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CHAPITRE II

I. Réciprocité et communauté. — II. Choix. — III. Dévouement. — IV. Ressemblances. — V. Les différentes situations. — VI. Les différents âges. — VII. Le nombre des amis. — VIII. La rareté des amis. — IX. L'ordre. — X. La Justice.

Saint Thomas ramène à un très petit nombre ce qu'il appelle dans son langage scolastique les propriétés de l'amitié : « Vouloir Texistence et la conservation de son ami, lui souhaiter du bien, lui faire du bien, vivre avec lui dans la concorde et l'harmonie, avoir les mêmes joies et les mêmes tristesses que lui.» C'est là une liste qu'on pourrait allonger.

La plupart des conditions de l'amitié seront longuement exposées dans les chapitres suivants. Celles qui sont consignées à cette place, n'ont besoin pour être caractérisées que de quelques traits rapides.

Le vieil adage psycho-physiologique : mens sana in corpore sann, doit d'abord être rappelé. L'amitié pour

ESSAI SUE l'amitié. — 5.

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avoir sa belle plénitude de vie requiert chez ceux qui la cultivent non seulement un esprit sain, mais un corps sain. C'est qu'elle est largement tributaire du composé humain et qu'elle se forme et se caractérise d'après les habitudes ou modifications qui affectent l'ame et le corps.

Une autre de ses exigences les plus absolues est la réciprocité. Etre disposé à s'attacher et à se confier: estimer et aimer l'intelligence et la conduite de quelqu'un, c'est une excellente disposition pour devenir son ami; mais pour que l'amitié existe, il faut un retour de ces dispositions. « L'amitié, dit Aristote, suppose l'affection réciproque et le dévouement mutuel ; elle demande encore que ces deux sentiments soient connus des amis. » D'ordinaire, ce retour ne se fait pasattendreenvain.il s'offre naturellement à celui qui le cherche « comme toute plante germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas, et celui-là l'inspire qui en porte en lui-même le généreux ferment. » [Lacordaire.) Cette loi, stipulant que tout cœur capable d'aimer mérite d'être aimé à son tour, était déjà connue de Sénèque. Il écrivait à Lucilius, le confident le plus habituel de ses pensées: « Voulez-vous être aimé? Aimez, si vis amari, ama. »

L'amitié entraîne la communauté. La mesure où il y a communauté est la mesure même de l'amitié. Le proverbe qui dit que tout est commun entre amis, a raison. Rien de plus fréquent d'ailleurs que l'expression de cette vérité sur les lèvres de ceux qui sont

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amis. Un des plus gracieux poètes de l'Italie, à l'époque de la Renaissance, Marc Antoine Flaminio, dépeignait ainsi son amitié pour Priuli : « Nous avons vécu d'un amour étroit. Un même travail, une même volonté nous a fait une âme unique ; rien ne plaisait à l'un que l'autre n'aimât de même. Une maison nous réunissait, une table nous nourrissait. Joies, douleurs, événements heureux ou malheureux chez l'un, touchaient l'autre; lessentimentsétaientpareils et égaux. » Un autre poète a dit plus brièvement :

Ton bonheur est le mien, ta douleur est la mienne.

Cette communauté s'étend-elle jusqu'à l'argent ? Les questions d'argent sont toujours très délicates ; l'homme tient étrangement à ses trésors; c'est peutêtre sur ce point qu'il cède le plus difficilement. Là est recueil où échouent des relations très intimes. La bourse est un cœur placé derrière l'autre et beaucoup plus difficile à ouvrir. On connaît l'adage : « Si vous voulez garder vos livres, ne les prêtez pas; si vous voulez garder vos amis ne leurprêtez pas. »Cependant, il y a des exceptions à cette loi qui règle la réserve des créanciers et la fuite des emprunteurs. Ces exceptions se généralisent dans le cas de la véritable amitié : Est-ce que tous les dons ne sont pas enfermés dans le don de soi-même?«Vous m'obligez, disait Racine àun ami, et pourtant je sais que je vous aimerai toujours. »

Il existe quelque chose de plus intime que la communauté, c'est la ressemblance, l'union, l'identifica-

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tion. L'amitié ferait-elle des identifiés? D'aucuns le prétendent. Si l'on veut, on peut l'entendre ainsi, mais avec quelque grain de sel attique. L'acte de l'intelligence et l'acte du cœur amènent des résultats différents. L'intelligence attire à soi et s'enrichit par son exercice, le cœur va vers autrui ; il se perd en autrui et s'appauvrit en quelque manière par son mouvement : c'est la théorie de saint Thomas d'Aquin. « Là où est votre trésor, là est votre cœur », proclame la voix plus haute de l'Evangile.

Sur ce thème, les commentateurs forment un concert très nourri : « Les affections sont les pas de l'âme. — L'amour du cœur, c'est sa chasteté ou sa flétrissure; la valeur morale de l'homme est en proportion de sa faculté d'aimer. — Le cœur est en raison du bien auquel il s'attache : fini, variable, agité, si la créature en est l'objet, exclusif et périssable comme elle; infini, immuable, éternel, s'il unit l'âme à celui qui est le bien souverain, la vérité pure, la beauté sans tache. — L'amitié ne doit pas être une alliance ni un pacte; ce doit être une assimilation. — On ne doit pas prendre un ami, on doit devenir lui. — Quand on est avec un ami, on n'est pas seul et on n'est pas deux. » Cornudet écrit à Montalembert : « Je me suis fait une habitude involontaire de tout te rapporter, mes joies, mes plaisirs, mes études, mespensées, mesactions même indifférentes.» Lacordaire résume toutes ces notes, lorsqu'il dit : « Toute notre vie dépend des personnes avec lesquelles nous vivons familièrement. »

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Mystérieux pouvoir de transformation qui est l'un des principaux secrets de l'amitié! Tout énergique que soit notre volonté, toute personnelle que soit notre intelligence, l'amitié mettra des apports extérieurs dans notre vie; elle y déposera des germes et les excitera en nous couvrant de son flot ; elle tendra par ses alluvions à modifier le style de notre âme! Quelle réflexion justifie mieux le soin attentif qu'il est prescrit d'apporter dans le choix de nos amis?

Il y a pour chacun de nous sur la terre une âme ou quelques âmes pour qui la nôtre est faite. Dieu, auteur de toute harmonie, l'a établi ainsi. Et les mêmes causes qui ont fait parler de mariages écrits an ciel autorisent à parler d'amitiés écrites au ciel. Si Dieu a désigné à l'avance les âmes qu'il nous destinait, il faut lui demander de nous les faire connaître; mais parce que c'est nous qui devons jouir de ces âmes, il faut les rechercher.

L'amitié est avant tout un choix. Le mot diligere qui signifie aimer veut dire aussi choisir. Rien de plus important que ce choix. On a dit avec raison : ce n'est pas la tète qu'il faut porter haut, c'est le cœur; la pire des mésalliances est celle du cœur. « Qu'importe après tout à l'homme ses ancêtres et ses ascendants? demande Montalembert. Qu'importe à

cet atome Torbite où il est entraîné? Ce qui lui importe, c'est d'aimer, d'être aimé, et, pendant cette courte vie, de savoir qu'il est l'être cher par-dessus toutes choses à un autre être. »« Choisis ton cheval entre cent, ton ami entre mille », conseille Silvio Pellico.

En effet, l'influence exercée par un ami est de tous les instants et finit par être prépondérante. Nous ne nous défions pas d'un ami; il connaît tous les secrets de notre esprit, toutes les avenues de notre coeur. Ses paroles et ses exemples, sa présence et son souvenir nous font une atmosphère qui agit nécessairement sur notre âme et en modifie, à notre insu, toutes les tendances. Il importe donc que ces modifications ne nous transforment qu'en nous élevant.

Qui dit choisir dit regarder, étudier, comparer. Il faut donc du temps et de la prudence. Il faut du temps. Comme on l'a remarqué, le moyen d'avoir des amis qu'on puisse garder longtemps, c'est d'être longtemps à les faire. '< D'où vient que tant d'amitiés si promptement liées qu'elles avaient plus l'air d'amitiés qui se renouvellent aprèsune longue séparation que d'amitiés qui se forment, d'où vient que ces amitiés, si vives et si agréables dans leur naissance, ont duré si peu? C'est qu'elles ont commencé trop tôt. Se rencontrer, se plaire, s'aimer, se le dire, se lier ne font ordinairement qu'une même chose. On se voue l'un à l'autre, on se jure un attachement inviolable; et puis, on s'examine, on se connaît, on se déplaît, on se dégoûte. » [De Sacy.)

CONDITIONS DE l' AMITIÉ "] l

L'Alceste de Molière se conduisait en personnage très avisé, lorsqu'il répondait ainsi aux avances et aux démonstrations prématurées d'Oronte :

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous voulez me faire,

Mais raraitié demande un peu plus de mystère;

Et c'est assurément en profaner le nom,

Que de vouloir le mettre à toute occasion.

Avec lumière et choix, cette union veut naître ;

Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître.

Et nous pourrions avoir telles complexions

Que tous deux du marché nous nous repentirions.

Il faut des précautions. Si nos amitiés contiennent des germes de mort et reposent dès l'origine sur des méprises, elles ne dureront guère plus que l'espace d'un matin. Ici comme partout, la passion est mauvaise conseillère; elle change les couleurs, elle grandit les proportions, elle étend sur tout ce qu'elle touche le prestige de ses faciles créations. Lorsque l'emballementcesse, les personnes et les choses n'ont plus que la réalité désenchanteresse. Cependant on s'est engagé et livré. Les précautions arrivent trop tard : on finit par où il aurait fallu commencer.

Plusieurs exercent à première vue une séduction qui s'évanouit en moins d'une heure ; ils sont agréables et légers ; ils réussissent à charmer dans une réunion de passage, mais c'est en vain que, fasciné par un heureux début, on leur demanderait des ressources pour une liaison plus longue. Toutes leurs richesses sont à fleur de peau, et ils les dis-

tribuent en un instant. Après avoir rencontré de tels hommes, l'expérience à raison de dire : « Ne jugez pas les gens sur la mine et n'ayez pas la superstition des premières impressions. » Toutefois, les apparences ne sont pas toujours trompeuses, et d'autres que Madame de Sévigné sont d'avis que « les premières impressions sont les meilleures ». « Dans l'été de 1893, nous raconte M. Maurice Barrés, je fus surpris par la visite d'un jeune Arménien, qui désirait me dire son amitié pour mes livres, et il m'enchanta tout d'abord par la lumière de son visage et par sa grâce un peu raide. » La suite montre que cette lumière et cette grâce n'étaient que le faible reflet d'une grande âme. La chose arrive souvent : ce n'est pas à tort qu'à la première rencontre, on se sent rapproché de quelqu'un qui nous charme d'abord par la distinction de sa physionomie ou de sa conversation. A mesure qu'on le fréquente davantage, on reconnaît des qualités plus solides et non moins brillantes que celles qui nous avaient d'abord attirés.

Quelles sont, dans l'intelligence et dans le cœur, les qualités dignes de fixer votre choix? Vous ne pensez pas sans doute rencontrer la perfection. Autant vaudrait vous condamner à un isolement éternel. Exigez du moins un minimum au-dessous duquel vous ne consentirez jamais à descendre. La solitude est préférable à la mésentente et à la déchéance.

L'intelligence a son prix. Elle est la faculté directrice. Si son horizon est vaste, son coup d'œil sûr, elle fournit aux relations d'amitié un apport consi-

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dërable. Nous aimons à connaître, nous aimons à nous élever. Si notre ami est un initiateur; si ses entretiens nous donnent la révélation d'idées et d'événements que nous ignorons et dont la possession nous grandit, son intimité nous devient très précieuse à ce titre.

Cependant on peut s'arrêter à mi-côte des sublimités de Tesprit, si on se trouve en présence des grands dons du cœur. Dans l'amitié, les qualités du cœur l'emportent sur celles de l'intelligence. Les relations d'amitié, faites de confidnce, de dévouement, d'abandon, appartiennent surtout au domaine du cœur.

Les goûts peuvent être plus facilement dissemblables si les idées sont communes. L'égalité d'âge, influant sur les jugements et les habitudes, facilite souvent les rapports. Toutefois ce conseil deFénelon garde sa raison d'être : '< Choisissez autant que vous pourrez vos amis dans un âge un peu au-dessus du vôtre ; vous en mûrirez plus promptement ». Une juste proportion des fortunes, l'équivalence de la situation dans le monde, entrent aussi en ligne de compte.

Défiez-vous des individus faciles à froisser : les susceptibles sont hors la loi de l'amitié. Evitez les railleurs; on ne se convertit presque jamais du péché de l'esprit, et la raillerie s'exerce souvent aux dépens du cœur. Mais si celui dont vous pensez faire votre ami a subi l'épreuve du malheur et s'il en est sorti plus fort, ou bien s'il a compati à vos souffrances, jugez par son courage de l'espoir que vous pouvez placer

en lui ; l'homme ne paraît bien tel qu'il est que sur le fond noir de la douleur.

Au-dessus de tout se place la Religion, aussi «point d'ami intime qui ne craigne Dieu et que les pures maximes de l'Evangile ne gouvernent en tout, autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur quil ait ». [Fcnelon.) La Religion suppléera aux ascensions sublimes de la pensée, elle communiquera nécessairement au cœur la rectitude et la tendresse, elle effacera les différences de position, elle rapprochera dans ses églises, dans ses œuvres, dans ses visites intimes ceux que les règles du monde auraient tenus éloignés. « Quant aux autres avantages qui sont plutôt des agréments du corps que de véritables biens, on peut les considérer comme un luxe aimable qu'il ne faut ni trop envier ni trop mépriser. Ils disposent l'homme à jouir avec facilité des avantages de la société. Ce sont des forces et des richesses naturelles, dont on peut bien ou mal user, comme de toutes choses, mais qui, prises en eux-mêmes, ont toutefois un véritable prix. Le mysticisme nous dit que ce sont des biens passagers et il a raison, mais des biens passagers n'en sont pas moins des biens; autrement rien de ce qui appartient à la créature ne mériterait ce nom. » [P. Janet.)

Le chevalier de Tarlé donnait ce conseil à son fils: « Ne te livre pas facilement aux liaisons intimes ; éprouve et examine ceux dont l'extérieur t'inspirera des dispositions affectueuses. Il ne faut accorder de l'amitié qu'à ceux qu'on estime, et l'on ne peut savoir

si quelqu'un mérite de l'estime qu'après l'avoir jugé sur ses discours, sur ses actions et sur sa conduite. »

Lorsqu'une patiente étude a découvert dans une âme des qualités aimables et solides, lorsqu'on a distingué entre ce qui plaît à certains moments et ce qui plaît toujours, une base est établie sur laquelle l'estime reposera en toute sécurité. L'amitié n'est pas née encore. Mais, pour la produire il suffit d'un mouvement du cœur. « L'amitié est à l'estime ce que la fleur est à la tige qui l'a produite. » [Dro:^.)

Pourquoi retarder ce mouvement, et s'il se produit en nous, pourquoi ne pas l'avouer. Une certaine réserve, aux nuances d'orgueil, arrête fréquemment. Il est raconté que Madame de Staël et Madame Swetchine désiraient se rencontrer et se connaître. Dans le salon où elles se trouvèrent réunies, elles furent quelque temps sans s'aborder. Lorsque Madame Swetchine s'avança enfin vers Madame de Staël, celleci lui dit : « Je vous attendais; c'est au roi à parler le premier. >y Ces règles protocolaires seraient bien pesantes en amitié. Les deux amis sont rois; chacun des deux peut parler le premier. Lacordaire résume ainsi toutes ces considérations : « Lorsqu'un de vos camarades vous offre son amitié et vous demande la vôtre, vous devez bien voir ce qu'il est, et ne pas vous attacher aux seuls avantages extérieurs. S'il est solidement chrétien, vertueux et d'un bon caractère, que, d'une autre part, vous vous sentiez incliné vers lui par une sympathie honnête, rien n'empêche que vous lui répondiez. Mais, en ce cas, vous devez tenir

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à vos engagements, et prendre garde de vous laisser aller d"une affection à une autre, ce qui est l'indice d'un coeur léger et incapable de sentiments vertueux. »

Le choix n'est que le premier pas dans l'affection ; il y faut joindre le dévouement. Choisir, c'est préférer un être à tous les autres ; se dévouer, c'est le préférer à soi-même, c'est se donner à lui, c'est se donner pour lui. Diligere et diligeniia s'avoisinent dans le vocabulaire, mais c'est dans la vie du cœur qu'ils doivent surtout s'avoisiner.

Deux mouvements d'âme composent la nature du dévouement : ils s'appellent le désintéressement et l'immolation.

Par le désintéressement, on sort de soi, de l'éternelle recherche de ses goûts, de ses intérêts, l'on met le mobile de son action, la source de sa joie ailleurs, cest-à-dire, dans l'être aimé. Ce premier mouvement est très rare, car si tout le monde veut un ami, presque personne ne s'occupe d'en être un. Ce mouvement toutefois est bien nécessaire; autrement, sous le couvert mensonger de l'amitié, au lieu de faire de l'égoïsme à deux, on serait deux à faire de l'égoïsme. C'est pour soi surtout que chacun veut le bien, enseigne Aristote. Cela est vrai, s'il s'agit du bien primordial ou absolu, puisqu'il est l'essentiel besoin de

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notre nature et notre fin elle-même; mais s'il est question de biens secondaires, l'amitié nous prescrit de les souhaiter et de les réaliser d'abord pour ceux que nous aimons. L'amitié légitime couvre d'honneur des actes que nous rougirions d'accomplir à notre profit. Pour nos amis, nous faisons des démarches qui coûtent à notre amour-propre un prix dont nous ne paierions jamais notre propre satisfaction, nous allons frapper à des portes où nous n'irions jamais solliciter pour nous-mêmes. « Juge de ma douleur, disait le vieux Priam prosterné aux pieds d'Achille, puisque j'embrasse la main qui a fait périr mon fils. »

Toutefois peut-on, dans quelque affaire équivoque d'où dépendent la vie et l'honneur d'un ami, se relâcher un moment de ses principes ? Cicéron l'admet. Avant de le suivre dans cette concession, il importerait de savoir de quels principes il s'agit. Aristote a mieux parlé, lorsque réduit à choisir entre un enseignement de son maître et un point certain de droit, il prononça cette parole qui, depuis des siècles, sert à venger la justice et l'honneur des outrages qu'on voudrait leur faire subir : '< Amicus Plato^ magis arnica veritas. » Mais en dehors de ces extrémités, il faut aller vers nos amis avec un désintéressement qui se rapproche du désintéressement maternel si bien chanté dans ces deux vers de Victor Hugo :

Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel.

Il faut essayer de pouvoir dire avec Montaigne : « En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon ami plus que je ne le tire à moi. Je n'aime pas seulement mieulx lui faire bien, que s'il m'en faisait ; mais encore qu'il s'en fasse qu'à moy : il m'en faict lors le plus, quand il s'en faict. »

Le désintéressement ne nous détache en quelque sorte de nous-mêmes que pour nous attacher au prochain sans aucune vue d'un retour usuraire. C'est Cicéron qui a dit cette belle parole : « L'amitié n'est pas pure et durable si l'ami n'est pas aimé pour luimême, de sorte qu'on puisse dire : Je l'aimerai toujours sans espoir d'en tirer ni profit ni avantage.» Sénèque formulait la même règle avec plus de grandeur encore. Il commence par blâmer Epicure d'avoir donné ce conseil : « l'on doit chercher un ami pour l'avoir à son chevet si on est malade, et près de soi en prison, si l'on est dans les fers. » Puis il ajoute : « Pour moi, quel est mon but, en prenant un ami ? C'est d'avoir pour qui mourir, d'avoir qui suivre en exil, qui sauver aux dépens de mes jours. » Mais nul n'a parlé mieux que notre Fénelon cette langue du dévouement agrandi par les intérêts supérieurs de la patrie et de la religion. Du lieu de son exil et de sa disgrâce, il écrit au duc de Bourgogne. <■< Je n'ai. Dieu merci! aucun intérêt en ce monde. Je ne suis occupé que du vôtre qui est celui du roi et de l'Etat. » Et au duc et à la duchesse de Chaulnes : « Je donnerais ma vie pour vous deux. Soyez tout à Dieu : aimez-moi. Je vous suis dévoué à jamais, sans bornes. » « Sans

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bornes », cette parole marque l'étendue du dévouement. Ni les calculs ni les réserves ne sont admis:

Qui s'arrête en chemin sert à moitié son maître, La moitié d'un ami est la moitié d'un traître.

Ah ! donnons-nous sans mesure afin de nous donner comme Dieu se donne; aimons trop pour aimer comme Dieu aime, nimis honorati sunt amici tui Detis. Et en échange de tout, gardons-nous d'être exigeants. Il est des amis de qui l'on trouve très naturel d'attendre beaucoup. Chamfort a raconté que Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait ingénument à son ami M. Pehmeja : «s: Pourquoi tant de monde dans cette chambre? Ma maladie est contagieuse ; et il ne devrait y avoir que toi. » Mais la plupart des amis, j'allais dire les meilleurs, n'ont qu'une petite provision de générosité. Un grand sacrifice l'épuiserait tout entière. Ils ressemblent à ces sources limpides mais peu abondantes, qui ont besoin pour couler du rideau de verdure que leur font les arbres et qui autrement seraient vite taries par les rayons brûlants du soleil.

Le second mouvement qui fait partie du désintéressement est le sacrifice. La poésie des paroles, l'échange d'idées communes, les protestations de mutuelles sympathies, la fusion des mêmes sentiments, sont choses bonnes à leurs heures, mais si faciles, et dans certains cas, si inutiles ! Toutefois plusieurs n'ont que cette monnaie vulgaire à tirer de leur tré-

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sor. Ils sont nés pour l'idylle joyeuse et fleurie; leurs lèvres sont chargées de mots de flamme, ils ont juré mille fois qu'ils étaient tout à nous. Le temps vient de réaliser les promesses tant de fois renouvelées. O amis si vaillants dans vos paroles, si obstinés dans vos protestations, amis de luxe, où étes-vous? Ils ont lui! La barque où ils sont montés pour faire la traversée de la vie craint les eaux courroucées et les cieux incléments, elle redoute le Cap des Tempêtes ; elle n'est plus où sévit l'orage; elle marche dans quelque sillage apaisé ; elle y restera jusqu'à la fin de la tourmente.

D'autres amis n'ont jamais éprouvé le besoin de dire qu'ils aimaient, cependant leur affection n'a été mise aucun instant en doute ; elle s'est manifestée dès le premier abord par une preuve sans conteste : l'immolation de soi, et dans la suite, tous les rapports ont été imprégnés de mutuelle abnégation. Cette immolation va loin; elle s'étend aux goûts, aux intérêts, à la personnalité, quelquefois même au sacrifice de la vie. Quiconque ne va pas jusque-là, à certaines heures, n'aime pas. «Aimer c'est s'immoler, dit avec enthousiasme le P. Lacordaire, c'est estimer la vie de celui qu'on aime plus que deux mille fois la sienne, c'est préférer tout, les tortures, la mort plutôt que blesser dans le fond du cœur celui que l'on aime. » Celui qui a aimé sait qu'une ombre dans le cœur de son choix obscurcirait le sien ; il sait que rien ne lui coûterait, prières, larmes, veilles, travail, privations, pour créer un sourire sur des lèvres attristées.

Inutile de dire après cela que le malheur est surtout le champ où le dévouement prodigue ses trésors de compassion et d'activité. Quand Jésus fut triste jusqu'à la mort, un ange vint le consoler. L'heure de la tristesse sera toujours celle qui réclamera plus instamment l'assistance des amis. Sans doute il est des douleurs plus grandes, que l'amitié ne peut faire disparaître; il n'en est pas du moins qui ne reçoivent d'elle un adoucissement et une lumière. Hàtons-nous donc si nous voyons le ciel s'assombrir. Cetancien, Démétrius de Phalère, avait raison d'estimer que si nos amis sont heureux, il faut être auprès d'eux dès qu'ils nous appellent, que s'ils sont malheureux, il faut y être avant qu'ils nous aient appelés.

Tout sacrifice a sa grandeur. L'homme ne descend au sacrifice, le grain de blé ne tombe dans le sillon, que pour produire et valoir davantage : « Chacun a besoin défaire quelque chose pour autrui, d'être pour autrui cause de quelque bien, de quelque degré d'être, de quelque surplus d'être si je puis dire, et sans cette générosité qui nous fait sortir de nous et donner de notre vie à d'autres que nous, nous ne sommes pas bien nous-mêmes; notre vie qui ne se dépense pas languit et s'use. » [Ollé-Lapnine.)

Tout sacrifice a ses joies. Quelles sont grandes les joies du sacrifice dans l'amitié ! Qu'elles sont pures, les joies de l'oubli en autrui et du redoublement de vie par autrui! Lacordaire va nous les faire entrevoir. Il demande, comme s'il s'agissait de la chose la plus simple du monde : « Quand on aime, n'aime-t-on pas

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souffrir pour celui qu'on aime? Quel est celui de nous qui n'a pas désiré mourir pour un ami? Qui n"a pensé au bonheur d'être frappé à la place d'un autre que l'on aime?» Pour écrire dételles paroles avec cette simplicité, il faut habiter des hauteurs que ne devinera jamais le vulgaire.

Cependant toutn'estpas dit àl'éloge du désintéressement. Il est fait d'essence si délicate qu'il est prêt à sacrifier la joie toute noble dont il vient d'être parlé et que, en tout cas, il s'interdit de la rechercher. « La blancheur accompagne le lis depuis le moment où il sort de la tige jusqu'à celui où il tombe sur la terre et est foulé aux pieds; mais le lis n'a pas pour fin de son existence sa blancheur immaculée; il en jouit sans la vouloir etsans la rechercher. » [Paul Janet.)

L'amitié était bien digne de se rencontrer en conformité de sympathie avec la belle fleur et d'avoir ce scrupule lilial.

Quelle est la loi qui préside au rapprochement des âmes? Par quel côté de leur nature se soudent-elles? Cette question nous met de nouveau en face du mystère qui étend si fréquemment ses voiles dans une étude sur l'amitié.

Aristote rappelle ici l'opinion d'Euripide et d'Heraclite. Tous deux prétendent que la plus belle harmonie

CONDITIONS DE l'aMITIÉ 8}

naît des différences. Il rappelle encore l'opinion toute contraire d'Empédocle. Quant à lui, le superbe ontologiste, il refuse d'abord de s'occuper de « ces difficultés d'ordre physique ». Mais, à quelques chapitres plus loin, il se ravise et remarque que l'amitié semble naître des contraires.

Cicéron incline fortement pour la ressemblance : « Toute la force de l'amitié réside dans la conformité aussi étendue que possible des volontés, des affections et des sentiments. Lorsque aux signes qui annoncent la vertu, se joint la conformité du caractère et des sentiments, l'affection suit nécessairement. La plus vive et la plus forte attraction est celle qu'établit la nature entre éléments homogènes. »

La parole de Publius Syrus est bien connue : « Amicitia pares aut accipit aul facit'i>\ celle de Salluste aussi : « Idem velle, idem nolle^ ea demnm firma amicitia est. » Cette dernière parole fait partie du discours de Catilina à ses complices. Elle préconise donc, dans son origine, la similitude des vouloirs dans un but criminel. Cependant, on a coutume de l'appliquer à la conformité des pensées et des volontés vis-à-vis du bien.

Les anciens étaient loin de s'entendre. La discorde continue chez les modernes. Toutes les explications données n'ont contribué jusqu'ici qu'à rendre plus sensibles et plus nombreuses les divergences. Au milieu de ce choc des opinions, ne cherchons pas une solution mathématique : elle n'existe pas. En pareil cas, le plus simple est d'exposer l'état de la question.

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Le lecteur garde son appréciation ou s'en fait une autre plus éclairée.

Les principaux points de conformité ou de non conformité sont le caractère, les idées, le cœur, la religion, la politique, la condition. Faut-il unanimité sur toutes ces choses? Si oui, est-il nécessaire qu'elle existe pour toutes au même degré ou bien suffit-il qu'il y ait seulement rencontre sur quelques points? Alors sur lesquels?

Il arrive, pour certains tempéraments très heureusement doués, que la ressemblance d'humeur mette dans les relations une douceur et un charme infinis. On voit alors une amitié d'âmes pareilles, d'âmes qui vont l'une vers l'autre, parce qu'elles se sont vues réciproquement non seulement grandes et belles, mais parfaitement sœurs, « comme deux étoiles qui s'étant aperçues des deux coins du ciel iraient se rejoindre à travers l'espace ». C'est l'exception. D'ordinaire l'amitié naît du constrasteet se développe en proportion de ce qu'il est accusé. La chose est évidente pour saint Basile et saint Grégoire. Avec des idées conformes, ils avaient une nature opposée; pourtant les heurts causés par cette nature faisaient le principal attrait de leur amitié.

Latouche écrit à son ami H. de Lourdoueix : Restons toujours ce que j'ai exprimé une fois sur tous deux :

Si divers de pensées, si semblables de cœur.

CONDITIONS DP l' AMITIÉ 85

Deux ambitieux, deux mélancoliques, deux violents ne suivront pas longtemps le même chemin. Corneille et Molière paraissent avoir adopté cette manière de voir. Dans Rodognne, l'humeur de Séleucus est hautaine, impétueuse, défiante; celle d'Antiochus, au contraire, est aisée, flexible, souple. Toutefois, ils sont liés par une amitié que rien ne peut ébranler. Dans le Misanthrope, Alceste, triste et austère, Philinte, gracieux et enjoué, sont étroitement unis.

Pour les idées, lasimilitude semble s'imposer davantage. Peut-être appartient^il à cette similitude de jeter le solide fondement où les deux âmes pourront se reposer avec abandon et douceur. C'est l'avis de Montalembert : « Il faut que les opinions se ressemblent pour que les cœurs s'unissent ». Je ne sais plus à qui attribuer cette pensée qui accuse un aimable écrivain et un homme très loyal : « L'idée joue un grand rôle dans mes relations d'âme. Je ne me suis jamais nourri du sentiment tout seul. Partout où je vis, il me faut de la clarté; mes tendresses profondes n'éclosent qu'à la lumière. Voilà pourquoi lorsqu'un être n'est plus en communion d'idées avec moi, l'amitié se refroidit vite, et si les divergences, les oppositions s'accentuent et s'aggravent, quelquefois elle meurt». Lacordaire parlant de son intimité avec Ozanam en donne cette cause : « Son esprit avait été l'hôte fidèle des régions qu'habitait le mien. »

Les idées, troupemultiple, seportentsurles champs les plus variés ; plusieurs d'entre eux sont de vrais champs de bataille, car, à côté des convictions philo-

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sophiques et littéraires qui ne sont pas toujours pacifiques, il y a les convictions politiques qui ne le sont jamais et les convictions religieuses, sacrées entre toutes.

Les convictions politiques, enracinées à mi-chemin de notre esprit et de notre cœur, sont extrêmement vivaces et belliqueuses. EUessoulèvent des discussions sans fin mais non sans tempêtes. Ces tempêtes finissent souvent par renverser des édifices qui avaient coûté très cher à construire. On vit un jour Lamartine et Cousin marcher dans le même chemin. Mais Lamartine venait de la cour, Cousin allait à la démocratie; leur mentalité politique était différente; elle eut bientôt fait de détruire une amitié qui avait d'ailleurs étonné.

Par leurs conséquences et par leur grandeur propre, les convictions religieuses s'élèventà une place supérieure. Il s'agit de la question capitale, de l'unique affaire. Dans la vie du croyant, tout tient à sa foi, au but qu'elle lui montre, aux moyens qu'elle lui fournit. Ses aspirations ardentes ne souffriront-elles pasàl'excès de côtoyer à chaque pas la froideur et l'insouciance. Je comprends ces exigences d'une belle âme : «Ma nature a besoin de tout faire passer par les mains de Dieu. Pour être heureux et pour donner moi-m.ême le bonheur, il faut que je puisse associer à toutes mes pensées celui que Dieu a placé auprès de moi comme ami. Pour attirer cette parfaite confiance, j'ai besoin de sentir que tout ce que je dirai trouvera au moins de la sympathie dans l'âme de cet ami, et que je puis compter sur lui pour me montrer le ciel dans les défail

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lances du cœur et de la nature. Or, tout cela est impossible, s'il n'y a pas, entre les deux, conformité de foi et d'espérance. »

L'amitié est-elle possible avec la division sur le domaine total des idées? Encore double réponse : Saint Thomas est pour l'affirmative, discordia opinîomim potest esse. Voici un partisan de la négative; c'est Rio, le chantre de l'art. Il exprime son sentiment dans une lettre à iMontalembert : «Vous êtes le seul avec qui je sympathise pour les sentiments et les opinions à la fois. Ce dernier chapitre est pour moi la condition sine çua non de l'amitié ».

Les différences de rang et de destinée ne creusent pas pour tous les individus un fossé infranchissable. Les plébéiens ne manquent pas qui, en compensation de leur origine modeste, offrent à leurs amis aristocrates, une noblesse d'âme, une culture d'intelligence, une délicatesse de sentiments dignes de briller au plus haut rang. Partis, l'un d'un palais, l'autre d'une chaumière, deux jeunes gens se sont rencontrés parfois dans la région commune de l'élévation du cœur, à la façon, dirait Lacordaire, de « ces arbres qui sont à distance par leurspieds, maisdontlescimes se rejoignent, s'entrelacent et ne font plus qu'une seule ombre dans la lumière qui les environne également».

La destinée de l'un des amis peut se dérouler dans le bonheur et la gloire, celle de l'autre s'ensevelir dans la douleur et l'obscurité, sans qu'il y ait rupture ou simplement relâchement dans la chaîne qui les unit. « David aima Jonathas et fut aimé de lui. La rivalité

88 ESSAI SUR L^MITIÉ

de leur destinée ne sépara point leur cœur, et le fils de Saûl enveloppé dans la réprobation de son père, perdit le trône et la vie sans perdre l'amitié. » (Lacordaire.)

Sera-ce Tharmonie des esprits qui nous offrira la pierre angulaire où reposera l'union des âmes? Aussi bien que les cœurs, les esprits ont leurs sympathies et leurs antipathies, et réclament, pour se plaire mutuellement, une ressemblance mêlée de dissemblance, une ressemblance pour déterminer l'union, une dissemblance pour éloigner l'ennui qui naîtrait de la monotonie. Thiersa dit : «Leshommes d'esprit s'entendent toujours.» Cela n'est vrai que pour une classe d'esprits, les diplomates, et l'on sait que cette entente n'est pas toujours l'entente cordiale. Non, et il est très difficile de s'entendre par l'esprit.

Force est de recourir à un autre fondement. Le comte d'Haussonville énonce ce principe : « Souvent la vie met en contact deux âmes différentes qui se prennent par où elles devraient se séparer, et qu'un attrait mutuel du cœur réunit par-dessus les divergences de l'esprit. » Les faits abondent à l'appui. Louis Veuillot écrit au comte de La Tour : « Nous ne verrons jamais entre nous un dissentiment par-dessus lequel nous ne puissions plus nous serrer la main. Bénissons Dieu qui nous donne en ce monde l'union des cœurs; nous ne goûterons que dans l'autre l'union des esprits. » Lacordaire et Montalembert sont séparés en 1832 par les idées philosophiques, en 1851 par la politique, en 1859 par les événements historiques; mais parce que

CONDITIONS DE l'aMITIÉ Rq

les fibres de leur cœur vibrent à l'unisson, ils se retrouvent toujours dans lesbras l'un de l'autre, comme à leur première rencontre. C'est aussi sur le cœur que s'appuyait l'intime liaison de saint François de Sales et de M"' Camus. Chez ces deux hommes, les qualités étaient étrangement disproportionnées : l'un était aimable, mesuré, sage; l'autre bizarre, inquiet, belliqueux, vulgaire de langage. Vraiment le cœur est un admirable ciment. Mais qu'est-ce le cœur ici? Qui voudra nous le dire?

Nous n'avons pas fait un pas. Dans des âmes diflférentes, lasympathieetl'antipathienaissent des mêmes sources. Quelques-uns recherchent en autrui une similitude avec eux-mêmes ; d'autres veulent rencontrer l'inverse de ce qu'ils possèdent. Les deux groupes d'amis nous font ressouvenir, sans trop de peine, de ces usines oij certaines roues ne se meuvent que par leur crénelure, tandis que d'autres sont entraînées par une courroie passant sur leur peau lisse.

Des libéraux, poussés par l'esprit de conciliation, avancent que, pour se comprendre, on n'a pas besoin, au contraire, de se ressembler parfaitement. L'amitié ne vit-elle pas de concessions mutuelles? lis disent encore que, pour se plaire, il faut avoir des goûts semblables et des caractères différents.

Mais, quelle que soit d'abord l'attitude de ceux que l'amitié a désignés pour ses liens, la ressemblance, une fois les relations commencées, est en germe. L'habitude d'être ensemble, l'influence de la présence, la répétition des mêmes actes, l'expression des mêmes

pensées, et surtout l'attrait secret du cœur forment un environnement auquel on échappe difficilement. Sans doute les modifications sont subies de part et d'autre, ce qui rend le changement de chacun moins sensible. Toutefois les années finissent par multipier les traits de similitude et par donner un air commun assez prononcé. Delà, le vieux proverbe : « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. » De là aussi l'affirmation dePublius: «Si l'amitié ne trouve pas la ressemblance à ses débuts, elle vient toujoursà bout de la procurer. » Une oeuvre très belle d'édification est offerte au jeune homme dont l'âme s'est tournée vers l'amour de Dieu et la pratique du bien. Elle consiste à faire passer le même trésor dansl'àme de celui qu'il désire comme ami. Il est raconté au livres des Maccahées, qu'Alexandre, voulant accorder son amitié au fils de Mathatias, lui envoya la pourpre et une couronne d'or, avec ces mots : « Maintenant, vous êtes apte à devenir notre ami, apius es ut sis amicus noster. »

Une double égalité est ici en question : l'égalité dans la situation et l'égalité dans l'affection donnée et. reçue. Il est parlé ailleurs de l'égalité dans l'âge.

Fénelon écrit au duc de Chaulnes et lui donne ce conseil : « Il faut choisir vos amis d'une naissance et d'un mérite qui conviennent à ce que vous êtes

dans le monde ». Des avantages résultent d'un pareil choix. La similitude de la condition ne va pas sans en créer d'autres dans les goûts, dans les habitudes, dans les relations. On est du même monde ; dès lors on possède tout un patrimoine commun facile à exploiter ; les occasions de rencontre se renouvellent sans cesse ; celles de heurt deviennent très rares... au moins sur certains points.

Toutefois les exemples d'amitié entre personnes d'inégale condition ne manquent pas. L'amitié basée sur l'estime et nouée par l'attrait ne consulte pas la fortune. On ne se lie ni avec les généalogies ni avec les charges, mais avec les personnes. Ni le rang, ni la fortune, ni rien de ce qui sépare les hommes n'a ici d'action. <■< On a vu des rois aimer un de leurs sujets, des esclaves s'attacher à leur maître. L'amitié naît de l'âme, et l'âme ne compte que par elle-même. Une fois qu'on se rencontre là, tout disparait : comme un jour et bien mieux, lorsque nous nous rencontrerons en Dieu, l'univers ne sera plus pour nous qu'un spectacle oublié. » [Lacordaire.)

Au reste, il n'est pas rare que l'égalité de la position entraîne la concurrence des intérêts. Parfois, des honneurs, des emplois se présentent que les deux amis briguent également. Un conflit plus ou moins secret s'élève alors, et cette opposition est recueil où les amitiés les plus anciennes sombrent tristement. Montalembert se félicitait de ce que son ami Lacordaire et lui étaient venus l'un vers l'autre de situations tout à fait opposées. « Aucune jalousie de

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métier ou de position, aucune considération d'amourpropre n'est là pour élever une barrière ou un nuage entre nous. »

Dans ces affections où il y a inégalité de naissance et de rang, le supérieur est porté par l'intérêt délicat du cœur à faire les avances, à ne pas exiger d'égards particuliers pour sa qualité, à effacer plutôt, sans paraître y tendre, les distances créées par les événements, en un mot, à rétablir l'égalité qui n'existe pas d'elle-même. L'inférieur a d'autres devoirs. Sous les yeux du monde, il observe vis-à-vis de son ami la réserve que conseillent les règles de la bienséance, et sa manière à lui de compenser les lacunes de sa condition c'est d'aimer davantage et de se dévouer avec plus de générosité. Le Moïse d'Alfred de Vigny se plaint de sa grandeur qui le condamne àLisolement:

Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire.

11 eût préféré moins de gloire et avoir un ami.

Un autre genre d'inégalité se présente ; il est plus intime de sa nature, plus susceptible à première vue de blesser la noblesse de l'âme. Cependant il est assez fréquent et même beaucoup d'âmes s'y complaisent. Le poète Sully-Prudhomme a dit: « Dieu fit l'amour d'un soupir qui n'est pas mutuel. » Dans l'amitié, le soupir est mutuel. Des écrivains humoristiques l'ont nié dans des boutadescomme celles-ci : «L'amitié, c'est le dévouement de l'autre. Entre deux amis, il n'y en aqu'un qui aime. Dans toute amitié, il y a le premier,

CONDITIONS DE l' AMITIÉ 93

et le second ami. » Or la réciprocité est de l'essence même de l'amitié. Ce qui donne quelque raison aux critiques de tout à l'heure, c'est que le souffle d'amitié qui passe'sur deux âmes ne rencontre pas les mêmes éléments, les mêmes caractères. Oui, il est vrai que tous ne donnent pas et ne reçoivent pas également. Ceux qui donnent davantage sont d'une trempe meilleure et aussi, ils sont plus heureux. «L'amitié consiste plutôt à aimer qu'à être aimé», dit Aristote. Il ajoute : « Ce qui est vertu dans l'amitié, c'est apparemment d'aimer. »

Dans l'amitié comme ailleurs, nous portons les grandeurs et les faiblesses de notre tempérament. Timides, réservés, nous avons besoin d'être devinés, puis entraînés. Notre joie est de marcher dans le sillage lumineux et profond d'un plus fort. Nous vivons pour lui. Du sanctuaire de notre pensée et de notre cœur, tout hommage monte vers lui. S'il est loué, fêté, porté en triomphe et qu'on ne pense pas à nous, tout est bien et nous sommes joyeux. Le jour où nous ne sommes pas immolés pour lui, ne compte pas dans le nombre de nos jours. Entreprenants et hardis, nous demandons un peu à nos amis de préparer nos voies et d'être entre nos mains des instruments dociles pour nos travaux et notre gloire. Nous jouissons surtout d'être aimés. Hélas ! dans cette joie, notre ambition n'a-t-elle pas autant de part que notre cœur?

De cette amitié qui se donne totalement, jusqu'au sacrifice de la personnalité et vit doucement triomphante, à l'abri d'un grand nom, nul n'a donné un

94 ESSAI SUR l'amitié

exemple plus fameux que l'abbé Lagrange, le futur évêque de Chartres. Lorsqu'il eut rencontré dans M^"" Dupanloup, l'homme supérieur que désiraient ses rêves, il se donna à lui dans un abandon absolu et ne se reprit jamais. Il mit au service du grand évêque sa pensée vive et pénétrante, son style énergique et brillant, toutes ses forces morales et physiques. Il fut prêt à se dévouer à toutes les heures du jour et de la nuit. Pas un instant, il ne craignit de s'exposer aux fatigues, aux critiques, aux reproches qui ne lui manquèrent pas. Lui-même se comparait gracieusement à « la petite source qui filtre goutte à goutte, à travers les rochers et qui n'a qu à suivre la pente pour aller se jeter, en chantant, dans le grand lac ». On pourrait plus ou moins, au moyen d'une analyse pénétrante, rencontrer cette note d'inégalité dans toutes les amitiés. Les plus parfaites n'y échapperaient pas. L'Ecriture ne dit-elle point, à propos de David et de Jonathas : « Ils s'embrassèrent en pleurant, mais les larmes de David étaient plus abondantes. » Au surplus, il ne servirait à rien de porter cette subtilité dans l'étude des liaisons amicales. Ce sont là nuances qui se fondent dans l'harmonie des relations. Les vrais amis ne doutent pas plus de l'affection qu'ils inspirent que de celle qu'ils ressentent. « Dans ton silence, je sais que tu m'aimes, écrit saint Anselme àGondulphe ; et toi aussi, quand je me tais, tu sais que je t'aime. Non seulement je ne doute pas de toi, mais je te réponds que toi aussi tu es sur de moi. Que t'apprendra ma lettre que tu ne saches déjà, toi qui es ma seconde

CONDITIONS DE l'aMITIÉ 93

âme ? Entre dans le secret de ton cœur, regardes-y ton amour pour moi, et tu y verras le mien pour toi. »

« Ai-je passé le tempsd'aimer?> demandait La Fontaine. Y aurait-il un temps après lequel notre cœur serait incapable de s'ouvrir à l'amitié et quel serait ce temps ? Et encore tout âge n'est-il pas bon pour lamitié, et quelles sont les modifications que le changement des années apporte à nos affections ? Assurément ce n'est pas sur ce point que l'accord sera unanime.

« Sauf la première enfance, écrit Lacordaire, aucun âge n'est impropre à l'affection. » Sainte-Beuve prétend que l'affection est une fleur qu'on ne cultive que tôt ou tard, au matin ou au soir de la vie. Le malheureux midi est une heure trop lourde, trop chargée : on est assez heureux de les sauver et de les abriter dans son cœur, ces années du milieu. C'est le soir et le matin qu'on retrouve la rosée et les larmes. Cicéron ne reconnaît de solides amitiés que celles qui se forment dans la maturité de l'âge et du caractère. Jules Claretie exclut la vieillesse, cet « âge où l'on peut encore se faire des ennemis, faire encore des ingrats, où l'on ne se fait plus d'amis. La vie, dit-il, est

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un fleuve qui charrie des fleurs au printemps et des glaçons en hiver ». « La jeunesse est trop légère, dit Henri Perreyve, la maturité est trop occupée, seule la vieillesse apporte au sentiment de l'amitié toute sa pureté et toute sa profondeur. » Aristote admet que tous les âges sont bons pour l'amitié et que tous en retirent des avantages précieux. « A la jeunesse, elle épargne des fautes ; à la vieillesse, elle procure des soins assidus et comme un supplément de forces pour remédier à la fatigue des ans; dans la maturité, elle anime aux belles actions. »

Cela est vrai. Bien qu'inégalement, l'amitié fleurit dans l'âme à toutes les époques, sous le soleil ardent ou la bise glaciale, dans le mystère des crépuscules et des aurores aussi bien qu'aux ardeurs du midi. L'enfance ne lui est pas étrangère, et si à cet âge elle annonce plutôt des espérances qu'elle nedonne une réalité, cependant elle exhale déjà un parfum qu'aucune sensation plus tard n'égalera jamais : ce sont les heures du printemps, pleines de sourires, de grâces naïves, de timides rayons. A ce point de vue encore, le mot du poète brille de toute sa vérité :

Tous les plaisirs des jours sont en leur matinée.

Mais la matinée active, chantante et parfumée va plus loin que l'enfance. Elle conduit jusqu'au plein épanouissement delà jeunesse. L'inexpérience de cet âge, son instabilité d'esprit et de volonté appellent plutôt qu'elles ne refusent l'amitié. Quand l'arbuste

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s'incline sous la tempête, le jardinier l'appuie contre un bois protecteur. Au jeune homme qui sent le besoin decommuniquer toutes les impressions nouvelles dont il commence à être assailli, au jeune homme qui veut se vaincre et qui, dans sa pleine liberté, se décide à servir pendant toute sa vie la cause du bien, Tamitié se présente comme le meilleur soutien. Elle lui donne tout ce qu'il demande : appui, consolations, émotions vives et fortes confidences.

Et, dans la jeunesse, quelle facilité d'aimer et d'être aimé ! Le Père Gratry a fait cet aveu que beaucoup pourraient lui emprunter : « Dans ma jeunesse, à la seule vue d'un inconnu survenant dans ma vie, mon cœur battait ; je regardais et j'espérais : j'espérais découvrir un trésor dans cet homme x».

L'amitié n'est pas une fleur qui s'effeuille et disparaît lorsque vient le midi, ou bien si la corolle tombe, le fruit est déjà formé. La maturité amène les grandes douleurs, les séparations, les déceptions, les revers. Tout un vol noir de pensées et d'événements s'abat sur l'homme; lepoids dupasse s'ajoute aux inquiétudes de l'avenir. Où sera l'ancre par laquelle l'infortuné fixera sa tête fatiguée et son cœur meurtri ? Si les intérêts n'ont pas glacé son cœur ; s'il a gardé la générosité et l'élan qui se livrent, il trouvera dans un autre cœur aimant et dévoué le secours opportun. Un compagnon rencontré à l'ombre du clocher natal ou sur les bancs du collège, et dont l'affection sera devenue avec le temps plus sérieuse mais non moins tendre, ou bien un ami plus récent, rencontré à la faveur des

ESSAI SUR l'amitié. — 7,

circonstances, lui apportera le réconfort et soutiendra une partie de son faix. Les rencontres plus tardives ont aussi leur prix et n'envient rien aux plus anciens attachements. Montaigne parlant de son amitié avec La Boétie écrit : « Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions touts deux hommes faits et luy plus de quelque année), elle n'avait point à perdre temps. »

L'amitié peut aller de Tenfance à l'extrême vieillesse sans défaillir à une seule des étapes qui se succèdent dans notre pèlerinage. Il n'est pas rare de voir de très anciennes affections attacher l'une à l'autre, jusqu'à la fin, des âmes touchées des mêmes rayons de la vérité, fidèles aux mêmes convictions et aux mêmes espérances. D'autrefois les relations naissent au sommet des ans, au soir de la vie, entre deux vieillards ou entre un vieillard et un jeune homme. Le même rayon illumine d'infinie consolation le couchant et l'aurore. L'affection offre alors ce caractère, non sans mérite, d'être plus que les autres séparées des sens et de planer dans une région plus sereine et plus pure. Elle possède la grâce de ces fleurs qu'on s'étonne de trouver parmi les feuilles tombées des bois, au milieu de l'hiver.

Un poète, plus familier avec les harmonies du cœur qu'avec celles du Parnasse, écrit :

Quand on a son entrain, sa bonne humeur, sa mine, Un ami vaut son prix ; mais bientôt Thiver vient, La toux vous plie en deux, vous tombez en ruine ; Oh! qu'on estime alors l'ami qui se souvient.

Mais ne peut-on pas dire des amitiés ce que l'on dit de la foi et de l'âme : Elles n'ont pas d'âge. Elles sont supérieures au temps, et ne connaissent, si elles le veulent, ni altération ni défaillance. L'âge d'ailleurs est si variable en soi, si dépendant des circonstances et des individus. Victor Hugo disait avec quelque vérité: « Joyeux, j'ai vingt-cinq ans ; triste, j'en ai soixante.» Et si l'âge jetait quelques cendres sur le foyer, il ne l'éteindrait pas ; il en jaillirait toujours des étincelles et des flammes pour ceux qui s'en approcheraient. Et les cendres elles-mêmes nesont-elles pas douces à remuer 1 Combien il faut savoir gré à André Theuriet d'avoir dit des floraisons de l'amitié :

Fleurs douces à cueillir quand la route commence Et douces à revoir quand elle va finir.

Au point oti se trouve notre analyse, une interrogation se pose : Peut-on avoir plusieurs amis ? Le léger brouhaha qui accueille cetteinterrogation montre que les pensées de tous ne sont pas identiques. Un peu d'attention aux mots qui sont prononcés, aux gestes qui les soulignent, fait constater l'existence d'un triple courant : On ne peut avoir qu'un ami ; on peut en avoir quelques-uns ; il est préférable d'en

100 ESSAI SUR l'amitié

avoir plusieurs. Après avoir suivi, non sans quelque intérêt ces trois directions contraires, on se trouve pour conclure en présence de cette sous-question : L'amitié peut-elle exister entre trois individus? Nous voici en marche, descendant le premier courant.

« La parfaite amitié de quoy je parle est indivisible : chacun se donne si entier à son amy qu'il ne lui reste rien à dispartir ailleurs ; au retours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subject. Les amitiés communes, on les peut dispartir, mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. » {Montaigne.)

«C'est assez pour soi d'un fidèle ami, c'est même beaucoup de l'avoir rencontré. ?> [La Bruyère.)

« Ni l'histoire ni la fable ne nous présentent jamais trois amis également liés d'une aftection mutuelle mais seulement des couples d'amis. La parfaiteamitié est quelque chose d'extrême; un tel sentiment ne saurait avoir qu'un seul objet. Il n'est pas facile que beaucoup à la fois plaisent bien fort à une même personne, ni peut-être même que beaucoup soient bons. Et puis, il faut la pratique et un longcommerce, ce qui est très difficile entre plusieurs. » [Aristote.)

«Nous sommes l'un pour l'autre un assez grand théâtre. -^^ [Séné que à Luciliiis.)

Mihi solus Amyntas. ( Virgile.)

Le second courant :

«Il faut être en commerce particulier avec un très petit nombre de vrais amis qui pensent comme vous et qui servent Dieu, ou du moins qui ne vous en éloignent point. »{Fcnelon).

«L'amitié resserre toute l'affection entre deux âmes ou entre un très petit nombre.» (Cicéron.)

« Si c'est votre ami unique que vous avez perdu, pourquoi, dans une tempête aussi grande que celle de la vie, ne vous teniez-vous qu'à une seule ancre ?» (Sénéque.)

« Une amitié qui se déverse sur trop de monde, soumet l'âme à des sentiments très variés, fait d"un homme un Protée et le rend fourbe, inconstant, mal réglé. » [Plutarqîie.)

«Ne touche pas à plusieurs dans la main ».(/';'//îa^or^.)

«Il y a un siècle que je n'ai écrit qu'à tout le monde, ilm'estdoux d'écrire à quelqu'un. Vous êtes du nombre de mes plus grands quelqu'un, et du nombre encore plus restreint de mes plus chers. Voyez-vous, j'ai cela de bon que je ne puis aimer les gens comme on aime les huîtres. 11 ne m'en faut pas deux douzaines ni une. Je choisis dans le choix, et puis, après cela, je m'en donne, mais fortement. » [L. Veuillot.)

Des amis, doux secours dont on a tant besoin. Cercle qui se déforme en s'étendant trop loin. [H. Violeau.)

« Celui qui compte dix amis n'en a pas un. ~j/{Males herbes.)

102 ESSAI SUR l'amitié

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait, {Molière.)

L'ami de tout le monde n'est l'ami de personne. iBourdalouc.)

Dans Les ajnitiés françaises^ Maurice Barrés souhaite deux ou trois amis à son cher Philippe. Sans doute qu'il les trouvera facilement si son esprit et son cœur gardent les brillantes promesses que donne sa sixième année... Mais il s'agit seulement de noter, sur le point qui nous occupe, l'opinion d'un charmant penseur et d'un écrivain délicat.

Le troisième courant :

«Il ne faat jamais quitter l'assemblée avant d'avoir ajouté quelques amis à ceuxqu'on avait déjà.» [Epaminondas.)

«Le bonheur se mesure par les plaisirs. Or chaque affection nouvelle ajoute un plaisir nouveau à notre existence ; multiplier ses affections, c'est multiplier son bonheur. » [Paul Janet.)

«La multitude des affections élargit le cœur.» [Joubert.)

«Il n'est pas vrai qu'un sentiment pour être fort soit nécessairement exclusif ; loin de là; une affection très vive si elle est heureuse, mettant en jeu nos facultés aimantes, ajoute à leur activité hors même du cercle de l'intérêt premier. Ah 1 qu'elle est riche la surabondance d'un cœur touché. » [Madame Swctchine.)

Plus il y a d'amis réunis, plus il y a de sujets de joie, quoi amici^ toi gatidia^ écrivait un jour saint

Augustin. Dès les jours qui suivirent sa conversion, il avait donné une application à cette formule, et réuni autour de lui, des disciples, des compatriotes, d'anciens compagnons d'enfance. 11 leur proposa d'habiter la même demeure et de s'asseoir quotidiennement à la même table. Tous furent heureux d'accepter une pareille proposition, et ainsi naquit près de Milan pour se continuer en Afrique, ce premier essai de vie religieuse d'où allait sortir la règle de saint Augustin.

Une lettre de Basile, datée de ses dernières années, renferme cet aveu : '< Depuis mon enfance jusqu'à ma vieillesse, j'ai eu beaucoup damis. » Et en effet, si on remonte jusqu'à la jeunesse du saint, on le voit entouré de toute une phalange d'étudiants comme lui. Grégoire de Nazianze nous le représente, au moment où, ses études achevées, il va quitter la ville d'Athènes et rompre tant de liens doux et flatteurs qui l'attachaient à cette ville. « La séparation fut émouvante. Ses condisciples et quelques-uns de ses maîtres l'entouraient, le pressant de rester. On l'embrassait, on le rappelait, on pleurait. >>

Vivement et poétiquement. Eugénie de Guérin défend la possibilité d'un grand nombre d'amis : «Ne croyez pas que Louise m'empêche de vous aimer: oh! que non. Je compare mon coeur à un rayon d'abeilles, rempli de toutes petites logettes pleines de miel. Le miel, c'est vous, c'est Louise, douces amies que Dieu m'a fait trouver dans mon chemin de la vie. »

Et maintenant, s'il faut prendre parti, pourquoi ne pas se ranger hardiment avec ceux qui reconnaissent

104 ESSAI SUR l'amitié

à notre cœur la faculté de s'ouvrir à plusieurs amis ? Les preuves apportées par ceux qui jugent autrement sont faibles et si l'autorité personnelle de ces derniers est grande, celle de leurs adversaires mérite une haute considération.

Dans une partie de ses affections, celle de l'amour, le cœur a toute la jalousie exclusive d'un tyran ; il saisit et emprisonne l'être qu'il possède et ne lui permet pas d'autres aspirations et d'autres tendresses. Il l'entraîne après soi jusqu'à ce qu'il l'ait réduit en cendres ou jusqu'à ce qu'il soit pris par un nouveau caprice. Mais l'amitié s'éveilletoutepure et s'épanouit dans la liberté. La marque divine, en s'imprimant sur elle, lui communique le pouvoir de se multiplier sans s'épuiser. Denouvelles affections élargissent plutôt son activité.

L'amitié n'a pas à compter avec la matière; elle est tributaire de l'esprit qui s'enrichit en s'exerçant ; elle réside dans l'âme faite à l'image de Dieu et possède dans sa puissance d'aimer quelque chose dinfini. Elle se donne tout entière dans un premier abandon et lorsqu'elle rencontre une nouvelle âme digne de la recevoir, sans se reprendre, elle se retrouve toute entière pour se donner encore. Parfois au sortir de l'enfance, sous la première poussée du sentiment, on peut bien croire qu'il n'est pas possible d'avoir plus d'un ami, on peut accorder aux autres et réclamer pour soi le don de tout le cœur, mais chaque pas que l'on fait dans la vie corrige ce premier jugement. Quand il a dix-sept ans, Montalembert s'écrie : « 11 ne peut y

avoir qu'un ami :&. Mais quelque temps plus tard, il dit à Lemarcis : « C'est avec avidité, avec ravissement que je m'attache à tous ceux chez qui je crois découvrir une véritable sympathie pour mes opinions religieuses et morales. »

Et comment pas ? Si la Providence très maternelle met sur le chemin poudreux de notre pèlerinage cette source, puis cette autre, c'est qu'elle a prévu notre fatigue, la nécessité de nous reposer et de nous désaltérer afin d'atteindre plus sûrement les lointaines et périlleuses étapes. L'amitié, c'est le repos et le rafraîchissement de l'âme. Notre âme a besoin de boire à ces sources. Ne les tarissons pas. Les premières s'épuiseront peut-être d'elles-mêmes ou bien les nécessités de la route nous éloigneront d'elles. Et cependant il faudra toujours marcher, toujours dépenser des forces. Je sens dans mon âme et je vois dans les conditions de mon existence des faiblesses qui me rendront précieuses plusieurs amitiés, mais j'ai conscience aussi d'avoir dans le cœur que Dieu m'a donné, des ressources suffisantes pour s'étendre à plusieurs affections. Je me reprocherais de vouloir remplir tout ce cœur d'une seule amitié, comme aussi je renonce à la prétention de remplir tout seul une autre âme.

A aucun moment, n'allons à travers le monde en déclarant que nous avons satisfait tous nos espoirs d'amitié. Que ceux qui sont bons, nobles, altérés d'idéal, ne soient pas de prime abord éloignés de nous par l'obstination fermée d'un cœur qui rappelle

lo6 ESSAI SUR l'amitié

le « complet » désespérant de nos chars parisiens aux heures parfois les plus critiques. Nous serions exposés à manquer à Dieu qui nous avait préparé des grâces de force et de douceur ; nous nous nuirions à nousmêmes en nous privant peut-être des meilleurs appuis pour le ciel et pour la terre. D'autant plus que l'ordre intervient dans l'amitié et rétablit en quelque façon l'unité qui pouvait sembler détruite par la pluralité.

Abordons la sous-question annoncée : Peut-il exister une amitié entre trois personnes? — Une fois de plus les avis sont divergents.

Lacordaire, toujours porté à resteiudre non Tintensité de l'afïection, certes, mais son extension, s'exprime ainsi, après avoir parlé de l'amitié qui règne entre les personnes divines : « Il n'y a guère d'autre exemple d'une amitié qui ait joint trois âmes. Le nombre deux est le nombre sacré de l'amitié, parce que le dévouement, le dévouement absolu est un. » Quelque autre partisan de cette opinion fait remarquer que les épnnchements de l'amitié se retiennent devant un témoin quel qu'il soit : « 11 y a mille secrets que trois amis doivent savoir et qui ne peuvent se dire que deux à deux. » Affaire d'impression, cela. Sans doute, il y a des difficultés à ce qu'une amitié se forme dans ces conditions; il n'y a pas d'impossibilité. La meilleure preuve c'est que nous avons des faits et des principes contraires.

« Quoique l'essence de l'amitié consiste dans l'union des volontés, dit de Sacy, il n'est point impossible d'en réunir plus de deux ensemble, il suffit

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de leur trouver un centre commun, où tous les mouvements tendent également, et où elles puissent se rencontrer et se confondre. Ce centre commun c'est la vertu, où les amis vont par différentes routes. »

Merveilleux épistolier, saint Jérôme écrit à Chromatius,àJovinien etàEusèbe : « Une lettre ne doit pas séparer ceux qu'a unis une mutuelle amitié ; je ne dois pas non plus m'adresser à chacun de vous en particulier, puisque vous avez les uns pour les autres une telle tendresse, que l'intimité n'est pas moins forte entre vous que les nœuds de la nature entre deux frères; bien plus, si cela se pouvait, je renfermerais en un seul nom vos noms inséparables, comme votre lettre semble m'y engager, afin de voir trois personnes dans un seul ami, et trois amis dans une seule personne. »

Retenu par ses immenses travaux, saint Bernard délègue vers le cardinal Aimery, chancelier de l'Eglise romaine, deux religieux cisterciens qu'il présente ainsi : « C'est moi que vous voyez présent devant vous, car en ces deux personnes, vous en verrez trois, ces deux ne pouvant être sans moi, puisque je vis et me repose dans leur cœur, plus sûrement etplus agréablement que je me repose en moi-même. Qui voit ces deux religieux me voit aussi. Sachez que les trois ne font qu'un. »

Parmi les dons que la bonté de Dieu a faits à la

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terre, l'amitié est l'un des plus doux ; c'est un des bonheurs les plus délicats de l'âme. Hélas ! il a les imperfections de tout ce qui est humain. Son côté le plus faible, c'est qu'il est trop rare.

Nous aimons étendra sur d'autres vies la tente de notre vie, nous aimons réciproquement à vivre à l'ombre de la vie des autres. Ainsi le veulent l'instinct de la nature et le penchant de notre âme. Mais cet instinct et ce penchant ne sont pas l'amitié. Pour qu'ils se transforment en ce noble sentiment, il faut un ensemble de conditions dor^. tous ne sont pas capables. Aussi, dès que s'établit une enquête sur ce point, rien de plus fréquent que d'entendre des paroles de dépit, des plaintes, des doutes qui portent avec eux le découragement.

La Fontaine dit, parlant des amis et de l'amitié : « Rien n'est plus commun que le nom, rien n'est plus rare que la chose ». A Sorèze, le Père Lacordaire fait ce pronostic à ses jeunes auditeursquisontau nombre de trois cents : « C'est à peine si deux ou trois d'entre vous pourront se dire en mourant : J'ai possédé un ami; j'ai été l'âme d'une autre âme. » Le restaurateur de VOratoire en France jette ce cri douloureux dans le livre de ses Méditations : « Combien de fois en ma vie ai-je cherché un ami, sans pouvoir en trouver! » Montaigne, lui, possède un ami. Cependant sa voix est plus décourageante encore que les autres. Ne ditelle pas : « Mon amitié avec La Boëtie fut si entière si parfaite, que certainement il ne s'en fit guères de pareilles, et entre nous hommes, il ne s'en veoid au-

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cune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bastir. que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. » Déjà Plutarque empruntait aux Romains une de leurs expressions favorites et l'appliquait à l'amité : Rara avis.

Pourquoi toutes ces sentences qui portent si haut le défi à nos désirs d'amitié et sèment la tristesse dans nos cœurs? Elles sont justifiées peut-être par tant de faiblesses inhérentes à notre état d'hommes, par tant de misères qui sont toujours prêtes à se glisser dans notre vie comme dans c«lle du prochain. Ces faiblesses et ces misères sont cause qu'il y a bien peu d'àmes avec lesquelles nous puissions avoir une sympathie totale et durable, et en qui nous puissions habiter quelque temps sans rencontrer des motifs plus ou moins nombreux d'éloignement.

« Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un ! » s'écrie La Bruyère, et il donne là une des raisons qui permettent si rarement aux liens du cœur de se former. La perfection de l'amitié se compose de tant de pièces qu'il en manque presque toujours quelqu'une chez autrui, et il nous manque à nous la générosité d'y suppléer par des condamnations et des excuses qui devraient être bien faciles après tout.

Nous avons vu que l'amitié est le besoin, la marque et le plaisir des grandes âmes, qu'elle doit être nouée avec discernement et s'appuyer sur l'estime que l'on n'accorde qu'au mérite et à la vertu. A travers toutes les cloisons extérieures, notre choix doit aller jusqu'à l'âme; mais pour être touché de la beauté d'une âme,

IlO ESSAI SUR L AMITIE

il faut avoir soi-même une âme d'une délicatesse affinée ; autrement on s'arrête aux charmes sensibles, et l'immatérielle fascination, née de la splendeur interne, ne s'exerce pas. L'amitié est le don complet de soi. Pour mériter le nom d'ami, il faut aimer sans intérêt, oublier ses avantagesettrouver de la jouissance à procurer le bien des autres. Si l'on aime d'une autre manière, on aime sans être ami.

Ces conditions et tant d'autres déjà énumérées limitent étroitement le terrain de l'amitié. Aussi notre cœur aurait tort de croire trop facilement à des éclosions spontanées de tendresse, à des protestations exubérantes de dévouement ; de prendre pour le granit d'une affection profonde ce qui est le sable mouvant d'une sensiblerie creuse et maladive. Le temps et l'épreuve balaieront d'un seul coup ces constructions brillantes et rapides. Quand ils auront passé, il ne restera plus qu'une poignée de cendres et les meurtrissures d'un cœur expiant dans l'isolement sa trop naïve crédulité.

Toutefois il serait imprudent et mensonger de présenter comme impossible la rencontre d'un ami. Loin d'appliquer à l'amitié le vers de Musset :

Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter,

je dis à ceux qui sont tourmentés du besoin d'aimer et d'être aimés : «Cherchez, rendez-vous dignes d'une noble amitié et vous trouverez. »

CONDITIONS DE l'AMITIÉ III

Dieu met partout l'abondance sinon la profusion. Dans la nature, il ne se contente pas de jeter les brises, les rosées, les soleils, les fleurs qui suffiraient pour chanter de façon quelconque l'hymne du printemps. Il veut cet hymne triomphal, et il répand avec munificence ses dons joyeux. Dans l'ordre de la grâce, c'est la même générosité. Avant l'événement capital de l'Incarnation, un voyant d'Israël célébrait déjà une « rédemption abondante ». Depuis, les sources de miséricorde ont jailli plus abondantes. Parmi elles, nous n'avons jamais hésité à ranger une amitié vertueuse. Si, comme il paraît, Dieu attache à chacun de ses présents une vertu de force et de joie, il nous est avantageux de profiter de toutes les faveurs qu'il nous offre. C'est pourquoi des sages conseillent de ne pas renoncer de parti pris à nouer de nouvelles amitiés.

Mais si nous ne devons pas exclure, nous pouvons préférer. Comme le royaume du Père, le cœur a plusieurs demeures et il y a des dilections dans la dilection même. L'homme, malgré l'étendue de sa puissance d'aimer, ne saurait offrir deux fois les mêmes sympathies. Les objets qui le sollicitent sont divers par leur valeur, et quand bien même il rencontrerait une valeur égale, lui-même établirait une différence dans le don de soi.

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Comment s'établiront les degrés et la hiérarchie dans l'affection ? Pour que chacun fût à la place d'honneur, les chevaliers du roi Arthur avaient imaginé de s'asseoir autour d'une table ronde. En matière de sympathie, l'ordre ne s'établit pas par un procédé si naïf. Deux éléments assez inégaux concourent à fixer le choix : la valeur des êtres en eux-mêmes et leur prix par rapport à nous.

Tous les êtres ne portent pas égalementl'empreinte du bien : il n'y a ni deux gouttes d'eau ni deux âmes qui se ressemblent. Rien ne diffère davantage dans tout le monde qu'une âme diffère d'une autre âme. Par eux-mêmes les différents êtres n'exercent donc pas sur nous un attrait identique. A notre tour, nous nuançons notre sympathie selon le secours que nous attendons des objets et selon la ressemblance que nous leur trouvons avec nous. Sans trop savoir ni le pourquoi, ni le comment, chaque âme subit des charmes particuliers ; chaque âme a des mélodies qu'elle préfère, des voix qui répondent mieux à la sienne, des harmonies qui font vibrer plus fortement le clavier très émotif qu'elle porte au fond d'elle-même.

Le temps, les circonstances influeront aussi sur les hauts et les bas de l'échelle sympathique. Après un événement qui aura projeté sur une âme des lueurs plus révélatrices, et fait apercevoir des trésors de beauté et de dévouement que nous ne soupçonnions pas aussi grands, l'affection montera soudain à des degrés plus conformes à l'élévation et à la générosité qu'elle aura constatées.

CONDITIONS DE l' AMITIÉ II3

Nousparlonsailleurs des modifications que le temps fait éprouver à nos amitiés. On a dit : « L'amitié est comme les vieux livres, la date la rend précieuse. » Nos affections les plus anciennes seront-elles les plus fortes? Il semble bien que le chemin parcouru ensemble, le long échange de joies et de services qu'elles ont permis, leur confèrent une place de choix. Cependant les amitiés récentes avec leur couronne d'espérance, leur air d'arbres en fleurs, nous attirent fortement. Leur nouveauté donne à leur manifestation un grand charme d'intérêt et tend à rendre leur culture plus agréable. Alors il ne faut pas négliger les vieilles amitiés. Il est vrai, nous les savons sûres et bonnes, solidement bâties en force, comme les murs d'autrefois. Pour qu'elles nous abritent toujours, veillons à les entretenir.

L'existence et la liberté du choix s'affirment partout. Celui que nous devons toujours consulter quand il s'agit des droits et des emplois du cœur, n'aimait pas tous ses apôtres sur le pied d'une parfaite égalité ; parmi eux, il y avait le disciple que Jésus aimait. A la suite du Christ, les saints ont mis des particularités, des degrés dans leurs amitiés. Basile dédie son principal ouvrage à l'évéque d'iconiura, Amphiloque, son frère par le cœur, « cette tête chérie, précieuse entre toutes ». Les exemples abondent. Pour achever la liste, il faudrait faire une histoire de toutes les amitiés.

On voit certaines âmes aimantes attacher une extrême importance à Tordre hiérarchique de leurs

BSSAI SUR l'amitié. — 8.

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affections. Leur délicatesse à des frissons d'hermine et craindrait de léser un droit, si peu strict qu'il fût, de méconnaître un dévouement. On les entend répéter la prière de l'âme des Cantiques : «O Dieu, mettez l'ordre dans mes sympathies, ordinale in me cariiatem.» D'autres se plaignent avec amertume d'être dédaignés ou de ne pas tenir dans le cœur le rang quïls ambitionnent. C'est à l'un de ceux-ci qu'écrivait E. Rousse : « Crois-tu qu'ici où j'ai tant de camarades souriants, j'ai un ami de rechange... tu as tout mon cœur : tu es mon ami dans le sens antique du mot, l'ami qu'on a une fois dans sa vie quand on l'a. »

Le cœur ne sait pas toujours nommer celui qui est au sommet de ses affections. Quelqu'un offre ce moyen pour y parvenir : « Quand je saurai celui à qui vous aurez éprouvé le besoin d'annoncer sans retard la bonne nouvelle qui vous arrive, je connaîtrai le meilleur de vos amis.» Peut-être. Mais si quand un malheur vous arrive, vous allez chercher des consolations auprès d'un autre, lequel des deux aura la primauté?

Remarquons encore que les fonctions les plus importantes ne sont pas toujours confiées aux plus intimes, et que les grands présents ne vont pas nécessairement vers eux. Jean est le disciple bien-aimé. A lui le repos sur le cœur du maître, à lui la garde de Marie, à lui la plume, plus que d'or, qui écrira le quatrième évangile. Mais quand il s'agira de donner un fondement à l'Eglise, un chef au catholicisme, Pierre sera choisi. Dans la distributiondes prérogatives, l'ami

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divin, Jésus, et les autres amis ne regardentpas avant tout ceux qui les touchent de plus près ; ils tiennent compte des aptitudes et du caractère de chacun. Le jeune comtemplatif, vase de puretéetdecandeur, aura la part intime, la manne du tabernacle, la Vierge immaculée; Pierre Barjona, le directeur des pêches et des navigations de Génésareth, mettra sa main rude et prudente au gouvernail de l'Eglise, et conduira au large le navire immortel.

L'amitié, nous l'avons vu, est une fille delà justice. Cette fille doit se souvenir de respecter sa mère. On connaît beaucoup et l'on répète partout ce mot que prononça Aristote dans une circonstance célèbre : «J'aime Platon; j'aime mieux la vérité». Nous avons là une règle qui s'applique à tous les temps et à toutes les vertus. L'ami ne doit jamais être pour nous la cause ou l'occasion de trahir un devoir.

Or nous naissons avec trois sortes d'engagements. Dès le berceau, nous sommes liés à Dieu, à notre patrie, à notre famille.

En sa qualité de « seul très grand » et de « seul Seigneur », Dieu possède sur nous une souveraineté absolue. Si quelque conflit s'élève entre ses droits et les exigences de l'amitié, tout doit lui être sacrifié.

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L'antiquité elle-même reconnaissait ce dogme, et Périclès disait : « Je suis ami jusqu'aux autels ».

Quand la patrie nous appelle à la servir, aux heures de calme et de prospérité; quand elle crie vers nous à ses moments de détresse, notre ami doit seconder notre enthousiasme ou faire taire nos hésitations. Mais si, oublieux de sa vraie mission, il cherche à ébranler notre courage, s'il veut empêcher un éloignementdouloureux à nos deux coeurs, nous devons mépriser ses conseils pusillanimesetnous arracher à ses suggestions perfides.

Avant d'appartenir à des amis, nous sommes tributaires des affections familiales. Il peut arriver que l'amitié parle à notre cœur une voix plus émouvante que celle qui vient de nos parents ; l'histoire a enregistré de ces constatations qui surprennent, malgré tout, à cause de la sainteté et de la profondeur que la religion et la nature s'unissent pour donner à l'amour de la famille. Il y aura peut-être plus de goût à servir ses amis et à leur faire du bien. Néanmoins, lorsque quelqu'un de notre sang souffrira et tendra la main vers nous, la véritable amitié fera taire son penchant secret, pour n'écouter que le devoir, et lorsque le devoir aura fait entendre à l'amitié que les parents l'emportent sur les amis, l'amitié gémira mais le devoir sera accompli.

En dehors de ces trois circonstances, où la justice commande en souveraine, il existe encore beaucoup de points qui réclament son intervention. Ceux qui sont chargés d'un emploi public ne doivent, en cette

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qualité, avoir ni amis, ni ennemis. Qu'ils se gardent de donner à l'amitié ce qu'ils ne doivent qu'au mérite, et qu'ils ne refusent pas à l'inimitié ce qu'ils doivent à la justice. Il y a parfois sur ce terrain, des confusions étranges. Certains hommes dont la situation serait une énigme si la corruption n'était une réalité, font descendre la justice des hauteurs oîi elle siège et la jettent toute meurtrie dans l'arène vulgaire oùs'agitent les pires ambitionsetlesplus viles intrigues. Pour être plus fréquents à notre époque, ces méfaits ne sont pas cependant nés d'hier. Bourdaloue les déplorait déjà, et il est probable qu'ils ne dataient pas seulement de son temps.

« Dans une concurrence, disait ce grand moraliste, un malhonnête homme l'emportera sur un homme de naissance et plein de vertu. Un ignorant occupera une place que le plus habile ne peut obtenir : comment cela? C'est que celui-là est porté par des amis qui le poussent, tandis que celui-ci n'a pour patron que son mérite. On présente son ami comme un homme incomparable, on entre dans tous ses intérêts, et l'on s'y croit obligé par devoir. Mais, parce que les intérêts de cet ami se trouvent malheureusement attachés à des entreprises pleines d'injustices, à des prétentions sans fondement, à des usurpations, à des vexations, à des subtilités de chicane, et à des poursuites qui blessent toutes les lois de la conscience, en se portant pour ami et voulant en faire l'office, on devient par amitié le fauteur et le complice de l'iniquité, de l'intrigue, de la fraude, de l'oppression, des pluscriminels

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et des plus indignes procédés. Ne sont-ce pas là les preuves que le monde attend d'un attachement véritable et effectif? Ne sont-ce pas dans son langage, les coups d'ami ? Coups d'ami, c'est-à-dire, détours, mensonges, artifices, fourberies. Coups d'ami! c'est-àdire, vols et brigandages, cabales formées contre le pauvre et l'innocent, contre la veuve et l'orphelin. Coups d'ami ! c'est-à-dire, inhumanités, cruautés, tyrannies. »

Sans aller à ces extrémités dont la vilenie arrête les âmes qui ont un reste de droiture, on se laisse aller facilement à de moindres bassesses, à de demitrahisons. Mais l'honneur proteste encore et la justice est blessée. Servons nos amis; ayons du zèle pour leurs intérêts, mais un zèle qui tienne compte des droits de la raison, de la prudence et de la justice.

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