I. Origine. — II. Les divers tempéraments. — III. Les
DIFFÉRENTS PAYS. — IV. DaNS l" ANTIQUITÉ. — V. DePUIS
l'Évangile. — VI. Chez les Saints. — VIII. Dans les CLOITRES. — VIII. Le temps. — XL L'absence. — X. Les peines dans l'amitié.
Les sources de l'amitié ressemblent à celles du Nil : elles sont très difficiles à trouver. Pour tenter de les découvrir, il est nécessaire d'élucider une double question: Comment l'amitié, en général, naît-elle? Quel événement a donné naissance à telle ou telle amitié en particulier?
Cicéron a longuement cherché une réponse à la première question. « Toutes les fois que je réfléchis sur l'amitié, dit-il, ce qui m'arrive souvent, une question qui me paraît importante, c'est de savoir si elle doit son origine à la faiblesse et au besoin, et si tous les hommes n'y ont cherché qu'un commerce réciproque de services, afin de trouver en autrui ce qu'ils
ne pourraient avoir par eux-mêmes, et de payer à leur tour ces services par des bienfaits semblables ; ou si, ces bons offices n'étant regardés que comme une suite de l'amitié, elle a réellement une autre origine plus ancienne plus noble et plus naturelle. Je crois que parmi les raisons qui peuvent faire qu'on se veuille du bien l'un à l'autre, la principale est de s'aimer; et c'est d'aimer que vient le mot amitié. »
Le grand écrivain s'indigne avec raison contre la théorie qui voudrait faire de l'amitié un trafic de services, un acte de la faiblesse aux abois, et la ressource de ceux qui sont à bout d'expédients. S'arrêter à de semblables pensées ne tend qu'à ravaler un des sentiments qui font le plus d'honneur au cœur de l'homme. Alors il n'y aurait à contracter amitié que les faibles, les victimes de l'indigence et de la misère, tandis que nous voyons l'amitié marcher de pair avec la force, la sagesse, la vertu. Assurément, l'amitié comporte un échange de services, mais elle est avant tout, le don du cœur; les autres dons ne viennent qu'ensuite et n'ont de prix que par lui. Entre les deux amis, celui qui donne ou qui se dévoue s'estime toujours plus heureux que celui qui reçoit.
L'amitié a sa source plus haut : elle nous est donnée par la nature ou plutôt elle nous vient de Dieu. « Lorsque Dieu, dit Bossuet, créa le cœur del'homme, il y mit d'abord la bonté», la bonté, cette suave disposition à la bienfaisance, à la charité, à l'amitié. Oui, Dieu nous a faits pour aimer. Aussi son premier com-
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 223
mandement est un commandement d'amour : celui qui aime remplit toute la loi.
Nous portons tous en nous, inhérents à notre cœur, à nos entrailles, la faculté et le besoin d'aimer. A qui porterons-nous le bénéfice de cette faculté et de cet attrait? Ou bien, si nous en avons déjà disposé, quel motif nous a guidés? Par quoi répondre? Faut-il prononcer ces mots: intelligence, imagination, plaisir de l'inconnu, beauté, bonté? Pouvons-nous fixer une heure, déterminer un endroit? Quelquefois. Mais le plus souvent nos impressions flottent en d'incertains contours. Puis, toute réponse précise serait nécessairement restreinte à un petit nombre de cas, sinon tout à fait particulière.
Cependant saint Augustin essaie de généraliser. « Qu'aimons-nous, demande-t-il, sinon ce qui est la splendeur reflétée du vrai et du bien?» De fait, toute amitié sérieuse ne repose que sur ce genre de beauté. Malheureusement, des erreurs sont possibles, car cette beauté immortelle réside dans l'âme, en un sanctuaire où nos investigations ne peuvent pénétrer directement. La connaissance ne s'en acquiert que par une étude lente et réfléchie, étude compatible seulement avec les amitiés précédées d'un long choix. La beauté de l'âme ne suffit pas. « Quand l'estime irait jusqu'à l'admiration, si vous n'êtes encore prévenu en faveur de cet homme, par ce charme secret qui naît de l'air, des manières et de tout le caractère, par ce je ne sais quoi plus facile à sentir qu'à exprimer, vous l'admirerez toute votre vie, sans en faire jamais votre
ami. Les mœurs et l'esprit donnent bonne opinion d'un homme : les manières etl'humeurdonnent envie de s'attacher à lui » {de Sacy). Il faut « ce certain attrait dont parle Barthélémy dans son Voyage du jeune Anacharst's, qui prévient la réflexion et que la réflexion justifie ensuite ».
A côté de ces amitiés, il en est qui naissent soudainement comme ces fleurs hâtives dont nul œil n'avait aperçu, au soir, l'espérance sur les tiges, et qui se trouvent écloses dès l'aurore, sous le premier feu du soleil. Une circonstance très inattendue les a provoquées. Sans doute elles étaient postulées par une harmonie préétablie; pour les nouer, il suffisait de l'événement le plus menu. Les jeunes gens, surtout dans certains milieux, sont entourés d'une foule d'amis à l'état latent, c'est-à-dire, d'autres jeunes gens qui ont les mêmes aspirations, les mêmes convictions, les mêmes sympathies. Beaucoup de ces amitiés en germe n'aboutissent pas. La simple observation, le petit fait révélateur ne se sont pas produits ou n'ont pas été remarqués.
La beauté attire souvent l'amitié. La beauté à laquelle plusieurs s'attardent est une splendeur purement externe, une « beauté qui ne fait que colorer la superficie ».{Bossiiet.) Des traits harmonieux, illuminés par le soleil de la jeunesse, exercent un singulier pouvoir d'attirance et composent ces physionomies dont parle Saint-Simon : <? Il faut se faire violence pour cesser de les regarder. » Une affection qui se contenterait de ces grâces sensibles, qui ne s'appuierait que sur cette
beauté uniquement exprimée dans la chair, esta éviter: elle mettrait en péril la chasteté de notre cœur. Là, en effet, ne se trouve pas un fondement solide pour de longues et nobles relations.
Lamartine, se reportant à l'âge où il arrivait tout jeune enfant au collège des Pères de la Foi, à Belley, nous dit de cette première époque où les liaisons présagent la vie : '< Le lendemain j'avais des amis. Je les pris à leur figure : C'est ce qui trompe le moins... Les choix de l'enfance sont des instincts, ils sont prompts comme l'oreille et comme l'œil. » Hélas! Mais que c'est bien du Lamartine!
L'amitié n'est pas le charme des yeux; c'est le soutien de l'âme. Les avantages du dehors ne sont pas à dédaigner; ils ne sont pas non plus à mettre au premier rang. Les incrustations d'or et d'ivoire embellissent une lyre; elles ne servent à rien pour lui faire rendre des sons puissants et mélodieux. Ce genre de beauté n'entraîne pas nécessairement avec soi la bonté. L'Ange Eloa d'Alfred de Vigny se trompait lorsqu'il disait :
Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute.
Jamais d'ailleurs le visage d'un ami n'est laid. Le cœur est assez puissant magicien pour y mettre l'amabilité, la douceur, lerayonnement, l'intelligence. Pour opérer ces transformations, n'a-t-il pas, s'il le faut, à son service les ressources prodigieuses de l'imagination? L'attestation delà bonté sur une figure d'homme
ESSAI SUR l'amitié. — Ij,
226 ESSAI SUR l'aMITIÉ
mérite mieux que les formes plastiques. Lacordaire pensait ainsi : « Je n'ai jamais ressenti d'affection que pour la bonté rendue sensible dans les traits du visage. Tout ce qui ne l'a point me laisse froid, même les têtes où respire le génie; mais le premier homme venu qui me cause l'impression d'être bon me touche et me séduit. »
L'amitié suppose la connaissance; elle ne saurait exister entre gens qui s'ignorent. Aussi saint Jérôme exprimait mal sa pensée lorsqu'il écrivait à Florentius : « Je commence à vous aimer avant de vous connaître. » Il n'oubliait pas le vieux proverbe : Ignoti niilla cnpido : il voulait seulement noter l'absence de toute rencontre antérieure entre lui et Florentius.
Parfois on est attiré par l'auréole que crée le succès. Grégoire de Nazianze avoue avoir été séduit par l'éloquence de Basile encore étudiant aux écoles d'Athènes et déjà brillant orateur. Parfois un service rendu devient l'occasion de relations amicales. Du bonheur donné et du bonheur reçu naîtunattraitqui rapproche les âmes. « Une grande reconnaissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié pour la personne qui nous oblige. » {La Bruyère.) Une autre fois, c'est le malheur qui cause la jonction.
Car l'étoile apparaît souvent dans le ciel noir.
La souffrance ouvre à la sympathie le cœur qu'elle fait saigner; elle ouvre aussi non moins sûrement, de l'autre côté, les cœurs avides de dévouement et les
rend prêts à s'attacher à ceux qu'ils ont secourus. Il arrive aussi que l'amitié se lie par un motif à peine perceptible. L'Ecriture parle d'une grande amitié contractée in uno crine. Dans l'Evangile il est dit que Jésus regarda un jeune homme et l'aima. Moins que cela encore. Il est des cas où la prise de possession d'un cœur passe absolument inaperçue. « En l'amitié de quoy je parle; les âmes se meslent et confondent Tune en l'autre d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les à joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aymays, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant : « Parce que c'estoit lui, parce que c'estoit moy. » « On se rencontre des années durant sans se rien dire; on échange saluts, poignées de main et on meurt sans avoir échangé une idée. Parfois un rien vous accointe, on est forcé de se parler, on se parle, on s'intéresse et on se fréquente. On cherche à savoir qui est cette personne que l'on connaît si bien du dehors et si peu du dedans. Ainsi se forment nos amitiés. » ( Vicomte d'Avenel.)
Ce qui unit les âmes est toujours mystérieux, La chaîne faite d'anneaux si imperceptibles permet-elle une liaison bien stable? Les experts es choses d'affection répondent que oui. « Ordinairement, les liens dont la cause n'apparaît pas ont une ténacité à l'épreuve des revers. » [Lacordaire.) N'a-t-on même pas dit que les grandes amitiés n'avaient pas de cause? Liaison bien stable, bien noble aussi, « Lorsque l'amitié s'est formée, pour ainsi dire d'elle-même, par
228 ESSAI SUR l'aMITIÉ
un concours de circonstances i mpré vues, par la volonté de Dieu qui s'est servi de ces circonstances pour rapprocher deux hommes; alors cette amitié me semble plus précieuse encore et en quelque sorte sacrée. » {0{ana}u.)
Il ne faut pas que tous les lecteurs, après avoir feuilleté ces pages, pensent être appelés indifféremment à l'honneur et aux charmes de l'amitié et croient rencontrer aussitôt un ami, comme font les dandys qui s'empressent d'acheter la cravate ou le smoking sensationnels dès que les annales d'une mode nouvelle ontparu. Tousles passagers n'abordaient pas autrefois aux îles enchantées et parmi ceux qui étaient parvenus à y descendre, beaucoup ne pouvaient réussir à cueillir les fruits d'or ou n'y trouvaient que désenchantement et amertume.
Aristote se demande si l'amitié peut exister chez tous les hommes, quels qu'ils soient. L'on attend en vain sa réponse. Le philosophe était trop avisé ou trop incertain pour formuler une règle absolue. Brizeux est moins réservé. D'après lui :
< Il est dans tous les cœurs l'ardent besoin d'aimer, Cette fleur, Dieu lui-même, en nous, la fait germer. Dés la première enfance, avec nous elle pousse. Et le plus fort s'enivre à son odeur si douce, i-
HISTOIRE DE l'AMITIÉ 229
Mais cet instinct ne constitue pas l'amitié qui exige chez un autre un sentiment réciproque, et tous n'ont pas, loin de là, \& je ne sais quoi capable d'incliner vers eux les cœurs.
« Peu de gens que le ciel chérit et gratifie, Ont le don d'agréer, infus avec la vie »...
[La Fontaine.)
Avant d'entrer dans le détail, il est nécessaire de s'arrêter à quelques considérations générales touchant à la condition sociale et les différents tempéraments.
Pour la condition, Cicéron écrit : « Il est bien difficile de rencontrer de vrais amis dans ceux qui se livrent aux affaires publiques et qui courent la carrière des honneurs. » L'amitié serait ainsi une plante qui ne pousse pas sur les sommets du pouvoir. Les échos du Parnasse répètent assez volontiers cette affirmation.
On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois.
Les rois n'aiment pas parce qu'ils devinent l'intrigue sous l'empressement; ils ne sont pas aimés; ils sont craints et courtisés. C'est leur or et leur puissance qui attirent. « Pour moi je ne m'attache à personne, » disait Louis-Philippe à Barrot, le 6 février 1848. Le temps n'était pas loin où il allait paraître que tous ne s'attachaient pas non plus à lui. Quelques années avant, le même prince faisait cette remarque devant M. Vivien : « Mes Ministres sont d'un avis contraire
230 ESSAI SUR l'amitié
au mien, mais ils n'osent pas me le dire. Ils sont poltrons, — Sire, vous ne les avez pris que pour cela, » reprit Vivien.
Chez les individus, l'amitié dépend, dans une grande mesure, du tempérament. Il ne suffit pas pour faire la psychologie de l'amitié de réclamer au cerveau, et au cœur, le secret de leur apport, il faut encore tenir compte d'autres éléments, étudier le rôle des nerfs, du fiel, de la bile, de la lymphe. Il faudrait même observer lesmodificationsdues à la famille, à l'éducation à l'origine, au pays.
Ces divers facteurs concourent dans des proportions très variées à la genèse età l'histoire de toute affection.
Les sanguins ont des qualités d'esprit très multiples et très attachantes ; leur coeur ressent vivement et bat avec générosité ; mais, dans leur éprit comme dans leur cœur, ils sont affligés d'une extrême mobilité; ils ne creusent guère leurs pensées et ne veillent pas très religieusement sur leurs sentiments. Ils sont les hommes des impressions fraîchement subies et obéissent docilement à tous les courants nouveaux. Les serments qu'ils vous ont faits, cent autres les ont déjà reçus et ils se préparent encore à les porter ailleurs. Ils ont plus besoin d'être aimés que d'aimer; leur âme ne sachant se porter elle-même cherche en dehors d'elle un appui et un abri. Ils sont exubérants, mais leur sensibilité est à fleur de peau. Un type bien réussi du sanguin est le Philinte de Molière. Alceste se hâte de repousser ses avances.
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 2) 1
« Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
— Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses:
De protestations, d'ofifres et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrassements;
Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
A peine pouvez-vous dire comment il se nomme.
Votre chaleur pour lui tombe en se séparant,
Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse.
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse.
Et nous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsqu'au premier faquin, il court en faire autant? »
Les nerveux sont les sensitives du tempérament. Au moindre souffle, à la moindre contrariété, ils se ferment et se concentrent. Mais dans le sanctuaire fermé, il y a des beautés supérieures de pensée et d'affection. Les idées sont puissantes, nettement personnelles, les sentiments ont d'exquises nuances de délicatesse, l'imagination jette d'éclatantes féeries sur les objets qu'elle dépeint. Les nerveux ne s'offrent pas, malgré leur désir d'amitié ; ils sont trop timides. Aussi sont-ils assez souvent réduits à replier au dedans de leur cœur, les tendances et les aspirations qu'il ne leur a pas été donné de consacrer. Ils ressemblent à ces sources très abondantes qui descendent des hautes montagnes, des neiges immaculées, et vers lesquelles aucune lèvre ne s'est penchée pour se désaltérer. Mais ceux qui savent les reconnaître et venir vers eux, trouvent des trésors d'affection et reçoivent les preuves d'un dévouement qui ne se lasse pas, un
232 ESSAI SUR l'amitié
peu trop enveloppant et un peu trop exclusif parfois.
Nous avons de Lacordaire urie confidence qui permet d'en faire un représentant de ce tempérament, puisque surtout elle concorde avec tout ce que nous savons de lui : « Je suis très froid parce que je suis sincère, et qu'habitué à une vie peu répandue, je ne m'ouvre sans effort qu'à ceuxque j'aime... Je vis entre Dieu, mon âme, les âmes que Dieu m'adresse et un très petit nombre d'amis. Le reste m'est étranger. »
Dans un autre sens, Maurice de Guérin demande à être rangé dans cette catégorie. '< Il était de ces âmes qui ont besoin de trouver hors d'elles un amour de pitié, de compassion, qui se sont confessées de bonne heure et qui auront besoin de se confesser toujours »; qui renferment en elles des richesses de poésie, de beauté et de bonté et qui ne s'ouvrent, pour jaillir à flots, que sous la verge d'un Moïse ami.
Quant aux bilieux, ils n'ont pas les loisirs voulus pour cultiver l'amitié. Trop de projets hantent leur esprit : trop d'entreprises se disputent leur activité. Ils n'ont pas non plus les aptitudes requises ; les fibres tendres, délicates ne rendent, dans leur cœur, qu'une résonance minima. Ils ne comprennent pas l'amitié; ils n'en jouissent pas, mais ils en profitent; s'ils ne donnent pas leurcoeur, ils le prêtent lorsqu'ils trouvent une usure assez forte. Merveilleux pour les œuvres qui se fondent et se développent avec splendeur entre leurs mains, les bilieux sont terribles pour lesindividus qu'ils emploient ou brisent avec la même facilité, selon leur valeur utilitaire. Ilsrappellent l'image du rouleau
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 23»
qui s'avance avec une épouvantable majesté sur la route nivelée par sa masse.
Le bilieux intellectuel, c'est Dœllinger dont le père disait : « Ce diable de garçon, il a deux" têtes et pas de cœur, » et qui, pour satisfaire son orgueil froissé, méprisait toute autorité et allait s'enfonçant dans l'hérésie.
Le bilieux pratique, c'est Richelieu que son récent historien nous représente ainsi : « 11 avait une sensibilité larmoyante, toute de surface, qui pouvait, au premier abord, tromper les âmes tendres, dominées d'ailleurs par la force de son esprit; mais le fond de son cœur était froid. Jamais un sentiment ne l'écarta de la ligne que ses calculs lui avaient tracée.
« Beaucoup l'aimèrent. Il aima peu. Il n'eut jamais qu'une passion, celle du commandement. Tous les autres sentiments tenaient peu de place en son cœur. Au fur et à mesure qu'il avança dans la vie, il les comprima et les dessécha de plus en plus. La force des hommes d'Etat se nourrit ainsi des faiblesses ordinaires de l'humanité. » (G. Hanotaux.)
Cependant les gens de ce tempérament disposent de ressources si merveilleuses, qu'ils suscitent pour leurs œuvres et leurs personnes un attachement qui peut aller jusqu'à la passion. Ils ressemblent à un panneau de verre qui transmet la chaleur tout en restant froid lui-même.
Les lymphatiques sont organisés pour se suffire à eux-mêmes. Ils n'ont point d'ambition et ne cherchent point d'instruments pour arriver à la domination;
2)4 ESSAI SUR l'amitié
leur cœur a des battements modérés et ne réclame nullement le flux et le reflux de sentiments et de pensées qui font partie de l'amitié. Ils arrêtent volontiers, au titre de simple relation, le commerce d'âme que l'on serait tenté d'avoir avec eux. Leur amitié, quand ils se donnent, est à l'abri des vives et bruyantes manifestations; elle se plaît d'un peu d'ombre, mais elle est sûre: le dévouement s'en exhale comme une flamme qui annonce sa durée par la régularité et la modération de ses feux. Telle était sans doute, ou peu sans faut, l'amitié du sage Mentor.
Ne serait-ce pas les sanguins-nerveux qui offriraient les meilleures conditions d'une amitié fidèle et profonde, unissant le dévouement persévérant aux charmes d'une humeur facile, corrigeant le trop d'impressionnabilité par la disposition à oublier ce qui effarouche et ce qui froisse ? On a alors un Augustin qui «aimait à aimer, Amabam amarei>. On a Fénelon ravissant personnage dont Saint-Simon disait que « l'esprit lui sortait des yeux comme un torrent», et qui faisait cet aveu : « Je meurs d'affection. » On a Thomas More qui avait de naissance une âme désireuse d'attirer à soi la sympathie et dont Erasme disait qu'« il était né et disposé pour l'amitié». On a ce bon Sadolet, évêque de Carpentras. Quand il se sentait aimé de quelqu'un, il aurait tout fait pour lui être agréable, et la disparition d'un ami lui causait une souffrance dont il avouait que toute sa philosophie ne pouvait le guérir. D'ailleurs il confessait franchement sa faiblesse de ne pouvoir résister à aucune démonstration
HtSTOlRE DE l'aMITIÉ 235
d'affection, ni supporter d'être dépassé dans les preuves qu'on lui en donnait.
Chez tous ces personnages généreux et sympathiques, l'amitié naissait bien plus du besoin de donner que de celui de recevoir; elle venait de ce que Cicéron appelle admirablement « l'élan d'une âme qui veut aimer. »
Elles sont très rares les âmes de cette catégorie qui renoncent à l'amitié. Et quand elles le font, ce n'est pas sans avoir goûté plus d'une amertume. Lorsque le P. Aubry, l'ardent missionnaire, trace d'une main énergique et légèrement tremblante cette ligne : « L'amour de Dieu, lui seul, c'est ma vocation; lui seul peut combler les abîmes de mon âme : coupons, tranchons impitoyablement les affections humaines. » il a eu soin de la faire précéder de cette réflexion révélatrice : « Les amitiés de ce monde sont toutes douloureuses. »
Gluck disait un jour à Marie-Antoinette : « Le ciel de France donne du génie. » Etait-ce de sa part, dilettantisme, boutade, monnaie courante de flatterie que les protégés donnent à leurs Mécènes, ou bien était-ce dans un cas particulier, la constatation d'une loi générale, de la loi des germes et des éclosions? Tout fait est une résultante, non seulement dans son
236 ESSAI SUR l'amitié
existence, mais encore danssa manièred'étre. L'homme porte, empreint dans son âme et dès lors dans son tempérament, dans ses jugements, dans sa parole, le caractère de sa nation et de son époque. Il a tout ce qui fait l'homme, mais il l'a, modifié par l'ambiance, comme le rayon de soleil qui garde sa nature intacte, dans l'épanouissement que produit le prisme. C'est dans cet ordre d'idées que Paul Bourget, entendant sur les bords du Lido une mélodie italienne, murmurait : « Allez donc jouer ces airs-là dans le Nord; autant vaudrait y planter des orangers. »
L'amitié, dont la source est inséparablement attachée au coeur de l'homme se manifestera dans tous les pays, mais à ces pays elle empruntera des variations qui s'accuseront par plus ou moins de fréquence et plus ou moins de transports. A considérer l'histoire des peuples, on a noté les qualités qui les différencient ; on a trouvé que le Français est fidèle, enthousiaste, chevaleresque ; l'Italien, ami du beau et fin politique î l'Espagnol, insouciant et superbe ; l'Anglais, pratique et obstiné ; l'Américain, entreprenant et personnel ; l'Allemand, patient et appliqué; le Turc, fataliste... Croyez-vous que le même objet aura un prix égal aux yeux d'appréciateurs si divers? Croyez-vous que ces attributs des peuples soient également favorables à la naissance et au maintien de l'amitié? Croyez-vous qu'il y ait ce que Madame de Sévignéappelle« le pays d'amitié? »
Un poète a soulevé, à propos de l'amitié, la question climatologique :
Les gens de climat froid sont de chaude amitié.
Le lecteur demandera-t-ilce quele climat peut faire ici; ou bien, remarquant que François Coppée prononça cette parole devant les bourgeois d'Amsterdam, ne trouvera-t-il pas dans cette simple observation une explication suffisante?
De sa plume légère, La Fontaine a voulu effleurer ce problème. Il ne croit pas, semble-t-il, qu'il y ait une question du rôle des pays dans l'amitié.
Deux vrais amis vivaient au Monomopata : L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre. Les amis de ce pays-là Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Eternel et inquiet voyageur, Chateaubriand a rencontré partout l'amitié : « La hutte même du sauvage est visitée par elle; le guerrier indien se choisit un compagnon de chasse et de guerre; ils dorment sur la même natte, fument dans le même calumet, frappent ensemble les guerriers des tribus ennemies, chassent tous deux l'ours et l'élan dans les forêts du Nouveau-Monde. » Mais, pour être le grand bonheur du sauvage, la fumée du calumet et la chasse à l'ours dans les forêts du Nouveau-Monde laissent assez indifférent plus d'un Européen, et il semble bien qu'un idéal plus élevé des peuples et des individus, rende plus nobles et plus agréables la nature et les charmes de l'amitié. Il serait toutefois assez difficile d'établir un ordre de mérite et de citer les pays qui excellent
dans ce sentiment. Une telle classification est embarrassante, à cause de tant de nuances qu'il faut étudier, puis, comme pour le berceau d'Homère, les compétitions abondent.
Aux temps antiques, dans les Dialogues de Lucien, nous voyons un Grec et un Scythe revendiquer, pour leur patrie respective, le privilège des grandes amitiés. Chacun d'eux prétend que, nulle part, on n'en trouve plus d'exemples que dans son pays. Le Scythe invoque l'amitié comme une divinité. Les enfants sont élevés dans cette pensée qu'elle tient lieu de toutes les richesses et renferme toutes les vertus. Les amis illustres sont à jamais honorés, et malgré la haine vouée à l'étranger, Oreste et Pylade sont divinisés en Scythie et des temples sont construits en leur honneur. Le Grec se souvient d'Aristote, et peut dire avec quelque vérité que, si l'amitié n'a jamais été mieux louée que dans sa patrie, c'est que nulle part elle n'a été plus vivante.
A Sparte, l'amitié faisait partie de la législation. Lycurgue avait enjoint à chaque guerrier de se choisir un ami parmi les guerriers de son âge. Ils devaient marcher ensemble au combat, veiller l'un sur l'autre s'exhorter à rendre la patrie victorieuse. Si l'un d'eux tombait sur le champ de bataille, l'autre protégeait le cadavre et le ramenait sur son bouclier dans la terre des aïeux. ..Et oîi sontles annales antiques,quine nous conteraient pas des récits merveilleux sur l'amitié ; qui ne revendiqueraient pas la gloire de lui avoir dressédes autels pluspieusement que partout ailleurs?
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 2^^
La désignation d'un rang de primauté n'est pas plus facile lorsqu'il s'agit des temps modernes.
Au cours d'une étude trop rapide sur le Bienheureux Thomas More, M. Brémond «c se fait fort de montrer, et sans trop de peine, que l'Angleterre est en somme la terre classique de l'amitié ». Un des admirateurs de ce pays nous a même annoncé que « ce grand peuple mourra de tendresse ». Beaucoup se contenteront de dire : je ne l'aurais pas cru; et, suivant leur nationalité, ils nommeront plutôt la Russie, l'Allemagne... Un Français nommera la France, le pays de la loyauté, des serments fidèles, de la bonne humeur, du dévouement qui se donne et de la confiance qui se livre. En France une joie qu'on ne communique pas est une moitié de joie; une peine qu'on garde sur le cœur est une double peine.
Si, réduisant le terrain d'analyse, nous passons des pays aux localités, les causes d'incertitude subsisteront.
Le Poussin, expirant à Rome, disait : « Je meurs après trente ans de séjour dans cette ville où je n'ai pas trouvé un seul ami et où on n'en trouve pas. » Où est le secret de cette plainte? Il y a des amis à Rome ; mais pour un Français qui est exilé, pour un peintre qui a des envieux, il n'y a pas de bonheur, il n'y a pas d'amitié. Changez seulement les conditions. Voyez, dans la même ville, Raphaël entouré de sa cour d'élèves, de cardinaux, d'hommes éminents en tout genre, et entendez-le s'écrier : « Jamais, jamais je ne pourrais résider ailleurs. »
Quelques-uns dénient aux centres tumultueux la possibilité de fournir des amis. Dans son roman, Corbin et d'Ajibéconrt, Louis Veuillot écrit : « Je crois que l'amitié pourrait habiter Paris, mais il ne me semble pas qu'elle y puisse naître. >? Deux motifs peuvent être apportés en explication, non pas du fait, que je nie d'ailleurs, mais de l'état d'esprit de l'écrivain. C'est que la solitude rapproche, au lieu que la foule disperse, et, tandis qu'il y a si peu d'intimité dans le monde, les hommes habitués à vivre solitaires creusent leurs affections et développent la faculté de s'attacher fortement. Dans la mer du monde, le flot pousse le flot, sans que jamais rien y prenne consistance. Lacordaire croyait « la solitude aussi nécessaire à l'amitié qu'à la sainteté, au génie qu'à la vertu ». Lorsqu'il racontait, devant les élèves de Sorèze, sa première arrivée à Paris, il rappelait qu'il était mélancolique au milieu de la multitude, malgré les magnificences des monuments et l'éclat des fêtes ; c'est qu'il n'y avait pas d'amis. J^enJ dit également : « Je me mêlais à la foule, vaste désert d'hommes. » Et Montalembert décrit Londres « un vrai désert triste à écraser le cœur ».
Ici se trouve la secondeexplication. Si nous portons dans nos âmes un sentiment de tristesse, le nuage qui s'est formé à l'intérieur se répand au dehors et voile la bonté et le charme des choses. Cependant nous attribuons à la réalité objective ce qui est le seul fait de notre mauvaise disposition. Parce que Chateaubriand a vieilli, il ne reconnaitplus la brillante Venise
HISTOIRE DE l'amitié ^4!
des jours de sa jeunesse et il s'écrie : « Nul souffle heureux ne peut passer sur une tête dépouillée. »
Nous trouvons l'amitié pratiquée et honorée parmi lesanciens.« Elleestun sentiment inné de l'homme 2>, comme Sénèque l'écrivait à Lucilius. Il n'est pas surprenant dès lors de la rencontrer dans toute l'histoire du cœur humain. Ce qui surprend, c'est la haute conception que s'en était fait le paganisme. A lire les merveilleuses descriptions que donnent ses philosophes et ses poètes, on est tenté de se demander où est la différence entre l'amitié telle que nous l'avons maintenant et telle qu'elle existait autrefois. Q.ue de tendresse, en effet, et même que d'élévation!
L'amitié, d'après Cicéron, est une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines. Elle ne peut exister qu'entre les honnêtes gens, c'est-à-dire, entre ceux qui, dans leurs actions et leur conduite ne montrent que bonne foi, intégrité, justice, générosité, sans mélange de cupidité, de passions honteuses ou violentes, qui sont invariables dans leurs principes. Plus loin il écrit : «Nous établirons pour première loi de l'amitié de ne demander et de n'accorder à son ami rien qui soit
contraire à l'honneur. »Dansses Instt'iutions oratoires
Quintilien parle de « ces amitiés qui sont empreintes
ESSAI SUR l'amitié. — l6.
d'un caractère religieux où elles trouvent la force de rester inébranlables jusque dans la plus extrême veillesse. >/ Plutarque demande trois conditions pour une amitié véritable : « La vertu qui en fait l'honnêteté, l'habitude de se voir qui en fait la douceur, et l'utilité réciproque qui en est le lien nécessaire. » Quand il rédige son traité De la tranquillité de Vame, Sénèque trace ces belles considérations : « Rien ne fait autant de plaisirà l'âme qu'uneamitiéfidèle. Quelbonheur de trouver un homme dans le sein duquel nous pouvons déposer en sûreté tous nos secrets, sur la discrétion duquel nous comptons encore plus que sur la nôtre : un homme dont la conversation soulage nos inquiétudes,dont les avis nous décident pour le parti le plus sage, dont la gaieté dissipe notre tristesse, dont, enfin, la vue seule nous réjouit. Aussi faut-il le choisir le plus exempt de passions qu'il est possible : car le vice est contagieux, il se communique de proche en proche, et le contact seul en est dangereux. »
Platon, 'f. le divin Platon, tout rempli des essences les plus excellentes de l'Arabie», comme s'exprime saint Augustin, s'élève au-dessus de tous les autres panégyristes de l'amitié, dans les temps antiques : « L'amitié ne marche ni sur la terre ni sur les corps, mais elle plane et se repose sur tout ce qu'il y a de plus tendre : car c'est dans les âmes qu'elle fait sa demeure. Et encore n'est-ce pas dans toutes les âmes indistinctement. Rencontre-t-elle un cœur dur, elle passe, et ne s'arrête que dans un dœur tendre. Or, si elle ne touche jamais que la partie la plus délicate
des êtres les plus délicats, ne faut-il pas qu'elle soit douée, elle-même, de la délicatesse la plus exquise? J'ajoute qu'elle est d'une essence toute subtile ; autrement elle ne pourrait pénétrer partout, se glisser inaperçue dans les cœurs et en sortir de la même manière. Et qui ne reconnaîtrait une subtile essence à la grâce qui, de l'aveu commun, distingue l'amitié? Jamais l'amitié ne se fixe dans rien de flétri, corps ou âme : mais où elle trouve des fleurs et des parfums, c'est là qu'elle se plaît et qu'elle s'arrête. »
Après ces réflexions grandioses, et, si l'ont veut, sublimes, viennent les exquises trouvailles du coeur, les médaillons de la pensée, les expressions d'un fini achevé, que je ne veux pas traduire en français de peur d'en faire évaporer le parfum. Voici Catulle, dont la lyre est loin d'avoir toujours des inspirations aussi délicates : Lux mea^ qiia viva vivere ditlce mihi est. — Cette lumière s'éteint, alors il gémit :
O misero frater adempte mihi!
Orania tecum una perierunt gaudia nostra,
Quae tuus in vita dulcis alebat amor,
Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater ;
Tecura una tota est nostra sepulta anima !
Cujus ego interitu tota de mente fugavi
Haec studia, atque omnes delicias animi.
AUoquar? Audiero nunquam tua verba loquentem?
Nunquam ego te, vita frater amabilior,
Adspiciam posthac ? Atcerte semper amabo.
244 ESSAI SUR l'amitié
Voici Maximien l'Etrusque, si expressif dans ce
seul vers :
Non sum qui fuerarn ; periit pars maxima nostri.
Puis Virgile, toujours très tendre :
Nulla meis sine te quaeretur gloria rébus.
Au livre IX de l'Enéide, quand Nisus voit le danger d'Euryale, le poète place sur les lèvres de ce dernier une exclamation déchirante :
Me, me adsum qui feci, in me convertiteferum... Tantum infelicem nimium dilexit amicum.
Tibulle harmonieux, très doux, supplée à tout par l'amitié :
Tu mihi curarum requies, tunocte val atra lumen, Et in solis tu mihi turba locis.
On connaît l'appellation qu'Horace donnait à l'un de ses amis : « Moitié de mon âme». Augustin aurait voulu trouver cette expression. Le même Horace attachait tant de joie à la visite d'un ami qu'il s'écriait : <cLicet furere recepto ainico. '^
Un ami était plus que tout pour lui ; et quand il l'avait perdu, rien ne pouvait consoler sa douleur :
Nil ego contulerim jucundo sanus amico... Quis desiderio sit pudor, aut modus Tam cari capitis !
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 245
Pline est aussi plein d'affection, d'une affection qui s'exprime finement, qui est avide de lumière et de progrès, je dirais, d'apostolat, si l'immortalité dont il est question était celle de la vertu : « Scio te stinmlis non egerc ; me tamen tuicaritas evocat^ ut currentem quoque instigem, sicut tu soUs me : landatida œniiilatio qunm invicem se mutuis exliortationihtis amici ad amorem immortalitatis exacntint, Vale. »
Sénèque s'adresse ainsi à Crispus : « O vous, mon appui, l'ancre de ma détresse {lassarumqiie ancora rerum), vous qui êtes pour moi, dans mon naufrage, un rivage, un port assuré... vous dont on pleure l'absence à l'égal de l'exil, w Quand Ovide est chassé de son pays, il répond à la missive d'un compagnon jusque là inséparable : « Commencez donc à être moins aimable, afin qu'on puisse vivre sans vous avec moins de peine. » Tous ces écrivains considéraient vraiment l'amitié comme un bien très précieux. Le plus grand châtiment qui pouvait s'appesantir sur un homme était, à leur sens, la privation de toute amitié. Juvénal appelait cette malédiction sur un méchant :
Nec amet quemquam neque ametur ab ullo.
Et cependant saint Augustin qui avait lu ces expressions, qui avait feuilleté tous les ouvrages des grands écrivains, refusait d'admettre l'existence de la véritable amitié dans l'antiquité. Car, notait-il au livre de ses Confessions, ^i\ n'y a de véritable amitié, que
246 ESSAI SUR l'amitié
celle que vous formez, Seigneur, entre les âmes qui vous sont fidèles, amitié qui procède de cette charité que l'Esprit-Saint répand en nous >>.
Le moine Aëlrèdeétaitdu même sentiment. «Certes, dit-il, TuUius ignora la juste mesure de l'amitié, puisqu'il n'a rien su du Christ, principe et fin de toute excellente amitié. »
Eh bien ! ces jugements sont vrais. On s'en aperçoit, lorsque au sortir des belles descriptions on cherche dans les pages suivantes la réalité qui leur répondait. Le désenchantement est complet; l'on reconnaît que l'on ne marche plus à la même lumière que tout à l'heure.
L'esprit s'étonne et s'épouvante quand il réfléchit sur les grands exemples d'amitié légués par le paganisme. Quelles turpitudes ne rappelle pas cette locution : l'amour grec ! Qu'on lise le chef-d'œuvre de Gaston Boissier : Les amis de Cicéron. Après avoir fermé le livre, on peut dire qu'on a visité la société romaine de l'époque. Sous le voile de l'amitié, les questions d'intérêt, d'égoïsme, de curiosité tiennent une place immense. On était amis parce qu'on s'assemblait chaque jour à la même heure sur le forum pour y discuter les événements de Rome ou les nouvelles qui arrivaient de la province ; parce qu'on se retrouvait de temps à autre, dans quelques demeures paisibles du Quirinal, devant une table somptueuse, ou encore pour laisser après soi des correspondants dévoués, si on recevait quelques missions pour un point éloigné de l'empire. La presse était loin d'avoir alors son extension actuelle,
HISTOIRE DE L AMITIK 247
et les acta diiirna qui étaient, pour ainsi dire, un essai de notre Journal officiel, manquaient d'informations. Les amis, c'étaient aussi des gens sûrs et entendus qui s'occupaient de la gestion des affaires pendant l'abscence de ceux qui leur étaient liés.
Au temps de Cicéron le mot amicitia ne signifiait pas tant amitié que parti. La locution quœrere amicitias veut dire se jeter dans un parti. La chose est évidente dans Sénèque. Cet auteur, tout en faisant l'éloge de la clémence^ parle d'amis de première classe. Il rappelle que ce degré d'admission fut inauguré par les tribuns C. Crachus et Livius Drusus qui eurent des amis de première et de seconde classe, mais jamais de vrais amis. Empédocle et quelques autres écrivains grecs ont employé le mot amitié dans le sens d'adaptation. Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, ces types les plus vantés de l'amitié païenne, ne sont, au fond, que des héros de fiction. Encore ne nous offrent-ils pas le sublime du dévouement et du courage. Nisus ne peut survivre à Euryale; il ne peut survivre à son bonheur perdu. Notre Polyeucte est plus grand, lorsqu'il engage Néarque à mourir, comme Néarque l'a poussé au baptême et au martyre. Les véritables amis de ce temps avaient surtout pour mission de tenir toujours prêt « ce petit fumet d'affaire dont les politiques, au dire de Saint-Simon, ne peuvent se passer». Horace avait beaucoup d'amis. La chose n'étonne pas; il avait de l'esprit, de l'entrain. Il parlait bien. Son stylet semblait trempé dans l'or ou dans la rosée. Il était un hôte accueillant, un convive joyeux. Toute-
248 ESSAI SUR l'aMITIK
fois sa conception de l'amitié était dépourvue d'élévation. Lorsque le chagrin, visitait quelqu'un de ses amis, il lui écrivait : « Viens, oublie chez moi tes ennuis. Je te garde un tonneau non encore entamé, des roses. » C'était tout. Elles étaient rares les amitiés qui ne méritaient pas la flétrissure infligée par Ovide aux amitiés mercenaires: « Vulgus amicitias utilitaie prohat. »Et saint Paul ne calomniait pas les païens lorsqu'il les montrait « dépourvus d'afi"ection ».
D'où vient le désaccord entre la conception idéale de l'amitié et sa pratique ? C'est que dans l'homme, au passage du péché d'origine, l'intelligence a été moins blessée que la volonté. Là où l'énergie défaille, la lumière resplendit encore. Aussi ce n'est que rarement que cet axiome, formulé d'abord par Tacite et d'ailleurs appliqué par lui aux seuls temps de trouble : « Il est plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir», sonne vrai. Les écrivains qui ont précédé le christianisme ont souvent été d'admirables penseurs; ils ont, avec un art exquis, ciselé des coupes d'or et de cristal. Saint Augustin ne contient pas son admiration lorsqu'il parle « du vénérable et presque divin Pythagore, du divin Platon, du maître Aristote ». Saint Jérôme se préparait par le jeûne à la lecture de Cicéron. C'est que Jérôme et Augustin rencontraient des beautés hors ligne dans ces auteurs. Mais la phrase était tout. Les philosophes païens exprimaient très habilement des sentiments qu'ils n'éprouvaient pas et parlaient admirablement en hommes vertueux, tout en oubliant souvent de l'être, Lacordaire a sans doute
HISTOIRE DE l'amitié 249
excédé les concessions, lorsqu'il nousa représenté Platon, Plutarque et Cicéron «comme des gens religieux, pénétrés de respect pour la tradition et n'attendant la perfection de l'homme que desa communication habituelle avec la divinité ». Il doit suffire à leur gloire d'avoir été des joailliers du style et des sertisseurs de belles pensées. Encore s'oubliaient-ils souvent dans ['exposition des principes, et le divin Platon lui-même anticipait-il équivalemment cette objurgation d'Horace à sa muse : Non hœc jocosœ conveniiint lyrœ. Qno, musa^ tendis?
Cicéron nous a donné le secret des grandeurs et de la faiblesse antiques lorsqu'il a défini l'honnête homme : ■< Celui qui suit, autant qu'il le peut, la meilleure règle Dour bien vivre, la nature.» Règle bien étrange et subective, qui, selon les individus et les cas, tolère tout ît légitime tout. Victor Hugo a prétendu que notre îature était faite de firmament et de fange. La théorie Daienne del'amitié serait-elle le firmament, la pratique serait-elle la fange ?
Le pur joyau du cœur humain qu'est l'amitié, allait 'ecevoir du catholicisme une nouvelle forme et une nouvelle vie et laisser voir « toujours la même tige ivec une autre fleur ».
250 ESSAI SUR L AMITIr
Le catholicisme n'est-il pas la doctrine de l'amour ? Aimez-vous lesunsles autres; on vousreconnaitrapour mes diciples à votre amour mutuel. Un seul père dans lescieux, un seul frère ici-bas : un même fils de Dieu devenu notre frère à tous, une même promesse, une même rédemption, une même patrie dans un éternel avenir, une même loi pour y tendre, et, au sommet de cette loi, la grande leçon de la justice et de l'amour, voilà toute l'économie spéculative de la religion qui était donnée au monde. Il fallait s'aimer. De la charité à l'amitié, il n'y a qu'un pas, très doux à faire.
Toutefois des variations devaient exister pour l'amitié, suivant le caractère des époques qui se succéderaient et les diverses influences appelées à prédominer au cours des temps. Certaines périodes sont déterminées par tels éléments de sociabilité qui favorisent les plus douces relations du cœur. D'autres disposent à la réserve et forment une atmosphère froide et quasi misanthropique. Il y a heurt entre les intérêts, froissement entre les ambitions, choc des appétits ; les nerfs se tendent et les coeurs se ferment.
Les générations qui suivirent celle du Christ étaient toutes pénétrées de la bénignité et de la miséricorde qui venaient de s'épancher sur la terre ; l'histoire de rincarnation était l'apothéose de l'amitié. Dans l'Evangile, rempli de la grâce et de la fraîcheur premières, les chrétiens voyaient, à côté du Christ qui aima tous les hommes, le Christ qui aima Jean avec une prédilection spéciale.
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 2S1
Ils lisaient dans lesEpîtresde saint Paul les contidences brûlantes de l'amitié apostolique : « Celui qui console les humbles m'a consolé par l'arrivée de Tite », et tant d'autres cris d'une âme saisie par les plus saintes et les plus fortes affections. Ils s'exhortaient à marcher sur ces traces, et, la douce influence de leur cœur aidant, ils ne formaient qu'une seule amitié. L'auteur des Actes a trouvé, pour exprimer ce fait, une des plus belles formules du langage humain : « La multitude des croyants était un cœur et une âme. >> Le paganisme ne revenait pas de sa surprise et il cachait un immense étonnement sous cet aveu :« Voyez donc comme ils s'aiment!»
Ce fut aussitôt l'ère des persécutions et des catacombes. Le grain de blé était jeté en terre, afin de se préparer à produire le centuple. Si, vivre ensemble rapproche les cœurs, souffrir ensemble les unit bien davantage. Or c'était la vie commune et Tère de la souffrance ; l'amitié y gagna d'avoir son âge d'or. Les marbres tumulaires, retrouvés dans ces lieux de la sépulture et de la prière, chantent très suavement encore l'hymne de tendresse des vivants pour les morts, qui suivait le pieux commerce des amitiés interrompues, ou plutôt transformées par un trépas qui était le martyre. Penchons-nous sur quelques-uns de ces marbres, pour y lire les inscriptions gravées par une main amie :
A Claudius bien méritant et dévoué qtii m'a aimé : il a vécu XXV ans environ : qu'il soit en paix.
A Jannarius doux et bon... qui a vécu XXIII ans. Sabbaiius., douce âme, demande et prie pour tes frères et tes amis.
A Simplicijis.,de bonne mémoire, qiiiavécu XXI Vans. Latirinie, plus douce que le miel , repose en paix.
Ces inscriptions avec les couronnes qui les entourent, voilent le côté sombre de la mort, « pareilles à des palmes vecdoyantes qui seraient accumulées sur les coinsd'un drap mortuaire, de manière à ne laisser paraître que la croix blanche du milieu». [M^'' Gerbet.)
L'amitié sort des catacombes avec le catholicisme. Tous ceux qui représentent le plus glorieusement celui-ci, sont des dévots de celle-là : Augustin qui se sauva par le cœur, après avoir failli se perdre par le cœur ; Jérôme qui partout où il passe, à Stridon sa ville natale, à Rome, à Aquilée, à Antioche et jusque dans son désert de Chalcis et dans la grotte de Bethléem, contracte de nombreuses et fidèles amitiés ; Ambroise, l'ami des enfants et l'ami des empereurs. De tels exemples provoquaient à l'imitation et, dans ce iv- siècle, si glorieux pour l'Eglise, la fleur d'amitié exhalait son parfum en notes triomphales. "Vers le même temps, l'usage s'était introduit, chez beaucoup de jeunes gens, dépasser de ville en ville, à la recherche des maîtres illustres età la conquête du savoir. Les plus zélés y consacraient même le commencement deleurâge mûr. Athènes, Antioche, Alexandrie, Constantinople, Milan, Rome, voyaient une jeunesse brillante s'asseoir devant leurs chaires fameuses. Ici,
tout concourait à la formation de liens intimes entre de jeunes âmes également ouvertes à l'enthousiasme et à l'admiration, éloignées des attaches naturelles de la famille, et désireuses d'épandre les unes sur les autres, la sève débordante de leur affection.
Au siècle suivant, les Barbares envahirent de tous côtés l'empire romain qui déjà chancelait sous son propre poids. L'épouvante passe sur les âmes et les resserre.
Toutefois on se trouve assez souvent en présence de ce spectacle étonnant : les chefs des hordes farouches s'éprennent d'affection pour les évêques qui, avec leur bâton pastoral, ont arrêté leur marche ; les chefs aiment en barbares : leur tendresse a des témoignages singuliers, tel ce Dagobert qui, plus tard, aimera tant saint Arnould qu'il jurera solennellement de le faire tuer, si jamais il songe à s'éloigner de lui.
Cependant, après Constantin, une nuit froide s'était étendue sur le monde et comprimait les instincts de sociabilité. On était dans «les siècles de fer», et ce n'est pas avec ce métal que se forgent les chaînes d'amitié. Sous le règne de Charlemagne, l'amitié connut une période de vie très intense conjointement avec la poésie et les arts dont elle se fait volontiersla compagne. L'empereur dirigeait ce mouvement. Lui, l'homme de la grande épopée, si puissant à donner des coups de glaive, pour tailler une France plus immense et plus glorieuse que jamais, se plaisait aux tranquilles plaisirs de l'affection. Il se lia par une
étroite amitié au pape Adrien P"'. Après la mort de celui-ci, il consacra cette affection, par une élégie latine qu'il composa lui-même et qui se lit aujourd'hui sur une page de bronze qui s'ouvre sous le portique de Saint-Pierre de Rome. Cette page se termine ainsi : « Illustre ami, je mêle ensemble nos noms et nos titres : Adrien, Charles; moi, roi et toi, père.» Il aima aussi Angilbert, chevalieresque et savant, homme d'état et poète ; Alcuin toujours auprès de l'empereur, sauf pendant le temps des expéditions guerrières. Et comme d'habitude, cette impulsion, descendue des hauteurs, se communiquait de cercle en cercle dans les châteaux, les monastères et les écoles. Lorsque l'an mil, plein d'effroi, se fut lentement écoulé, un renouveau joyeux commença de s'accuser partout, mais d'abord dans les cœurs. Le soleil de l'amitié reparut au ciel des âmes et y fit naître de charmantes éclosions.
Tout le moyen âge connut le poème d'Amis et d'Amiles, chefs germains des armées de Charlemagne. Le Pape les avait baptisés tous deux. A leur première rencontre, ils s'étaient j uré fidélité, amitié et perpétuelle compagnie, surl'épée d'Amilesdontla garde renfermait de précieuses reliques. Ce serment fut soumis à de rudes et nombreuses épreuves, longuement énumérées dans les strophes de la légende. Quand le dévouement des deux frères d'armes est le plus triomphant et semble ne plus avoir besoin de nouvelles preuves pour s'imposer. Amis tombe atteint de la peste. A son chevet, Amiles veille inconsolable.
HISTOIRE DE L AMITIÉ 2'j'y
L'ange Raphaël intervient ; mais que ses révélations sont cruelles! La lèpre d'Amis ne pourra guérir que si elle est lavée dans le sang des deux fils d'Amiles. Cette condition ne paraît pas impossible au cœur d'Amiles. Le malade est purifié par la vertu de ce bain. D'ailleurs les enfants sont miraculeusement rappelés à la vie. Voici qu'Amis et Amiles tombent sur le champ de bataille de Morterre. Deux églises différentes reçoivent les cercueils de pierre. Mais — prodige qui se reproduit fréquemment dans ces temps antiques, — dès le lendemain des funérailles, les cadavres sont retrouvés côte à côte dans l'église Saint-Eusèbe de Verceil.
Saint Bernard entendit souvent murmu/er ce chant au cours de ses intéressants voyages. Il vit l'amitié s'épanouir aux bords de tous les chemins de France, d'Italie, et d'Allemagne. Au reste, ce conseiller des peuples et des rois, ce directeur des papes et des grands seigneurs, véritable âme du xii* siècle, bien qu'il s'appelât «une chimère de moine», était luimême un semeur d'amitié. Il la dépeignait ainsi : « Douce quand elle reprend, simple quand elle flatte, elle sait blesser avec tendresse et caresser sans artifice. » Parfois, ses mains fatiguées de bénir ne pouvaient plus satisfaire la pieuse avidité des foules qui >e pressaient sur ses pas, mais son cœur était toujours ouvert et vibrant pour aimer, "je ne sais, disait-il, si je suis parvenu à ce comble d'amitié de donner sa vie pour ses amis. O Seigneur, illuminez mes ténèbres.
2S6 ESSAI SUR l'amitié l
O Seigneur, illuminez mes ténèbres, car je serai malheureux si j'étais aimé de mon ami bien plus qur je ne le mérite, et si je ne l'aimais autant qu'il le marite. » 1
Puis les Croisades, en rapprochant des âmes fièrel et généreuses, en les transportant loin de leur paya et des affections du foyer, favorisaient la naissance! d'attachements profonds et durables, auxquels les! occasions de se manifester par des actes de courage ou de bonté, ne manquaient pas. Que dire de l'institution de la Chevalerie, de ces fraternités d'armes et d'âmes, qui s'élevaient un peu partout sur le sol d'Europe, et qui furent si fécondes en actions hé-' roiques, en patriotisme et en vertu ?
Louis IX, dont les Arabes disaient qu'ils n'avaient jamais vu si fierchrétien, dont Joinville raconte qu'on ne le vit jamais ébahi devant les décharges du feu Grégeois ; lui si intrépide dans la prison, dans la maladie, dans la mêlée, s'attendrissait au milieu de ses amis : le sire de Joinville, Robert Sorbon, grand prédicateur en son temps et fondateur de la Sorbonne, maint autre. Quand le Roi, nous disent les grandes Chroniques de France, envoyait des lettres secrètes à ses amis, il mettait d'abord : «Loys de Poissy à son cher ami, salut », autorisant ainsi, dans la mesure du possible, l'égalité nécessaire pour toute sûre affection.
Pendant que saint Louis ornait l'amitié du diadème royal et que Thomas d'Aquin la nimbait de l'auréole de la science, les troubadours ne cessaient de l'exhal-
HISTOIRE DE l'amitié ^57
ter dans leurs chants. Plus de deux cents poètes, dont les œuvres sont restées, fleurissaient dans ce siècle. Leurs écrits, qui sont comme le miroir de toutes les émotions du temps, nous montrent combien le sentiment de l'amitié était vivant alors et remuait en délicieux accords les meilleures fibres du cœur humain.
Avec les troubadours et les trouvères, et mieux qu'eux, François d'Assise et Dominique, immortels aèdes que devait suivre une double armée de frères, annonçaient la charité fraternelle et la dilection amicale ; ils habituaient leurs comtemporains à vivre par avance la vie du ciel, en s'exerçant à aimer dès ce monde, comme ils devaient aimer dans l'autre.
Nous sommes maintenant au xiv® et au xv® siècles. Le cœur et l'esprit de l'homme, après avoir longtemps marché sur les sommets, aspirent à descendre et descendent en effet. Les âmes manquent d'idéal, parce que l'idéal est fait d'élévation, de beauté et de pureté, et que les âmes alors sont basses, médiocres et abjectes. L'architecture, la philosophie, la poésie, l'amitié ont renié toute grandeur et toute fierté; la délicatesse ancienne est remplacée par la subtilité ; la vigueur de la pensée et du dévouement par les glaces du scepticisme.
Le xvi* siècle a été très accusé et avec justice. Beaucoup d'historiens n'y ont vu que des abus et des germes de dissolution. Abus et dissolution sont indéniables et furent prodigieux. Encore faut-il admetre que ce n'est là qu'un côté de l'époque. Quelquesuns des principes qui se posèrent alors,étaient féconds
pour le bien. On le voit en consultant les Annales de la sainteté aussi glorieuses que celles des autres âges, et en remontant à l'origine de plusieurs grands ordres religieux. Au fond de beaucoup d'innovations, circulait un vif influx de sensibilité, bien fait pour développer l'esprit de relation. On peut voir cet influx se produire au vif dans la fondation d'une société appelée Divino amore. Les membres qui devaient chercher la gloire de Dieu, se promettaient aussi mutuellement une affection quela mort seule pouvait rompre. La société prit naissance à Rome et se recruta parmi les jeunes prélats les plus distingués de la cour de Léon X. Des associations similaires parurent rapi-lfli dément sur tous les points de l'Italie et se répandirent dans les nations voisines.
L'époque suivante, si célèbre à tant de titres, doitj peu aux bienfaits de l'amitié, précisément parce que celle-ci ne trouva pas des conditions favorables à sa vie. Le rationalisme naissant apportait la sécheresse dans son berceau ; le gallicanisme, en se séparant de Rome, tarissait l'un des fleuves de grâce qui ont leur source dans le cœur même de Dieu; le Jansénisme essayait de fermer l'Evangile et de ramener une loi de crainte, plus rigoureuse que la première ; le Quiétisme condamnait jusqu'au désir de jouir de Dieu. L'on ne pouvait être plus loin delà religion d'amour et du cultede l'amitié.
Au xviii^ siècle, — le plus méprisable de l'histoire, — nous avons, sous les apparences d'une extrême sensiblerie, la sécheresse de l'âme et delimagination. jiij
HISTOIRE DE l' AMITIÉ 259
Le cœur, tryannisé par l'incrédulité des esprits et les jasses voluptés du sensualisme, n'a pas la fraîche spontanéité qui fait les charmes profonds et purs de 'amitié. Nulle société ne fut aussi frivole que lotre société française d'alors. Le jeu de mots irrévérencieux de M"^" du Deffand est très pictural. Pour :11e et pour tous les auteurs et les lecteurs de VEncyiopédie, la grande affaire était la table et le salon, r l'une desquatre fins de l'homme», selon son expre- .ion, et elle ajoutait : «J'ai oublié les trois autres.»
Le XIX'- siècle était destiné à revoir, sinon à surpaser,les plus beaux jours de l'amitié. Toutes les associaions qui se forment à son début, ont, pour meilleur lément de cohésion, les liens d'affection mutuelle. La Zongrcgation est une assemblée de jeunes gens où on prie, où l'on secourt le prochain et où l'on s'aime. -a Société des Bonnes-Etudes est un groupement où 'on s'instruit et où l'on s'aime. La Chcsnate est d'abord ine école de piété, de philosophie et d'amitié. Ozanam, m frère de François d'Assise égaré dans le xix'-' siècle lous dépeint ainsi les commencements de la Conféence de Saint Vincent de Paul : « Une espèce de chealerie littéraire où se réunissent des amis dévoués [ui n'ont rien de secret, qui s'ouvrentleurs âmes, pour e dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs ristesses. » Après avoir levé l'étendard de l'apostolat lar la charité, l'amitié continua sa mission en suscitant 'œuvre des Conférences de Notre-Dame, et ne cessa e paraître à la naissance de tout ce qui se fit de grand t de généreux dans la suite du siècle.
aéo ESSAI SUR l'amitié
Même dans les égarements de la pensée et du dé-! vouement, l'amitié reçoit des hommages qui, pour avoir une origine discutée, ne proclament pas moins qu'elle est un des meilleurs soutiens de la vie de l'homme. C'est ainsi que le drapeau phalanstérien, composé de sept bandes de soie aux nuances diverses de l'arc-en-ciel, symbolisait l'amitié par la couleur violette. L'encadrement blanc qui étendait sa guirlande autour des septs couleurs, figurait encore l'harmonie qui devait toujours unir les hommes entre eux.
Le phalanstère s'est écrouléà l'horizon desinventionsj utopiques. D'autres institutions plus dignes ont paru. Et si Ton ne voit pas encore s'élever cette ville rêvée par un philosophe « où tous les habitants s'aiment, »■ du moins il a surgi sous le nom d'Associaiiojis de la Jeunesse Catholique^ de Conférences de saint Vincent de Paul, de Cercles d'études, de Patronages, des sociétés actives et joyeuses qui permettent aux jeunes gens de bonne volonté de mettre leur foi et leur pureté sous la sauvegarde vigilante de l'amitié.
Les bons arbres produisent de bons fruits ; de mêmd les bonnes âmes. L'amitié est l'un de ces fruits. Elle| est un écoulement de la charité du Christ, charité vé-r ritable, immense, charité qui ne meurt pas. Avec leurj
HISTOIRE DE l'amitié 26 1
cœur détourné des convoitises et des ambitions terrestres, orienté vers Dieu et aspirant toujours davantage à l'humilité, à la douceur, à l'oubli de soi, à ce qui est mieux, les saints sont très bien organisés pour l'amitié. La vertu développe en eux la puissance d'aimer; elle leur donne tout ce qui unit; elle éloigne tout ce qui sépare. La tige virginale et embaumée étend à l'aise ses rameaux. Aussi, on l'a noté, plus une âme est élevée et pure, plus elle est forte et noble dans ses affections.
Les deux amours, celui de Dieu et celui de l'homme, loin de se contrarier, se communiquent leur élan mutuel. « Par leur attachement réciproque, révélait Dieu à sainte Catherine, mes élus s'efforçaient de croître dans ma grâce, en allant de vertu en vertu ; par lui, l'un était pour l'autre un moyen de salut; par lui, tout deux s'entr'aidaient à me glorifier en eux-mêmes et dans leur prochain.» Aucune tendresse n'était écartée de ces amitiés surnaturelles. Les entretiens et les rapports en étaient plutôt tout pénétrés. La Vie des Saints ou des ouvrages comme celui du marquis de Ségur, La Bonté naturelle chéries Saints, fournissent d'abondants renseignements sur ce point très cher aux âmes qui aiment. Parce que plus pures, les âmes se pénétraient plus facilement, et la manifestation des pensées les plus intimes, qui constitue sans doute le meilleur triomphe de l'amitié, trouvait une confirmation dans l'Evangile et dans l'exemple même du Sauveur.
« Vous êtes mes amis, parce que je vous ai révélé tout ce que j'ai appris de mon Père. » Par ces paroles,
202 ESSAI SUR l'aMITIÉ
écrit saint Bernard, le Sauveur nous a donné la forme d'amitié que nous devons suivre. Il faut que nous révélions à notre ami tous les secrets qui sont dans notre cœur, et que nous n'ignorions pas les siens. Ouvronslui donc notre cœur et qu'il nous ouvre le sien. Un ami n'a rien de caché. S'il est sincère, il répand son esprit comme le Seigneur Jésus répandaitles mystères de son Père. »
On est tenté de rapporter quelques exemples de ces affections qui étaient autant du ciel que de la terre ; il y en a de si beaux. Mais on est effrayé par la multitude de tous ceux qui se présentent et qui sont dignes de mémoire.
Une des amitiés le plus souvent rappelées est celle de saint Basile et saint Grégoire de Nazianze. Elèves ^ tous deux des brillantes écoles d'Athènes, « ils prirent logement ensemble, ne se quittèrent plus, et rassemblèrent peu à peu, autour d'eux, les plus distingués et les plus pacifiques de leurs condisciples, S'isolant des amateurs de festins, des fêtes éblouissantes et des spectacles très communs dans la ville de Minerve, ils ne connaissaient que deux routes, celle de l'église et celle de l'école. Qu'arriva-t-il de cette amitié si vertueuse et si ferme? Les jeunes gens qui les environnaient devinrentdesimpiescommeJustin,des sophistes comme Libanius, des apostats comjne Julien, des hommes obscurs et inutiles au monde; et eux les deux amis, les deux ermites d'Athènes, ils brillèrent plus tard, comme deux flambeaux, sur le monde chrétien, ils devinrent le soutien et la gloire de l'Eglise, assaillie
par tant d'orages et de persécution. [Paul Allard.) La vie de Louis IX, que Joinville, le bon sénéchal, écrivit à l'âge de quatre-vingts ans, est Thistoire naïve et saisissante d'une des plus touchantes amitiés qu se puissent rencontrer. Une fois que Louis IX et sire Jehan se furent connus à l'époque de la croisade, ils ne se quittèrent plus. Le jeune sénéchal prodiguait à chaque instant les marques de sa fidélité et de son dévouement, le roi lui enseignait « le moyen assuré d'être honoré dans ce monde et sauvé dans l'autre. »
Vers le même temps que Dieu conduisait Louis IX et son sénéchal en Syrie pour les faire se connaître et s'aimer, il faisait venir à Rome, deux religieux destinés à exercer une action prépondérante dans la vie de l'Eglise. Réunis aux pieds du Pape pour l'approbation de leur ordre, on les vit tomber dans les bras l'un de l'autre dès leur première rencontre : «Tues mon frère, disait Dominique à François d'Assise, tu cours dans la même lice que moi; soyons ensemble et nul ne prévaudra contre nous.»Et dès ce moment, ils n'eurent plus qu'un cœur et qu'une âme.
Le récent biographe de Gaétan nous dit de son cher saint : « On ne pouvait pas ne pas l'aimer, à cause de ses élans sublimes et de son feu, aliment prodigieux des forces de son âme. » Il n'est pas jusqu'à notre curé d'Ars qui semble avoir mortifié et tué en lui tout ce qu'il y avait d'humain, qui ne demeurât jusqu'à la fin accessible aux charmes de l'amitié. Son humilité le faisait protester contre les témoignages de vénération qu'on lui donnait. Mais, après avoir dit : « Je ne
264 ESSAI SUR l'amitié
mérite pas vos respects », il ajoutait souvent : « Un peu d'amitié c'est tout ce qu'il me faut. » Revoyant un jour, un missionnaire qui avait fait une absence prolongée et lui ouvrant les bras, il s'écriait : « Ah ! mon ami, vous voilà! quel bonheur! j"ai pensé souvent que les réprouvés doivent être bien malheureux d'être séparés du bon Dieu, puisque déjà on souffre tant en l'absence de ceux qu'on aime. »
Même chez les saints les plus austères, l'amitié garde une place de choix. Saint Ignace a consigné cette règle dans ses Exercices spirituels : « Il est nécessaire de nous faire indifférents à tous les objets créés, en tout ce qui est laissé à la liberté de notre franc arbitre et ne lui est pas défendu. » Ailleurs il s'adresse ainsi à Dieu : « Donnez-moi l'amour de vous seul. »Et certes, Ignace était un hommeà faire ce qu'il demandait aux autres et ce qu'il se proposait à lui-même. Cependant son cœur s'est toujours attaché de vive amitié à plusieurs de ses frères, surtout à ce Xavier qu'il ravit jadis aux ambitions humaines et aux artifices des hérétiques luthériens. Avec quelle tendre affection, celui-ci lui écrit,du fond des Indes, à genoux : « Vous dites, dans l'excès de votre amitié pour moi, que vous désireriez ardemment me voir encore une fois, avant de mourir. Ah ! Dieu seul, qui voit l'intérieur de nos cœurs, sait quelle vive et douce impression a faite sur mon âme, ce doux témoignage de votre amour pour moi. Chaque fois que je me le rappelle, et cela m'arrive souvent, mes yeux se remplissent de larmes involontaires; et, si l'idée délicieuse
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 265
que je pourrais vous embrasser encore une fois, vient se présenter à mon esprit, je me trouve un instant surpris par un torrent de larmes que rien ne peut arrêter. »
D'où viennent ces réserves d'affections dans des âmes qui ont tout sacrifié à Dieu, sinon de la charité divine elle-même ? D'où vient tant d'amitié pour l'homme, sinon d'un amour plus fort pour Dieu ?
Les saints éclosent partout; et c'estgrande bonté de Dieu que Ton puisse trouver partout ces belles âmes. Cependant il y a des lieux qui semblent prédestinés à la sainteté. Rien d'étonnant qu'ils soient également prédestinés à l'amitié. Je veux parler des monastères. Un poète, qui ne semblait pas fait pour apprécier ces chastes délices, a écrit :
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères : C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer. Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres. Que jamais lèvre en feu n'a baisé sans pâmer.
Il faut le redire ici : les âmes unies à Dieu ne peuvent manquer d'être disposées à s'unir entre elles. Elles ne sont pas séparées par le tien et le mien, ce mot glacial, dont parle un saint Père, ettout, dans leur vie,
266 ESSAI SUR l'amitié
offre le condiment d'aff"ection quirend l'intimité chère et agréable. Chaque cloître conserve ses annales de l'amitié.
Au début de sa seizième conférence, le moine Cassien raconte, à ses religieux, une visite qu'il fit, en compagnie de Germain, au solitaire Joseph. En quittant le monde, celui-ci avait abandonné une somptueuse demeure et une brillante situation dans sa ville égyptienne de Thmuis. L'entretien des trois moines se fit en langue grecque, idiome bien fait, par son harmonie et par sa richesse, pour servir à de si saints personnages etàun sujet si beau.
«Lorsque le saint abbé eut appris que nous désirions nous instruire auprès de lui. il nous demanda si nous étions frères; et quand il sut que nous étions frères par l'esprit et non par le sang, et que, depuis notre séparation du monde, nous avions toujours été unis, soit dans les monastères, soit dans des pèlerinages que nous avions entrepris ensemble pour notre avancement spirituel, il nous parla longuement sur l'amitié. >, Et après ce prologue, Cassien traite à son tour de l'amitié et rappelle aux moines qui l'écoutent, tous les développements que sa mémoire a retenus.
Ecoutons encore Aelrède qui nous a déjà fait de si aimables confidences : « Avant hier, je faisais le tour du monastère, pendant que nos frères assis ensemble, formaient la plus gracieuse couronne; et, comme si j'avais été au milieu des délices du paradis, j'admirais les feuilles, les fleurs et les fruits de ces arbres mystiques. N'apercevant dans cette multitude,
-.^^ik^Ba^
JkL
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 267
personne que je n'aimasse, et personne dont je n'eusse l'assurance d'être aimé, je fus inondé d'une joie si grande, qu'elle surpassait tous les plaisirs de ce monde. Je sentais que mon cœur s'écoulait en tous sens et que le cœur de tous s'écoulait en moi, en sorte que je disais avec le prophète : « Oh ! qu'il est bon, oh! qu'il est agréable de vivre ensemble comme des frères ! »
Dans son commentaire sur les Béatitudes, saint Bernadin deSienne,arnvé au Beati gtiilu£^ent,s'inierrompt tout à coup pour écrire un chapitre intitulé : Pia deploratio pro morte fratris Vinccntn^fidelissemi ac dilectissimi socii met. C'est alors qu'il s'écrie : « Il m'était étroitement uni et m'aimait de toute son âme. Par la religion, il était pour moi un frère aîné, et par la charité, il était un autre moi-même. Plaignez-moi, je vous en supplie, et considérez mon sort. Débile de corps, souvent j'ai été malade. Alors, il me soutenait, alors il me conduisait. Faible de cœur, il m'encourageait. J'étais indolent, négligent dans la voie de Dieu, et il m'excitait. J'étais imprévoyant, oublieux, et il m'avertissait. Comment m'astu été enlevé, ô Vincent? comment m'as-tu été ravi, toi qui ne faisais qu'un avec moi, toi qui étais selon mon cœur? En dehors de la mort ennemie de tout bonheur, est-il quelqu'un qui ne nous eût pas épargnés?»
Mais si nous voulons bien connaître la question qui nous occupe, impossible de ne pas en appeler à Montalembert. Qui ayant lu, ne fût-ce qu'une fois, le cin-
208 ESSAI SUR l'amitié
quième chapitre de V Introduction aux moines d'Occident, a pu oublier tant de beautés littéraires et d'émotions délicates qui y sont contenues?
Relisons une de ces pages intitulées par l'auteur: Le bonheur dans les cloitrcs. « Au sein même de cette vie qu'ils méprisaient, et dont ils avaient fait le sacrifice à Dieu, Dieu, par un miracle permanent de sa miséricorde, leur a fait toujours trouver la joie et la félicité à un degré inconnu du reste des hommes. Oui, le bonheur, si rare et si désiré, ici-bas, régnait sans partage dans les monastères fidèles à la règle de leurs fondateurs, à la loi de leur existence. » Et après avoir rappelé différentes sources de ce bonheur, Montalembert en vient à parler des jouissances, bien plus vives et bien plus hautes, puisées dans la vie du cœur, dans le double amour qui les enflammait, l'amour de leurs frères, inspiré et consacré par l'amour de Dieu. Il s'écrie bientôt : « Oh ! qu'il y aurait donc un livre charmant et douxà faire, sur l'amitié dans le cloître ! » Et il se hâte de tracer une ébauche de ce livre. Les pages se succèdent, fleuries et chantantes. Elles finissent trop tôt et font regretter qu'une plume si exquise et si habile à raconter ces annales du pur amour, n'ait pas tracé le « livre charmant et doux ».
Afin de reprendre notre marche avec plus de courage, prêtons encore un instant l'oreille aux douces passions des âmes vertueuses : « Les religieux n'avaient pas seulement le droit et le besoin de chercher, dans leurs épanchements mutuels, un préservatif contre les rigueurs et les dégoûts de leur état, un aliment pour
HISTOIRE DE LAMITIÉ 269
les rêves et les ardeurs de leur jeunesse... Tout les invitait et les encourageait à choisir une ou plusieurs âmes pour compagnes intimes de leur vie, et à consacrer ce choix, par une affection libre comme leur vocation, pure comme leur profession, tendre et généreuse comme leur jeunesse. Initiés ainsi aux chastes délices de l'union des cœurs, ils pouvaient reconnaître encore avec le sage, dans la fidélité de ces liens volontaires, un remède pour la vie de l'immortalité, à
11 est aisé de voir la sympathie qu'éprouve l'auteur pour cette partie de son œuvre. Sans doute, la physionomie de celui qu'il appelle « le plus illustre moine du siècle yy et qui fut son plus grand ami, passe avec force et obstination dans son souvenir; l'émotion de son cœur devient plus vive, et de ce sentiment que beaucoup considèrent comme une faiblesse, lui, mieux renseigné, s'élève à ces hautes cimes d'éloquence :
« L'histoire des peuples est une grande chose : leurs révolutions, leurs destinées, leur mission, leur gloire, leurs châtiments, leurs héros, leurs dynasties, leurs batailles, tout cela est beau, vaste et fécond. Mais combien l'histoire des âmes n'est-elle pas plus vaste et plus féconde encore! Et puis, qu'importe après tout, à l'homme, ses ancêtres et ses descendants? qu'importe à cet atome l'orbite où il est entraîné? Ce qui lui importe, c'est d'aimer, d'être aimé et, pendant cette si courte vie, de savoir qu'il est l'être cher pardessus toutes choses à un autre être. « Il paraît manifestement //, dit Bossuet avec sa solennelle gravité, « que le plaisir de l'homme c'est l'homme...» Les
souffrances solitaires de cet amour, ses émotions éternellement rajeunies, ses crises, ses bouleversements, son abandon et son enthousiasme, tout ce monde immense qui s'agite dans l'étroite enceinte d'une vie d'homme, d'un cœur qui aime, ah! voilà la plus belle et la plus profonde des histoires: voilà ce qui dure et qui émeut au delà de tout : et le petit nombre de pages immortelles qui surnagent dans l'océan des siècles sont presque toutes à cette adresse. »
De sa nature, le temps est destructeur. Omnia fert cetas^ — iempus edax^ disaient très bien les anciens. Il emporte tout dans sa marche incessante: la force, la grandeur, les charmes. Que ne fait-on pas.
Pour réparer des ans l'irréparable outrage?
C'est en vain. Le diamant, qui est puissance et beauté et qui résiste à tout, s'use cependant sous l'action du temps. Marche, marche, dit le temps; et c'est à la ruine et à la mort qu'il pousse toutes choses. Horace compare cette course des êtres qui se perdent, à un fleuve dont les eaux se précipitent sans arrêt jusqu'à l'Océan : Eheu^ Posthume^ labimur, labimur, La règle est universelle : le temps est destructeur. Il n'a pas, comme l'éternité, le baume de jeunesse qui garde leur
fraîcheur et leur grâce aux êtres qui lui sont soumis. La valeur et l'estime attribuées aux objets antiques, loin de venir de lui, proviennent plutôt d'un triomphe relatif sur lui. Le Parthénon d'Athènes, le Panthéon de Rome, les feuillets jaunis des livres, les bibelots antiques. ..nous sont chers, parce qu'ils sont les vieux et rares témoins des âges passés, mais du temps même, ils n'ont reçu que des blessures et un genre grandissant de caducité.
Plaçons le temps en face de l'arnitié.
A l'époque de la formation de l'amitié et après, quel contingent apporte le temps? Dans l'un et l'autre cas, l'uniformité est loin d'apparaître. Les circonstances agissent de façon prépondérante.
Aristote exige des lenteurs, pour élever dans les âmes, l'édifice de l'amitié: «Il faut du temps et un long commerce; le proverbe a raison; l'on ne peut se connaître mutuellement avant d'avoir consommé ensemble les boisseaux de sel dont il parle; et il ne faut pas s'accepter ni être amis avant d'avoir vu, des deux parts, qu'on est digne d'être aimé et avant que la confiance soit entière... La volonté de devenir ami peut naître en un moment, mais non l'amitié. » Et quand même l'amitié aurait vu ses liens se nouer en un instant, à la faveur d'occasions exceptionnelles, elle refuserait de donner toute la plénitude de ses avantages etdeses joies, avantd'avoirreçu la consécration des années. Ainsi parle Young dans la seconde de ses Nuits : « Ah ! l'amitié est le nectar de la vie, mais pour être parfaite, il faut que les ans ajoutent à
2^2 ESSAI SUR l' AMITIÉ
sa qualité : l'amitié nouvelle n'a ni force ni douceur. »
C'est là un avis que tous ne partagent pas; les confidences en sens contraire ne manquent pas.
Il y a des affections fécondes et immortelles qu'un seul jour de la terre aura vues naître et s'épanouir. Deux âmes ignorées l'une de l'autre, la veille, se rencontrent, et cette présence suffit pour déterminer une sympathie très douce, très intime, qui vieillit, pour ainsi dire, dès la première heure. Ces âmes sont entre elles dans le même affectueux commerce que si elles s'étaient toujours connues et aimées. Leur union date d'un instant, et malgré cela, il semble qu'elle ait déjà un long passé. « Il y a des afifectionsfoudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair », écrit Lamartine. Lacordaire qui se flattait de pouvoir reconnaître la valeur des hommes dans un unique regard, énonce cette maxime trop entachée de subjectivité : « Mais l'âme, il ne lui faut qu'un moment pour en deviner une autre et lui donner ce dont elle a besoin. » Cependant la chose arriva pour Montaigne et la Boétie : « A notre première rencontre qui feust par hasard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si coyneus, si obligez entre nous que rien dez lois ne nous feut si proche que l'un à l'autre. »
L'affection est formée. Le temps va-t-il la développer comme il développe les germes, avec une patience et un art merveilleux, ou va-t-il subitement la dessécher? Le temps fera ce qu'on le laissera faire.
Les âmes passionnées ne lui demandent rien; elles
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 273
pensent que leur amitié naissante ne saurait avoir de progrès. Qu'ajouter à ce qui est plein? Les âmes traversées parle scepticisme parlent tristement des amitiés qui s'en vont avec les années : pour elles, l'amitié ne sort guère du berceau et n'ofifre que rarement des exemples de longévité. Le commun des âmesappelées à vivre d'affection pense autrement. Tout en étant confiantes dans la promesse des fleurs, elles attendent l'époque des fruits. Elles savent qu'elles possèdent un trésor, et cependant, elles se disent : Le feu est l'épreuve de l'or; le temps est celle de l'amitié. Elles trouvaient, aux premières relations, un charme de surprise, une fraîcheur que possèdent seules les choses qui commencent; mais elles lui préfèrent le charme plus durable et plus profond de l'habitude. « Quoi de plus intéressant qu'un nouveau site, une nouvelle amitié? L'intérêt de la nouveauté a je ne sais quoi de tendre et de mystérieux; chaque accident nouveau nous étonne et nous ravit; nous y ajoutons le charme de l'inconnu, et nous prêtons à ce que nous ne connaissons pas encore, des attraits plus grands et plus merveilleux qu'à ce qui nous a d'abord frappés. Mais, encore une fois, ce n'est là que le plaisir d'un instant; le premier moment passé, tout ce prestige a déjà disparu : nous commençons à ne plus voir les choses que ce qu'elles sont; plus nous les revoyons plus le charme disparaît et s'efface ; et il semble qu'elles nous deviendraient indifférentes si, peu à peu, un plaisir d'une autre nature ne succédait au premier, et ne venait fixer dans notre cœur les attachements nés dans notre
ESSAI SUR l'amitié. — l8.
274 ESSAI SUR l'amitié
imagination, et si le charme de la nouveauté ne cédait la place au charme de l'habitude. » [P.Janet.)
L'amitié nous présente bien ce mélange. Son trésor» comme celui de l'Evangile, se compose de richesses nouvelles et de richesses anciennes. Chaque jour qui passey verse son obole. Tantôt c'est une joie partagée, tantôt c'est une douleur supportée en commun. Une autre fois, c'est un service rendu, une marque de zèle, une confidence qui vient s'ajouter à tant d'autres. Une belle âme ne communique pas toutes ses pensées en une heure, elle n'épuise pas tous ses dévouements en un jour. Emerson le pense avec raison : Le message que tout être venant en ce monde, apporte de la part de Dieu, ne se révèle que peu à peu, par des vocations successives et au prix d'un patient labeur.
La communication des idées se fait chaque jour plus complète, la sympathie devient plus puissante et s'étend à plus de points : noire ami nous est toujours plus nécessaire et notre amitié tient à la trame même de notre vie : son goût et sa saveur ontgagné en vieillissant.
Laissons le temps accomplir cette bonne œuvre, mais ne lui permettons pas de toucher à notre cœur et d'y arracher ou d"y flétrir des affections qui nous sont si douces et si précieuses. Que la minute qui s'écoule ne retire pas une parcelle d'affection aux minutes passées. Pour un être délicat, être moins aimé, c'est n'être plus aimé.
Sansdoute, le temps est assuré de remporter quelque jour un triomphe cruel. Il nous achemine sournoise-
nent vers la vieillesse et vers la mort, et il effeuille l'une main impitoyable la couronne des personnes que lous aimons. La destinée de ceux qui s'attardent ici )as est d'achever seuls leur pèlerinage. Derrière eux, les tombes; à leur côté, la solitude. Triomphe éphénère! Car, le pas de la mort franchi, une nouvelle erre et un nouveau ciel commencent, et l'amitié, intrée en possession éternelle de ceux qu'elle avait approchés sur la terre, peut demander : « O mort où :st ta victoire ? » La victoire reste à l'amitié.
Le cœur a besoin d'amitié ; mais l'amitié, à son tour, besoin de la présence de celui qu'elle aime. « Rien le convient à l'amitié comme de vivre ensemble; dans e besoin, on se demande des secours, mais c'est dans a félicité que l'isolement convient le moins. » [Art'soie). Toute absence lui est insupportable. Nous le avons : on voudrait se rassembler dans un même îden avec quelques hommes dont l'amitié nous charme t nous soutient. Mais les événements s'empressent ie nous séparer. Quel cœur n'a pas été effleuré de ette plainte : «. Ceux que nous aimons sont toujours rop loin ; et ceux que ne nous n'aimons pas sont oujours trop près. » La société de ceux-ci nous est .'autant plus pénible qu'elle nous rappelle l'éloignelent de ceux-là. Guillaume de Ketteler, le grand
276 ESSAI SUR l'amitié
évêque de Mayence, éprouvait de façon très vive ce sentiment : «Je ne sais, disait-il, qui a inventé les séparations ; si je le connaissais, je serais tenté de ne pas lui pardonner. »Nul n'a aimé sans parlerainsi. Sur ce thème, nouspourrions entendre un émouvant concert formé des notes les plus variées.
Les amis de Dieu ne sont pas, loin de là, les moins profondément blessés des tristesses de l'absence. La sensibilité dont ils font preuve excuse doucement nos amertumes et nos regrets, quand viennent les heures de séparation. « Je préfère à tous les biens le bonheur de demeurer avec vous, écrivait Pierre le Vénérable à saint Bernard. J'aimerais mieux être attaché par un lien indissoluble à votre personne sainte que déposséder une couronne, et je préféreraisà tous les royaumes du monde le bonheur d'être logé avec vous. » Saint Anselme écrit à Gislebert qui vient de le quitter: « Tu as pour te consoler un autre ami que tu aimes autant et plus que moi, mais moi, je n'ai plus que toi toi! entends-tu ? et nul ne te remplace. Tu as tes consolateurs ; moi je n'ai que ma blessure. Ils s'offenseront peut-être de ce que je dis là. ceux qui se réjouissent de te posséder. Eh! qu'ils se contentent donc de leur joie et qu'ils me laissent pleurer celui que j'aime toujours. »
Longtemps avant Bernard et Anselme, l'ermite Jérôme se félicitait ainsi de la venue prochaine d'ur ami : « Croyez-moi, mon frère, le pilote battu par h tempête cherche le port avec moins d'impatience; h terre altérée désire la pluie avec moins d'ardeur
avec moins d'inquiétude, assise au rivage, la mère attend le retour de son fils. » « Mon cœur ne pouvait se passer de lui », dit très brièvement saint Augustin d'un de ses jeunes compatriotes, alors que tous deux étaient élèves de Thagaste. Mais quelle force n'a pas l'expression latine : « Nonpoterat anima mea sine illol »
L'âme sonore des poètes devait, en constatant ici son angoisse, jeter des cris plaintifs et charmants. Elle l'a fait : « 11 n'est pas pour mes yeux de ciel oti tu n'es pas ; — Un seul être me manque et tout est dépeuplé ; — L'absence est le plus grand des maux. »
Pourquoi toutes ces protestations contre l'absence? C'est sans doute que notre joie est de voir et d'entendre ceux que nous aimons, et que de leur présence, de leurs lèvres qui nous parlent ou nous sourient, de leurs mains qui pressent les nôtres, de leurs regards qui nous jettent le courage dans leurs flammes, nous recevons le viatique de douceur et de force dont notre âme a besoin pour sa marche difficile. C'est aussi parce que nous craignons l'oubli. Nous savons les terribles adages : « Loin des yeux, loin du cœur », et : « Les absents ont toujours tort »; adages corroborés par la parole de V Imitation : « L'esprit ne pense bientôt plus à celui que les yeux ne voient plus. »Et nous avons peur.
Ah ! l'oubli a ses allégresses très grandes. C'est quand il nous vient des esprits vulgaires, des indifférents, des curieux. A certaines heures, dans certaines vies, on est tenté de bénir le malheur qui transplante, qui isole, qui amène le silence et la paix. Mais venant
27'^ ESSAI SUR l'amitié
de ceux qui nous aimaient, et que nous aimons encore Toubli équivaut à la mort. Aussi tout notre cœur lutte et fait effort contre cette cruelle conséquence de l'absence. Sénèque énumère avec complaisance, les nombreuses industries capables de la combattre. Il évoque dans sa pensée les attitudes, les paroles, les vertus de son cher Lucilius ; il dépêche vers lui de fréquents courriers, il s'entoure des objets qui proviennent de lui, et il s'ingénie ainsi à vivre de son souvenir.
Le souvenir ! J'ai nommé la chose très sainte et très belle qui nous donne plus que l'illusion, les charmes de la présence. « 11 faut compenser l'absence par le souvenir, recommande un aimable moraliste. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents. » [Jouhert.) Nous avons là une très jolie définition autour de laquelle se range une foule de définitions rivales, avides et dignes de plaire : « Se souvenir, c'est revivre, c'est recommencer; — Se rappeler les années passées, c'est rouvrir un livre connu et aimé, c'est revoir des pages empreintes de nos joies et de nos larmes; — Où qu'il aille, le cœur emporte ce qu'il aime et vit de ses provisions. Je me nourris de souvenirs, de lectures, de ce restant du passé où vous avez tant de part; — Croyez, car partout mon cœur m'aura suivi, que partout où je serai vous aurez un ami. »
Le poète Samain prend un mélancolique plaisir à retourner vers le passé « par cette pente naturelle qui nous pousse à perpétuer tous les bonheurs petits ou grands de l'existence >y. C'est que
Le meilleur de la vie est fait de souvenance,
Et rien n'est doux, vois-tu, comme cette romance
Qu'on chante pour ceux-là qui vous aiment un peu.
Notre Coppéea dit :
Je sais tout le plaisir qu'un souvenir peut faire. Un rien, l'heure qu'il est, l'état de l'atmosphère, Un battement de cœur, un parfum retrouvé Me rendent un bonheur autrefois éprouvé.
Saint Anselme, prieur du célèbre monastère du Bec, écrit au jeune Lanfranc : -x Loin des yeux, loin du cœur, prétend le vulgaire; n'en croyez rien. >> Lemarcis s'adressant à Montalembert écrira à son tour : « Non. Et entre nous, ce sera : Loin des yeux, près du cœur. » Il continue : « Nos deux cœurs se comprendront, s'aimeront d'un bout de l'univers à l'autre, parce qu'ils seront toujours ouverts aux mêmes émotions, parce que nous avons prié et pleuré ensemble, parce que la douceur et l'espérance sont longues comme la vie. » Montalembert chantera et goûtera tous les charmes du souvenir : « Je me retourne, mande-t-il à Cornudet, vers ces entretiens délicieux où l'amitié et la confiance n'ont point de bornes, où l'on jouit doublement des plaisirs de l'âme, les seuls qui existent véritablement, où l'on oublie ses pensées en les partageant. » Qu'on excuse cette autre citation et puisse sa grâce faire pardonner sa longueur. Elle est de saint Paulin de Noie : « Rien ne t'arrachera de mon souvenir. Tant que je serai retenu dans ce corps,
ESSAI SUR l'amitié
quelle que soit la distance qui nous sépare, je te porterai dans le fond de mon cœur. Partout présent pour moi, je te verrai par la pensée, je t'embrasserai par l'âme, et, lorsque délivré de cette prison du corps, je m'envolerai de la terre, je te porterai en esprit, et le dernier moment qui m'afifranchira de la terre ne m'ôtera pas la tendresse que j'ai pour toi; car cette âme pleine de vie et de mémoire ne peut oublier non plus que mourir. »
Ce que les anciens ont trouvé de plus sur la puissance du souvenir, est renfermé dans cette phrase de Sénèque : « C'est dans le cœur qu'il faut posséder son ami ; là, jamais d'absence; celui qu'on veut voir, on peut le voir tous les jours. Aussi étudiez avec moi, cher Lucilius, mangez avec moi, promenez-vous avec moi. » Il y a vraiment quelque chose de grand dans cette théorie qui regarde le cœur comme le point de jonction entre deux amis. Cependant le catholicisme a fait mieux. Le cœur humain a des faiblesses qui trahissent ses plus superbes élans. Il ne peut échapper à la mobilité que s'il est fixé à un roc inébranlable. Dieu seul est ce roc. Tous les amis qui sont ancrés en lui sont plus unis par son amour que par leurs propres liens. Séparés par tous les abîmes, ils se rencontrent dans le cœur divin; ils s'y voient mieux qu'avec les yeux du corps, ils se trouvent sans cesse ensemble, « au lieu que ceux qui habitent la même maison sans habiter le cœur de Dieu, sont dans un éloignement infini sous un même toit ». [Fénelon.)
Sans aller jusqu'à admettre avec Schopenhauer,ridée
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 28 I
panthéistique de Tidentité fondamentale de tous les êtres, nous pouvons croire à un contact — le mot est bien matériel — très intime des âmes, à une sorte de pénétration mutuelle par laquelle, malgré Téloignement des corps, elles se visitent, se parlent, se communiquent les unes aux autres leurs émotions. C'est sans doute à cette métaphysique que le P. Gratry attribue « les innombrables et continuelles variations que chacun sent en soi, ces étranges et brusques passages sanscause connue, de la joieet de l'enthousiasme à la tristesse et à la prostration ; et les affaissements dans la bassesse de la sensualité, et les résurrections subites, et les retours vers la lumière. Tous ces mouvements plus rapides que le temps ne viennent pas seulement de notre liberté, ni seulement de l'influence du corps, des aliments, des heures du jour, ils viennent encore et des influences actuelles de Dieu dans l'âme et de l'influence actuelle des autres âmes et des autres esprits. »
Un jour Notre-Seigneur a voulu se trouver lui aussi en face des tristesses de l'absence. Venu quelque temps sur la terre, offrir son amitié aux hommes et solliciter la leur, il devait retourner au ciel pour accomplir la volonté de son Père et achever sa mission. A-lors, il multiplie les dons qui raviveront son souvenir et tiendront lieu de sa présence. Il laisse aux hommes sa crèche de misère, sa croix ensanglantée, son évangile, le culte de sa mère, l'Eglise. Est-ce assez ? c'est beaucoup plus qu'on ne pouvait attendre. Ce n'est pas tout. Tous savent que la veille de sa mort, il
28^ ESSAI SUR l'amitié
prit du pain entre ses mains saintes et vénérables e le distribua à ses apôtres, et par eux, à l'humanité, en disant : '< Ceci est mon corps. » Il donnait cette foi plus qu'un souvenir, si opulent fùt-il; il assurait s présence réelle pour toujours.
Ce qui vient d'être dit ne tend pas à condamner absolument toute absence et à nier qu'il en puisse sortir parfois d'heureux résultats. Assurément, si les années de séparation s'écoulaient dans le silence, si les coeurs cessaient de se chercher à travers l'espace, si les brises qui passent et repassent ne portaient pas les messages attendus, l'amitié se dessécherait comme les fleurs qui ne durent pas jusqu'au soir et aucun regard ne tomberait sur la tige fanée, excidit notitia guoque^ non tantnm aniicitia. Il n'en est pas ainsi. Seules disparaissent dans l'éloignement, les affections qui manquaient de vigueur. Pourquoi les regretter, puisqu'elles n'ont pu supporter l'épreuve? Les affections dignes d'être ambitionnées, poussent des ratines plus profondes.
L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
L'absence et le temps affermissent, dans leur mutuel attachement, les cœurs profondément sensibles. Ils nous font mieux apprécier les personnes et les choses que notre jugement n'avait pas aperçues dans leur belle lumière; les défauts s'estompent et se voilent, les qualités ont un éclat plus séduisant. Nous regrettons nos injustices et nos impatiences; nous
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 283
nous proposons de devenir plus aimables et de mieux aimer. De fait, beaucoup d'amitiés grandissent par l'absence. « J'ai tiré aultrefois usage de nostre éloignement, et commodité : nous remplissions mieulx et estendions la possession de la vie, en nous séparant : il [La Boëtie) vivoit, il jouissoit, il veoyoit pour moi, et moy pour lui, autant pleinement que s'il y eust été, l'une partie de nous demeuroit oysifve quand nous estions ensemble; nous nous confondions; la séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la faiblesse en la jouissance des âmes. »
L'absence a d'ordinaire de joyeuses revanches. Elle finit bien par finir et elle rend les amis l'un à l'autre. Ils s'appuient alors mutuellement avec plus de confiance. La fidélité qu'ils se sont gardée les enchante et garantit à leur affection la possession de l'avenir. Ils goûtent de nouveau la joie des entretiens où l'on se confie tout, ils se racontent l'histoire de la séparation, ils saisissent à l'horizon les silhouettes fuyantes des événements qui passent, ils revivent les souvenirs près de s'effacer et trouvent dans ces évocations des délices que n'avait pas toujours la réalité. Quelqu'un a bien dit : « L'ombre des temps écoulés qui s'allongent dans un souvenir, les embellit encore. » C'est une variante de ces vers de iMusset :
Un souvenir heureux est peut être sur terre Plus vrai que le bonheur.
ESSAI SUR l'amitié
« On ne vit pas sans douleur dans l'amour. » L'auteur de Y Imitation n'a pas dit beaucoup de paroles plus profondes que celles-là. Le cœur de l'homme ressemble à ces cassolettes précieuses que les Mages apportèrent jadis au pied de la crèche ; il ne s'ouvre que pour laisser sortir l'or, l'encens et aussi, hélas ! la myrrhe. Quoique rempli d'aspirations à la jouissance et au bonheur, il est beaucoup mieux conditionné pour souffrir que pour jouir. Un atome peut le blesser, Dieu seul peut le guérir. Si vives et si nombreuses que soient ses allégresses, il désire encore. Il a toujours en réserve un abîme pour la douleur, et une goutte de tristesse qui tombe parmi son bonheur, suffit pour l'altérer et le bannir tout entier. « La félicité humaine est composée de tant de pièces, qu'il en manque toujours quelqu'une », dit Bossuet. Je crois bien : Sur les rosiers que nous apercevons dans notre chemin, nous remarquons plus vite les épines que les roses, et la vue des premières nous gâte le spectacle des secondes. Un poète nous dit que dans la flore naturelle, il y a une rose sans épines, la rose du Bengale; il ajoute aussitôt qu'elle est sans parfum. Dans la flore spirituelle, l'amitié n'est pas la rose sans épines. Au contraire. Toute affection ouvre à la souffrance un nouvel accès dans notre âme. « En vérité,
HISTOIRE DE l'aMITII- 285
écrivait M™* de Sévigné, il est bien douloureux d'exceller en amitié : ceux qui sont si sensibles sont bien malheureux. »
D'où vient cette souflfrance? De ce que plus d'amertume toujours se mêle à plus de joie ; de ce que, aux perles et aux diamants, il faut donner le plus haut prix; de ce que tout bon moment creuse ses regrets. On peut appliquer à l'amitié ce que Montesquieu disait de la liberté : « Il faut en payer le prix aux dieux.»
La souffrance vient de ce que Dieu, qui travaille sans cesse à la perfection de nos âmes, n'a pas trouvé d'instrument plus apte que la douleur et qu'il la fait jaillir de partout, pour faire circuler en nous une vie
Plus grande, plus tendre, plus dévouée
C'est une dure loi, mais une loi suprême,
Vieille comme le monde et la fatalité
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,
Et qu'à ce triste prix, tout doit être acheté.
Les moissons, pour mûrir, ont besoin de rosée;
Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin de pleurs,
La joie a pour symbole une plante brisée,
Humide encore de pluie et couverte de fleurs.
L'amitié toute seule ne serait pas assez féconde. Une vie toujours heureuse nous iatiguerait par sa monotonie, et nos plaisirs, pour être appréciés, ont besoin d'interruption. Il faut ces deux choses pour sanctifier, remarque Pascal : peines et plaisirs. La souffrance vient des saintes et miséricordieuses jalousies de Dieu. Le seul véritable ami veut être aimé
286 ESSAI SUR l'amitié
au-dessus de tous les autres; il sait que si notre cœur trouve des mécomptes parmi les amis d'ici-bas, il cherchera des consolations surhumaines et se plongera plus avant dans cet amour qui ne connaît ni oscillation ni déclin. L'amitié elle-même sort de ce creuset plus épurée et plus forte. N'est-ce pas à l'endroit des anciennes ruptures que va toute la force de l'organisme et que la vie circule plus intense?
La souffrance vient aussi de ce que les cœurs les plus nobles sont ceux qui sont appelés à l'amitié. Leur tissu tendre et délicat est prodigieusement accessible à la douleur, il tressaille à la moindre émotion et saigne au plus petit heurt. « Si tu souffres plus qu'un autre, des choses de la vie, disait le vieux Sachem à René, il ne faut pas t'en étonner; une grande âme doit contenir plus de douleur qu'une petite. » Puis les amis sont toujours prêts à prendre les infirmités et les douleurs de ceux qu'ils aiment, leur compassion devient une passion. Les généreux périssent toujours, a-t-on dit. S'ils ne périssent pas, du moins ils pâtissent. Enfin dans l'amitié comme en tout, plus qu'en tout, nous sommes si habiles à nous torturer que notre imagination appelle et fait vivre des ennuis qui n'existaient pas, franchit plus que la moitié du chemin pour rencontrer les ennuis réels et les grandit avec tout le prestige de sa puissance.
On ne saurait, sans d'extrêmes longueurs, faire la nomenclature totale des peines qui surviennent dans la vie d'amitié. L'amitié est souffrance, parce qu'elle se donne et s'abdique, parce que le bonheur de l'un
HISTOIRE DE l'aMITIÉ 287
n'est souvent procuré que par le sacrifice de l'autre. Elle est souffrance, parce quasi l'âme gémit de ne pouvoir égaler ses idées elle est plus dolente encore de ne pouvoir égaler ses affections ; elle s'en veut de ses retours sur elle-même et de ses éternelles fluctuations, L'amitié est souffrance devant ses faiblesses et ses impuissances, lorsqu'il est question de consoler ou de soulager ceux vers qui elle se porte. Elle est souffrance devant l'absence qui tient éloignés d'elle ceux dont elle a le plus besoin. Elle est souffrance devant les services et les empressements maladroits de certains amis, car il est des amis qui sont capables de nous trahir pour nous sauver ensuite, et dont la conduite justifie ce proverbe normand : '< Mon Dieu, préservez-moi de mes amis, je me préserverai moi-même de mes adversaires. » L'amitié est souffrance devant les divergences qui s'élèvent à propos des jugements sur les choses et les personnes; divergences qui ne devraient cependant pas nous étonner, puisque nous les trouvons en nous-mêmes. Elle est souffrance quand elle se voit abandonnée ou trahie, lorsqu'elle est réduite à se répéter le cri de Lamennais, dans ses détresses suprêmes : Oblitns, oblivtscendiis, oublié, oublieux. Elle est souffrance devant la mort. C'est la mort d'un ami, qui arrachait cette plainte au cœur si sensible de Fénelon : « Mon Dieu, que les bons amis coûtent cher ! La vie n'a d'adoucissement que dans l'amitié, et l'amitié se tourne en peine inconsolable. Cherchons l'ami qui ne meurt point et en qui nous retrouverons tous les autres. »
288 ESSAI SUR l'amitié
Ces souffrances sont grandes, car elles atteignent directement le cœur et lorsque le cœur est malade, tout l'être en souffre. Cependant quelques-uns les ont exagérées, Shakespeare, par exemple, lorsqu'il écrit : « De tous mes ennemis, c'est mon ami qui est le plus cruel »; et encore Alphonse Karr, dans ce paradoxe : « A la fin de sa vie, on découvre qu'on n'a jamais autant souffert de personne que de son ami. »
Alors, faut-il renoncer à l'amitié ? Il en est quiont conclu par l'affirmative : « Les douceurs de l'amitié sont données à des conditions si onéreuses, que si l'on était sage, on craindrait plus de faire un ami que d'en manquer. » {de Sacy.) Mais non. Soit qu'on regarde le passé, soit qu'on regarde l'avenir, l'amitié rend toujoursplus qu'elle ne coûte. Lorsque Lacordaire demandait à Henri Perreyve : « Pourquoi m'aimez-vous ? Vous savez bien qu'on n'aime jamais sans chagrin ? » celui-ci aurait pu réponde par le mot de Fénelon : « Il en coûte beaucoup d'être sensible à l'amitié, mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoir pas; ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles. » Et quelle peine n'est-ce pas, à certaines âmes avides de tendresse et de dévouement, mais timides ou gauches, d'être réduites à vivre seules ? Elles portent en elles, des trésors qui voulaient se répandre et qui demeurent ignorés. Nul n'a deviné leur martyre, et leur tombe en gardera à jamais le secret.
Certaines peines de l'amitié sont peut-être la meilleure richesse du cœur, c'est sa nourriture succulente. Souffrir pour un ami, c'est donner à celui-ci la preuve
suprême qu'il est aimé, et c'est, pour celui qui aime, unejouissance sans égale. Souffrir en commun ou souffrir Tun pour l'autre, unit mieux que d'être félicité d'un succès ou que partager un triomphe. L'amitié de Jean pour Jésus-Christ est plus précieuse dans le martyre du Calvaire que dans l'ivresse duThabor. Et quelleparolede Jésus a été meilleurepour ses apôtres que celle-ci : « Vous êtes mes amis parce que vous étesdemeurés avec moi, dans toutesmes tribulations?» Ici encore, c'est la place du mot admirable de saint Augustin : « Là où il y a amour, il n'y a pas souffrance, ou si il y a de la souffrance la souffrance même est aimée;» mot que traduit délicieusement une légende du moyen âge. Dans cette légende, il est parlé d'un voyageur dont toute la route est embaumée par le parfum d'une rose que ses lèvres ont effleurée au passage : « Un baiser doux et savoureux ai pris de la rose erramment. Moult estguéri qui telle fleur baise. Et cependant j'ai souffert maint ennui, depuis qu'ai la rose baisée. » Nous trouvons bien là une image de l'amitié. Tant qu'elle subsiste, elle éloigne bien des tristesses et donne des charmes et des attraits à la souffrance même.