LA VIE DR L AMITII-: I
Des longs jours et des fleurs écloses
La petite bouche des roses
A l'oreille immense des deux. [Victor Hugo.)
Mais ils n'apprécient pas avec une égale admiration les mêmes notes du concert; et les pensées, les émotions produites en eux ne se ressemblent pas. L'un entend « une cloche qui parait pleurer le jour près de mourir », ou « écoute dansle soir mourir le son des cloches »; l'autre « aime le son des cors, le soir, au fond des bois. » L'un préfère « les diamants de l'aube », l'autre, ^< l'or d'un soir d'été ». Celui qui est épris des montagnes en révèle les attraits à l'ami de l'océan ; celui-ci chante la beauté mobile et la puissance des flots. Un troisième préfère la poésie des plaines : « J'aime le réveil des oiseaux, les premiers rayons sur les champs tout brillants de rosée, la lourde chaleur du midi, alors que les travailleurs des champs sommeillent près deleursgerbes, et que l'on n'entend plus au milieu du silence, que cette voix mystérieuse de la vie, si puissante, si harmonieuse. Mais le soir rien ne me ravit comme le soleil couchant à travers les grands arbres, et les brillants effets de ses feux sur les nuages, ce je ne sais quoi, que je trouve le soir dans la campagne, cette impression à la fois douce et triste qui semble le sentiment de l'adieu, ces accents inconnus qui vont peut-être nous apporter le secret du problème de la vie. » [Henri Perrtyve.)
La comparaison va de ce qui est immense à ce qui est petit; elle descend du soleil à la fleur : elle re-
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monte de la luciole à l'étoile. Cet échange d'idées et de préférences ouvre le livre de la nature et '^ illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise, les harmonise, les combine avec les beautés idéales et agrandit ainsi sa sphère d'adoration et d'amour ». {M. de Gnérin.)
Les œuvres de Dieu sont toutes sorties de son cœur; comment ne seraient-elles pas mieux comprises lorsqu'on les étudie avec le secours d'un ami ?
Les endroits souvent visités gardent quelque chose de nous-mêmes. Aux jours d'absence, aux heures douloureuses qui suivent le trépas, quand nous revoyons, seuls, les sites visités jadis en une chère compagnie, il semble que nous y retrouvions plus sensiblement l'ami disparu, comme si son âme s'était attachée aux objets et les animait encore d'une vie et d'une beauté qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Ou bien, sous le même beau soleil, avec les mêmes brises, avec les mêmes splendeurs de la terre et du ciel, tout nous apparaît désolé, couvert de deuil... Nous sommes seuls... Laissons un écrivain belge. Octave Pirmez, traduire nos émotions :
« Dans les matinées de printemps, j'aime à parcourir l'allée du Calvaire de Villers et à fouler le vallon émaillé de fleurs où, tant de fois, nous avions prolongé nos entretiens ; je vais errer, accompagné de la foule murmurante de mes souvenirs, sur les rives du ruisseau de l'Ormalheure, dont j'écoute les doux
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sanglots. Les oiseaux des autres années chantent sur les mêmes buissons; l'arôme pénétrant des plantes germantes circule dans l'air calme, et la nature répand son charme au plus profond des âmes. Mais le pauvre enfant n'est plus là pour s'émouvoir avec moi et il me faut admirer, aimer, soulïrir doublement, puisque je porte comme deux vies en mon sein. De lui il ne reste plus que moi ici-bas. »
Les lettresontleur histoire. Jadis, lorsqu'il n'y avait pas de journaux, toute la vie politique des peuples était écrite dans leurs feuillets. Aussi étaient-elles très longues et relativement très nombreuses. Cicéron écrivit parfois jusqu'à trois lettres dans la même journée à Atticus. Les esclaves servaient de facteurs. Au xvii*^ siècle, à l'époque de Madame de Sévigné, les courriers ne partaient que deux fois par semaine. Le croirait-on? Gaston Boissier trouve que nous écrivons moins que nos pères; il semble craindre que le télégraphe, le téléphone, peut-être les automobiles... et la paresse ne ruinent ce vieil usage. Déclarons avec lui que ce serait dommage.
A défaut des événements publics qui nous sont annoncés chaque matin par la presse, les lettresgardent toujours la ressource de contenir des commentaires
et s'ouvrent toutes grandes pour traiter des affaires privées, pour relater les mille petits incidents dont la succession compose l'existence quotidienne, les détails et les anecdotes qui marchent à côté de la grande histoire. L'amitié les a prises depuis longtemps à son service; elles sont le colloque à distance qui permet aux âmes de défier l'espace et de se venger de l'éloignement. Grâces à elles, l'absence ne nous fait pas ressentir toutes ses amertumes. Parlant du commerce épistolaire, saint Jérôme aimait à citer le mot du poète comique Turpilius : « C'est la seule chose qui rende présents les absents. 11 a dit vrai, ajoutait-il, quoique d'une manière fausse. Qu'y a-t-il en effet de si présent entre des absents que d'entretenir et d'entendre par lettres ceux que l'on aime ? »
Les lettres aident à nous donner de nos amis une connaissance plus complète. Ecrire demande un effort plus considérable que parler, avec plus d'attention sur soi. N'est-ce pas Louis Veuillot qui prétendait que, pour le bien apprécier, il serait nécessaire de lire sa correspondance? «Je t'ai vu tout entier dans ta lettre », écrivait à Cicéron son frère. Saint Basile s'exprimait presque identiquement lorsqu'il disait à l'un de ses amis : « J"ai vu ton âme dans tes lettres. »
Les amis les plus tendres éprouvent parfois de l'embarras à épancher leurs pensées et leurs sentiments en présence de ceux qui les provoquent. Ils se trouvent maladroits, et de fait, ils hésitent, ils bégaient. L'absence frappe plus fortement leur cœur et leur permet de s'exprimer avec plus de bonheur, de se raconter
l'un à Tautre avec plus d'abandon. Finalement elle donne un nouveau ton à l'amitié. « Quand tu es ici près de moi, écrivait Edmond Rousse à unami, je n'ose pas te dire la moitié de ce que je t'écris effrontément ; et tu serais peut-être moins ami si tu étais resté avec moi ; il y a bien des choses que je t'ai forcé bêtement d'entendre et que, pour cent motifs, je n'aurais paseu l'idée de te dire au coin de mon feu. »
A tous ces titres, les lettres doivent être chères aux amis. « Quelle douce chose qu'une lettre d'ami, dit Maurice de Guérin, et quel parfum s'échappe des plis de ce papier surlequelune âme chérie s'est répandue. :i> Puis il rend au vif la joie que lui a causée une récente missive : «Mes yeux qui tantôt allaient dévorant les lignes avec une extrême rapidité, avides et impatients qu'ils étaient, tantôt plus sages et ménageant mieux le plaisir, n'avançaient plus qu'avec cette lenteur que l'on met à savourer un bonheur dont on est le maître etdonton voudraitéterniserla douceur en n'enprenant que par miettes... Ce fut une fête incroyable, mais une de ces fêtes muettes et intimes qui se passent au fond du cœur, dont l'éclat est tout intérieur et dont on ne peut juger qu'au rayonnement doux et serein des yeux et du visage illuminé du dedans.»
Les saints ont joui délicieusement des plaisirs de la correspondance. L'investigateur du passé, lorsqu'il fouille les archives des monastères, trouve çà et là d'antiques épitres qui charment son aride labeur. Dans des pages où le cœur s'est largement épanché, il relève assez souvent des invitations comme celle-ci :
«J'en adjure votre suavité, visitons-nous souvent par lettres et par messages, et que la longue distance qui nous sépare ne triomphe pas de ceux qu'unit l'amour du Christ. » Ce Basile de Césarée, dont le nom était cité tout à l'heure, répondait à un courrier d'Eusèbe, évéque de Samosate, et dans le langage hyperbolique de l'époque, il exprimait ainsi son contentement : « Votre lettre a été pour moi ce qu'est au navigateur la vue du phare annonçant la terre prochaine. »
Parmi tous les saints, celui dont l'amitié s'en va avec le plus de bonheur à travers sa correspondance est peut-être saint Jérôme. Comme il est tendre et enveloppant, comme il presse ses amis de lui faire l'aumône du cœur, de répondre à son affection et à ses appels! On s'étonne de ce que la main qui prenait si fréquemment le dur caillou des macérations, ait pu faire courir une plume si gracieuse, abondamment trempée dans la rosée poétique et nuancée des plus riches couleurs de l'antiquité. La critique a le droit de lui appliquer ce que lui-même disait de Nestor : << De la bouche de Nestor tout vieux et presque décrépit, sortaient des paroles plus douces que le miel. » Un jour, il s'adresse à Héliodore dont lesqualitésaimables rappelaient la belle étymologie du nom. « Avec quelle affection, avec quelle ardeur, lui disait-il, je me suis eff'orcé de vous retenir auprès de moi dans la solitude, vous le savez, vous qui connaissez de quel retour je paye votre amitié. Cette lettre même, encore humide de mes larmes, témoigne delà désolation, de la douleur, dugémissementque me coûta votre départ...
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Quel parti prendre? Vous presser davantage? Mais vous ne vouliez plus m'entendre, parce que vous n'aimiez pas comme moi. Tout ce qu'il lui était possible de faire, mon amitié dédaignée l'a fait. Présent, elle n'a pu vous retenir : absent, elle vous cherche sans cesse. »
Saint Jérôme refuse absolument d'admettre les retards dans la correspondance ; aucune excuse n'est valable à ses yeux : il n'était pasfacile dese dérober avec lui. «Si vous m'aimez, écrivez-moi, je vous en conjure; si vous êtes fâché, ne laissez pas de m'écrire, malgré votre colère. Ce me sera toujours une grande consolation dans mes regrets, de recevoir des lettres d'un ami, tût-il même irrité. . . Réveillez-vous, réveillezvous; sortez de votre sommeil; donnez au moins un petit billet à l'amitié... Vous prétendez n'avoir rien à me mander ; mais c'est cela même qu'il fallait m'écrire, que vous n'aviez rien à me mander. »
Il avait raison de presser ainsi. Trop de personnes méconnaissent ce devoir de l'amitié qui est l'exactitude dans les relations épistolaires. Presque tous les exordes de nos lettres se composent de phrases plus ou moins loyales pour prier d'excusernos négligences. Veut-on des échantillons? «Mes silences ne sont jamais des oublis, mais un simple repos du cœur dans la pensée que je vous aime... Moins je parle et plus je pense, ce qui vous exprime combien j'ai dû penser à vous...» Les règles de l'amabilité prescrivent de ré pondre du tac au tac. La chose ne se faitpas attendre : «Quand on est sûr des sentiments, le reste est peu de
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chose... La confiance en votre amitié me fait endurer patiemment les trop longs intervalles qui séparent vos lettres. Vous avez bien fait d'ôter ce petit glaçon que votre silence me mettait sur le cœur. »
Les retards reprennent ; les lettres s'espacent; la voix qui ne réveille pas d'écho s'endort. C'est la maladie du sommeil ; on sait maintenant qu'elle est mortelle.
Un des motifs qui causent les longs retards, puis les éternels silences, est le manque de simplicité. On veut faire de la littérature, être académique. Pourquoi? Nos amis n'ont-ils pas, sur les rayons de leur bibliothèque, Bossuet et Pascal auxquels ils demandentl'art de bien dire? Ce qu'ils veulent de nous, c'est nousmêmes, ce que nous sommes, ce que nous faisons et aussi ce qu'ils sont en nous et pour nous. La bride sur le cou, puis le trot ou le pas, suivant les émotions du moment, voilà l'idéal du genre épistolaire. Toute cor' respondance sans liberté ne vaut ni le papier ni le temps qu'on lui consacre. « Un commerce épistolaire où l'on fait en quelque sorte les chapitres d'un livre n'est qu'une vaine occupation, plusconforme à l'amourpropre qu'à l'amitié. L'amitié confie simplement ses pensées, demande conseil, expose ses affaires, console, reprend, éclaire, cause familièrement; elle n'écrit point de morceaux d'éloquence. » [Lacordairc.) Elle laisse le cœur s'épancher. sourire, pleurer, tomber sur le papier, et produit ainsi ce qu'Eugénie de Guérin appelait '< de jolies lettres, charmants bijoux du cœur. »
Et cependant, sans qu'on l'ait cherché souvent, les
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correspondances ont obtenu un succès considérable de style. Elles ont, il est vrai, l'avantage d'aborder tous les modes de littérature : nouvelles, effusions, descriptions, direction... Madame de Sévigné,Ozanam Louis Veuillot. . . doivent à leurs lettres le meilleur de leur réputation d'écrivain. Louis Veuillot disait: « Je vous écris sans nécessité, par pure dévotion. » Et il écrivait sans fin à ses «amis qui font du feu, qui ont de l'esprit et qui sont assez bons pour permettre qu'on n'en ait pas ».
Sans être toujours à proprement parler ce que l'on appela au xvii® siècle des lettres de direction, beaucoup de lettres échangées entre amis chrétiens s'occupent de choses d'âme : elles reprochent, elles excitent, elles soulèvent. Aussi l'amitié s'en fait un talisman protecteur. Montalembert agissait ainsi. Dans sa dix-septième année, il écrivait à Léon Cornudet :
« Je porte toujours sur moi la dernière lettre que j'ai reçue de toi, comme un préservatif contre l'impureté, jusqu'à ce qu'une autre la remplace. »
Voici une page qui résume gracieusement l'éloge des lettres : « Une jolie lettre est ce qu'il y a de plus délicat; c'est l'irrisation la plus rare de lapenséeet du sentiment ». Les lettres sont un excellent moyen pour bien apprécier nos amis. « Caril n'yapas d'épreuvequi révèle mieux les qualités d'un coeur et d'un esprit, et on devrait l'imposera ceux qu'on veut vraiment connaître. Dans la conversation, on peut encore faire illusion; on profite de ce que les autres disent; puis les mots s'évaporent vite. Mais dans une lettre, on est
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seul, on est forcé de faire ses preuves ; pour réussir cette légère chose qu'est une jolie lettre, il faut beaucoup d'esprit et de cœur. » Les lettres nous donnent aussi une connaissance plus complète de nous-mêmes. « Une belle correspondance, en effet, c'est un des plus sûrs moyens d'échapper à la frivolité, de se retrouver avec soi-même : la lettre qu'on écrit à un ami est une confession plus profane que l'autre, mais qui, comme lautre, fait faire un examen de conscience. Ecrire une lettre, c'est mettre son âme au miroir, et on ne peut regarder comment on est, sans s'arranger un peu comme on voudrait être ; on rectifie ses sentiments en les décrivant; on les tire à la lumière, et si on en surprend ainsi un qui soit laid ou lâche, on ne le laisse passurvivre. On ne peut pas avoir une vie intérieure un peu riche sans que cela déborde par des lettres. Nous voyons que les grands écrivains nous en ont laissé beaucoup, et notre époque, dans sa rage dindiscrétion, veut les lire toutes. >/ Enfin les lettres sont, pour ainsi dire, la respiration de l'amitié. « De belles lettres sont les chaînes d'or de l'amitié, et il n'y a pas de véritable amitié sans lettres. Avoir des amis, en effet, c'estavoirdesgensdonton nepeut supporter l'absence sans réagir. La réaction, c'est de leur écrire. Autrement, si on accepte la séparationsans lutte contre elle, si on laisse la distance devenir de Téloignement, c'est qu'on avait employé trop tôt le mot sacré d'amitié. Les lettres sont les ponts de l'absence. Elles ressemblent à ces viaducs ajourés, aériens, qui franchissent d'un seul saut les abîmes. » {Abel Bonnard.)