I. Fidélité. — II. Rupture. — III. La mort de l'un des
AMIS. — IV. Au CIEL.
Être fidèle, dans l'amitié, c'est continuer à se voir, à se confier, à se dévouer réciproquement, malgré le temps qui fuit et tous les événements qu'il amène dans sa course. Etre infidèle, c'estfaire mourirsonami en soi. Défait, uneamitié rompue a beaucoupde ressemblance avec un trépas. Dans l'un et l'autre cas, on ne revit guère, et ce n'est pas l'avis commun, que les amitiés souvent fracturées et ressoudées n'en ont que plus de prix, comme les vases craquelés du Japon. Les esprits pondérés et capables de sentiments sérieux, pensent plutôt, avec Lacordaire : « La fidélité est la vertu qui m'est le plus innée dans l'amitié comme dans la conviction, et un homme qui sacrifie ce qu'il a cru ou ce
ESSAI SUR L'AMlTlé
qu'il a aimé est pour moi l'objet d'une invincible répulsion. »
La versatilité dans l'affection a été souvent considérée comme un manque total d'affection. Plusieurs saints, en particulier saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, jugeaient ainsi, et unefois ou l'autre, on retrouve sous leur plume cette maxime empruntée à Publius Syrius : « L'amitié qui vientà mourir n'a jamais été véritable.» Saint Jérôme illustre singulièrement cette maxime : « Resplendisse qui voudra sous l'éclat de l'or, se plaise qui voudra à voir ce métal briller dans de pompeuses cérémonies, sur de magnifiques équipages ; la charité ne s'achète point ; l'affection n'a pas de prix; l'amitié qui peut cesser ne futsincèreà aucun moment. » François de Salespartageait l'opinion de ses illustres frères du iv" siècle. Un abbé de monastère lui avait adressé cette question : « "Votre cœur n'aimera t-il pas le mien toujours et en toute saison ? » Le saint fit cette réponse : « Bien aimer etpouvoir cesser de bien aimer sont deuxchoses incompatibles. »
Les âmes qui pensaient ainsi accusent de la grandeur; ceux qui s'appuyaient sur elles possédaient une joyeuse sécurité. Il y avait cependant exagération et erreur dans ces protestations. L'on peut aimer très sincèrement, l'on peut se donner vraiment et se reprendre ensuite; nos élans les plus généreux et les plus spontanés laissent subsister la mobilité de notre nature. Le cœur a ses fluctuations comme cette autre mer sans fond à laquelle on le compare souvent.
Il n'y a pas que les morts qui vont vite, il y a aussi les amitiés, hélas 1 Lorsque notre ami s'en va, ne disons pas contre toute expérience, que la fleur d'amitié, maintenant flétrie sur sa tige, n"a jamais eu ni parure ni parfum ; accusons plutôt le rude hiver etles souffles glacés qui ont tué cette fleur.
Le René de Chateaubriand énumère ainsi les causes qui éloignent nos amis :<<, Quelles tristes réflexions ne fis-je pas alors sur l'amitié que la présence attiédit, que l'absence efface, qui ne résiste point au malheur, et encore moins à la prospérité. » Et son frère d'âme, Attala, d'ajouter cette réflexion : « Tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même danslecœur de nosamis ! />
Quelles longues plaintes seraient à enregistrer, s'il fallait écouter toutes les âmes dolentes qui ont perdu d'un seul coup leurfortuneet leurs amis ! Ecoutons du moins quelques gémissements :
Que sont mi ami devenu Que j'avais si près tenu Et tant aimé; Je oui, li vens les aosté.
L'amour est morte Ce sont amis que vent emporte Et il ventait devant ma porte [Rutebœuf).
Plus tard, Musset soupirera :
Je suis seul ! C'est l'heure qui sonne. O solitude ! ô pauvreté.
294 ESSAI SUR l'amitié
« Cest étonnant remarque G. Duruy, ce qu'on laisse d'amis dans l'escalier, quand on monte du premier étage au cinquième. » Et le P. Monsabré de dire : « Les hirondelles nous fréquentent pendant les beaux jours, les mauvais jours les mettent en fuite. Que d'hirondelles de l'amitié! »
Parfois le refroidissement a lieu sans cause apparente; on souffre l'un de l'autre sans savoir pourquoi, ou bien on évolue dansun sensopposé, et cettemarche inverse sépare par elle-même, sans que le cœur y soit pour rien. Plusieurs, ne pouvant se passer d'affection, aiment à tort et à travers ; ils s'attachent très fortement...pour un jour, et chaque lendemain de ce bail à courte échéance, ils ont des goûts nouveaux. L'abeille aurait quelque raison de leur offrir sa devise :
Je suis chose légère et vole à tout sujet ; Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
Devant toutes ces tombes d'amitié, un écrivain humoristique conseille, pour éviter les anachronismes, d'employer la formule :« Un de mes anciens amis », à chaque fois que l'on fait mention d'un de ses amis.
Les ruptures étaient surtout fréquentes dans l'antiquité. On s'étonne de la facilité avec laquelle, non seulement les poètes, mais les écrivains les plus graves légitiment les inconstances du cœur. « Ce serait chose manifestement ridicule que de reprocher à un ami de n'avoir plus de charmes, quand il n'y a qu'à ne plus vivre ensemble ».(^l;'/5/o/t'.) « Les enfants dépouillent
presque toujours avec la robe prétexte, les plus vives affections de leurs premières années, si même ils les conservent jusqu'à l'adolescence. » {Cicéron.) Ovide surtout a développé ce thème. On connaît le Donec eris felix et le Tempora nubila. Dans les Tristes et dans les Elégies^ il y aurait plus de vingt textes à citer.
Il manquait au paganisme un point d'appui inébranlable et ce fonds de charité patiente qui permet aux fibres du cœur de se répondre toujours. Oui, l'on aime peu, lorsqu'on n'a pas confessé Jésus-Christ ou lorsqu'on l'a rejeté. Volontiers on fait à l'amitié le même sort qu'à sa foi. « Elle ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle, lorsqu'on l'a soigeusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. » Mais l'amitié respire à l'aise dans l'atmosphère de la foi. « Toute amitié fidèle est fondée sur le Christ », observe saint Augustin. Le Dieu des chrétiens s'est fait appeler le Dieu fidèle, et il communique à ceux qui viennent à lui quelque part de son privilège. Rien de beau ne meurt dans les âmes où il vit. On arracherait plutôt le cœur du vrai chrétien, que d'en arracher les affections dont la grâce arrosa les germes. Son amitié est forte comme la mort; elle est comme le voulait saint Paul entre lui et ses amis, ad commoriendum et ad convivendum.
Nous avons entendu les écrivains de l'antiquité, les hérauts de l'amitié dans le paganisme; prêtons maintenant l'oreille aux chantres de l'amitié telle que l'a faite le christianisme :
î^h ESSAI SUR l'amitié
« Le temps passe mais l'amitié reste», faisait graver Montalembert sur le cachet dont il se servait pour sceller ses lettres. Il disait de son amitié avec Lacordaire : « Née au sein des rêves charmants et des épanchements de la jeunesse, elle a survécu aux revers, aux trahisons, aux inconstances et aux lâchetés qui ont assombri notre âge mûr et nous a sans cesse aidés à franchir rabîme qui sépare le présent du passé. »
« Notre affection est trop enracinée pour que nous ayons à craindre de la perdre autrement que par le brisement du vase qui la contient; mais même après la mort, cette céleste amitié s'en va fleurir au ciel. » {£. de Gnén'n. )^<D\eu sait que je n'ai perdu aucune de mes anciennes amitiés si ce n'est par la mort : rien ne remplace dans le cœur ce que Dieu et le temps y ont fait. :^ (Henri Perreyve.) «Notre intimité dure depuis trente-cinq ans sans une heure de défaillance», écrit M. deMun àans Ma Vocation sociale, en parlant du P. du Lac, de celui qui fut pendant tout ce temps « la lumière de mon âme ». « Que le malheur ne vous refroidisse pas », avait dit Fénelon au duc de Bourgogne. L'affaire du Quiétisme, — le malheur, — arriva pour Fénelon. Par ordre du roi, Fénelon dut quitter la cour en 1697 et n'y plus reparaître. Par ordre du roi aussi, le duc de Bourgogne n'écrivit pas pendant plusieurs années à son ancien précepteur. Combien il en souffrit, les paroles suivantes nous le donnent à penser : « Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux depuis : mais
n des plus grands a été celui de ne pouvoir point ous témoigner ce que je sentais pour vous pendant -e temps, et que mon amitié augmentait par vos malleurs. » La réponse fut très belle : « Jamais rien ne n'a tant consolé que la lettre que j'ai reçuede vous... le ne vous parle que de Dieu et de vous; il n'est pas question de moi. Dieu merci, j'ai le cœur en paix, ma plus rude croix est de ne pas vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu, dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille vies comme une goutte d'eau pour vous voir tel que Dieu vous veut. »
Ainsi, l'adversité qui fait fuir les amitiés vulgaires, fait resplendir celles qui sont fondées en Dieu. La foule intrigante et tumultueuse s'en va ; ce qui reste est exquis. Souvent même le malheur, loin d'éloigner les amis, les rapproche. Ils sont là, plus avides d'essuyer les larmes qu'ils ne l'avaient été de partager la joie. « Je vous ai trouvé comme un trésor dans mes ruines, mandait Louis Veuiîhît à un de ses amis que des divisions politiques avaient écarté; je finirai par en trouver d'autres et je vérifierai une fois de plus qu'à quelque chose malheur est bon. » Et Royer-Collard, après son exclusion du Conseil d'Etat, en 1820, faisait cette confidence : « Une disgrâce honorable encourue pour le service du roi est un attrait de plus pour ma fidélité. »
Cette fidélité éprouvée ou ces retours déterminés par le malheur apportent aux âmes d'indicibles joies. Le Christ les goûta jadis, et à ceux qui les lui avaient
298 ESSAI SUR l'amitié
procurées, il disait avec un doux accent de reconnaissance : <<r Vous êtes ceux qui êtes demeurés avec moi dans mes tribulations. »
Toutefoisla fidélité ne va pas toujours sans quelques A ombres; des secousses viennent émouvoir, au moins à la superficie, les âmes les plus élevées et les plus tendres elles-mêmes. Il y a des faiblesses dans notre cœur, dans nos affections; il y a des intermittences et des dépressions dans notre amitié comme dans notre vertu. A de certains jours, la mélancolie s'abat sur nous; elle enveloppe notre âme de ses désenchantements; nous n'entendons plus les chants des oiseaux ; des feuilles mortes jonchent le sol de tous nos ^ paysages. « Mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu? »Tous, un jour ou l'autre, nous avons connu cet état et poussé ce cri. Une voix répondit au psalmiste : Spera. Il reste à attendre, à se ressaisir peu à peu, à aider le vent qui souffle, pour qu'il balaie plu? vite les nuages qui assombrissent notre ciel; il reste, malgré les tentations de doute et de découragement, à fixer notre volonté et nos affections, afin de pouvoir dire, comme saint Basile : w Je n'ai jamais péché contre l'amitié. »
Ce chapitre demanderait à être écrit avec des larmes. On en trouverait suffisamment et de très amères car,
une fois qu'elles ont commencé de jaillir, elles ne tarissent plus.
Plusieurs écrivains font entrer la durée, dans l'essence de l'amitié, ils prétendent que l'amitié qui disparait à un certain moment n'a jamais été véritable. De fait l'aflFection ne se donne qu'avec des promesses d'éternité. Pour toujours, c'est le mot du cœur quand il se livre. Saint Paul le disait au Christ dans la belle protestation que nous avons déjà entendue. Pour lui, ce devait être vrai. C'est vrai toujours pour ceux qui placent et maintiennent leur cœur sur une base solide. Ils peuvent alors se fier tranquilles, au cours du temps et écrire comme Montalembert : « Non, notre amitié n'est point de celles quœ depomintur cum prœiexta. Fondée sur la vertu et la religion, continuée par la convenance réciproque de nos goûts et de nos sentiments, elle vivra tant que nous vivrons. »
«Il faut regarder comme un homme d'une espèce rare et presque divine, l'âme solide qui ne varie point avec la fortune, -^z [Cicéron.)
Le roc inébranlable manque souvent. Dès lors, les moralistes ont de fréquentes occasions de formuler leursthéories sur la mobilité des cœurs. « Rien de plus fragile que les amitiés humaines. Il faut des années pour les former il ne faut qu'un moment pour les rompre. » [Bourdalotie.) « Les hommes sont faibles, inconstants, aveugles ; les uns ne veulent pas ce qu'ils peuvent; les autres ne peuvent pas ce qu'ils veulent. La créature est un roseau cassé : Si on veut s'appuyer dessus, le roseau plie, ne peut vous soutenir et vous perce
la main. » [Fénelon.) La Bruyère se contente de laisser tomber négligemment cette maxime :« Cesser d'aimer, preuve sensibleque l'homme est borné et que le cœur a ses limites. »
C'est vraiment bien vite dit. Cependant lorsqu'un cœur généreux est déchiré de ce côté, il ressent une émotion douloureuse et souvent il en estébranlé pour toujours. C'est le jardin de Gethsémani, plus terrible que le Calvaire. L'âge muret la vieillesse éprouvent cette amertune avec plus d'intensité que la jeunesse, parce que les racines ont pénétré plus avant, avec les années, et que pour les arracher, il faut bouleverser l'âme tout entière . Même lorsqu'il n'y a pas de notre faute, même lorsque la scission est devenue un devoir, le poids demeure trèslourd dansle cœuret aussi dans la conscience, à cause de la proximité de celle-ci avec celuilà. Une fois de plus, le poète avait raison lorsqu'il chantait : « Ils meurent jeunes ceux que les dieux aiment : Ils évitent ainsi bien des tristesses, entre autres la mort de leurs amis et, ce qui est plus poignant encore, la mort de l'amitié. »
The death of friands, and that which slays even more, The death of friendship. [Byron.)
Aussi notre langue qui a trouvé des mots pour désigner celui qui a perdu sa mère ou son épouse, n'enoffre aucun pour nommer celui qui n'a plus son ami. Le.^ saints eux-mêmes, si appuyés qu'ils soient sur Dieu, sont troublés à fond par ce genre d'épreuve. Basile.
aimait beaucoup Eustache de Sébaste. Sans aucun motif, Eustache se tourna violemment contre Basile. Celui-ci a traduit ainsi sa surprise et sa douleur : «J'avais le cœur serré, la langue hésitante. la main sans force et le cœur défaillant :j'ai été sur le point de haïr le genre humain, de le juger incapable d'affection, à la pensée de cet homme qui m'avait trahi. »
Dans pareille tempête, il s'en trouve bien peu qui soient capables de garder le calme et la sérénité que M»"" Dupanloup sentait se répandre en lui, à la pensée de trahisons possibles ou réalisées. « Au milieu d'une peine très vive, raconte-t-il, pendant un séjour à Rome, il m'arriva, en entendant chanter les litanies de la très sainte Vierge et les paroles : Causa nostrœ lœtitiœ^ d'éprouver une douceur d'une profondeur et d'une simplicité extrême, dans ce sentiment que j'exprimais en rentrant chez moi par ces mots : Sentiment très vif, que la vraie joie, c'est d'être trahi, d'avoir le cœur foulé aux pieds. »
Cette joie peut tomberdu crucifix ou du tabernacle sur la résignation et surla prière, mais le cri spontané de la nature est tout autre. Il est plus voisin de cette exclamation de Paul Bourget, lorsqu'il étudie l'œuvre de René Bazin, et voit les enfants des Oberlé séparer leurs tendances avant de séparer leurs vies : «J'ai mal à leurs deux cœurs. »
Certaines âmes profondément aimantes ne se donnent ni à demi ni pour un temps. La tentation de se reprendre ne leur vient pas. Elles aiment, croientelles, dans leur vie la plus haute. Si elles deviennent
302 ESSAI SUR l'amitié
meilleures, c'est pour aimer mieux encore; elles font passer en affection tout ce qu'il y a en elles de plus exquis et de plus pur. L'amitié prend en elles une place tellement grande qu'elles en font comme leur seul principe d'action... Sont-elles victimes de la défection d'un ami? Elles en éprouvent une blessure qui pourra cesser de saigner, mais qui ne se fermera jamais. Elles se renferment dans une douleur silencieuse. Elles croiront peut-être encore à l'amitié, elles refuseront toujours de s'y livrera l'avenir. Tout s'arrête en elles. Mais ces âmes agissantes sont immobiles et lasses! Ces âmes énergiques ne savent plus vouloir! Ces âmes étincelantes et chaudes ne rayonnent plus la lumière et la flamme ! Non. Le ressort intime qui, en elles, donnait le mouvement à tout s'est brisé. Elles ressemblent au beau vase qu'un heurt a violemment projeté de sa stèle, à ce vase dont SuUy- Prudhomme a chanté le martyre dans une poésie immortelle :
Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde.
Il est brisé : n'y touchez pas.
Ah ! Tennyson pouvait bien écrire sur la tombe de son ami :
Tis better to hâve loved and lost Than never to hâve loved at ail.
Il n'eût pas écrit cela après une rupture.
Pauvres âmes! Elles avaient tort de s'attacher ainsi à un cœur créé. Elles oubliaient qu'un seul être est principe indéfectible de vie, et que celui qui pose son espoir dans l'homme le pose sur unsable mouvant. Cette perfection qu'elles cherchaient trop exclusivement dans l'amitié était chimérique. Leur délicatesse raffinée les sortait de la réalité des choses : c'était une illusion encore. — Il y en a tant dans le domaine du cœur!
La rupture, c'est Dieu en visite chez ces âmes pour leur rappeler la vanité et la misère des attachements humains et les attirer vraiment à lui dans une vie plus large, plus féconde, plus débarrassée des subtilités de l'égoïsme, plus surnaturelle... dans la vie.
D'où partent les causes qui produisent la rupture entre amis ? Cicéron qui avait peu de confiance dans la durée de l'amitié, nomme d'abord l'adversité et la jalousie. Il ajoute : Un autre sujet de rupture éclatante et ordinairement légitime, c'est qu'il y a des hommes qui exigent de leurs amis des choses contraires à l'honnêteté.
Les choses n'ont guère changé depuis. Le malheur reste le grand rr//^rn<w de la sincérité dans l'amitié. On peut avoir un véritable ami dans la prospérité, et alors on lui permet assez volontiers de s'oublier, mais on n'a la certitude de le posséder que l'orsqu'il nous a suivi à travers l'adversité.
Quand la douleur vient à nous, sous quelqu'une de ses formes : disgrâce, revers de fortune, maladie, infirmité, rejaillissement immérité mais fatal du dés-
honneur, l'heure sonne pour l'amitié de déployer se ressources les plusempresséeset les plus afifectueuses De sa main délicate, elle verse les gouttes très douces du baume, sur les plaies vives et saignantes, elle essuie les larmes, ce sang du cœur ; de sa voix qui console, qui encourage, qui enchante, elle raanime l'âme blessée, la relève, lui fait entrevoir des temps meilleurs et les récompenses du ciel qui ne manquent jamais àceuxqui montent le calvaire. Elle dit : Tout ce qui est à moi est à toi. Elle ouvre dans son cœur un inaccessible refuge à l'ami blessé. Elle soutïre vraiment, elle compatit de toute l'étendue de ses puissances aux angoisses de l'ami ; mais elle jouit de se donner, elle triomphe de s'immoler : elle se pare comme d'une couronne qui ne brille que pour elle, de ses sacrifices, de ses luttes désintéressées, de tous les obstacles qu'elle surmonte.
De leur côté, ceux qui sont durement travaillés dans le creuset, s'ils ne se réjouissent pas des épreuves ' qui suscitent auprès d'eux tant de grandeur, sont ravis du moins de trouver à l'amitié cette face merveilleuse qui n'avait pas encore paru.
Hélas ! il en va souvent autrement. La visite de la souffrance chez un ami est, pour plusieurs, le moment de la fuite. '< Les flatteurs — c'est une dénomination comme une autre — soudain qu'il advient quelque changement de fortune, s'écoulent et se tirent arrière. Voilà pourquoi il ne faut pas attendre cette preuve-là qui est inutile ouplutôtdommageable ou dangereuse ; 1 car c'est une dure chose d'expérimenter, en temps
qui a besoin d'amis ceux qui ne sont pas amis.» ( Plutarqui\ trad. à'Amyot.), Il serait facile de railler ces bons amis dont le zèle asthmatique est incapable de monter les hauts étages : il pourrait être agréable de flageller ceux qui ne savent suivre que le sillage du succès et le chemin des tables somptueuses. L'atmosphère du malheur les expose à des syncopes ; ils se trouvent mal à l'aise dans les prétoires ; ils aiment mieux baiser le sceptre d'or que de frôler les tristesses de l'infortune; ils veulent rester les amis de César ; ils n'ont pas la vocation de Simon de Cyrène ; la montée de Golgotha, où l'on appuie la marche douloureuse d'un ami, les épouvante. Mais non; il vaut mieux les regarder de régions plus sereines. C'est inconsistance et application banale de la loi promulguée par V Imitation : f<. L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt... Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs. »
Des circonstances se présentent où, malgré notre douleur, nous devons nous-mêmes couper avec le fer les liens de nos affections. Si opposé qu'il soit aux ruptures, de Sacy écrit pourtant : « Comme la vertu a lié les amis, le vice doit les délier. »
Ce condisciple à qui notre âme s'était donnée, parce qu'elle avait cru trouver en lui le culte ou les désirs de la vertu, a secoué ce joug pour lui suranné. Nous avons prié; tantôt affectueux et tantôt sévères, nous avons multiplié les conseils et les reproches, nous
ESSAI SUR LAMITIÊ. — 20.
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avons été patients. Au lieu de ramener l'infidèle, nous craignons nous-mêmes pour la sécurité de notre âme, il est urgent de rompre. «Apprenez, vous crie alors Vlmitation, à quitter pour l'amour de Dieu, l'ami le plus cher et le plus intime. » L'Evangile dit plus fortement encore : « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le au feu. » Vous n'êtes l'ami de personne pour souiller votre vie et risquer votre salut.
L'amitié est une influence réciproque mais pour le bien. Cette influence a donc ses limites; il lui est interdit d'absorber la personnalité et d'enchaîner l'indépendance d'autrui.La tyrannie qui veut faire passer par soi lespensées de son ami, ou plutôtimposer à un autre toutes ses pensées, les lui faire saisir par les mêmes verres, mettre des œillères inquiètes à l'esprit et des murailles d'exclusion autour du cœur, cette amitié est condamnée. Nous devons aimer avec toute notre liberté, toute notre individualité, et non pas suivre en esclaves, sous des étrivières, ces étrivières fussent-elles en soie du Japon. Si quelqu'un, disait Sauvage, me demandait pourquoi je ne suis plus bien avec Priscus .-c'est que j'ai mieux aimé, répondrais-je aussitôt, être bien avec moi-même.
L'un des points cardinaux de l'amitié, c'est l'honneur, l'honneur toujours sauvegardé et mis avant tout. Le porter en soi comme un objet très saint, le respecter chez les autres, est une nécessité. Lacordaire, si noble, si généreux dans l'amitié et pour ainsi dire si oublieux de soi <r avait sur l'honneur des sentiments d'une délicatesse ombrageuse et l'honneur, une fois
blessé, il devenait subitement de glace pour l'homme qui avait surpris sa tendresse». Cegrandhomme disait avec fierté : «Q.uand un homme met un quart de lieue entre lui et moi, j'en mets dix mille et je n'y pense plus. »I1 disait encore- « il faut savoir rompre avec les hommes qui font le mal au nom de Dieu et on ne doit pas les appeler mon cher anu\ sous prétexte qu'on les connaît depuis longtemps, et qu'ils communient d'ailleurs tous les huit jours. On ne doit pas haïr, mais on doit se séparer, et surtout n'avoir aucune peur de ceux qu'on ne juge plus dignes de son affection. »
Est-il vrai qu'un fils doive suivre les haines paternelles; et, commeprétend Sacy,la bienséance et l'honneur demandent-ils qu'on immole à la vengeance des pères l'amitié entre les enfants ? D'abord on n'est jamais libre de haïr. Quanta l'éloignement, il faut tenir compte des motifs qui ont amené la division. D'ordinaire, pour se guider en ces circonstances, un mot d'Antigone, la sœur des Frères ennemis Etéocle et Polynice, servira bien. Le juge objectait que le criminel et le vertueux ne doivent pas être traités de la même manière. Elle reprit : -^Je ne suis pas née pour partager la haine, mais pour partager l'amitié. »
La psychologie des ruptures ne saurait s'analyser totalement. Après les raisons graves et les motifs sérieux, après les prétextes, il y a une foule d'ombres légères, de causes ténues qui manquent de consistance et qui, même poursuivies de très près et avec persévérance, échappent à l'analyse. Finalement, ou bien elles s'évanouissent comme les blancs fantômes
3o8 ESSAI SUR l'amitié
qui traversent nos rêves, ou bien elles se présentent comme les nuages qui étendent leurs fines draperies sous le firmament et dont on ne saurait dire, tant leur forme est légère et leur nuance imprécise, s'ils sont ou ne sont pas.
On s'est quitté depuis longtemps. L'absence a donné plein exercice au jeu de toutes les surprises; les esprits ont pris des directions opposées; les changements extérieurs de la vie ont entraîné de profondes modifications d'âmes. On se retrouve, et l'on constate avec étonnement et douleur qu'il n'y a plus de points communs sur lesquels on puisse s'entendre. 11 n'y a pas eu rupture, à proprement parler, les liens se sont insensiblement dénoués : ils gisent à terre.
Parfois le même phénomène se produit, malgré la présence des amis. Une secousse s'est faite, après laquelle les positions respectives n'ont pas repris leur équilibre, ou bien l'amitié a été minée sourdement. En tout cas, le coup mortelest donné. Ses conséquences plus ou moins lentes mais certaines, vont se communiquer à toutes les parties du terrain d'entente. On s'apercevra un jour, que toute la vie commune du cœur a disparu. Il en sera de notre amitié comme de ces arbres que le froid a touchés. Ils ne périssent pas tout d'abord. Le printemps les visite encore d'un reste de sève, les pare encore d'un peu de feuillage, puis ils meurent. »
Ainsi s'éteignent nos affections. Pour quelques âmes le monde offre l'aspect d'un vaste ossuaire.
Quelle conduite tenir après la rupture? Ne pas haïr;
n'être pas ennemis parce que l'on n'est plus amis, Là pourtant est la tendance. « La tendre amitié, lorsqu'elle change de nature, est ce qui produit la plus amère et la plus mortelle haine. »{Shakespc'are.) Tant qu'on aime, on prête gratuitement à l'ami une foule de qualités d'esprit et de cœur; quand on n'aime plus on lui refuse les qualités réelles. Les devoirs qui naissent de l'amitié seule, peuvent bien cesser, mais tous ceux qui dépendent de l'honneur, de la justice et de la charité, subsistent toujours. Les secrets qui nous ontété confiés doiventdemeurer inviolables. Le calme, la dignité s'imposent. Nous n'avons pas à faire devant le public l'oraison funèbre de notre amitié et à révéler à la curiosité des étrangers l'état passé ou l'état présent de notre cœur. Toutes les langues seront disposées à nous dire du mal de nos anciens amis, toutes les oreilles à en entendre. Mettons le sceau de la discrétion sur nos oreilles et sur nos lèvres, et que, dans toute notre conduite, le souvenir de l'amitié survive au sentiment de l'amitié.
Si c'est notre ^ami qui nous abandonne, que pouvons-nous faire que renfermer notre amitié dans une tombe? Une grande pierre de marbre noiry ferait bien. Encore ne faudrait-il pas que les épines y poussent. Mais aussi aucune fleur ne devrait y sourire. Une colonne brisée y siérait mieux qu'une croix. Le choix d'une inscription ne laisserait pas d'être embarrassant. Toute parole trahirait les allégresses anciennes ou l'amertume présente, et dès lors serait également indiscrète. Il ne faudrait pas, non plus, qu'on allumât
une lampe au-dessus du mausolée. La lampe est le symbole de la religion du cœur qui vit toujours... Le passant qui s'arrêterait là, serait surpris par ce deuil et ce silence qui ajouterait à la mort même : il se dirait : c'est ici le lieu de repos de quelque trépassé mystérieux. Et ce serait vrai.
Si une obligation douloureuse nous commande de nous éloigner de nos amis, nous ne le ferons qu'après avoir cherché tous les moyens d'éviter la rupture. Et quand elle s'imposera définitivement, nous mettrons dans l'acte de la séparation et dans ses suites toute la noblesse de notre âme. L'attitude du marquis Costa de Beauregard envers ceux dont il était obligé de se séparer, était telle qu'elle lui valut un jour ce mot charmant de Tun deux : « Vous serez toujours le meilleur ami de vos ennemis. »QuandLacordaire se voit contraint de quitter la Chesnaie, il répand tout son coeur dans une lettre qu'il destine à Lamennais : « Vous ne saurez jamais que dans le ciel, combien j'ai souffert, pendant un an, par la seule crainte de vous causer de la peine. Je n"ai regardé que vous, dans toutes mes hésitations, mes perplexités, mes retours, et quelque dure que puisse être un jour mon existence, aucun chagrin de cœur n'égalera jamais ceux que j'ai ressentis dans cette occasion. » Quelque temps plus tard, il intercalait dans sa correspondance, cette réflexion : « M. de Lamennais se séparât-il un jour de l'Eglise, devint-il le plus fatal hérésiarque qui fût jamais, entre ses ennemis et moi il y aura toujours une distance infinie. »
Montalembert se détacha plus difficilement que Lacordaire, du maître qu'il avait tant aimé. Mais la conscience parla si fort, qu'il ne lui fut plus permis d'attendre, et voici la dernière lettre par laquelle il essaya — en vain, hélas! — de toucher le cœur du Tertullien moderne : « Jamais, je puis le dire en toute sincérité, jamais aucun être humain n'a excité dans mon âme, plus de tendresse et de sollicitude que vous. Depuis les derniers événements, votre pensée a toujours été la première dans mon âme, votre nom toujours le premier dans mes prières... Au nom de tout ce qu'ily a de plus sacré, au nom des croyances qui vous restent encore, au nom enfin de ma tendre affection pour vous et de la vôtre pour moi, ne cédez pas à cette tentation terrible. » Il s'agissait de la publication des Paroles d'un croyant.
Les amitiés rompues ne poussent plus que des épines. Dans le souvenir du bonheur qu'elles nous ont procuré, il y a un profond sentiment de tristesse, et l'idée que ce bonheur ne reviendra plus, obscurcit, à nos yeux, tous les plaisirs que retrace son image.
L'amitié une fois brisée, faut-il essayer d'en renouer les liens, comme on rétablit l'harmonie troublée par une note fausse ? Faut-il chercher sous la fleur fanée les germes d'un nouveau printemps, l'éclat des fleurs, la richesse des fruits à venir? La réponse ne va pas sans difficulté. D'une façon presque générale, Bourdaloue a dit : « Souvent ce qu'un moment a détruit, des siècles ne le rétabliraient pas. » Savoir les causes de la rupture, connaître les tempéraments, aideraient
312 ESSAI SUR l'amitié
à bien répondre dans les cas particuliers. Il est très humain, hélas! de s'oublier, même vis-à-vis d'un ami; il est très noble de pardonner. La croix nous est l'exemple des miséricordes totales. Le Christ aime comme avant ceux qui l'ont trahi. Les apôtres gardent leur grande part dans l'amitié du Maître; après sa chute, Pierre est confirmé chef de l'Eglise. Quand la réconciliation s'opère, il faut y apporter toutes les conditions de solidité, pour que ce ne soit pas une application de cette boutade de Le Sage : « On nous réconcilia ; nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels. »
Il nous semble que ceux que nous aimons, sont immortels, comme si notre affection, pouvait consacrer les têtes sur qui elle repose et détourner d'elles les coups du trépas. Nous avons besoin, de fois à autre, de nous recueillir pour entendre la voix qui disait à Dante, au moment où il allait terminer son voyage : « Vos choses ont toutes une mort comme vous-mêmes. »
A la pensée de cette heure où, sur l'appel d'En Haut, nous replierons notre tente pour entreprendre le « grand voyage », qui donc, parmi ceux qui ont aimé, ne s'est pas reporté aussitôt vers le souvenir de son ami et, au fond de l'âme, n'a pas formulé quelque souhait semblable à celui qu'exprimait Tennyson?
'i Sois près de moi, quand ma vue s'affaiblira, quand mon sang s'appesantira, quand mes nerfs frémiront douloureusement, et que je sentirai le coeur me manquer et tous les rouages de mon être se ralentir... Sois près de moi, à l'instant suprême, pour me montrer le terme de la lutte, et, sur le versant obscur de la vie, l'aube du jour éternel. » {In memoriam, XLIX.)
La terre est le pays des préludes et des contradictions. Tout reste toujours inachevé. Mille nécessités éloignent les hommes qui s'aiment ou les opposent l'un à l'autre; puis vient la grande séparation de la mort. Elle brise nos liaisons à l'heure où nous commençons seulement d'en jouir. Et ce qui semble plus inexpliqué, elle brise les affections qui éveillaient en nous ce qu'il y a de meilleur, qui distillaient goutte à goutte, comme un parfum de prix, la vertu dans nos âmes.
Encore si nous pouvions nous en aller avec nos amis, comme il arriva, racontent de vieilles archives,; pour deux religieuses du monastère de Fontevrault. Une sainte intimité les avait unies. L'une d'elles étant morte, apparut aussitôt à sa compagne et lui dit de se préparer à la suivre. « Apprends, chère bien-aimée, que je suis déjà dans une grande paix; mais je ne saurais entrer en paradis sans toi; prépare-toi donc et viens au plus vite, afin que nous soyons présentées toutes les deux ensemble au Seigneur. » Et à l'aube du jour, la mort passait une deuxième fois dans le monastère.
314 ESSAI SUR i/aMITIÉ
Tous ceux qui aiment vraiment se réjouiraient d'uni pareil sort. Saint Ambroise l'a sollicité : « O mon' frère, puisque vous m'y avez précédé, préparez-moi une place dans cette demeure commune à tous, qui est désormais pour moi la plus désirable. Etde même qu'ici-bas, tout fut commun entre nous, de même au ciel, ignorons la loi des partages. Ne faites pas attendre longtemps, je vous en conjure, celui qui éprouve un si pressant désir de vous rejoindre. Attendez celui qui s'avance, aidez celui qui se hâte, et si je vous parais encore trop tarder, faites-moi venir. Nous n'avons jamais été longtemps éloignés l'un de l'autre ; mais c'est vous qui aviez coutume de revenir auprès de moi. Maintenant, puisque vous ne pouvez revenir, c'est moi qui irai auprès de vous. »
Fénelon, si accessible à toutes les délicatesses de l'amitié, écrivait de même, après la mort du duc de Chevreuse : « On serait tenté de désirer que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour. »
Vœu inutile contre lequel saint François de Sales nous prémunit aimablement, en nous faisant remarquer que toutes les âmes ne sont pas au même degré de maturité. '< On cueille, dit-il, les fraises et les cerises avant les poires, les bergamotes et les capendus, mais c'est preuve que leur saison le requiert. Laissons que Dieu recueille ce qu'il a planté en son verger; il prend tout à sa saison. »
Tout en laissant faire Dieu, il est bien permis de s'attrister devant les tombeaux qui renferment de
chères dépouilles. L'Ecriture dit que la mort est amère,
qu'elle sépare douloureusement; elle nous montre le Christ se troublant, frémissant, pleurant, en présence du cadavre d'un ami. Spectacle sans pareil dans la vie du Christ! Par là, Jésus reconnaît notre droit, notre devoir de nous affliger à l'heure des sé- T^arations et de ne pas oublier. Puis nous prenons plaisir à nous rappeler les symphonies d'une belle musique, les doux charmes d'un soir d'été ; nous renfermons entre les deux feuillets d'un livre précieux, la fleur qui nous a embaumés un instant... Comment donc ne penserions-nous pas à nos amis morts ? Notre foi proteste contre la parole d'un écrivain d'ordinaire mieux inspiré : «L'oubli est une fleur que Dieu fait pousser naturellement dans les cimetières»; et notre cœur n'admettra jamais les abandons faciles des poètes :
Les morts durent bien peu. Laissons-les sous la pierre, Hélas ! dans le cercueil, ils tombent en poussière Moins vite qu'en nos cœurs...
Et combien sur la terre un jour d'herbe qui pousse, Efface de tombeaux !
La vie des saints raconte en des pages mouillées de larmes, les adieux qu'ils adressaient à leurs amis disparus. A cause même du calme de leur vie et de la pureté de leur cœur, les douleurs delà séparation avaient plus deprise sur eux ;ellesformaientundesplus grands supplices de leur existence abritée. Saint Bernard parle de «la large et suave blessure de l'amitié. » Cette
ESSAI SUR L AMITIH
blessure était celle que faisait la mort. Il jette alors des cris passionnés, il a des accents touchants et tendres, des interrogations étranges de douleur égarée, qui font souvenir du mot du poète :
Est-ce ta vie ou la mienne Qui s'en va ? Je ne sais pas.
On se rappelle son apostrophe fameuse, un jour qu'il prêche sur le Cantique des Cantiques. 11 se rappelle la mort récente de son frère Gérard et s'interrompt tout à coup : '4C Jaillissez, mes larmes ; vous êtes justement impatientes de tomber. Celuiqui vous retenait s'en est allé. Ce n'est pas lui qui est mort, c'est moi qui ne vis plus que pour mourir. Pourquoi donc nous sommes-nous aimés et pourquoi nous sommesnous perdus?»
Les chrétienset les saints pleurent donc. Mais ce qui distingue leurs larmes, c'est qu'elles sont imprégnées d'espérance. Leur amour a des regrets qui nécessitent des plaintes, mais il a des désirs qu'apaisent les promesses du Christ, résurrection et vie. Ils ne s'arrêtent pas à de douloureuses apparences, et leurs yeux qui voient le cercueil savent aussi regarder le ciel.
Mais si nous ne devons pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance, commentpleurent-ils donc ceux là? Très abondamment parfois; leurs plaintes sont dolentes comme le cri d'un mourant: elles ont aussi des expressions d'une grâce ravissante : « Je ne pense pas qu'aucun plaisir me soit permis maintenant, je n'ai
plus celui avec qui je devais tout partager. » (Tcrence.) « Puisqu'un sort cruel m'a ravi cette douce moitié de mon âme, qu'ai-je à faire de l'autre moitié, séparée de celle qui m'était bien plus chère? Le même jour nous a perdus tous deux. 7f [Horace.) ^^ Non stem qui fueram, s'écrie Catulle, dans une langue trop fluide pour la traduire, periil pars maxima nostri.-»
C'est l'ensevelissement total. On ne voit même pas que la mémoire des trépassés se dresse comme un semblant de vie au milieu des gémissements de la mort. Ne fallait-il point passer par le fleuve de l'oubli c'est-à-dire, aller d'anéantissement en anéantissement avant de parvenir au repos éternel ? Il est vrai, d'autres païens ont modulé assez heureusement la note du souvenir : «Bien que Scipion m'ait été ravi par un coup soudain de la mort, il vit, il vivra toujours; c'est sa vertu que j'ai aimée : elle ne meurt pas.» [Cicéron.) Homère va un peu plus loin. Son Achille espère, mais combien faiblement, non pas retrouver Patrocle, mais garder sa pensée. « Q.uand même les morts s'oublieraient aux enfers, moi, cependant je m'y rappellerais encore mon cher compagnon d'armes. »
Nous sommes bienheureux en eff"et de ne pas pleurer ainsi. Nous ne croyons pas à la séparation éternelle. La mort qui consume tant de joies, tant de projets, laisse subsister les liens sacrés des âmes. Elle n'ose y toucher, car c'est Dieu qui les a formés.
Tout amour qui s'éteint, toute amitié ravie Est un gage de plus qu'on jette à l'autre vie C'est la grande espérance...
3i8 ESSAI SUR l'amitié
« Omort, disaitunenobleintelligence, je pourrais te livrer tout le reste, je ne te livrerai pas mes amis. » Et Tennyson, l'auteur mélancolique, sigracieuxde/«A/^moriam, écrit, au souvenir de son ami, Arthur Hallam : « Paix ! Ainsi soit-il ! Car je l'ai aimé et l'aime pour toujours; les morts ne sont pas morts; ils sont vivants. »Non seulement cela. La mort plus douloureuse à notre sensibilité que les absences de la terre, sépare peut-être moins que celles-ci. Elle n'interrompt pas le commerce de l'intimité des âmes ; elle le transforme. A propos de l'amitié qui vient d'être rappelée, M. Firmin Roz écrivait naguère dans la Revue des Deux Mondes : « Alfred Tennyson avait été attiré par une âme. Cette affection était pour lui un grandréconfort. L'ami parti, son appui se dérobait, son modèle devenait invisible. La fidélité du poète réussit à vaincre la mort. Il ferma devant celle qui était venue comme une voleuse, les portes de son souvenir, et ce qu'elle avait cru lui soustraire, il ne l'en posséda que mieux. D'une belle vie près de laquelle il avait rêvé de dérouler la sienne, il fit une vie intérieure à sa vie. La mort n'interrompit rien, elle transforma et elle acheva. Elle fit d'une noble entente de deux êtres, une communion absolue, une mystique fusion. Henry Arthur Hallam survit dans Alfred Tennyson qui a enrichi son âme de cette àme,»La société visible se change en une société invisible et spirituelle qui est fondée sur la communauté des espérances et qui rejoint les âmes d'une manière ineffable. Fénelon a bien rendu cette merveille, dans une lettre adressée à la veuve du duc de
Chevreuse : « Unissons-nous de cœurà celui que nous regrettons; il ne s'est pas éloigné de nous, en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port, il prie pour nous, qui sommes encore exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix secrète : Hâtez-vous de nous rejoindre. Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'eux-mêmes, ils devraient se désespérer de perdre à jamais leurs amis; mais l'amitié divine change la société sensible en une société de pure foi ; elle pleure; mais en pleurant elle se console par l'espoir de rejoindre ses amis dans le pays de la vérité et dans le sein de l'amour même. »
Nos coeurs ne se trompent donc pas lorsqu'ils vont chercher en Dieu, c'est-à-dire près de nous, les âmes de nos morts. Nous pouvons en parlant à Dieu et en l'adorant, parler aussi à ces âmes et renouveler les entretiens, les confidences et les appels d'autrefois. Nous pouvons reprendre un échange de services avantageux pour elles et pour nous.
Si belles qu'elles aient paru à nos regards, si éloignées qu'elles aient été des bassesses et des fanges de la terre, ces âmes n'ont pas marché dans la vie sans avoir soulevé la poussière du chemin, sans avoir perdu, sous les sollicitations incessantes du mal, un peu de leur candeur, le peu que l'agneau laisse de sa toison aux épines de la route. Dès lors, avant d'arriver à Dieu et d'en jouir, elles ont besoin de refaire leur
parure et d'enlever toute tache à la robe requise che:| les invités aux noces éternelles. Elles subissent Ion' guement et douloureusement, dans le Purgatoire, Icj travail purificateur du feu. Leurs supplications ardentes, leurs protestations d'amour ne peuvent! faire avancer la tâche. Mais nous, de la terre, nousj avons le moyen de les aider. L'Eglise nous l'enseigne. Comme autrefois nous les enveloppions de notre tendresse, comme nous les soutenions de notre bras et de notre cœur, aujourd'hui nous pouvons encore] les secourir et hâter le moment de leur bonheur.
Aussi les regrets ne suffisent pas devant Dieu, ni les couronnes sur le marbre des tombeaux, ni les paroles d'afïection. Il faut la prière, la communion, douce et féconde rosée du Purgatoire. Dans son testament, Montalembert suppliait du plus profond de son cœur, ses amis, de beaucoup prier, de prier toujours pour sa pauvre âme qui en avait tant besoin, etil commandait qu'on gravât sur sa tombe l'inscription suivante : « Miseremini )nei\ salteiii vos, amie/ met. » Ce serait affreux d'avoir eu un ami et de ne pas garder son souvenir devant Dieu jusqu'au dernier souffle des lèvres, jusqu'aux derniers battements du cœur. Oh! que celui qui s'en va emporte du moins la bienheureuse certitude que rien n'éteindra en nous, la flamme des saintes tendresses et qu'un invisible amour survivra sans autre fin que notre fin, grâce à la prière et aux sacrifices.
Malgré la grandeur de ces moyens, il faut plus encore : plus, non pas quant à la dignité mais quant
DURKE ET TRANSFORMATION 32 I
( au pouvoir de rappeler davantage rintimité ancienne
I de vie et de continuer ce que nous avons appelé le
I grand but de l'apostolat. Afin de purifier mon ami, je
« veux me purifier moi-même; pour l'aider à trouver
Dieu, je veux moi-même par une vie plus évangélique
me rapprocher de Dieu; pour qu'il ait la lumière, je
veux la faire rayonner plus fortement dans ma vie;
pour qu'il boive à la source éternelle du bonheur, je
veux mettre dans mon âme, le long des journées,
toutes les parcelles de bien attachées à chacun de
mes devoirs. En un mot, pour le faire entrer au ciel,
je veux moi-même gagner le ciel.
Après tout, la mort a-t-elle été si mauvaise pour nos amis? Elle les a dirigés vers la vraie vie. « C'est nous qui mourons, écrivait Fénelon à la duchesse de Beauvilliers; ce que nous aimons vit et ne mourra plus. » La mort est parfois la plus grande des miséricordes divines. L'impie Byron l'a deviné quand il a demandé : « Qui sait si la tombe prématurée, sur laquelle nous pleurons, n'est pas un gage de salut. »
Perhaps the earlay grave Which men veep over may be meant to save.
Belle pensée familière aux esprits religieux et si éloquemment développée par le P. Lacordaire : « Lorsqu'on connaît la vie et tous ses écueils, il est bien difficile de se promettre qu'un jeune homme les évitera tous, et qu'il pourra toujours offrir, à la mort, une conscience assurée et une âme paisible. C'est un
ESSAI SUR J, 'amitié. — 21.
don de Dieu que de mourir jeune et sans tache. La raison ne le dit pas, mais la foi nous le persuade. »
Quand nous sommes au pied du tabernacle, quand nous nous renfermons dans la solitude, pour réveiller les grands et doux souvenirs, aux heures d'émotion plus profonde, quel mélancolique bonheur de penser que le Dieu que nous cherchons à travers des voiles si épais se révèle, à découvert, à notre ami, à l'autre nous-mêmes, à celui dont le coeur battait auprès du nôtre et avec le nôtre; que notre ami embrasse et étreint dans l'extase celui que nous adorons, à genoux sur le parquet de nos temples! Quel bonheur démonter de notre misère à sa gloire et de nous essayer à l'aimer déjà de l'amour de l'éternité!
Et pour nous, la mort a-t-elle été si mauvaise? Sans doute elle a meurtri notre cœur, mais cette meurtrissure est le sillon destiné à recevoir la semence éternelle. Nous regardions trop la terre; nous la trouvions bonne, presque suffisante, à cause des joies que l'amitié offrait à notre cœur. Nous ne cherchions plus et nous n'aimions plus assez ce qui est en haut. Dieu nous a fait un signe et nous sommes allés vers lui.
L'âme remonte au ciel, quand on perd ce qu'on aime.
Elle y monte pour s'attacher à l'ami qui ne meurt pas.
Si déjà nous étions vigilants et attentifs aux pensées de l'au-delà, la mort de notre ami nous entraîne plus puissamment vers les régions éternelles, elle nous ouvre des jours sur la vraie vie; elle nous rend fami-
lier et peut-être doux le souvenir de la mort. Ici-bas,
tout commence et finit si vite, tout se perd; les plus douces choses ont des amertumes, et les plus belles, d'effroyables laideurs. Il est une patrie où les dispersés se retrouveront pour toujours, oîi lesamitiés commencées se poursuivront sans fin, où la beauté et la joie resplendiront dans une infinie plénitude; il est une patrie où le meilleur de nous-mêmes est parvenu, nous attend et nous invite.
La mort est le passage qui nous donnera entrée dans cette patrie, qui nous tirera d'un monde, pour lequel nous sommes si mal faits, avec nos désirs illimités et nos aspirations infinies vers une justice et une splendeur qui ne se dérobent pas. Le poète avait raison, qui chantait :
Ici-bas tous les lilas meurent, Tous les chants des oiseaux sont courts ; Je pense aux étés qui demeurent Toujours.
La mort qui nous a enlevé la présence visible de notre ami, nous a donné un protecteur auprès de Dieu. Bossuet nous apprend que « dans le miroir infini de la divine essence où Ton voit tout, les âmes bienheureuses découvrent principalement ce qui touche les personnes qui leur sont attachées par des liens particuliers ». Chacun de nous peut puiser dans cette idée une force immense : A toutes les heures de ma vie, mon ami me voit en Dieu, il sait mes combats, il se réjouit de mes triomphes, il m'aperçoit persévérant
dans les résolutions prises en commun et dans le programme longtemps suivi ensemble; il lit ma fidélité dans mes efforts pénibles et sans cesse renouvelés, plus encore que dans mes larmes de joie; les pensées que je ne voulais pas admettre autrefois parce que j'aurais rougi de les lui avouer, je les répudie, maintenant quil les connaîtrait sans aucune confidence de ma part; mes journées s'écouleront dignes de ses ambitions transfigurées.
En Dieu encore, je puis le consulter et entendre sa voix plus douce et plus persuasive, qu'aux heures de son pèlerinage, apprendre de lui le secret d'une destinée humble et bienfaisante et la recherche infatigable du vrai, à travers tous les renoncements et tous les martyres. Cet ami participe à la puissance de Dieu. La main qu'il me tendra aura plus de force que la main pourtant si secourable et si bénie qu'il me tendait autrefois. Son intervention m'apportera soudain la clarté, au milieu des tentations et des doutes obsédants. Elle soutiendra et accroîtra ma volonté ; elle fera pour moi, en quelque sorte, ce que Jérémie etOnias firent jadis pour Judas Macchabée, lorsqu'ils descendirent du ciel pour lui apporter le glaive d'or qui devait le rendre victorieux.
... Que ce soit là les traditions chrétiennes de l'amitié, il suffit, pour le savoir, de feuilleter l'histoire des saints : « Maintenant Basile est dans les cieux, s'écrie GrégroiredeNazianze, faisant l'oraison funèbre de son ami. C'est là qu'il offre pour nous ses anciens sacri-, fi ces... En s'en allant, il ne nous a pas quittés tout à fait.
Parfois il vient m'avertir par des visions nocturnes, et il me reprend lorsque je m'écarte de mon devoir.» — 'jT Plus on est uni à Dieu plusonestrempli d'amour, dit saint Bernard. Aussi, mon frère Gérard, votre affection pour nous, loin de diminuer, est-elle parvenue à sa perfection... Puisque la charité ne meurt jamais, vous ne m'oublierez jamais. »
Pour avoir cette conviction, il suffit aussi et la preuve est en même temps plus intime et plus chère, de descendre dans son cœur et de se souvenir. Oui, la vraie vie, ici-bas, est une communion avec Dieu et avec les morts.
Le ciel ne se connaît que par le dehors. 11 s'acquiert et ne se comprend pas. On ne le définit que par des expressions qui ne sont pas définies elles-mêmes, qui donnent seulement l'idée d'immensité, d'infini. Mais immensité, infini ! qu'est-ce que cela? Le ciel est aussi grand que Dieu, merces tanta quantus ipse. C'est l'ensemble de tous les biens sans aucune souffrance ; c'est la vue de Dieu, la possession de Dieu, le repos en Dieu, la connaissance de Jésus, et par Jésus, du Père et de l'Esprit.
Ne pourrai-je pas ajouter un mot à ces tentatives de définition ? Ne me sera-t-il pas permis de dire que le ciel est une amitié sans ombre et sans lendemain ?
Que le ciel soit amitié de Dieu et de l'homme, rien de plus certain. C'est la terre où les doux, les détachés, les pacifiques, les purs de cœur, les avides de justice, les persécutés goûtent la béatitude dans l'amour. Ils possèdent Dieu et ils l'aiment : ils ne demandent plus rien : ils ont celui qui est tout. « Le ciel, écrit Dante, est un admirable etangélique temple qui a pour confins le seul amour et la lumière. Il est une pure lumière, lumière intellectuelle, chargée d'amour, amour du vrai bien, amour rempli de joie, amour qui surpasse toute suavité. » Un de nos poètes a bien compris cet amour et sa perfection, lorsqu'il a mis cette parole sur les lèvres du Sauveur :
... Le ciel, c'est quand on aime.
Moi, je vous montrerai comment on aime un jour.
Cette idée du ciel allait au cœur d'Augustin, et il mettait toute son âme dans ce mot qu'il répétait sans cesse : « Vivons ici-bas en apprentissage de cette vie immortelle du ciel, où toute notre occupation sera d'aimer. » En excellent apprenti, il ajoutait : « O mon Dieu ! ma joie, mon espérance et ma félicité ne consistent qu'à vous aimer. »
Ainsi l'amitié de Dieu constituera notre béatitude essentielle ; elle rassasiera toutes nos faims et toutes nos soifs d'affection. C'est Dieu que nous verrons toujours, c'est vers lui que nous nous porterons avec toutes les forces surélevées de notre être ; plus que jamais, il sera la vie et la respiration de nos âmes.
Et cependant nous verrons et nous aimerons tous les élus ; nous tirerons d'eux un bonheur qui, pour être accidentel, n'en sera pas moins très doux. L'évangile nous présente le ciel sous les images d'une famille, d'une société, d'un royaume, toutes choses qui ne se comprennent pas, si elles ne sont pas régies par les lois de la charité. Aussi les théologiens nous enseignent que «au ciel, les âmes continuent de se connaitre et de se rappeler les événements d'ici-bas ; que les motifs d'une juste dilection ne cessent de les solliciter. :à [Saint Thovias.)
Au ciel, nous nous trouverons face à face avec notre compagnon de vie le plus assidu, notre ange gardien. Emus, nous le remercierons et nous deviserons ensemble, dans la langue de l'éternité, de tant d'événements où son assistance nous sauva. « Ne vous ressouvient-il pas, nous dira ce cher bienfaiteur, d'une 'telle inspiration que je vous apportais en tel temps, lisant un tel livre ou écoutant un tel sermon, ou bien en regardant une telle image, inspiration qui vous incita à vous convertir et qui fut le sujet de votre prédestination? » {^Saint François de Sales.)
Dans cette amitié qui s'étendra à tous les élus, il y aura des privilèges. Notre cœur s'éprendra-t-il d'une affection spéciale pour tel saint inconnu jusqu'alors? Il me semble vraiment que oui. A cent lieues ou à vingt siècles de moi, une âme aura vécu qui m'eût attiré dans son orbite, si j'avais été son concitoyen ou son contemporain, à laquelle mon âme se serait attachée par un choix spontané et par un abandon total.
328 ESSAI SUR l'amitié
La liaison, impossible jci-bas, se fera peut-être là-haut. Un texte des Dialogues de saint Grégoire le donne suffisamment à entendre.
Mais d'où viendrait la cause qui éloignerait l'un de Vautre deuxamis? Leur amitié pourra franchir le seuil du ciel, puisque c'est elle qui a contribué à leur donner le ciel; elle pourra s'épanouir au pied de Dieu, puisque sa plus grande sollicitude fut la recherche de Dieu; elle pourra s'éterniser dans la gloire, elle qui commença sous une motion de la grâce. Ces élans plus soudains de notre cœur vers quelques élus ne blesseront pas la charité commune, car toutes nos affections s'alimenteront à la même source et seront réglées par la charité de Dieu. Dieu, non plus, ne sera frustré dans aucun de ses droits; ce sera lui que nous rechercherons et que nous aimerons dans nos amis et ce sera lui qui, par eux, se donnera à nous. Nos amis ne nous feront pas oublier Dieu un seul instant, et Dieu ne nous empêchera jamais de voir et de chérir nos amis, car c'est en lui que nous les verrons et que nous les aimerons.
Les saints se sont souventdonné à eux-mêmes cette assurance. « La récompense que Dieu doit décerner dans le ciel à la pure amitié, qui pourrait essayer de l'exprimer? » demande saint Jean Chrysostome. '^. Nous devons croire, dit Théodore Studite, qu'au ciel l'ami reconnaît son ami. »
Saint Bernard écrit au souvenir de l'un de ses amis : « Il était mien durant sa vie, il sera mien après sa mort. Je le connaîtrai pour mien dans la patrie, car
ce n'est pas une terre d'oubli que son âme habite. » Dieu même a dit à sainte Catherine de Sienne, dans une révélation : «Bien que tous mes élus soient indissolublement unis ensemble par une parfaite charité, il règne toutefois une singulière communication, une joyeuse et sainte familiarité entre ceux qui se sont réciproquement aimés en ce monde. Ce saint amour n'est aucunement diminué entre eux. Au contraire, il leur apporte une plus grande abondance de joie et de contentements spirituels. »
Saint François-Xavier jette ce cri d'immortelle confiance dans une lettre à saint Ignace : « C'en est fait, nous ne nous reverrons plus sur la terre qu'au moyen de notre écriture, mais dans le ciel, ce sera face à face. Et alors, comme nous nous embrasserons. z> François de Sales donne ce conseil à une âme qu'il dirige : « Considérez souvent les personnes que vous aimez le plus et desquelles il vous fascherait d'être séparée, comme des personnes avec lesquelles vous serez éternellement au ciel. »Ala veille de tomber sous les balles des insurgés, à Belleville, Paul Seigneret, le doux lévite de Saint-Sulpice, écrivait : «Les amitiés terrestres ne sont que des boutons qui doivent s'épanouir en Dieu, au soleil de l'amour. »
Tous les cœurs chrétiens ont les mêmes espérances. Ils croient que les affections dont ils cueillent sur terre des fleurs si charmantes, ont ailleurs leurs racines et leurs fruits et que c'est dans ce pays meilleur que se réalisera ce pour toujours si fréquent sur les lèvres de ceux qui aiment. Ils se disent que le reste n'est
qu une préparation, un prélude, un portique; que cest la misère des hommes qui n'ont pas de foi, de vouloir jouir ici-bas de toute leur amitié.
Au deuxième chant de la Divine Comédie^ Dante aperçoit l'âme de Caselle et entend ces paroles : « J'ai dépouillé mon corps, mais je ne t'aimepas moins que je ne t'aimais jadis. »Cornudet ne '< s'imagine pas que le bonheur des élus soit autre que celui de vivre et d'aimer avec ceux qu'on aime, d'être confondus avec eux et de ne plus les quitter. » « Une fois arrivées à leur terme, c'est-à-dire, à Dieu, dit Lacordaire, les âmes se voient elles-mêmes et toutes choses en Dieu, comme ici-bas, quoique dunemanièreimparfaite, nous voyons l'univers dans la lumière du soleil. Là, dans cette immensité sans ombre, elles se touchent et se possèdent mieux que jamais, dans leur pèlerinage, elles ne se sont approchées les unes des autres. Nos unions de la terre ne sont en comparaison que de vains efforts, un stérile rapprochement. Ceux qui se seront aimés dans le temps s'étonneront de s'être aimés si peu, et la révélation de l'amour égalera l'ignorance où ils étaient alors. » Les poètes nous révèlent aussi leurs pensées :
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme,
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour un terme,
Est le commencement.
Ici encore, la religion remplace le crépuscule de nos rêves fugitifs par la radieuse et enchanteresse sérénité de la lumière qui ne s'éteint pas.
Il est donc bien vrai qu'au ciel ramitié demeure, .jU'elle est avec la vertu un des trésors que nous emporterons de ce monde et qui brilleront en s'embellissant, sous les rayons de la lumière divine. Rien que cette espérance suffirait pour faire désirer le ciel, et ce ne serait pas trop de souffrir toute la vie pour passer l'éternité avec ceux qu'on aime.
Ce serait vraiment grande témérité de vouloir parler des transformations et delà perfection que le ciel apportera dans nos amitiés, de dire comment les préludes d'ici-bas se transformeront en une durable et pleine harmonie, de pressentir la manière dont nous comprendrons et nous savourerons là-haut en l'amitié la substance béatifique et qui ne meurt pas.
Sur ce point, il faut dire comme toujours lorsqu'on oppose le ciel à la terre : Quel état et quel état ! Ce ne sera plus la parole matérielle avec ses bégaiements et ses impuissances, incapable de ne faire qu'à demi les révélations les plus désirées. Le moment ne se précipitera plus des séparations douleureuses. Le cœur ne craindra plus de se donner trop et ne gémira plus de recevoir si peu. Nulle douleur ne nous angoissera à la vue d'un nuage sur le front aimé : plus de souffrance, et par conséquent plus de ces martyres inexprimables, quand on voit agoniser ceux qu'on aime et qu'on ne peut rien pour les soulager, alors qu'on sacrifierait sa vie comme une goutte d'eau. Plus de ces intentions toutes pures et toutes charitables et qui demeurent incomprises ou soupçonnées. Plus de ces froissements qui font rendre aux âmes des cris si plaintifs. Plus de
ESSAI SUR l'amitié
ces inexprimables lassitudes qui se lèvent terribles, implacables, du sein de toute vie et du fond de tout être. Plus de ces fleurs du mal qui veulent mêler leur végétation empoisonnée aux fleurs de la vertu.
Au ciel, la pensée n'aura plus besoin, pour se révéler, du secours dun organe. L'âme de nos amis sera comme un livre dont nous pourrons lire directement toutes les pages qu'ils nous ouvriront, et même tout le contenu, s'ils veulent nous tourner la somme des feuillets. Nul autre dans le voisinage ne verra les lignes qui ne seront que pour nous. La volonté, par son seul acte, dirigera à sa guise toute communication de la pensée.
Quant à notre amour, il sera pénétré et purifié par l'amour divin; il gardera toutes ses suavités natives, mais, du foyer de la divinité, il recevra splendeur et progrès incessants, comme ces objets qui se transforment sous les rayons du soleil qui les traversent. Intelligence, cœur et volonté, nous ne ferons plus qu'un en Dieu avec nos amis.
Voulons-nous préciser et résumer toutes nos données sur la vie d'amitié au ciel? Rappelons-nous la scène de saint Augustin et de sainte Monique, à la fenêtre d'Ostie. « Tous deux sont là, un soir, s'entretenant ensemble. Ils ont devant eux de grands jardins solitaires, le ciel d'Italie, le Tibre si triste et si mélancolique toujours, l'infini de la mer devantleursregards, l'infini du ciel dans leurs cœurs. Ils s'élèvent peu à peu par la pensée, par la prière, plus haut que ces vastes campagnes, plus haut même que leurs âmes, au-des-
SUS de toute créature, jusqu'àtDieu. Ils y arrivent, ils y touchent, ictii oculi, iclncordis, d'un élan de l'esprit, d'un élan du cœur, et pendant une minute au moins, leurs âmes s'oublient dans la vision de l'éternité. Mais ils n'y montent pas isolés. Le fils, dans son extase, n'oublie pas sa mère; la mère, dans son bonheur, n'oublie pas son fils; ils montent ensemble ; leurs mains se joignent, se serrent ; et, en se communiquant ainsi leurs émotions, ils redoublent leurs ravissements. Voilà le ciel, en y joignant la durée : les yeux et le cœur en Dieu, et la main dans la main de ceux que nous aimons. » (A/»"" Bougaud.)
Ou plutôt, non. Pas cela encore. Au-dessus de toutes ces suggestions de mon esprit, j'entends la parole de saint Paul : « L'œil de l'homme n'a point vu, son cœur n'a point senti ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. »
CONCLUSION
11 est rapporté dans l'Evangile que, sur le Thabor, saint Pierre, l'homme des émotions soudaines, transporté par les splendeurs et les joies de la transfiguration, s'écria : « Seigneur, il fait bon ici; dressons-y trois tentes. » Il voulait éterniser ce moment de bonheur. Il se sentait fait pour le Thabor, bien plus que pour la montagne du Calvaire, sur laquelle il n'aura pas le courage de monter. Cependant, il ne parle pas de dresser une tente pour lui. Est-ce désintéressement, ou bien pense-t-il que Jésus l'invitera à partager la sienne? Quoiqu'il en soit, saint Luc observe que Pierre ne savait pas ce qu'il disait.
Aussi Notre-Seigneur ne l'écoute pas, T ut à l'heure, au milieu même de son triomphe, Jésus s'entretenait de sa passion et de sa mort. Maintenant il sait qu'on a besoin de lui au pied de la colline. En effet, dès qu'il paraît, un homme se détache de la foule, se présente à lui, et, père éploré, lui demande la guérison de son fils unique.
Jésus guérit le jeune malade et le rend à son père. Et chaque jour, jusqu'à la croix, il continue d'avoir pitié de la multitude.
CONCLUSION 33 s
Oui, ce qui était bon, c'est qu'il descendît du Thabor. En parlant autrement, Pierre ne savait pas ce qu'il disait.
Et quiconque parlerait d'enclore sa vie dans une gracieuse solitude, avec un ou deux amis, ne saurait non plus ce qu'il dirait. Non. Quand même il m nterait sur les hauteurs, quand même il chercherait à se rapprocher de Dieu, quand même il ne voudrait emplir son cœur que des plus pures jouissances.
Peut-être a-t-il existé des époques où un jeune homme pouvait écrire sans remords : « J'ai passé une adolescence douce, libre, pleine d'étudesagréables et de commerces avec des amis délicieux. J'ai renfermé ma vie dans un petit cercle où elle se trouve bien et où n'ont accès que ces trois choses : prière, étude, amitié, qui selon le mot d'un grand poète italien :
Levan di tierra al ciel nostr' intelleto.
Je ne le crois pas. En tout cas, notre époque est plus que tout autre contraire à un tel programme de vie. Sans doute, l'on peut, de temps à autre, monter sur le Thabor de l'amitié et en goûter, dans la force, loin de l'affreuse sensiblerie, le charme exquis; mais un perpétuel égoïsme, à deux ou à trois, serait très condamnable. Les douceurs de l'amitié ne nous sont données que pour être converties en forces qui se dépenseront dans les travaux de la plaine et dans les
CONCLUSION
douleurs du Calvaire, dans les œuvres de miséricorde temporelle et spirituelle.
O Pierre, dit saint Augustin, tu désirais te reposer dans les délices de la montagne. Il n'en sera pas ainsi. C'est assez de les avoir goûtées un moment. Garde, si tu le veux, leur suave parfum dans ton cœur, mais descends au travail, à l'effort, va au milieu de tes frères qui peinent, sans connaitre les heures sereines que donnent la possession de la vérité et la vision du bien ; annonce-leur la vérité et donne-leur ton dévouement. Tu parviendras ainsi à l'éternité où tu trouveras pour toujours la sécurité. De l'amitié pour un ou deux va à la charité pour tous. « In monte rcquiesccre cupiehas. Descende laborare ; prœdica verttatem ' habe caritatem^ et sic pcr~ venies ad œternitatcni^ uhi inverties secnritatem. »
Introduction