaient les murs de Constantinople et renversaient son monastère ? Non, si l'amitié, qui est l'un des sentiments les plus exquis de l'âme, en est encore l'un des plus puissants pour le bien.
Il paraît qu'il en est ainsi.
Dès lors, célébrer l'amitié n'est plus faire œuvre vaine de poésie, c'est faire œuvre j^conde d'apostolat.
A vrai dire, l'apostolat est la pensée dominante de ce livre, celle qui lui a donné naissance, celle qui a soutenu l'auteur dans les ennuis inséparables de tout travail littéraire.
Intimement mêlé aux jeunes gens, à leurs aspirations, à leur croissance, à leurs luttes, il nous a été donné de voir souvent l'amitié intervenir pour tirer les âmes de la vulgarité morale, leur Communiquer de profonds enthousiasmes, les ramener au Christ et se grandir soi-même dans
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ce sublime labeur. Plus que jamais l'amitié nous est alors apparue comme l'un des meilleurs moyens qui s'offrent aux jeunes gens d'échapper à l'effrayante banalité de la vie de collège, d'aviver en eux les généreuses ardeurs pour le bien et de s'élever au-dessus des fanges de la sensualité.
D'ailleurs, la jeunesse elle-même reconnaît ce pouvoir à l'amitié ; elle se sent attirée vers elle et désire en faire une des couronnes qui parent son front. Lacordaire a fait cette remarque : « La jeunesse veut que le prêtre tienne pour quelque chose l'amitié. » Et lui-même, quand il voulait apprécier une âme, il s'enquérait avant tout de la mesure d'affection de cette âme. Il écrivait à un étudiant : <■< Je voudrais savoir si vous êtes aimant, si vous sentez le prix d'une autre âme et si l'affection est votre penchant principal. >/
Parfois, sous prétexte de regrettables et criminelles déviations, certains éducateurs étouffent peut-être, dans le cœur de leurs élèves, des germes que Dieu y avait fait éclore pour se développer en fruits de vitalité. Sans doute, on a abusé du nom et de la chose d'amitié, mais quelle solitude et quel désenchantement pour une âme, s'il lui fallait bannir tous les biens que profane une liberté dévoyée ! « La perfection doncques, écrit saint François de Sales, ne con-
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siste pas à n'avoir pas d'amitié, mais à n'en avoir point que de bonne, de sainte, de sacrée.» Gardons à l'âme humaine toutes ses fibres, comme le musicien garde à la lyre toutes ses cordes : c'est en vibrant toutes ensemble, dans un plein accord, qu'elles produisent l'harmonie nécessaire à l'achèvement des vies comme à l'achèvement des poèmes. Et certes, l'amitié est l'une des cordes les plus mélodieuses de la lyre humaine.
Ollé-Laprune range « les grandes, les pures, les héroïques amitiés », parmi les plus puissants moyens qui assurent Le prix de la vie. « Je ne sais, remarque Paul Janet dans sa Philosophie du bonheur^ si une âme mériterait d'être appelée grande, qui n'aurait éprouvé à aucun degré le besoin de l'amitié. »
Or, qu'est-ce que l'amitié?
C'est l'accord intime de deux âmes qui s'attirent l'une l'autre, par de hautes et fortes sympathies et qui s'unissent pour concevoir et réaliser un idéal de beauté morale et de perfectionnement mutuel. Plus l'idéal sera élevé, plus l'amitié sera excellente, « comme le miel est plus savoureux quand il se cueille es-fleurons des fleurs plus exquises. » « Lors, dit saint François de Sales, que votre amitié sera précieuse ! Elle sera excellente parce qu'elle vient de Dieu, excellente parce qu'elle tend à Dieu, excellente
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parce que son lien est Dieu, excellente parce qu'elle durera éternellement en Dieu. >/
Lorsqu'elle vit dans un cœur de quinze à vingt ans, l'amitié y fait épanouir tous les grands sentiments et tous les purs enthousiasmes : le goût du travail, le besoin de la foi, l'amour de Jésus- Christ, le dévouement au prochain, l'élan courageux vers toutes les nobles causes. Il y a en notre ami une puissance qui fait surgir tout ce qu'il y a de vertu en nous. La sainte Ecriture résume tous les bienfaits de l'amitié en un mot plein de lumière : ^f L'ami fidèle est une forte protection ; celui qui l'a trouvé a trouvé un trésor. » Montalembert confirme cette loi par le témoignage de son expérience. Quelques semaines après s'être lié d'amitié avec un de ses camarades de Sainte-Barbe, Léon Cornudet, il écrit : « J'ai ressenti pour la première fois toutes les jouissances de la plus pure amitié. Elle a répandu un charme inexprimable sur mon existence ; elle a embelli toutes mes occupations, tous mes plaisirs; elle a grandi mon cœur et mes idées, j'ai joui de tous les bienfaits de l'étude; j'ai travaillé autant qu'il m'a plu et comme il m'a plu. »
Toute cette splendeur qui s'attache à l'amitié dénote la rareté de ce sentiment. Après avoir dit : '< Rien n'est plus utile à chercher qu'un ami, rien n'est plus doux à expérimenter, rien
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n'est plus avantageux à conserver », saint Augustin ajoute : » Rien n'est plus difficile à trouver. » Que d'autres, depuis x\ugustin, ont repris cette assertion ! « Cette année, il y a une grande disette damis », écrivait Emerson dans son livre : La Conduite de lavie. Toutesles années ressemblent à cette année-là.
Souvent le nom d'amitié est donné à une simple camaraderie ; souvent même il est appliqué à des attachements « qui méritent plus tôt le nom de folastrerie et de fantosme d'amitié » ou qui sont déjà le début de mauvaises amitiés. Ceux qui y sont engagés en conviennent difficilement, « Le miel d'Héraclée trouble la veûe », observe saint François de Sales, « et cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteints pensent bien faire en malfaisant, et Guident que leurs excuses, prétextes et paroles soyent des vrayes raisons //.
Si l'on se croit le cœur fait pour Tamitié, il importe également de se rendre digne d'être aimé et de choisir attentivement celui qu'on prendra pour ami. Les affections sont les pas de l'âme; celui qui possède notre cœur nous a tout entier et nous mène à son gré. Si nous ne sommes point vertueux, où mènerons-nous notre ami? Et si nous ne sommes pas sûrs de notre ami, où nous conduira-t-il ?
L'amitié est un dévouement; elle réclame des
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âmes généreuses. L'amitié est une marche vers la vertu, une ascension vers le bien; elle veut des cœurs courageux. Toute amitié a aussi son martyre. U Imitation dit : «c On n'aime pas sans souffrir. » Fénelon a repris le mot de Y Imitation et il l'a complété : « Souffrance si vous aimez, souffrance si vous n'aimez pas. » Dun autre point du monde et des choses, Newmann évoquant le souvenir de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze a dit : « Tous deux avaient ce qui est tout ensemble une bénédiction et une croix : une âme sensitive. » Sans doute, il y a tristesse à rester seul avec son affection comme avec des fleurs qu'on ne pourrait donner. Mais n'est-ce pas s'exposer à plus de tristesse encore que de s'engager sur les flots de l'amitié ?
Quelles souffrances entraîne donc l'amitié? On souffre des douleurs de son ami, de ses erreurs, de ses fautes, du peu d'écho qu'il donne à notre affection, de l'indifférence où le laissent nos conseils. Enfin on peut avoir à souffrir de son abandon. Là est une grande souffrance. L'âme qui la ressent exhale
L'infini de douleur qu'ont les choses brisées
Sentir mort pour nous quelqu'un qui est encore vivant; ne plus entendre la voix qui nous provo-
INTRODUCTION VU
quait naguère aux grands pensers et aux grands vouloirs, ne plus étreindre pieusement la main qui nous arrêta au bord des abîmes, n'avoir plus notre souvenir et notre nom dans un cœur qui semblait nous être si dévoué, avoir en commun tout un passé de joies, d'efiforts, de travaux, de souffrances et se dire que ce passé est une ère close irrémédiablement... assurément, cela est profonde douleur.
Les amitiés ne se nouent qu'avec des promesses d'immortalité. Mais dans les âmes mobiles, les serments d'amitié passent vite ; une amitié (?) chasse l'autre, comme dans la tapisserie un clou chasse un clou. D'ailleurs le germe de mort est dans toutes les choses d'ici-bas. Ceuxlà mêmes qui mettent dans le don de leur affection l'auréole de la sainteté, la gloire du génie, un dévouement inépuisable ne sont pas à l'abri des défections. « Hélas ! gémit Lacordaire, que d'infidélités j'ai essuyées dans ma vie. L'amitié est un vieil arbre où il ne reste plus pour moi que quelques feuilles d'automne. Les verrai-je tomber? » Qui donc a parlé du « cimetière des affections éteintes ? » Tous ont à le traverser quelque jour. A la fin de la vie, il en est qui ne marchent plus que sur des tombes.
Que le cœur ait ou n'ait pas en ce monde des affections de privilège, il est fait pour monter au-dessus de tout ce qui est visible, pour cher-
vin INTRODUCTION
cher à contempler de plus près et à posséder plus intimement Celui qui est, par essence, toute vérité, toute beauté, tout bien. Dans nos plus grandes joies d'amitié, nous sentons en nous une place vide qui réclame l'ami immortel. Rien ne nous suffit autour de nous ; il nous faut monter jusqu'à Dieu. N'est-ce pas lui seul qui peut apaiser les désirs de notre cœur et répondre totalement aux exigences de notre amour ? N'est-ce pas lui que nous cherchons plus ou moins consciemment au fond de toutes nos affections? Qui donc, a3'^ant aimé, n'a pas désiré chez son ami toutes ces qualités que voulait trouver Bourdaloue et que l'ami divin seul possède?
«: Je veux un ami véritable, et, autant qu'il se peut, un ami sincère, et tel, dans le fond de l'âme, qu'il est dans les apparences : un ami zélé pour mon bien, et désintéressé pour luimême, qui s'attache à ma personne et non à ma fortune, à mon crédit, à mon rang, à tout ce qui est hors de moi et qui n'est point moi ; un ami vigilant, prévenant, compatissant, auprès de qui je trouve de la consolation dans toutes mes peines, et du soutien dans toutes mes disgrâces; un ami fidèle, sur qui je puisse compter ; discret, à qui je puisse me confier; prudent et sage, que je puisse consulter, et qui soit capable de me conduire et de m'éclairer; droit, juste, équitable qui m'inspire la vertu, et avec qui je puisse uti-
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lement et saintement communiquer ; un ami constant, que l'humeur ne domine point, que le caprice ne change point, toujours le même malgré la diversité des temps, des événements, des conjonctures et des situations où je puis me rencontrer; enfin, un ami qui, seul et jusqu'au dernier moment de ma vie, ait de quoi me suffire quand il ne me resterait nulle autre ressource, et que je ne pourrais attendre d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà, encore une fois, l'ami que je cherche; mais où est-il, et de qui viens-je de tracer ici la peinture ? Ah! Seigneur je le sais, je le sens, mon cœur me le dit, et à ces traits, c'est vous, ô mon Dieu, qae je reconnais, et ce n'est que vous. »
C'est pourquoi nous ne devons nous donner pleinement qu'à Dieu seul ; c'est assez de nous prêter aux meilleurs d'entre les hommes.
Exprimer ces choses et tant d'autres qui leur font cortège, n'allait pas sans difficulté. Avec l'éloquence un peu sèche qui caractérise ses formules, Boileau a dit des idées :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Soit, l'idée baigne dans la lumière et s'éclaire de ses propres rayons. La même règle ne saurait s'appliquer à l'ordre des sentiments. Le senti-
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ment ne va pas sans quelque accointance avec Tintelligence et avec la volonté, mais le fond dans lequel il plonge est la sensibilité. Aussi estil enveloppé d'obscurité et comme fait de vague et d'imprécision. C'est pourquoi il ne faut pas disserter de façon trop doctrinale sur l'amitié; son charme le plus exquis s'évanouirait dès qu'on voudrait l'analyser. Le poète s'indigne de l'œuvre du botaniste et son œil se refuse à reconnaître, dans les petits cadavres que sont les pétales froissés et les étamines dispersées, la fleur vivante qui réjouissait la prairie. Dans un livre sur l'amitié, le mieux n'est-il pas de mettre partout l'essence de l'amitié et d'en faire respirer à chaque instant le parfum ?
Il m'a semblé aussi qu'il fallait faire entendre le plus possible la voix de ceux qui s'étaient distingués par un pieux culte de l'amitié. Alors, glanant parmi les riches moissons qui s'étendaient devant moi, j'ai mêlé dans mes pages les accents émus des poètes aux graves sentences des philosophes, comme dans un champ, le liseron se mêle au blé mûr.
Je remplissais mes feuillets dans les trêves du labeur intellectuel ou après les occupations d'un ministère captivant entre tous ; aux heures lourdes du grand soleil d'été, quand il faut un charme puissant au travail pour maintenir la veille; aux heures exquises du soir, quand les
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bruits du dehors s'apaisent peu à peu et que l'âme écoute plus facilement le chant intérieur, et je donnais ainsi plus de douceur au repos même.
J'ai pris pour titre de mon ouvrage le mot à' Essai titre des chosesinachevées, des ébauches, n'osant pas prendre letitrede Tr ait é(\\i\ convient aux travaux complets, et sachant bien que celui à qui son cœur n'a pas appris à aimer l'apprend mal dans les livres.
Et maintenant, à qui dédier ces pages ?
Je les déposerai d'abord sur deux tombes : l'une qui s'ouvrit rapide, il y a bien longtemps déjà, pour recevoir la dépouille mortelle d'un saint condisciple, et qui ne se ferma pas avant d'avoir germé ma vocation sacerdotale; l'autre où dort le pieux évêque qui m'accueillit dans son intimité et me demanda, malgré ma jeunesse, de porter avec lui les honneurs et les douleurs qui s'attachent toujours aux branches des croix épiscopales.
Mais je n'ai pas seulement écrit en mémoire des amis qui ne sont plus. ,
J'offre aussi ce livre à tous ceux dont la bienveillance a répandu la joie et l'édification sur ma route et dans ma vie. Parmi eux, pourquoi ne pas désigner ceux que j'appellerai dans la langue de Sénèque, les amis de première classe, cohortem primœ admissionis : celui qui fran-
XII INTRODUCTON
chit avec moi toutes les étapes de la jeunesse et de l'âge mûr, également doué des qualités aimables qui attirent et des qualités solides qui retiennent, toujours plus dévoué et toujours plus cher, très digne de cette louange que Cicéron décernait à Lœlius : Lœlius amicitiœ gloria excellens ; puis ce jeune homme, « esprit rare et privilégié, cœur encore plus privilégié >, qui s'appuya sur mon bras pour gravir les premières pentes difficiles du chemin, à qui — il me le disait, — je pouvais tout demander, et auquel je demandai le perfectionnement incessant de soi, le service de Dieu, l'amour effectif de ses frères, sommets heureux où il a maintenant fixé sa vie ; cet autre jeune homme, en tout semblable au premier, sinon qu'il a moins d'années et qu'il est encore en pleine lutte.
Et en leur offrant ces pages, je les remercie du soutien de leur affection et de l'exemple de leurs vertus. Et, comme Newmann àsins son A pologi a ^ je rends grâces à Dieu d'avoir ajouté aux autres bénédictions qu'il versa sur mon âme « la bénédiction des amis ».
Paris, Rue des Postes
21 Juin 1906, en la fête de saint Louis de Gon\ague.
Essai dur V Amitié
I. Existence. — II. Définition. — III. Nécessité. — IV. La famille. — V. L'amour. — VI. La vertu. — VII. Le détachement chrétien. — VIII, Les contrefaçons. — IX. Le mal. — X. En Dieu.
L'amitié a eu ses négateurs. Comment aurait-elle échappé seule aux souffles du scepticisme qui passent sur tout et poussent des nuages où s'enveloppent durant une heure ou durant une vie les plus belles et les plus douces choses? Une constatation pourrait toutefois surprendre ici : l'extrême diversité des âmes d'où s'élève la négation.
Ceux qui ont abusé par des profanations multiples de la faculté d'aimer, ceux qui manquent du sens voulu pour ressentir un sentiment absolument délicat, peuvent, sans exciter la surprise, nier l'existence de l'amitié. La vie n'existe pas dans les cadavres... L'étonnement douloureux est de recueillir le doute
ESSAI SUR l'amitié. — I,
sur des lèvres par ailleurs croyantes et bonnes. De quelle meurtrissure, au point le plus sensible de l'âme, naît ce gémissement?
Formée de partisans venus des deux camps opposés, elle serait longue à dresser, la liste de ceux qui ont dit à l'amitié : Tu n'es pas. Ici et là, nous prendrons quelques noms, nous consignerons quelques plaintes. Certes l'éloquence n'en sera pas absente.
Aux temps reculés, Aristote qui avait écrit tout un traité sur l'Amitié décochait avec quelque insouciance cette épigramme, en retour peut-être d'éloges décernés à son travail : « Mes amis, il n'y a pas d'amis. » L'ancien Ménandre qualifiait d'homme heureux celui qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami.
'L'Imitation donne ce conseil : « Ne désirez l'amitié particulière d'aucun homme. » Bossuet est tout à fait décourageant sur ce point : « Non, dit-il, l'amitié n'est qu'un nom en l'air dont les hommes s'amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. ?/ Bourdaloue fait entendre la même note : «Assez d'amis parmi les hommes, mais quels amis ! Assez d'amis de nom, assez d'amis d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et de politique, assez d'amis d'amusement, de compagnie, de plaisir; assez d'amis en paroles, en expressions, en protestations; et si quelques-uns sont mieux disposés peut-être, on n'éprouve que trop néanmoins, dans l'occasion, combien sur ceux-là mêmes, il y a peu de fonda faire ».
Assez près de nous, La Rochefoucauld, le grand
calomniateur en la matière, a tracé cette maxime : « Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, un ménagement réciproque d'intérêts, un échange de bons offices : ce n'est enfin qu'un commerce oijramour-propre se prépare toujours quelque chose à gagner... »
Il fait froid dans ces régions qui se ferment à la lumière d'or de l'amitié. Voici des parages où l'atmosphère est du moins plus dégagée. Si le soleil n'y brille pas, on l'appelle et on le pressent, comme dans un état de crépuscule ou d'aurore, d'aurore surtout. Nous ne sommes jamais dans la nuit éternelle. Et peut-être ne fallait-il pas tant se hâter d'écrire que, de ce côté aussi, il y avait négation.
Ecoutons. D'abord, Augustin, l'homme qui fut le plus fidèle et le plus tendre des amis et qu'on ne nomme jamais sans se rappeler aussitôt tant d'êtres chers dont la vie était sa propre vie. 11 demande : « Est-il un ami, dans le sein duquel on pourra sans craindre répandre son âme ? »
Saint Jean Chrysostôme est dans sa chaire triomphale d'Antioche. Comme souvent, entre lui et son auditoire, il y a l'un de ces combats que l'on ne trouve aussi animés chez aucun orateur. Chrysostôme propose une vérité. L'auditoire n'admet pas ou ne saisit pas. Chrysostôme insiste, cherche une autre argumentation, énonce de nouveau son principe. Au bout de quelque temps, l'auditoire est hatelant, persuadé, j'allais dire dompté. Il s'agit pour le moment de l'amitié. Et cette fois, c'est Chrysostôme qui est
ESSAI SUR l'amitié
vaincu... Il accuse sa défaite : « Je m'aperçois que beaucoup ne me comprennent pas encore, et la raison c'est que je parle d'une chose qui désormais a le ciel pour séjour... Oui, l'amitié est une fleur qui n'est plus de la terre ; elle est transplantée dans lescieux. »
Gratry passionne l'élite de nos contemporains. Sous une forme étincelante, parfois un peu vague, il parle en éducateur des intelligences et des volontés. Il est suave, tendre, il commente avec une onction captivante le misereor super turbajn que nos oreilles ne se rassasient pas d'entendre. Il paraît avoir une âme merveilleusement organisée pour l'amitié. Qu'en pense-t-il? Ceci :
« Ne sais-je pas, par une longue expérience, qu'on ne peut rien attendre d'aucun homme? Je connais la limite des cœurs et des esprits. Que ferai-je d'un nouveau venu? Est-ce qu'il y a dans quelque homme, quelque suite? Est-ce que ceux qui m'ont aimé se souviennent aujourd'hui de moi? Bien des fois, je me suis cru enfin vraiment reçu dans une autre âme, vraiment aimé ! Qu'en reste-t-il? »
Le Père Didon, héros de l'obéissance monastique et du renoncement à soi, est relégué sur les roches de Corbara; le grand actif est confiné dans une cellule; l'orateur passionné, le puissant éducateur est éloigné du maniement des hommes et du tumulte des foules ; capable de mourir pour une parole donnée et une amitié malheureuse, il est oublié. Il se console en contemplant le Christ à travers les pages de l'Evangile, et tout plein des émotions de sa croix et des vi-
sions de son étude, il laisse tomber de sa plume cette réflexion qui est à peine une plainte, tant elle est enveloppée dans la générosité et la résignation : « Il ne faut pas demander aux hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Je dirai plus : Il ne faut rien en attendre, il faut donner tout. Quand ils sont bons et dévoués, on les bénit; quand ils sont hostiles et indifférents, on les bénit encore. Le Christ nous a enseigné ces grandes vérités héroïques; il n'y a qu'à marcher après lui ».
Et ils sont très nombreux, de ce côté comme de l'autre, ceux qui signeraient cet aveu attristé d'un évéque au grand coeur, M^"" Bougaud : « A vrai dire, je ne crois plus guère à l'amour de l'homme />.
D'où vient? De cette cause qui explique tout : de l'ennui de la vie, de la mobilité de l'homme, de Tinsuffisance de tout le créé. Affamés d'infini, d'éternité, de beauté sans tache, nous voulons, malgré tout et malgré nous-mêmes, trouver ces dons dans les cœurs aimés du nôtre. En vain. La moindre épreuve trahit leur fragilité et contrarie nos désirs. Alors les heurts que nous devions attendre, puisqu'ils proviennent de notre nature, nous déchirent; et de nos plaies vives s'exhalent la plainte et le murmure indigné. Nous souffrons, nous sommes abandonnés, nous ne recevons pas la mesure large que nous donnons aux autres... 11 n'y a pas d'amitié.
Mais, autres les lèvres, autre le cœur. Sous les dénégations verbales, l'acte de foi interne persiste. La tempête se calme quand tombent les vents qui l'ont
ESSAI SUR l'amitié
déchaînée. L'ami un instant oublieux ou méconnu rentre en faveur. S'il faut résolument abandonner un traître ou un lâche, il n'est pas bon d'oublier ceux qui furent toujours fidèles. Et enfin, si le doute atteint tous ceux qui semblèrent nous aimer, il doit respecter l'amitié même. Traîné dans la boue, le drapeau n'en existe pas moins glorieux, il rejette l'ignominie sur ceux qui voulurent l'en couvrir; lui reste pur, et le soldat continue de marchera son ombre et de mourir sous ses plis. Arrive-t-il au joaillier d'être surpris un jour par l'achat de perles fausses? Il sait néanmoins de science ferme qu'il y en a de fines, et d'ordinaire il parvient à les discerner.
Tel sera le cas de plusieurs dans l'histoire de l'amitié : Augustin et Chrysostome, Didon, Bougaud et Gratry ne s'arrêtent pas sur la note de désespérance qu'ils ont un instant fait entendre. Qui a plus qu'eux mérité de l'amitié? Qui en a plus joui ? Qui l'a plus désirée? Une ligne plus bas que le passage cité tout à l'heure, Gratry n'a-t-il pas ajouté très ardemment : « Si mon cœur croyait entrevoir un homme, un homme réel et consistant, vrai, noble et bon ; un homme tel que Dieu les veut tous, et tel que je les croyais tous dans mon enfance; une âme en qui la mienne pût se verser entière, sans réserve des idées secrètes et des sentiments ineffables qu'on ne dit plus; oh! alors, je sentirais mon coeur bondir et s'élancer, briser la glace, fondre la neige, dilater ma poitrine; oui, je le retrouverais entier >y. « Il me serait aussi difficile, s'écrie Lacordaire, d'être incrédule en amitié que de l'être en religion.
et je crois à l'attachement des hommes comme je crois à la bonté de Dieu. L'homme trompe, Dieu ne trompe jamais; c'est là leur différence : l'homme ne trompe pas toujours, c'est là sa ressemblance avec Dieu. Créature faible et faillible, son amitié a d'autant plus de prix qu'illa conçoit et la porte dans un vase plus fragile. Il aime sincèrement dans un esprit sujet à l'égoïsme; il aime purement dans une chair corrompue; il aime éternellement dans un jour qui finit : je le crois et je le sais. »
Néanmoins si quelqu'un, renouvelant le personnage du hibou de la fable, s'obstinait à prétendre que tous les amis sont trompeurset que ce grand nom d'amitié sonne creux toujours, si blasphémant la famille qui le reçut et celle qu'il fonda, il faisait cet aveu :
Je crois à l'amitié moins encore qu'à l'amour,
il s'accuserait lui-même et manquerait d'âme. Ne serait-il pas à propos de lui rappeler cette finale du fabuliste :
Vous n'avez donc aimé personne?
— Ma foi, non, soit dit entre nous.
— En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous?
L'amitié existe ; les voix les plus fortes et les plus pures la nomment etla bénissent, elle est entrée dans la trame de toutes les belles vies; chaque page de ce livre la verra parler et agir, et donc prouver qu'elle est.
ESSAI SUR l'amitié
Dans l'étude detout objet, le premier pas à faire est de définir. « Définissez, définissez » demandait Fontenelle à chaque fois qu'une nouvelle question était abordée. Bien définir est très difficile; totalement définir est impossible. Nous ne connaissons le tout de rien ; le plus petit objet a une multitude de côtés, une variété d'angles qui ne permettent pas de le considérercomplètement. La substance de l'être, le quelque chose qui lui donne sa constitution et sa nature est ce qui nous échappe le plus. S'il s'agit de saisir pour l'extérioriser le phénomène qui se passe au dedans de nous, une certaine difficulté ne laisse pas de subsister.
Lorsque Bossuet était sollicité de donner une définition, on sait comment il agissait parfois. Un jour en particulier, pressé de dire ce que signifiait le mot aimer, il répondit, non sans une pointe d'impatience : « Aimer c'est aimer. Ce n'est pas ce me semble une grande merveille. Celui qui aime, il aime et c'est tout. » La logique blâme fort cette manière d'échapper à une définition. Toutefois les gens embarrassés continuent de recourir à ce procédé. Il existe un autre expédient : c'est d'emprunter aux écrivains qui ont précédé, les formules heureuses trouvées par leur génie. Ces formules ont l'avantage d'avoir subi l'épreuve du goût et du temps. Ainsi ferons-nous en
NATURE DE l'aMITIÉ
couvrant cette première page d'une guirlande d'anthologie.
« L'amitié n'est autre chose que le parfait accord dans les choses divines et dans les choses humaines, joint à une bienveillance et à une affection mutuelle. Je ne sais si, à l'exception de la sagesse, les dieux ont fait un meilleur présent à l'homme.» [Aristote, Cicéron.)
L'amitié est la plus heureuse alliance que l'on puisse former pour arriver au souverain Bien; elle est une âme en deux corps. L'ami est un autre nous-mêmes [Cicéron).
Tout épris qu'il fût de son mérite, Alexandre pensait ainsi. Quand, après la défaite des Perses, Sisigambis, l'infortunée mère de Darius, tombait pour, demander pitié, aux pieds, d'Ephestion ; le vainqueur, heureux de cette méprise, dit : « Vous ne vous êtes point trompée. Madame, celui-ci est aussi Alexandre ».
Les modernes n'ont pas été moins heureux dans les expressions qu'ils ont employées pour définir l'amitié.
L'amitié n'est autre chose qu'une parfaite union des cœurs formée par le mérite et par la vertu, et confirmée par la ressemblance des mœurs. Tout autre liaison n'est qu'une société mercenaire et indigne d'un nom si saint. [De Sacy.)
« L'amitié est le plus parfait des sentiments de l'homme parce qu'il en est le plus libre, le plus pur et le plus profond. Elle est un choix austère dans
lO ESSAI SUR l'amitié
une vocation commune de travaux et de pensées, le mariage de deux âmes, qui s'unissent pour accomplir le travail de la vie. C'est un croisement éternel de deux âmes, latranssubstantiationde l'une dansl'autre ; c'est le dévouement porté jusqu'à ses dernières limites, le mal seul excepté, parce que la loi de Dieu doit tout dominer. On peut donc définir l'amitié une union étroite et réciproque de deux âmes à cause de leur beauté morale. » [Lacordaire.)
'i L'amitié est un contrat spirituel formé entre deux âmes qui se promettent librement de s'aimer et de se soutenir toujours. >/ [Henri l'erreyve.)
L'amitié est une association de deux âmes pour le bien [O^anam).
L'amitié suppose, comme disent les Latins, l'habitude d'être ensemble, consiLctndo ; un bien compa- \\ rable à celui qui fait l'union de la famille, familiaritas; \ enfin et comme conséquence, une sorte d'impuissance à se passer les uns des autres, nécessitas. iM^' d'Huis t.)
«L'amitié c'est la rencontre de deux âmes charmées l'une de l'autre et mêlant dans une confiance qui s'accroît tous les jours, leurs pensées, leurs rêves, leurs vertus, leur bonheur, leurs souffrances, libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. » (A/»"" Bougaud.)
Aimer, ce n'est pas seulement, comme le disait Leibnitz, se réjouir an honh^wx à' znVxm^amare est gaiidere de felicitatc aliéna, aimer, c'est travailler effectivement à cette félicité ; et qui ne fait que se réjouir en soi ne
NATURE DE l'aMITIÉ U
saitpasce que c'est qu'aimer. Car l'amitié donne et se donne ». [Fonsegrivc.)
Le charme abonde dans toutes ces pensées que leurs auteurs ont ciselées en gracieux médaillons, et transcrites avec une sorte de gratitude, comme un témoignage du bonheur que leur âme trouvait dans l'amitié. Pour diverses que les expressions soient dans la forme, il serait facile de les réduire à une seule. Partout les mêmes notes dominent; le timbre seul peut donner l'illusion de la variété. Dans leur composition, il est certaines vibrations qui se rencontrent identiques. Les voici dans une définition qui se présente bien timidement, après tant d'autres d'un si grand mérite : L'amitié est un attachement réciproque, basé sur l'estime et se traduisant surtout par la confiance. Il a pour but de procurer plus de bonheur par plus de vertu.
Dieu a créé les âmes pour aimer. L'essence des âmes, leur vie radicale est l'amour. Elles aimeront Dieu sans doute et leur amour reflétera l'infini, l'immuable, l'éternel ; elles aimeront aussi, et plus sensiblement à cause du corps qu'elles habitent, leurs frères dans l'humanité et dans le Christ. Cet amour général sera trop peu. La plupart s'isoleront plus ou moins pour aimer; elles demanderont seulement un
ami ou quelques amis, et elles vivront de cette intimité.
L'amitié est nécessaire à cause de cette aspiration native. L'homme qui la méconnaîtrait ne mettrait pas en œuvre l'une de ses plus belles facultés et sa vie n'aurait point toute la grandeur qu'elle comporte. Toutes nos puissances intellectuelles et morales appellent l'activité ; si l'une d'entre elles est négligée, l'harmonie totale n'existera jamais.
Déplus, l'amitié comblera heureusement les abîmes de notre cœur. « Il est difficile à l'âme humaine de ne pas aimer quelque chose; il faut nécessairement que notre cœur soit attiré par une affection quelconque. L'amour de la chair est étouffé par l'amour de l'esprit; un désir éteint un autre désir. » [Saint Jérôme.)
Les citations se présentent en foule pour appuyer ce principe. « L'amitié est une chose très nécessaire à la vie. Sans ami, nul ne trouverait bon de vivre, eût-il d'ailleurs tous les biens. » [Aristote.) Horace appelait son ami « la moitié de son âme ». Saint Augustin enviait cette définition, et il ajoutait pour sa part : « Dans toutes les choses humaines, quelles qu'elles soient, il n'y a rien de doux pour l'homme sans un ami. » Il est dit, au livre des Actes^i que le centurion Corneille, dans l'attente de la venue de saint Pierre avait assemblé ses parents et nccessariis amicis. «Personne ne peut vivre sans ami », murmure doucement Vlmitatton. C'est un saint, Ambroise, évéque de Milan, qui a écrit cette délicate et char-
NATURE DE l'aMITIÉ 1}
mante parole : << Rien n'est si utile que d'être aimé ». Bossuet fait entendre ses oracles : '< Il parait manifestement que le plaisir de l'homme c'est l'homme... Rien n'est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont la société lui plaise...» La voix suave du cygne de Cambrai succède au cri de l'aigle deMeaux, véritable voix du cœur, affectueuse et dévouée : « On est inanimé et comme sans âme, dès qu'on n'a plus ce que je ne sais quoi au dedans, qui soutient, qui porte, qui renouvelle à toute heure. » Il veut dire l'amitié... L'amitié est donc bien une nécessité, comme l'antiquité appelait ce noble attachement.
Aussi la voyons-nous paraître dans toutes les grandes vies, et d'abord dans la vie de Celui qui est tellement grand qu'on a pu dire, que Lui seul est grand. Jésus-Christ a vécu entouré d'amis. Les anges du ciel n'ont paru que deux ou trois fois pour l'assister, et jamais ils n'ont dormi sur son coeur; ils ne se sont pas montrés non plus au pied de sa croix. Ces privilèges étaient réservés à quelques amis choisis parmi les hommes. Malgré toute sa transcendance, Jésus a semblé avoir besoin de quelques amis mortels ; malgré sa sainteté, il a voulu s'appuyer sur des êtres accablés d'infirmités; maigre sa force puisée à la source même de toute perfection, il a réclamé la présence de ses apôtres, hommes très faibles, et qui néanmoins, dans une heure d'angoisse, ont semblé alléger son fardeau. Ainsi l'amitié a rendu l'homme capable de consoler un Dieu, et si le Fils de l'Homme n'eut pas ici-bas où
reposer sa tête, il eut du moins où reposer son cœur.
Nous aurons un chapitre bien doux à écrire, intitulé : VAvittic cJic{ les saints. La plupart des saints, — peut-être pourrait-on dire tous, — ont considéré l'amitié non seulement comme une jouissance et un don de Dieu, mais comme une nécessité de la vie. En arrivant à Paris, Henri Lacordaire demande pendant quelque temps avec angoisse : '< Où est l'âme qui comprendra la mienne? » Et lorsqu'il eut trouvé cette âme, il lui écrivait : « Je vous prie de me conserver toujours votre affection si nécessaire à mon bonheur.» Il disait plus tard : '^ Je pense souvent que tout ce que j'ai fait peut être ruiné, et je m'accoutume dans ma pensée à en faire le sacrifice, pour vu que Dieu et l'amitié ne m'abandonnent pas ».
La sainteté, la majesté, la douleur, les affaires tumultueuses réclament auprès d'elles, comme un bon génie qui soutient et relève, la présence et le dévouement de l'amitié. Pour tous, l'isolement — je ne dis pas la solitude — est mortel. Le jeune homme, parce qu'il se trouve dans la période de formation, parce qu'il est rempli de fougue, parce que son coeur est moins occupé, a un particulier besoin de l'amitié. Par ses charmantes causeries, par les études en commun, par l'échange incessant des pensées, l'amitié l'aidera dans la culture de son intelligence. Dans les heures douloureuses, elle s'inclinera vers lui pour soulever son fardeau; elle versera sur ses maux le baume qui console et qui guérit. Dans la lutte et dans l'effort, elle stimulera une ardeur toujours près de s'éteindre.
elle remplacera toutes les voix absentes; elle sera l'ange gardien toujours vigilant pour écarter du chemin les pierres meurtrissantes; elle sera « le frère qui soutient son frère et le rend inébranlable comme une ville fortifiée ». Dans les grandes écoles, à la caserne, au milieu de la vie fiévreuse de Paris, elle sera le conseil, le bras, le cœur indispensable pour maintenir les jeunes âmes dans le culte de Thonneur intégral et dans la chasteté de la pensée et du corps. Si un jeune homme de seize à vingt-cinq ans s'est éloigné de sa famille, pour continuer dans le tourbillonnement de quelque grande ville la poursuite d'une carrière, j'ai peur, fùt-il pieux et aimant Dieu, qu'il ne finisse par se courber très bas et par cueillir les fleurs du mal, s'il n'a pas un ami.
Plus tard, son cœur sera saisi par l'affection conjugale et paternelle; son activité se dépensera dans desfonctions absorbantes; les œuvres lui demanderont chaque jour une partie de son temps; il sera entouré de toute une foule qui aura des regards inquisiteurs sur sa vie. Le courant du bien l'entraînera. Maintenant tout cela lui manque. Les êtres si chers du foyer sont loin. Ne le fussent-ils pas, il y a certaines fibres du cœur qui demandent uneautreaffection sinon plus précieuse du moins plus contemporaine et plus spontanée. Les gens de sa connaissance, les traditions qui le protégeaient comme un mur d'enceinte ne sont plus là. Les habitudes, toujours un peu dépendantes de l'entourage et de l'atmosphère, sont ébranlées. 11 semble que dans ce milieu nouveau, on n'ait plus les mêmes raisons de
l6 ESSAI SUR l'amitié
s'interdire le mal, devenu tout à coup plus séducteur et plus facile. L'air ambiant, les conseils, l'exemple poussent aumal. Portésurce torrent, le jeune homme aura bien de la peine à tenir droite la ligne de flottaison, si l'amitié n'est pas là pour diriger l'esquif qui le porte. Mais avec sa présence, le salut s'opérera. «Une amitié éprouvée, dont le but est tout spirituel et divin, procure à Tàme qui la reçoit et la donne, un incessant réconfort et exalte son désir de perfection. » (Henry Bordeaux.)
Si, malgré le soutien d'un ami, des chutes se produisent, il n'y aura, pour le relèvement, d'autres secours que les nouveaux efforts de celui-ci. En effet, les parents ignorent ou excusent, le confesseur est abandonné. Il ne reste que l'ami. La Bible nous offre ici un gracieux symbole du rôle de l'amitié : Le tîls de Tobie a dix-sept ans. Il doit faire un long et périlleux voyage. Qui l'accompagnera? Le père est aveugle, la mère est âgée. Alors le fils trouve, au sortir de la maison, un jeune homme tout prêt pour le voyage et qui s'offre à lui comme guide. Quel était ce jeune homme? Un ange du Seigneur. 11 en est d'autres que le jeune Tobie à qui Dieu envoie ses anges, c'est-à-dire des amis vertueux. Avec l'insistance que permettent leur dévouement et leur tendresse, ceux-ci répètent à celui qui s'égare : « Tu as tort ; ce que tu fais là n'est pas permis; l'honneur et la foi t'accusent; le passé faisait mieux présager de toi ; l'avenir avec ses engagements et ses responsabilités attendaient mieux. »
Dans l'un de ses psaumes harmonieux, composé à
NATURE DE L AMITIÉ l^
l'une des époques désolées de sa vie, David compte parmi ses plus grandes douleurs l'absence d'un ami ; il se compare au passereau solitaire sur un toit. Cette solitude l'accable et rend son âme plus accessible aux autressouflFrances; toutes les fleurs qui croissaient en son âme se sont desséchées, et ego st'cut fcemim arui. Une autre fois, il demande à Dieu de le « corriger par la voix d'un ami ». Il me semble que parmi les grâces de Dieu aux hommes, il n'y en a pas de plus délicates et de plus choisies que de cacher ainsi le secours divin sous le voile du secours fraternel, et tandis que toute notre force vient de lui, de nous la faire tenir en quelque sorte les uns des autres. Jeunes gens, pour être forts, pour conserver la joie et l'enthousiasme, gardez le culte de l'amitié.
Elle fut de vos aînés l'espoir et le trésor; Portez-la fièrement sans en perdre une goutte, Portez-la devant vous comme un calice d'or.
Dieu a mis dans notre âme deux besoins qui se ressemblent sans se confondre, le besoin de la famille et le besoin de l'amitié. L'amour du père et de la mère est le gracieux préambule de nos affections. Il se traduit d'abord par des sourires, parlegeste des bras qui
ESSAI SUR l'amitié. — 2,
l8 ESSAI SUR l'amitié
se tendent; et au dedans, il se développe lentement au milieu delà nuit de l'enfance, pressé toutde même d'éclore, et formant, dans le tréfonds de l'être, des racines que le temps et la mort seront impuissants à ôter. Bientôt, déjeunes compagnons nésdu même sang viennent aussi solliciter notre cœur et y prendre une place qui ne leur sera point enlevée. Un troisième amour s'ajoute à ceux-ci. A peine sorti de l'adolescence, le jeune homme songe à s'éloigner du foyer où fut son berceau pour se donner une compagne, et élever lui-même un foyer oîi s'abriteront d'autres berceaux.
Mais ici la liberté intransigeante de l'amitié est souvent contrariée. 11 est des traditions tyranniques qui s'accordent pourimposerau jeune homme la compagne de sa vie. Il doit la prendre dans le monde de sa naissance, de sesrelations, de sa fortune. Ce sont des motifs inspirés de ces traditions qui, bien plus que la pente de son cœur, guident d'ordinaire son choix, si l'on peut encore dire « choix :i>. Et lorsque l'accord des cœur a déterminé l'union, l'avenir n'est point encoreassuré La beauté matérielle et les sens ont une grande part dans l'affection conjugale, et lorsque ces éléments trop éphémères d'amour disparaissent ou s'altèrent, l'amour lui-même s'écroule comme une statue dont le piédestal aurait cédé. Parfois il n'en faut pas tant, et quand celle qui fut quelque temps l'idole est encore debout dans sa splendeur et ses charmes, l'adorateu s'en va à d'autres autels porter un encens profané.
L'amitié échappe à ces revers. Indépendante de tou
NATURE DE l'aMITIÉ I9
intérêt dans sa formation, totalement libre dans son contrat, ne s'arrêtant pas aux surfaces brillantes ou déjà caduques des choses, mais allant jusqu'à la profondeur des âmes, elle voit venir sans alarmes les changements extérieurs dont elle ne s'est jamais occupée et les frimas qui glacent tout excepté le foyer où elle s'alimente» « Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes. »
Voilà les amours de la famille. Si sacrés et si vastes qu'ils soient, ils ne suffisent pas pour remplir le cœur parce que le coeur a des aspirations, des forces, des régions profondes que ces amours n'apaisent pas et ne touchent même pas. Nous voulons aimer par un acte libre. Aux affections établies par le Créateur et par la nature, nous voulons en joindre d'autres qui soient notre propre ouvrage. Il y aura le sanctuaire de la famille qui ne sera jamais ni sans fleurs, ni sans parfums, ni sans sacrifices; mais il y aura aussi l'autel de l'amitié : deux objets saints que, pour ma part, je refuse de comparer. Mais des comparaisons ont été établies : il n'y a qu'à les rappeler.
Saint François de Sales formule cette règle : « Les amitiés basées sur le fondement de la charité sont autrement constantes et fermes que celles dont le fondement est la chair et le sang. » Bien avant, le latin Publius Syrus avait énoncé cette maxime : « L'amitié est la meilleure des parentés. » C'était aussi l'avis de Cicéron : « L'amitié l'emporte sur la parenté, en ce que la bienveillance est essentielle à Tune et qu'elle n'est pas inséparable de l'autre. Otez la bienveillance
20 ESSAI SUR l'amitié
la parenté reste, mais l'amitié disparaît». Ils se succèdent nombreux ceux qui se défient des liens qui tiennent à la constitution physique des êtres, et qui placent au premier rang les affinités d'âme.
En tout cas, ni chez le père, ni chez le frère, ni chez répoux, le sentiment qui fait battre le cœur n'est par lui-même l'amitié. « L'amitié déborde de sa nature la paternité, dit Lacordaire ; elle suppose une bienveillance d'une nature plus épanchée et plus libre ». Des enfants aux pères, c'est plutôt respect.
« L'amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux à cause de la trop grande disparité. Ni les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourraient exercer des enfants aux pères ». [Montaigne.)
L'amour fraternel ressemble davantage à l'amitié. La similitude d'âge et de situation, la communauté extérieure de vie sont bien faites pour opérer des rapprochements intimes. Aristote va jusqu'à dire : « Les frères sont en quelque sorte un seul et même être en plusieurs membres distincts. » Néanmoins l'étroite suture des âmes qui fait l'amitié n'existe pas nécessairement. Souvent ce n'est que la juxtaposition. Et alors, où est la spontanéité dans le choix, la confiance et l'expansion, où est la conformité des idées et des goûts qui forment le fondement et les assises de l'amitié ? Les chevaliers errants de Victor Hugo sont-ils frères? — Ils sont frères, c'est bien; sont-ils amis? Non certes. — Et on sait, d'autre part, que Racine a immortalisé les frères ennemis.
NATURE DE l'aMITIÉ 2 1
Il n'est pas rare toutefois que l'amitié vienne se surajouter à l'afFection fraternelle. Encore subsiste-t-il une différence entre ces deux sentiments. Les liens du sang semblent se dénouer dans la proportion où se développent ceux que forme le libre choix; les droits de la nature disparaissent, ou plutôt s'effacent, comme s'estompent les objets danslesbrumesdu soir, Même alors ce vers de Legouvé : « Un frère est un ami donné par la nature », n'est pas juste, ou n'exprime qu'une vérité trop vague. Il est mieux de dire avec Droz : « Un ami est un frère que nous avons choisi ». Ainsi parut l'amitié d'Eugénie de Guérin pour son frère Maurice : « Lui et moi, écrivait la sœur, c'étaient les deux yeux d'un même front». Ainsi l'amitié de Louis et d'Eugène Veuillot. Qui ne connaît cette page de Louis, toujours charmante à relire?
« Nous avons grandi, nous avons vieilli, nous tenant parla main et par le cœur. Présentement nous sommes en âge d'hommes et, grâce à Dieu, notre enfance n'a point cessé. Nous sommes encore ces deux frères qui portaient leurs provisions dans le même panier : l'un ne peut souffrir que l'autre ne pleure ; l'un ne peut se réjouir que l'autre ne soit heureux; l'un ne peut tenter une aventure que l'autre n'en coure les chances aussitôt. C'est pourquoi, après des séparations, des épreuves, des vues diverses^ nous nous sommes embarqués sur le même navire afin de défendre le même pavillon. Nos caractères quoique différents, se touchent et s'enlacent dans une constante harmonie ; aucune dissonnance, ni dégoûts, ni de volontés, ni de désirs.
Il est mon conseiller et il me croit son guide ; il connaît mes défauts, et il ne les voit jamais; il m'aide à réparer mes erreurs, et je ne sais s'il pense que j'ai pu me tromper.
«J'ai donc un ami qui, devant les hommes, me défend, qui, devant Dieu, prie pour moi; un ami dont mon bonheur est le plus cher désir et qui est prêt à tous les sacrifices pour me rendre heureux; qui sera toujours satisfait de ma prospérité, qui me restera fidèle en toutes mes disgrâces, que tous mes torts trouveront indulgent et toutes mes peines compatissant; cet ami que j'ai en mon frère, mon frère l'a en moi,
« Nous sentons notre richesse, nous demandons à Dieu de vivre ensemble, de soufïrir ensemble; car nous ne pouvons être nulle part si bien et si heureux qu'ensemble. Plaise à sa miséricorde qui nousa donné même sang, même cœur, même labeur, de nous donner même repos à l'ombre du même clocher! »
Notre faculté d'aimer se manifeste sous deux formes : l'amitié et l'amour. Les sentiments qui portent ou usurpent ce dernier nom sont légion, depuis l'amour qui est pure sensation jusqu'à celui qui est raison, volonté, foi.
Cet homme qui crée une famille, qui communique la vie, dont toutes les journées sont une suite ininterrompue de dévouements, fait acte d'amour ; et cet autre qui offre sa poitrine aux balles ennemies et tombe sur un champ de bataille pour sa patrie; et cet autre qui poursuit dans des labeurs austères la possession de l'immatérielle beauté, art ou vertu ; et cet autre qui, dans des travaux obscurs ou éclatants, se crucifie chaque jour à son devoir; et cet autre qui, entouré de disciples, s'efforce de communiquer sa flamme et de gagner des partisans à une idée ou à une œuvre ; et cet autre qui cherche Dieu dans tous les chemins de cette vie, qui pour lui, met toute l'attention de son âme dans toutes les moindres choses et, pour lui, encore est prêt à se passer de tout, quand il le faut, qui n'a pour but unique que la possession de Dieu et comme moyen que la volonté de Dieu...
Par ces amours, l'homme brise avec son égoïsme natif, il sort de l'idolâtrie du moi et atteint toute la grandeur de son âme. Aussi les génies, les saints et Dieu lui-même, quand il nous a révélé sa pensé ontils tout concentré dans l'acte d'amour. Ils ont dit : la plénitude de la loi, c'est ramour(5^/n/ Paul). — Aime et fais ce que tu voudras [Saint Augustin). — La fin de toutes choses est aimer (François de Sales). — Je ne sais qu'une petite science, celle d'aimer [Socrate). « Une seule chose est véritablement bonne, écrit le Père Gratryà la fin de son traité Delà coimaissancede Vâme, c'est l'amour, l'amour qui se donne par l'œuvre et la parole, parl'enthousiasme, par la sainte communion
«4 ESSAI SUR LAMITIÉ
de la vie. » L'amour, pris dans sa noble acception est si beau qu'il fera l'unique occupation du ciel. Là-haut, nous aimerons nos frères, et de cet amour naîtra la félicité.
Mais voilà que dans une certaine langue, le nom d'amour est donné et réservé à la sensation, à l'imagination, à la folie.
Le résultat enfin de la suprême cour.
Fut de condamner la folie, A servir de guide à l'amour. {La Fontaine.)
Ce n"est point dans la langue de Pascal. Ce grand homme affirmait au contraire que l'amour et la raison ne sont qu'une même chose. Et lorsqu'il consentait à employer le mot dans un autresens, il écrivait : « Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause est un je ne sais quoi, et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu'on ne saurait le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. » C'est la langue de Jean-Jacques Rousseau qui veut faire une vertu de l'amour qui n'a pour toute loi que son instinct aveugle et violent ; la langue de George Sand qui, à travers tous ses ouvrages, plaide le droit à l'amour le plus désordonné; la langue de Chateaubriand dans René, de Sénamour dans Ohermann ; de Benjamin Constant dans Adolphe, de Fromentin dans Domintgue... de tant d'autres.
NATURE DE l'aMITIÉ 2^
L'homme a donc abaissé à ce point le plus beau nom de la terre et du ciel ; il a ainsi nommé la source de tous nos véritables maux ; il a fait de la plus noble des vertus la plus destructrice des passions. Cet amour a ses émissaires qui, par la littérature et par tous les arts, s'efforcent de lui faire des recrues. Il attire les hommes dans ses « cercles descendants », leur distille l'inquiétude et l'ennui, la satiété et le désir. Car l'oeil n'est pas rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend. Qui a mieux décrit ce tourment que Musset :
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide. J'éprouve un tel dégoût que je me sens mourir.
Cependant, les plus fortes passions qui transportent les hommes ne sont que le vrai amour déplacé et qui s'est égaré loin de son centre. Il y a du vrai dans la parole que Rostand met sur les lèvres de Jésus parlant à la Samaritaine :
Je suis toujours un peu dans tous les mots d'amour.
Il y est; c'est Lui qui dégoûte miséricordieusement de tout le reste pour forcer à revenir à Lui ; et là, est le point par lequel la grâce, longtemps dédaignée, peut enfin atteindre les cœurs et les tourner à un plus noble emploi. « Et comme l'arc-en-ciel touchant Taspalathuslui ôte son odeur, et lui en donne une plus excellente, ainsi l'amour sacré touchant nos passions.
26 ESSAI SUR l'amitié
leur oste leur fin terrestre, et leur en donne une céleste. » [Saint François de Sales.)
Les psychologues se sont plu assez souvent à établir une comparaison entre l'amitié et l'amour. Reprenons à leur suite cette entreprise, en notant que, le plus souvent, ce qu'ils entendent par amour est plutôt le désordre de l'amour.
L'amour paraît avec la soudaineté de la foudre ; l'amitié suit un long processus ; elle met beaucoup de temps à forger ses liens. L'amour est produit par la beauté physique ; il naît d'un trait^ du visage, d'une expression, d'un air, d'un rien ; l'amitié naît de la beauté morale, elle est la préférence d'une âme pour une autre âme. L'amour est fragile comme son principe ; l'amitié peut durer toujours et grandir encore, quand les charmes du visage ont péri ; la saison des frimas lui garde tous ses attraits. L'amour, appuyé sur les sens, ne va que d'un sexe à un autre; l'amitié se plaît surtout entre représentants du même sexe. L'amour aspire à la réciprocité, mais s'il ne la rencontre pas, il subsiste encore; l'amitié ne peut vivre si elle n'est payée de retour. L'amour promet beaucoup, il est prodigue d'hommages qui ne coûtent rien et de déclarations qui couvrent un immense égoïsme ; l'amitié est désintéressée, elle jouit vraiment du bonheur de l'autre, elle donnerait sa vie sans éprouver le besoin de faire applaudir son héroïsme. L'amour est aveugle ; on le représente portant un bandeau, le premier lustre d'emprunt suffit pour l'attirer ;
NATURE DE l'aMITIÉ
Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme ?
Choisit-on qui l'on veut aimer ?
Et pour donner toute son âme, Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer ?
Sans qu'on ait le droit d'élire,
On suit dans une telle ardeur
Quelque chose qui vous attire,
Et lorsque l'amour touche au cœur,
On n'a point de raison à dire.
L'amitié voit, examine, discute, juge : elle est la raison en compagnie du cœur. L'amour s'entretient et grandit parfois par la contrariété, la jalousie, les affronts, comme les arbres qui naissent à l'aventure et poussent contre le vent ; l'amitié est une plante qui veut être cultivée, elle est frileuse de sympathie. L'amour est tumultueux et déréglé; son cours a quelque chose de précipité, de violent; aussi il tarit vite ; l'amitié toute vivante et vibrante qu'elle soit, demeure calme, elle suit son chemin d'un pas égal. L'amour aime et n'aime pas, il s'exalte et se déprime comme toute force qui n'est pas sûre d'elle-même ; l'amitié se donne à flot égal; elle sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. L'amour bouleverse le cœur, il l'enchaîne, il ne lui permet qu'une pensée, un spectacle, une action : la pensée, la vue et l'action de l'objet qui le captive; c'est une servitude enflammée; l'amitié laisse toute liberté de penser, de travailler, elle se donne à plusieurs sans qu'aucun souffre du partage. L'amour outragé s'exalte, se retourne et devient haine ; l'amitié méconnue s'enve-
loppe de discrétion, elle voile son éloignement. L'amour est de la terre dans ses élans, ses désirs et ses fêtes ; il ne franchira pas les liinites de cette vie ; l'amitié n'a ici-bas que son temps de semence etd'éclosion ; elle s'épanouira plus tard, et le ciel seul connaîtra tout le parfum de ses fleurs et toute la saveur de ses fruits. L'amour est l'apanage de beaucoup; l'amitié est le privilège des âmes bien faites.
Ce parallèle essayé bien des fois a été conduit de façon très habile par Montaigne :
/■< Le feu de l'amour est plus actif, plus cuisant et plus aspre; mais c'est un feu téméraire et volage, onrioyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée, au demeurant, et égale; une chaleur constante et rassise, toute doulceur et polissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est, en l'amour ce n'est qu'un désir forcené aprez ce qui nous .fuit, la jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et subjecte à satiété. L'amitié au rebours est jouïe à mesure qu'elle est désirée : ne s'eslève, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la jouissance, comme estant spirituelle, et l'âme, s'affinant par l'usage. Ces deux passions sont entrées chez moi en cognoissance l'une de l'autre, mais en comparaison, jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement cette cy passer ses poinctes bien loin au dessoubs d'elle, »
Jésus aima avec prédilection quelques personnes. Cette affection était plus haute que l'instinct et que l'habitude ; elle découlait de sa sainteté même, elle était une vertu.
Quelques auteurs se sont posé la question : « L'amitié parmi les hommes est-elle une vertu? » Ils ont répondu par l'affirmative et ils ont rangé la nouvelle élue parmi les tributaires de la justice. De ce nombre est saint Thomas : « Amicitiq est quœdam spccialis vt'rtus ; est pars jiistitiœ'».
Une fois cette première solution donnée, l'enthousiasme ne s'est pas arrêté chez les défenseurs de l'amitié, et l'un d'eux la présente comme la vertu héroïque par excellence. Héroïque à cause de tant de qualités difficiles qu'elle requiert et dont l'acquisition exige de longs et pénibles efforts.
Quand bien même l'amitié ne devrait pas être mise au nombre des vertus, elle serait du moins leur compagne inséparable et cette seule condition pourrait suffire à sa gloire. Les anciens l'ont pensé ainsi. Leurs confidences sur ce point sont si hautes qu'elles étonnent. Il est vrai, le mot vertu n'avait chez eux ni tout le sens, ni toute la portée qu'il a reçus depuis. Cependant il exprimait déjà un bien très précieux et une grandeur véritable. Un fin connaisseur, Cicé-
ron, mettait la vertu au sommet des choses aimables, et il la considérait comme le plus grand attrait de l'être aimé. L'éloge ainsi commencé ne tarissait plus. Reprenons-le pendant quelque temps.
La vertu est la source et l'aliment de l'amitié. Toutes les qualités les plus charmantes se trouvent en elle : la sympathie, la stabilité, la confiance. Deux âmes vertueuses ne peuvent manquer d'aller Tune vers l'autre : elles tendent forcément à s'unir, et c'est toujours pour le progrès dans le bien. L'amitié nous a été donnée afin que, grâce à son secours, la vertu impuissante dans l'isolement, fût capable de s'élever sur les cimes. La grande comparaison de Bossuet est là en germe : « Il me semble que je vois deux astres qui n'entrent en conjonction que parce que leurs lumières s'allient, 2»
La délicatesse de l'amitié se froisse à l'approche du mal; elle reploie ses blancheurs et se ferme devant l'iniquité ; elle méprise ceux qui viennent à ses autels avec des offrandes souillées. L'amitié ne peut excuser en aucune manière le mal qu'on fait pour essayer de lui plaire, parce que la vertu étant le fondement de l'amitié, si l'on renonce à l'une, l'autre cesse de subsister. La première loi de l'amitié est de ne rien demander et de ne rien accorder à son ami qui soit contraire au bien.
Ainsi parlent Fammis et Scevola à travers les pages harmonieuses de Cicéron. A travers ces pages, l'amitié se présente comme la colombe du déluge qui dédaignait de s'arrêter sur les eaux troublées et sur les
NATURE DE l'aMITIÉ 3I
cadavres flottants, mais qui cherchait pour son repos les rameaux d'olivier ou l'intérieur de l'arche.
Les Grecs n'étaient pas moins exigeants dans la conception qu'ils se faisaient de l'amitié; leur culte pour elle était fait des mêmes hommages; ils lui offraient les mêmes essences exquises. « L'amitié est honorable, dit Aristote; avoir beaucoup d'amis passe communément pour quelque chose de beau. Aux yeux de certaines personnes, homme de bien et vrai ami, c'est toutun». « Quand on sait, est-il écrit dans le Banquet de Xénophon, quand on sait qu'à moins d'être irréprochable, on ne conservera pas le cœur de son ami, on est conduit à cultiver la vertu... Dès que l'amitié est mutuelle, on a foi l'un dans l'autre, on se félicite mutuellement de ses bonnes actions et on s'afflige ensemble de ses fautes. »
L'histoire ajoute son tribut aux belles théories des philosophes. Elle raconte maintes merveilles écloses dans l'amitié; elle parle du dévouement de Pythias pour Damon et de l'émerveillement d'un tyran de Syracuse. Celui-ci voulait entrer en tiers dans une amitié qui inspirait des sentiments d'une telle générosité : <t Tu peux t'en assurer, lui répondirent les deux amis, pourvu que tu t'en rendes digne ».
Trouvant si belles les traces imprimées par les anciens, saint Thomas les a reprises : « Toute vertu, enseigne la Somme, peut nous attirer l'amitié de nos semblables; car toute vertu est un bien, et le bien est aimable pour tous et rend aimables ceux qui le possèdent. Mais de ce que la vertu seule peut nous
rendre aimables, il s'ensuit que tout défaut, tout vice dans l'objet aimé, est un obstacle à Tamitié; et qu'au contraire, l'amitié s'accroît, grandit et s'affermit à mesure que la vertu se développe à.
La remarque en a été faite : Les sources les plus profondes de tendresse se rencontrent toujours chez les âmes les plus élevées et les plus virginales, et jamais les nobles, les légitimes affections de l'âme ne s'épanouissent mieuxetne donnent de plus belles fleurs et des fruits plus suaves que quand elles poussent dans un cœur enflammé de l'amour de Dieu. N'est-ce pas la même idée quia été exprimée par Victor Hugo dans ce beau vers :
Quiconque est aimé devient céleste.
Les moralistes pourraient chercher à tirer de cette connexion un parti que tous ne soupçonnent pas, et s'efforcer de faire naître l'amitié dans les cœurs qu'ils veulent ouvrir à la pratique du bien. Lacordaire connaissait cette méthode. Il écrit à un jeune homme : « Votre cœur longtemps égoïste et froid m'a paru s'émouvoir sous les saintes impressions du dévouement et de l'amitié; c'est là qu'est l'espérance. »
La raison en est simple : Aimer véritablement, ce n'est pas chercher son bien à soi maisle bien de celui qu'on aime, c'est travailler ensemble pour parvenir au but de la vie. Or, le but de la vie pour les êtres raisonnables, c'est le bien, non pas seulement le bien fragmentaire, mais le bien total et par essence, Dieu.
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Tous les obstacles à la marche vers Dieu sont par là même des causes d'aflfaiblissement ou de ruine pour l'affection. Au contraire, tout ce qui dégage Tâme et la prépare à l'union avec Dieu est conforme aux lois fondamentales deTamitié. Henrik Ibsen trouvait que les amis sont « un luxe cher ». Réflexion évidente lorsqu'on voit le commentaire qui l'accompagne : « Ce qu'il y a de coûteux à avoir des amis ne vient pas de ce qu'on fait pour eux, il vient de ce qu'on omet de faire à cause d'eux. » Mais l'amitié ne saurait autoriser la transgression ou seulement l'oubli d'un seul devoir. Lorsque nous aimons, nous sommes attachés à notre ami. Cependant, au-dessus de lui, nous mettons dans notre amour le bien supérieur qu'il porte en lui et qui est une ressemblance plus ou moins lointaine avec Dieu même. A l'instant delà création, les premiers ébranlements furent donnés à notre cœur en ce sens; ils l'orientèrent vers la beauté sans tache, vers la bonté infinie, et c'est sans doute pour cela que, même dans nos amitiés terrestres, ce que nous aimons nous semble toujours si parfait. Ceux qui ne savent pas édifier leur affection sur ce terrain, vacillent. Où donc chercher la consistance? « Je vois bien ce qui nous manque, écrit Eugène Fromentin à l'un de ses plus chers condisciples, c'est un point d'appui. Ne le trouvant, ni dans l'ambition de la fortune, ni dans celle de la gloire, ni dans une vocation irrésistible, et cependant ne l'acceptant point des circonstances matérielles, il faut que nous le trouvions en nous. » Terrible et inutile il faut, si l'homme n'a pas établi
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en son âme les fortes assises du dévouement, du sacrifice, de la maîtrise de soi, de tout ce qui, sous un nom ou sous un autre, est vertu.
Humainement parlant, le bonheur aide à la vertu. Le cœur isolé, vide, manque de ressort pour l'action; il se replie sur lui-même, la lutte est pour lui à peu près sûrement la défaite. Le soutien d'un frère lui apporte la joie, l'assurance, le bel élan des chevaliers qui s'acharnaient au combat parce qu'ils étaient également prêts à triompher et à mourir.
Dans cette œuvre d'assistance mutuelle, le plus faible n'est pas sans apporter à l'autre un service précieux. Si nous sommes restés debout, n'est-ce pas parfois que nous avons compris la nécessité de notre persévérance pour assurer celle de notre ami ou procurer son relèvement. Nous serions tombés peut-être ou bien notre force eût décliné s'il n'avait pas fallu ranimer la force en nous pour tendre la main à notre frère. C'est en ce sens que le poète a dit :
Tu m'as rendu la force en t'appuyant sur moi.
Oui, à deux, la vertu est plus facile. N'est-ce pas un peu pour cela que Jésus, qui connaissait le cœur de l'homme et la faiblesse humaine, envoya jadis ses disciples deux par deux prêcher la bonne nouvelle?
Mais toute vertu ne germe que dans l'effort et dans la lutte. Aussi l'amitié ne s'épanouit bien que dans les âmes combatives et désireuses de progrès. Les circonstances rapprochent un instant, un charme éphémère A
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se détache de certaines natures agréables, la bienfaisance, tant qu'elle règne, entraîne sur ses pas ceux qui cherchent la multiple monnaie des faveurs; l'amitié enchaîne de ses nœuds durables ceux-là seuls qui lui offrent de hautes affinités morales. Il est, dans nos parterres, des corolles qui n'ont qu'un jour pour fleurir, parce qu'elles furent trop hâtives dans leur floraison; il est, le soir, deslueurs qui traversent l'obscurité et qui ne durent qn'un instant, parce que leur foyer n'a pas d'aliment. L'amitié réclame un culte élevé etaustère. A côté des fleurs, de la lumière et de l'encens, elle veut sur son autel une victime pleine de souffrance parce que remplie d'aspirations nobles, du sang qui coule, une vie qui s'en va pour les rédemptions saintes, et ne se consume que pour faire place à une vie plus haute. « Les faibles cherchent à se faire aimer. Les forts se contentent d'en être dignes... L'amitié comporte sans doute un échange de services, mais sa fin véritable est le développement des âmes, et c'est la dégrader que d'en faire une question de cadeaux et de dîners en ville. » [Emerson.)
Le jeune homme qui aura cherché à se trouver, à se posséder, à devenir soi-même, et un soi-même sans cesse agrandi, sans cesse affiné, non dans des vues égoïstes, mais par amour du bien et dans un vouloir de diffusion, sera prêt pour les grandes joies et les grandes forces de l'amitié. Il attirera vers lui les esprits visités de souffles pareils et travaillés des mêmes ambitions de progrès. Avec des forces et un élan multipliés par l'union, les frères d'âge et de
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foi, communiant au même banquet, continueront ensemble rœuvre qui fut d'abord entreprise individuellement; ils voudront et pourront réaliser plus belle la tâche de perfection ici-bastoujoursinachevée. L'œuvre d'art excitera toutes les admirations lorsque, faite d'un or pur, elle aura été longtemps façonnée parles mains de l'artiste sur un noble idéal. De même tant valent les âmes tant valent les amitiés, et le bonheur d'aimer et d'être aimé est d'autant plus délicieusement senti qu'il est mieux mérité. Un de nos poètes dont l'astre monte toujours plus radieux au firmament de la gloire, exprimait naguère cette pensée en des vers où le lecteur chrétien n'a qu'un mot à changer.
Il n'est d'amours réels que d'àmes achevées,
D'âmes dont le destin a fini la sculpture
Et qui, s'étant enfin l'une l'autre trouvées,
Se connaissant alors dans leur pleine stature,
Echangent gravement une tendresse sûre
Et des forces d'aimer par degrés éprouvées. [Angellier.)
L'antiquité avait déjà aperçu cette auréole immortelle que la vertu fait à l'amitié, et Aristote la décrivait ainsi dans son Ethique à Nicomaque : « L'amitié où la personne aimée est à la fois l'objet et la fin est la seule qui mérite le nom d'amitié. Celui-là seul sait aimer de la sorte dont la vie est conforme à l'ordre moral. L'amitié véritable n'existe qu'entre gens de bien, en tant qu'ils le sont, dans la mesure où ils lesont; elle a pour fondement la vertu; et delà résulte sa supériorité. Le plaisir est mobile et l'intérêt aussi,'
ils n'inspirent que des sacrifices égoïstes et relatifs, ils ne donnent que des jouissances inférieures mêlées de souffrances et parfois criminelles; le charme de la vertu est la plus noble et la plus exquise des voluptés : et quand on la peut contempler dans un autre « soimême » comme en sa propre pensée, cet agrément immortel devient double, parce qu'on le vit deux fois. Le plaisir et l'intérêt tendent à dégrader les âmes qui en font la fin de leurs relations quotidiennes. La vertu ennoblit ceux qu'elle rassemble. Il s'éveille en leur cœur une généreuse émulation qui se traduit par une amélioration croissante; le spectacle qu'ils se donnent les uns aux autres suffit d'ailleurs à produire cet effet : leurs âmes s'y ajustent comme l'oreille du musicien aux sons que rend un bel instrument. » Ne serait-il pas étrange qu'un chrétien pensât moins noblement qu'un païen sur tout ce thème?
L'amitié a-t-elle le droit de fleurir en paix dans les cœurs chrétiens ? Ne doit-elle pas tomber, comme sous une faulx, sous la loi du détachement? Qiiestion douloureuse et qui a parfois partagé les serviteurs de Dieu!
Deux écoles sont en présence, formées de disciples qui jugent d'après la trempe de leur esprit et aussi
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d'après les pieuses motions de la grâce. Il y a les austères et il y a les compatissants; dualité qui cependant est plus apparente que réelle et qui cesse le plus souvent d'exister dans la pratique.
« Quand on trouve tout en Dieu, dit le P. de Condren, on n'a pas besoin d'aller mendier à la porte des créatures. » Et pour sa part, il ne voulait pas qu'on s'occupât de lui ; il aurait désiré être anéanti dans l'esprit de tous les hommes. « Dieu seul est nécessaire à notre perfection et à notre bonheur », telle était la devise du bienheureux de Montfort. Bossuet donnait ces préceptes : « Méprisez tout, abandonnez tout et n'aimez plus que le bien qui ne se peut perdre. Apprenez à ne point aimer afin de savoir aimer : videz votre cœur de l'amour du monde afin de le remplir de l'amour de Dieu. » « Jesuismortà tout, avouait saint Bernard, je ne sens plus, je ne regarde plus, je ne m'occupe de rien, mais tout ce qui est du Christ me trouve vivant et attentif. » Plus sévère que tout, V Imitation recommande l'intraduisible exilium cordis. Certaines âmes timides, un peu lâches, ont coutume de consulter les œuvres de saint François de Sales, lorsqu'une autre lecture les a effrayées. Elles ne se doutent pas qu'il est un directeur très exigeant et qu'il bénéficie seulement, devant les esprits superficiels, d'avoir semé de quelques fleurs le chemin d'une piété vraiment austère, qui est après tout la piété évangélique. Une bonne épigraphe pour ses œuvres serait la parole consignée dans le Traité de Vamour de Dieu : « Le mont calvaire est le mont des amants. »
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Ce saint ne cache nullement le côté sévère du Christianisme. Sur le point quinous occupe, il s'adresse ainsi à son Théotime : « Ou aimer ou mourir ; mourir et aimer. Mourir à tout autre amour pour vivre à celui de Jésus. »
Lamennais ajoute de sa voix austère : « Pendant que nous sommes sur cette pauvre terre, nous ne saurions en détacher tout à fait nos pensées et nos affections et même nous ne le devons pas, car il y a des affections] qui sont des devoirs. Mais notre cœur doit lier les deux mondes, le monde passager de Texil et celui qui nous est promis pour l'éternité. Toutes les créatures nous échappent ; elles nous quittent, ou nous les quittons. Dieu seul est là toujours, toujours, pour remplir ce vide immense que chacun de nous sent en lui-même. C'est en lui qu'il faut se chercher, car ce n'est qu'en lui qu'on se trouve pour jamais. Ne nous laissons point aller aux illusions du temps, ce rêve finira. )y
Une semblable doctrine s'explique par les dangers semés partout autour de nous ; la chair, le monde et le démon ont encore quelque puissance sur les meilleures âmes, et l'on peut toujours craindre de tomber hors de Dieu en s'attachant à elles. C'est là une des misères de notre état présent, et peut-être la plus grande. Sans jamais cesser d'être vrai, cet aspect sérieux du détachement s'illumine des clartés que projettent en foule les réflexions des théologiens et les exemples des saints.
Assurément Dieu, maître et souverain absolu, a le
droit d'exiger de ses créatures l'immolation de toute affection humaine. Mais quand a-t-il imposé ce sacrifice ? Et pour les âmes, il y aurait souvent imprudence à vouloir le faire, car la solitude absolue du cœur, en dehors de Dieu, est un fardeau très lourd, que plusieurs seraient totalement incapables de porter.
Assurément encore, le détachement est enseigné dans l'Evangile et fait partie de la perfection. Cependant l'amour des hommes ne lui est pas contraire : bien mieux, cet amour nous est enseigné dans un second commandement qui estsemblable au premier. L'amour que Dieu garde pour lui et dont il est jaloux, c'est l'amour d'adoration. Dieu ne voudrait pas d'un cœur qui le mît à la seconde place, mais il ne s'offense pas des affections où ses droits sont sauvegardés. Quand l'âme a dit sincèrement : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur et par-dessus toutes choses », quand elle a décidé de ne jamais violer la volonté divine en faveur de qui que ce soit, il lui est- loisible d'aimer, même en dehors de la charité générale, les âmes qu'elle a choisies. Le passant n'insulte pas à la fontaine si, pour se désaltérer, il s'incline vers le ruisseau. S'il s'arrête devant une fleur, charmé par les nuances harmonieuses de la corolle, il ne méconnaît pas pour cela les droits dusoleil qui a donné à la fleur sa parure festivale.
La théologie nous apprend à commencer sur la terre le mode d'amour qui nous attend dans le ciel. Quel sera cet amour? Il sera très saint; il ira vers Dieu avec force et impétuosité ; il ne s'en éloignera pas,
incessamment attiré qu'il sera par l'infinie beauté et bonté. Toutefois, si perdu qu'il soit dans l'extase, l'élu apercevra et aimera les compagnons de sa félicité, et de cette vue et de cet amour, il retirera encore un élément lointain mais appréciable de bonheur. Dès ici-bas la sainteté va bien avec l'amitié ; l'amour de Dieu consent à cohabiter avec une tendresse de prédilection pourThomme. Etre détaché, libre de cœur, pur d'âme, reconnaître la puissance suprême de Dieu et se soumettre de tout point à sa loi importe avant tout : autrement les belles élévations d'intelligence et de volonté qui, peu à peu rapprochent du ciel et assurent le salut, ne se produiraient pas. Mais le détachement, le renoncement au mal, la mort de l'égoïsme n'ont rien de commun avec l'insensibilité et la sécheresse ; ils préparent plutôt les cœurs au don généreux de soi. La religion sanctifie tout et ne détruit rien; elle n'interdit pas les affections naturelles, elle y met le sceau de l'éternité.
En effet, si je prends l'Evangile, je ne puis m'empécher de tomber à genoux devant le Sauveur que j'aperçois au tombeau de Lazare ou à la table de la Cène. 11 m'apparaît livré aux plus touchantes émotions et aux charmes les plus vifs de l'amitié. Mais alors aime-t-il moins son Père, parce qu'il se montre sensible à la mort ou à l'amour des deux privilégiés de son cœur ?
Les Saints, mênie ceux dont le nom était évoqué tout à l'heure, oublient maintenant leurs maximes austères ou les traduisent dans le langage et les atti-
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tudes de la pure dilection. Un autre souffle de l'Esprit passe sur eux. Mieux : ils n'aiment toujours que Dieu, mais ils l'aiment dans les âmes et avec les âmes qui sont ses temples. « Il n'y eut jamais sur la terre d'ardeurs plus durables, plus chastes, plus tendres que celles auxquelles les saints livraient leur cœur à la fois dépouillé et rempli, dépouillé d'eux-mêmes et rempli de Dieu. » [Lacordaire.) L'encensoir a beau être ouvert du côté du ciel et diriger en haut, par la force du feu, son âme odoriférante, quelque petit nuage ou parfumsacré ne s'en étend pas moins à droite et à gauche pour réjouir ceux qui sont proches. « L'âme, dit très bien saint François de Sales, ne pourrait être sans quelque sorte d'attachement ; tout le secret est de ne lui en permettre que de bon, de pur, de saint, de chaste et de bonne conscience. » Lorsque Louis Veuillot se convertit, quelques-uns de ses amis pensèrent qu'il y aurait désormais un abîme infranchissable entre eux et lui ; il les rassura : « Je n'ai détaché mon cœur d'aucune affection honnête; loin de là! Ceux que j'aimais bien, je les aime davantage, et ceux que j'aimais mal, je les aime mieux. » Bossuet lui-même revient de sa rigueur : « Songez plus à vous unir au divin Sauveur qu'à vous détacher des autres. C'est un scrupule de se croire obligé à quitter tout ce à quoi on est attaché. Il y a de saints et utiles attachements. »
Dans un ouvrage dont le titre renferme à lui seul tout un traité d"ascétisme [De V ascension de l'âme vers Dieu par l'échelle des choses créées)^ le cardinal Bellar-
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min légitime et consacre Tamitié ; il offre à tous ceux qui aiment chrétiennement le moyen de se rendre ce témoignage où le PèreLacordaire mettait sa meilleure gloire : « Quand je me consulte sur l'effet de mes affections, il ne meparait pas qu'elles diminuent l'attrait presque invincible qui m'entraîne vers un amour bien autrement fort et pénétrant. » La devise chrétienne reste partout la même : « Mettre toutes choses à leur place et Dieu au sommet. »
Aristote comptait trois sortes d'amitiés : il fondait les unes sur l'intérêt, les autres sur le plaisir, les troisièmes sur le bien. Il avait soin d'ajouter : Les bons seuls sont amis dans le sens absolu et rigoureux du mot ; les autres ne le sont que par analogie. De fait il n'y a qu'une sorte d'amitié, en dehors de laquelle on trouve mille contrefaçons. Il est étonnant de voir comment le même mot peut se plier à rappeler les idées les plus diverses, à signifier les choses et les contradictoires des choses. Parfois les amis sont simplement des individus qui prononcent notre nom avec sympathie, des lecteurs qui accueillent nos pages avec bienveillance, sans que d'ailleurs aucune relation ne nous ait rapprochés d'eux. Sully-Prudhomme ne dé-
diait-il pas un jour des vers à ceux qu'il appelait ses « amis inconnus »? Le méchant en parlant de ses complices, le financier en parlant de ses associés, le voluptueux en parlant de ses compagnons, dira ; mes amis. Un maître en s'adressant à son serviteur, un client à son fournisseur, un officier à son subalterne, un ennemi à son ennemi intime, dira : mon ami. On aura ainsi, à côté des amis qui nous aiment, les amis qui ne nous aiment pas et les amis qui nous détestent. •« Il y en a de toutes les couleurs! s'écrie Victorien Sardou. C'est la classe la plus féconde en variétés bizarres. Nous avons l'ami despote qui nous fait faire ses commissions, l'ami spirituel qui fait des mots à nos dépens, l'ami gêné qui est encore bien plus gênant, l'ami parasite qui nous mange, l'ami spéculateur qui nous gruge; enfin mille espèces d'amis dont le dénombrement serait éternel. »
Les personnalités que couronnent la gloire et le succès se voient entourées d'une foule d'assidus qu'ils ne connaissaient pas la veille et qui ont suivi la recommandation de La Fontaine : « Proposez-vous d'avoir le lion pour ami ». Ils sont empressés, obséquieux, dévoués corps et âme. Pourtant le cœur n'a aucune part dans ces démarches ; c'est le rayon du nimbe qui les a fait naître. Si un remous du flot qui a dressé le piédestal et fait rutiler l'auréole, renversait tout à coup l'édifice, la solitude, autour de ces puissances déchues, deviendrait plus grande qu'elle ne l'était aux jours de leur obscurité première. Il ne conviendrait pas d'oublier, ni non plus de placer trop loin d'ici,
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les amis de table, qui se hâtent de remiser leur amitié avec la nappe.
Malgré l'emploi du mot, l'amitié n'est pas là. Elle n'est pas non plus dans ces relations que nous nouons dans un motif d'intérêt, d'orgueil, d'ambition et par lesquelles nous cherchons à exprimer en notre faveur tout ce que peut produire la fortune, le nom, la position ou l'intelligence de notre ami. Ainsi font les égoïstes, surtout lorsqu'ils sont en même temps vaniteux; ainsi faisait Thiers : il s'attachait à tous les hommes en renom, et les laissait de côté, quand il n'avait plus aucun parti à en tirer. Que de fois le sentiment que nous décorons du nom d'amitié n'est autre chose que « le besoin sournoisement égoïste que nous éprouvons de nous donner pour nous retrouver nousmêmes en ceux que nous aimons ». [P. Monsabré.) Ce sont là amitiés de marchands, comme dit Aristote, et qui méritent, dans son sens vulgaire, le nom de commerce, « ce commerce honteux de semblants d'amitié ». [Molière.)
Parfois les dehors sont mieux sauvegardés : il y a prévenances, assiduités, joie vraie d'être ensemble.
Tantôt c'est l'estime qui rapproche et donne son agrémenta la fréquentation. On trouve de la sécurité et de l'honneur dans les relations, de la satisfaction dans l'échange des vues, des conseils sages dans les circonstances difficiles, on jouit fortement de vivre dans l'atmosphère d'un homme respecté, d'être de ceux qu'il voit. Tantôt c'est l'esprit qui sert de trait d'union. Quand on veut parler art, science, littéra-
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ture, on se retrouve avec tel ou tel qui a beaucoup de lecture, une saine critique, des dons naturels; et c'est charmant d'écouter, d'interroger, de risquer son avis. Les heures passent rapides, fructueuses, et l'on se revoit avec bonheur. Je me suis beaucoup intéressé à Tamitié de Maurice Barrés — il conte si bien — avec un jeune oriental, l'Arménien Tigrane, celui-ci « disciple des stèles du Céramique, jeune figure dorée, agréable et mystérieuse comme la flamme d'un cierge en plein jour, fragile morceau d'ambre dégageant un précieux arôme intérieur, âme qui faisait avec tout de la poésie, un prophète... » Mais tout à coup, dans la lecture, alors que je cherchais avec un commencement d'impatience, des confidences plus émues, j'ai bondi. Maurice Barrés avait écrit très froidement : « Les amitiés d'hommes sont des collaborations d'idées ». Et alors il se résignait à ignorer les conditions d'exisence de Tigrane, à n'être pas informé de ses maladies, à ne pas savoir qu'il était pauvre, qu'il souffrait de « ne pouvoir offrir à sa mère demeurée à Constantinople, quelques étrennes prises à la Pensée ou chez Petit ».
Il arrive aussi que, sous les premières poussées du sentiment, l'amour s'empare du cœur et y vive sous le nom d'amitié. Parfois, à des jeunes gens qui me détaillaient les émotions multiples et confuses qui se pressaient en eux, j'ai répondu : « Nous voilà loin de l'amitié. Vous aimez ce camarade comme vous aimeriez une fiancée. Voici ce qui arrivera : ou cette affection se dissipera après quelque temps, détruite par sa propre
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illusion, ou elle se transformera en noble amitié, ou elle dégénérera. Allons! plus de vigueur et moins de retours sur ce que vous avez vu et entendu. Moins d'imagination etde contemplation, et plus d'action et d'effort. Ne donnez pas tant à la sensibilité et donnez davantage à la volonté. Diminuez le nombre des regards et des poignées de main et augmentez le nombre des encouragements et même des reproches. Ne vous confiez qu'avec une pointe d'austérité, et, dans la confidence même, ne vous attachez pas au plaisir de l'aveu mais à la résolution d'aller au devoir par-dessus tous les obstacles et toutes les difficultés. Ne donnez pas tant au souvenir et à l'espérance, mais, à toutes les minutes du présent, soyez, dans la pensée et dans l'œuvre, un crucifié du devoir. L'amitié, c'est de la force, c'est de la vertu échangée, n'en faites pas un flirt ridicule et une source d'émotions banales. Elle est affaire d'âmes qui tendent à se viriliser, et non relations amollissantes de boudoir. »
Parfois c'est le désir de distraction, la soif d'un peu de bon plaisir qui nous incline vers quelqu'un, vers un esprit joyeux, qui narre spirituellement, qui manie avec habileté la boutade, qui nuance doucement l'ironie, qui sait une foule d'anecdotes, qui a le trait. On rit, on se détend, on est reposé, on conserve un bon souvenir du compagnon aimable qui a charmé nos moments de loisir, et l'on retourne plus vaillant à la besogne austère.
Quelquefois encore, des hommes, sans être tout à fait indifférents les uns aux autres, ne sont pas cepen-
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dant amis. Ils sont amenés à se voir en raison de multiples circonstances qui favorisent des rencontres, identité de profession, communauté d'intérêts, fré quentation des mêmes cercles, traditions de famille. A cette sorte de rapports, sied parfaitement le nom de connaissances ou de relations, et aussi cette définition donnée par Fénelon : <■< Il y a encore le commerce de certains amis d'une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux ni s'en servir sans un grand besoin : mais il faut, autant qu'on le peut, les servir et faire en sorte qu'ils vous soient obligés. Il n'est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d'un mérite accompli; il suffit de leur commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C'est ceux-là avec qui on s'arrête et on raisonne, au lieu qu'on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on se trouve avec eux en certains endroits, mais on n'est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S'ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement ; tantôt on a une affaire, tantôt une autre. //
La camaraderie est d'un degré supérieur. Les camarades placés à côté de nous par nos relations, par la profession écolière ou autre, ne sont pas sans charmes pour la vie de notre esprit ou de notre coeur. Ils servent surtout à donner à notre humeur plus decondescendance et à notre caractère plus de souplesse. Leur mouvement autour de nous, leurs observations, leur attitude arrondissent les arêtes frustres de notre
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caractère, comme le mouvement du flot sur le rivage, arrondit les cailloux par le frottement qu'il leur imprime. Néanmoins de telles affections sont plus apparentes que réelles ; ce sont des liaisons du dehors ; elles ne tiennent qu'à la surface du cœur, commes ces plantes qui étalent toutes leurs racines sur le sol.
Avec les amitiés d'enfance, on continue de s'élever dans l'ordre des sentiments. Contractées dans la simplicité et la loyauté du premier âge, elles gardent de leur origine un cachet de naïve douceur, de spontanéité pleine d'agrément. Elles sont riches en charmants souvenirs. Elles empruntent quelque ressemblance à l'amour de la famille dont elles furent au principe une sorte d'extension. A l'entrée dans la vie, elles subissent, par la différence d'orientation ou par l'absence, une épreuve qui peut leur être fâcheuse. Néanmoins, elles sont toujours faciles à renouer et à entretenir, car elles ne sont pas exigeantes et souvent elles s'éteignent les dernières. Mais avant de mériter le nom d'amitié, elles ont besoin d'être ratifiées par un choix raisonné de notre part. Saint Augustin les a très bien décrites. Il parle de l'un de ses camarades : « Enfants, dit-il, nous avions grandi ensemble. Il n'était pas encore ce que l'on peut appeler un ami, parce qu'il ne peut y avoir d'amitié vraie à cet âge. Toutefois notre affection, entretenue par l'ardeur que nous portions aux mêmes études, était extrêmement douce. »
Après toutes ces copies de l'amitié, même les dernières, comme l'amitié véritable est agréable à voir !
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Elle a, en effet, pour objet le bonheur de celui que nous aimons. « Or le dernier poinct de sa perfection est celui-cy : car en général toutes les amitiés que la volupté ou le proufit, le besoing public ou privé, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et généreuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles mêlent aultre chose et but et fruict en Tamitié qu'elle-même. » [Montaigne.)
Deux jeunes gens peuvent se rapprocher sous des influences diverses ; ils peuvent s'unir pour le mal comme pour la vertu. 11 en est qui sont attirés parles sens comme d'autres le sont par l'àme. « Tout nous gâte, tout nous séduit, s'écrie Bossuet, et le grand malheur de la vie humaine, c'est que nul ne se contente d'être insensé seulement pour soi, mais on veut faire passer sa folie aux autres.» Voici à ce sujet la confession de saint Augustin :« Je passai les années qui s'écoulèrent entre la dix-neuvième et la vingthuitième de mon âge à infecter d'autres esprits de toutes les séductions auxquelles je continuais moimême d'être livré. A la fois trompeur et trompé, je répandais secrètement des dogmes empoisonnés. »
Heureux ceux qui n'ont pas fait de victimes ! Ils
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sont assez rares. Ils sont assez rares ceux qui se présentent à Dieu sans avoir fait tort à quelque âme. Mais que les autres sont coupables !
Ceux qui ont reçu un cœur sensible aux charmes de l'affection possèdent un don précieux et terrible. Pour observer de justes limites, ils ont parfois de rudes combats à soutenir, et, à certaines heures, ils sont tentés de regretter le don qui tourmente leur cœur et menace d'emporter leur liberté. Entraînés par le charme de sentir, ils sont exposés à tomber des joies délicates du cœur dans les plus grossières sensations et à déguiser en tendresse la corruption du vice. Horace avait quelque raison d'écrire : <(.Sapere et amare vix diisconceditur. »
Devons-nous garder le nom d'amitié à ces liaisons coupables, conseillées et soutenues par les passions ? Non, car toute Tunion se borne à la similitude d'une conscience corrompue. Le cœur ici n'a rien à voir ; tout va aux sens et à l'imagination.
La véritable amitié n'existe que fondée sur la vérité et la vertu. Ce n'est pas aimer que chercher des satisfactions destinées à rabaisser à la fois ceux qui les demandent et ceux qui les accordent. Il y a oubli de soi dans l'amitié; et la débauche n'est qu'un épouvantable égoisme qui tue tout ce qu'elle trouve de tendre et d'élevé dans les âmes; elle est une sensation plutôt qu'un sentiment, un phénomène de vie animale plutôt qu'un acte de vie normale. « Si vous aimez mal, disait saint Augustin, ce n'est plus de l'amitié, c'est delà haine.;» Comment, en effet, l'amitié
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pourrait-elle exister entre les méchants, puisque sa nature même est d'unir dans le bien et pour le bien?
Ici, comme partout, l'orgueil et la sensualité vont de pair ; à la poussée bestiale de l'instinct se joint une tentative effrénée d'idolâtrie. On veut être le premier dans un cœur, et ce rang, on prétend l'obtenir non seulement vis-à-vis des autres hommes mais vis-à-vis de Dieu. Il y en a qui se disent dans un raisonnement sacrilège : « Si cet homme me suit dans une faute, il m'aime plus que Dieu.» Dire cela, c'est le grand crime. « Bien plus audacieuse est l'ambition d'être le premier dans un seul coeur, que le premier sur la terre, plus audacieuse par le but, plus condamnable par les moyens, plus désastreuse par le succès. La terre est aux hommes, le cœur des hommes est à Dieu : c'est le sanctuaire. L'ambition de supplanter des hommes est innocente devant l'ambition de supplanter Dieu. Au jugement dernier, des hommes qui ont mis le feu à la terre pour s'agrandir paraîtront moins pervers que d'autres qui sont restés dans leur coin, orgueilleusement et bassement occupés de s'installer à la place de Dieu dans un seul cœur. » [L. Veut Ilot.)
Pour satisfaire cette ambition, on se précipite dans la voie du scandale, on s'attaque aux deux belles lueurs et aux deux belles fleurs de l'âme : la foi et la pureté, mais avec des formes qui cachent la monstruosité de cet attentat. On prononce le mot d'amitié, on tend une main qui se dit fraternelle et l'on entraîne vers le gouffre celui qui n'était venu vers nous
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que pour être conduit au salut: c'est trahison et scélératesse. Une ombre avait apparu au second des Brutus et lui avait dit : « Je suis ton mauvais génie et tu me reverras à Philippes. /, Le méchant dit à celui qu'il veut séduire : «Je suis ton bon génie et je serai avec toi dans tous les dangers ». Cependant le grand danger vient de lui. Déjà, comme le magico prodigioso de la comédie de Caldéron, il s'est emparé de sa victime et il en fait ce qu'il veut. Celle-ci peut se tourner vers lui et lui dire : « Tu m'as enlevé la foi qui me donnait le calme ; tu m'as enseigné à mépriser ce que je vénérais. »
Les débuts n'affectent pas ce caractère hardi et tranché. Le plus souvent, ce n'est que par de longs détours que l'amitié (pauvre mot d'amitié!) en vient à cette œuvre de corruption. Elle revêtait, au commencement, un air d'honnêteté et de poésie; elle se présentait avec des marques de délicatesse, voire de religion et de piété. Cependant, pour un oeil exercé, les prodromes de ruines ne manquaient pas dès lors. Au fond, la sensibilité occupait toute la place ; l'enrichissement et le perfectionnement de l'âme n'étaient pas cherchés ; l'admiration se bornait aux lignes harmonieuses du visage et à la gentillesse des traits ; les conversations, loin d'être l'échange de penséesfortes, la mise en commun d'un riche patrimoine d'idées, l'avertissement sincère des défauts mutuels, en vue de la correction, n'étaient qu'un vain verbiage farci de compliments fades ; l'œil langoureux s'alimentait de sensualité dans une contemplation assidue; les mains
se pressaient en enlacements déjà luxurieux; la jalousie mordait comme un serpent, lorsque l'ami semblait avoir quelques prévenances pour ceux qui venaient à l'aborder. Aux heures d'absence, l'esprit s'abîmait dans la vague rêverie d'un souvenir amollissant; le cœur se creusait en abîme, en vide immense où ne tombaient qu'un vaste ennui, une mélancolie dégoûtée, un profond découragement vis-à-vis des plus saints devoirs et ces langueurs dangereuses où s'affaiblissent et meurent l'honneur et la vertu. Le service de Dieu n'avait plus de charmes, et la tiédeur enveloppait l'âme d'une atmosphère irrespirable aux heures mêmes de la prièreet des sacrements. Quand ces signes apparaissent dans une âme, c'en est fini de sa vie de noblesse, à moins que la volonté réveillée par une grâce plus forte ne donne le coup de barre vigoureux qui jettera la barque sur d'autres courants. Ces rêves inconstants et maladifs, dont sont tourmentés ceux qui se laissent aller aux caprices delà fantaisie et aux emportements de la sensibilité, aboutissent à la ruine de toute ardeur généreuse et arrêtent totalement sur la route du bien.
La sensibilité, si on ne lui fait sa part stricte, cherchera à dominer toute la vie. Dès qu'elle échappe aux directions de la raison, elle devient la sensiblerie. Or, la sensiblerie est dangereuse sur tous les terrains où elle s'insinue : en art, en littérature, en religion. Elle est détestable en amitié, car elle entretient et développe à l'excès les rêves, les ardeurs et les manifestations émotionnelles de la jeunesse.
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« Je n'aime pas, disait Bossuet, ces témoignages si sensibles d'affection. La sainteté de la vocation chrétienne ne souffre point ces tendresses toujours trop humaines... Tout ce qui flatte les sens est un obstacle à la véritable amitié, et c'est hasard si l'on ne tombe pas dans quelque étrange désordre. »
Bourdaloue, le maître des maîtres en psychologie, ne parle pas autrement : « Qu'est-ce qui forme ces amitiés sensibles et tendres? Ce sont les sens. D'où vient que ces amitiés sont quelquefois bizarres et mal assorties ? Parce que les sens sont aveugles. Toute liaison où les sens ont part, et où le cœur n'est attiré que par le poids de Tinclination et la pente de la nature, doit être d'un danger extrême. Pourquoi? C'est que les sens non plus que le cœur, ne tendent qu'à se contenter, et que dans les progrès qu'ils laissent faire à leurs désirs tout naturels et tout humains, ils ne mettent point de bornes. Non pas que le cœur tout d'un coup, ni que les sens, prennent tellement l'empire sur la raison, qu'ils l'obligent de se taire; non pas qu'ils en éteignent toutes les lumières, et qu'ils entreprennent d'abord de nous porter au delà du devoir : tout charnels et tout grossiers qu'ils sont, ils y procèdent avec plus d'adresse : et c'est ce qui rend leurs atteintes d'autant plus dangereuses et plus mortelles, qu'elles se font moins apercevoir.
« Le mal, ce n'est pas précisément l'inclination que vous vous sentez l'un pour l'autre, car ce sentiment ne dépend pas de vous : mais c'est de ne pas prendre les mesures convenables pour vous précautionner
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contre cette inclination, et pour prévenir les suites mauvaises qu'elle peut avoir. Le mal, c'est que, par une confiance présomptueuse, et que par un attrait que vous suivez trop naturellement, vous vous mettiez de vous-mêmes dans un danger où Dieu peut-être permettra que vous succombiez. Est-il rien qui nous soit plus difficile de retenir que nos sens? A peine une vertu angélique y suffirait-elle. » [De ia charité chrétienne et des amitiés humaines.)
J'entends aussi les protestations de Lacordaire : « L'amitié naît de l'âme dans l'âme. Son aliment est, une convenance immatérielle entre deux âmes. L'amitié est fondée sur la beauté de l'âme. Elle est dans le cœur et non dans les sens. Rien de ce qui est sensible n'est immortel. »
En vérité, il n'y a pas à discuter sur cette question. La solution est unique et elle s'impose.
Il est important de bien posséder son cœur et de rompre dans leur principe les relations qui menacent d'être dommageables à l'âme, et qui placent dans cet état que Bourdaloue appelle « le pas glissant ». Elles n'ont peut-être que l'apparence du mal, mais l'Apôtre nous avertit de fuir même ces apparences. En l'écoutant, nous serons plus sûrs de ne pas manger ces fruits dont il est écrit qu'ils donnent la mort. Ne dites pas qu'il n'y a point de mal encore et qu'il est permis d'avoir desamis. Dès que le ver a touché la plante, il ne la fait pas pencher toute flétrie sur sa tige : s'il est très permis d'avoir des amis, il est très important de les choisir. N'avez-vous pas lu dans V Imitation
cette sentence féconde : « Tout ce qui semble élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est pas bon ; tout désir n'estpas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est pas agréable à Dieu ? » Aussi n'hésitez pas à rompre aussitôt des amitiés où vous apercevrez les marques signalées; ces liaisons ne sont jamais brisées à temps, si elles ne sont pas arrêtées à leur naissance. Ne croyez pas trop facilement que vous pourrez convertir celui qui veut vous pervertir. Il est bien parlé dans une légende d'une renoncule plantée auprès d'un œillet et qui prit le parfum de l'œillet ; d'ordinaire il n'en est pas ainsi, et c'est plutôt l'œillet qui perd son parfum.
Ne vous laissez pas arrêter parce que vous avez engagé votre cœur; sauvez-vous en ayant le courage de le reprendre. « La liberté de sortir est la première liberté de l'homme de cœur, disait Lacordaire ; malheur à celui qui ne la possède pas. » Et si vous ne pouvez sortir, c'est-à-dire, dans le cas, fuir le prétendu ami, sachez du moins reconduire. Inspirez-vous de ces paroles que François de Sales adressait à un personnage de distinction : «Je ne suis ami que jusqu'à l'autel, et jusqu'où le service de Dieu et ma conscience ne sont pas offensés ». Ou bien, ayez cette politesse extrême qui repousse l'intimité. Vous aurez le double avantage de passer pour un homme bien élevé et de décourager toute tentative de liaison avec des gens indignes. J'aime beaucoup la recommandation que faisait saint Jérôme, pour faire écarter certains compagnons: «Ayez une sainte fierté, apprenez que vous êtes
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meilleurs qu'eux ». L'amitié s'effondre où manquent l'honneur, la vérité, la justice, le bien. Dieu... et quand il s'agit de sacrifier ce que représente l'un ou l'autre de ces noms augustes, les grandes âmes se souviennent du cri de Shakespeare : '< Je ne vous aimerais pas si je n'aimais l'honneur plus que vous ».
Mais si quelqu'un hésite encore ou a déjà défailli, qui sera assez pur et assez fort, qui l'aimera assez pour lui dire ces paroles de Lacordaire : « Votre cœur, mon pauvre enfant, tient moins de place dans votre être que vos sens. Ohl si en vous pressant sur le mien, je pouvais vous donner la révélation des joies intimes delà continence, et ce que c'est qu'une âme maîtresse de son corps ! Si vous pouviez éprouver ce que j'éprouve, et ne plus voir dans votre cœur qu'un fo}'er de tendresse et de sacrifices pour Dieu ! »
Les livres de spiritualité emploient souvent cette expression : Aimer en Dieu :« Heureux qui vous aime, ô Dieu, et son ami en vous », lit-on dans les Confessions de saint Augustin. V Imitation conseille «d'aimer ses ennemis pourDieu et ses amis en Dieu ».
Après les réflexions qui précèdent, nous entrevoyons la vérité qui se cache sous cette formule. Une plus grande lumière est possible. Avez-vous mé-
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dite l'acte d'adoration de saint Thomas quand, l'heure d'incrédulité passée, il se jeta aux pieds du Christ : « Deits meus et omnia, Dieu quiètes tout et qui êtes mien. » Cette parole renferme une profonde métaphysique de l'amitié. Tout est en Dieu ; il y a du divin en tout ; Dieu est l'universelle patrie des esprits. Refuser de le reconnaître c'est sortir de la vérité, c'est être diminué par conséquent dans son être intellectuel et se tromper sur la nature et sur l'emploi des choses. « Vous enlevez le charme si vous ne faites pas tout remonter à Dieu; même une fleur belle par sa couleur et sa forme, suave par son parfum, vous la dépoétisez. » [de Maistre.)
Ils se trompent, ceux qui croient que la charité divine bannit, comme une profanation, tout autre amour. Dieu seul est aimable par nature, seul il est aimant. Néanmoins il fait possible l'amitié, en donnant à autrui quelque chose de son amabilité, en nous donnant à nous-mêmes quelque chose de son amour. « Mon frère, ne sais-tu pas que la charité est la mère des amitiés» ? écrivait saint Bernard à Guignes, prieur d'une chartreuse. Lorsque Dieu n'est pas l'ami commun que chacun aime le plus, celui que chacun des deux amis aime le plus, c'est soi-même. La charité redresse les pentes de la nature qui est de ne s'attacher qu'à soi. Elle unit entre elles, par une chaîne d'or, les âmes, qu'elle unit en elle. Moins deux lignes parties d'un centre s'éloignent de ce centre et plus elles restent voisines l'une de l'autre. La même règle existe dans l'ordre moral : plus deux âmes ont de
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rintimité avec Dieu, plus elles sont intimes entre elles.
Dieu est le centre de toutes les âmes. A travers tous les éloignements matériels, ceux qui sontsaintement unis se retrouvent en lui, dans un contact intime et profond, au lieu que ceux qui habitent la même maison, sans habiter le coeur de Dieu, sont dans un éloignement infini sous un même toit. Il est le modèle et la source de Tamitié ; révangéliste qui Ta défini : amour, aurait pu le définir : amitié. La Trinité n'est autre chose que trois âmes, trois intelligences infinies, unies entre elles par les liens de l'amitié la plus forte, la plus souveraine qui puisse être.
En parcourantla vie des saints, on retrouve, à chaque page, le parfum de cette doctrine : « Quand deux hommes sont saintement liés ensemble, dit saint Paulin de Noie, Dieu vient se placer au milieu d'eux. » La même pensée gracieuse se retrouve fréquemment sous la plume ou sur les lèvres des pieux chrétiens. Elle revêt une expression heureuse dans un Traité de r amitié spirituelle^ écrit au xii'^ siècle par un religieux cistercien. Le bienheureux Ethelrède ou Aëlrède, abbé du monastère de Riedval, dialogue avec son ami Galter. Au moment où son enthousiasmera élevé aux plus hautes considérations, il s'arrête sur ce mot: « Nous voici donc, toi et moi, et j espère aussi qu'entre nous deux, il y a un tiers, Jésus-Christ. Ecce ego et tu et spero quod tertius inter nos Christus sit. »
Cependant il appartenait à Lacordaire de donner à cette parole le commentaire qui restera ; « Je ne puis plus aimer quelqu'un sans que l'âme se glisse derrière
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le cœur et que Jésus-Christ soit de moitié entre nous. Les communications ne me paraissent plus intimes, si elles ne deviennent surnaturelles ; car que peut-il y avoir d'intime là où on ne va pas jusqu'au fond des pensées et des affections qui remplissent l'âme de Dieu ? » Bossuet n'a pas une autre manière de voir : « Jusqu'à ce que nous n'aimions celui qui peut seul par sa dignité nous arracher à nous-mêmes, nous n'aimerons que nous-mêmes. La source de notre amitié pourra bien en quelque sorte couler sur les autres, mais elle aura toujours son reflux sur nous, et toute notre générosité ne sera qu'un art un peu plus honnête de se faire des créatures ou de contenter une gloire intérieure. » « C'est devant Jésus-Christ, en Jésus-Christ que doivent se concentrer nos affections, autrement elles sont caduques, dit saint Augustin, amicitia nunqiiam nisi in Christo fuielis. » Dans la promenade où il nous invite à le suivre autour de sa chambre, Léon Gautier nous arrête un instant pour parler de son ami. Il le fait en ces termes : « Nous aimons fortement tous les deux la Sainte Eglise catholique, apostolique et romaine. C'est le nœud de notre amitié, c'est sa vie.» Un autre écrivain, Jules Simon, dans une lettre qu'il datait de l'Ecole Normale disait : « Quand nous serons près de nous en aller de ce monde, nous n'aurons plus rien à nous reprocher, nous aurons vécu en hommes de bien, et Dieu sera un troisième ami qui nous attendra de l'autre côté de la tombe. »
Placé entre les amis, le Christ communiquera à
leur union quelque reflet des éternelles jouissances qu'il goûte dans la communauté des deux autres personnes divines. Cette effusion céleste est nécessaire. Toutes les joies humaines, si elles ne sont alimentées d'en haut se dissipent en moins d'une heure, comme l'eau des pluies, qni ne court un instant à la surface des champs que pour être presque aussitôt absorbée par la terre ou par le soleil. Dieu seul fixe et éternise : « Il a le secret surnaturel de l'amour ardent et de l'amour constant et croissant. Ce qu on a éprouvé, une fois par échappée, dans un souffle de jeunesse et de printemps, il le fait goûter au cœur à tout âge. Il est la poésie de Tamour sans la fiction. Ce qui nous enchante par éclair, ce qui nous détourne même de lui dans les créatures, n'est que l'illusion de sa réalité : en elles éphémère et trompeur, en lui constant et fidèle ».(^. Nicolas.)
En dehors de Dieu, on arrive vite à toucher les écueils où se brisent les affections qui s'étaient promises d'être immortelles. Unis à lui, on communique a\'ec Tocéan d'une tendresse sans fond ; les jours peuvent passer, ils n'altèrent en rien une joie dont l'origine n'est pas de ce monde. Alors, les amis ont bien le droit de se laisser aller à l'espérance qui dictait cet épanchement à Léon Cornudet : « Ce qui me rassure le plus sur la durée de notre amitié, c'est le sentiment religieux qui nous unit. Puissions-nous ne jamais la perdre, cette sainte religion. Puissionsnous par notre exemple mutuel nous raffermir dans ses doctrines sublimes, et qu'entre toi et moi, elle
soit, comme dit Bossuet, une immortelle médiatrice».
Aimer en Dieu c'est encore donner à l'amitié toute sa profondeur et toute son intensité. L'amitié se compose surtout de confiance et de dévouement. Plus je crois au Christ, plus ma foi dans l'homme digne de mon choix, sera ferme et inaltérable. Plus je me donne au Christ parle renoncement et par le sacrifice, plus je suis prêt à m'immoler pour mes frères. Le futur Père Olivaint tenait ce langage à un condisciple demeuré après lui sur les chemins du doute, et qui craignait que son ami, entraîné vers Dieu, ne se retournât plus pour le voir et pour l'aimer : « C'est à cause de Dieu, que je serais prêt, avec le secours de la grâce à donner ma vie pour sauver ton corps, à donner vingt fois ma vie poursauver ton âme. Vois, cher ami, ce que c'est que la religion catholique. N'aie pas peur que je t'aime maintenant avec trop d'austérité. Non, l'égoïsme seul partira, et les défauts disparus, resteront tous les nobles bonheurs de l'amitié. »
Le secret de laparfaite amitié consiste donc à aimer en Dieu, c'est-à-dire, à placer en Dieu son principe, son motif et son but. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant qu'un cœur que l'amour divin possède et anime. Ah ! qui me donnera des amis que j'aime vraiment par la charité? Lorsque je répands en eux mon coeur, je le répands en Dieu qui est charité. Ce n'est pas à un homme que je me confie. Et dans ma juste confiance, je ne crains point ces résolutions si changeantes de l'inconstance humaine. C'est ainsi que s'aiment les bienheureux.