LA VIE DE L AMITIÉ I
nouissement intellectuel. Un tableau de Rochegrosse au Salon de 1898 porte cette épigraphe : Le chant des Muses éveil/le Vâmc humaine. Si l'âme humaine demande toujours à être éveillée par ce chant, elle ne saurait donner à ce chant un meilleur accompagnement que l'amitié.
Les esprits concentrés réclament l'isolement pour bien goûter les charmes de la nature ou ceux de l'étude. Ils ont leur devise dans ces mots du poète :
Sur le bord des falaises, j'aime à fixer mes pas, Et, seul dans la nature, à n'entendre que l'onde, A ne voir que les cieux.
La création et la science se déploient mieux sous leurs investigations solitaires.
Les esprits qui possèdent un plus fort instinct de sociabilité ne goùtentdejoies que celles qu'ils peuvent partager. La beauté dans les oeuvres de Dieu ou dans celles de l'homme, n'a de prix et de sens pour eux que lorsqu'ils la voient reflétée dans les yeux de ceux qu'ils aiment. De fait, la nature ne cesse de se répéter ; une éternelle monotonie pèserait sur les choses, si nous ne leur prêtions la variété de nos impressions. Souvent le monde n'est pour nous que ce que nous
1)6 ESSAI SUR l'amitié
voulons bien en recevoir, et pour peu que nos dispositions intérieures soient changées, tout le visage extérieur des choses change avec elles. Une promenade est un état d'âme : heureux, nous revêtons la nature des allésfressesde notre âme : froids, tristes, ou distraits, nous lui communiquons nos aridités et nos mélancolies. La même brise peut élever vers Dieu et emporter à son trône un sentiment d'amour, comme tout à coup elle ne fera que nous jeter en de profondes langueurs.
La présence d'un compagnon aimé donne de l'agrément aux spectacles les plus désolée et embellit encore les beaux paysages. C'est qu'alors « les cieux et nos pensers rayonnent à la fois ». Parfois ce sont les mêmes impressions qui prennent de la force en se concentrant. On a dit d'Alfred Tennyson et d'Arthur Hallam : '< La nature les avait monnayés au même coin. Les collines, les bois, les champs gravaient dans leurs âmes les mêmes images. Pour eux, les ruisseaux en dessinant leurs méandres avaient la même beauté, et les brises rendaient les mêmes murmures; ils étaient deux écoliers apprenant dans le même livre la même leçon. »
Le plus souvent, cette symétrie n'existe pas ; les amis voient les formes extérieures à travers un prisme différent. Tous deux.
Ils entendent ce que murmure La voile, l'onde et la ramure, Ce que dit dans le mois joyeux