LES TRÉSORS DE L AMITIÉ
vrait ni de la vie de la foi, ni de la vie de l'affection, s'il négligeait de recourir à cet aliment. Il se priverait encore d'un bienfait inexprimable, car il y a une douce joie, une profonde satisfaction à rassembler autour de soi, dans sa cellule ou devantrautel,le petit cercle de ceux qu'on aime, à s'unir à eux par la pensée, à se rappeler leurs vertus et leurs besoins et à s'occuper d'eux en s'entretenant avec Dieu. Ce souvenir des absents, associé à ce qu'il y a de meilleur dans notre âme, constitue une petite communion dessaintset nous fait comprendre cette immense communion desfidèles qui rassemble, à travers les distances et les temps, dans le monde supérieur qui enveloppe cette terre, tous les hommes de foi et de bonne volonté. Un grand pape, grand jusque dans son nom, Grégoire le Grand, définissait ainsi cette communion de l'amitié : « Elle est une heureuse concorde établie par l'amour fraternel ; l'un donne à l'autre ce que celui-ci n'a pas, et reçoit de l'autre ce que lui-même ne possède pas. Ce que l'un s'est acquis par le travail et l'effort, l'autre le partage au moyen de l'amour. »
La prière fait donc partie de i'amitiéchrétienne ; elle est une des tiges les plusgracieuses qui s'élancent de ce terrain et qui montent droit vers leur fleur. On en rencontre l'expression dès les premiers pasqui suiventle point de départ des vraies affections, et cette constatation initiale ne cesse de se renouveler. «J'ai bien prié pour toi, pendantces saints jours, écrit Montalembert à Cornudet,au lendemain de Pâques 1827. Je prie pour tous ceux que j'ai me: c'est une petite récompense que je
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me plais à rendre à ceux qui ontdes bontés pour moi. Quelle douce chose que la prière ! Quel bienfait inexprimable de notre religion ! Quel plaisir pour moi de rassembler autour de moi dans ma cellule, à Sainte- Barbe, le petit cercle de tous ceux que je respecte, de m'unir à ces personnes bien-aimées par la prière, de me rappeler les A'ertus des absents, d'oublier leurs défauts et de m'occuper d'eux en m'entretenant avec Dieu. »
A cette lettre, la première d'une correspondance qui doit durer plus de trente ans et qui est si admirable, Cornudet se hâte de répondre : «Tu as prié pour moi, que tu es bon! et que je t'en ai d'obligation 1 Jusqu'ici je n'avais compté que sur les prières de ma mère et sur celles de mes sœurs. Je ne puis t'exprimer tout ce que je sens au moment oùje t'écris, et je bénis Dieu de ce que, seul dans ma chambrette, personne ne peut troubler mon plaisir. »
L'Esprit-Saint est le protecteur spécialement désigné des amis. Dans la Sainte Trinité, il procède du Père et du Fils, il estleur lien d'amour. 11 est, dit un commentateur de saint Thomas, le terme de l'amour le plus parfait et le plus heureux qui est l'amour d'amitié [Contenson). La prière pour les êtres aimés trouvera en lui un accueil plus sympathique et plus assuré. Il sera en quelque sorte pour les affections de la terre ce qu'il est dans l'affection du ciel, le noeud d'une force infrangible et d'une douceur sans égale.
Une autre dévotion de l'amitié est celle de l'ange gardien. Il veille sur notre ami, il s'attache à lui, le
LES TRÉSORS DE l'amITIÉ I^I
conseille, le porte même, comme des anges savent porter. Tout cela est bien fonction de l'amitié. Aussi l'ange gardien, c'est l'ami invisible; l'ami c'est, l'ange visible. Ces deux mandataires d'une seule mission ont des raisons de s'entendre et de s'unir. Le plus faible doit honorer le plus fort et lui demander, surtout dans l'absence, de protéger et de rendreheureuse l'âme chérie en commun, de lui transmettre les impulsions et les conseils sauveurs.
Des pages délicieuses ont été écrites où l'on raconte que des amis éloignés communiquaient entre eux par l'intermédiaire de leurs anges gardiens; et tout n'est pas légende dans ces anecdotes fleuries.
« Pour Thérèse, a remarqué le dernier biographe de la grande sainte, aimer quelqu'un c'était aimer son âme, c'était la vouloir belle, grande et sainte, et le vouloir avec une sainte passion. Dieu était donc le principe et le terme de ses amitiés. »
Nous possédons là une merveilleuse formule de l'amitié chrétienne qui est avant tout apostolat. Révéler son âme et son cœur, consoler dans la souffrance, partager les beaux sentiments et les grandes inspirations, éloigner toute influence nuisible au bonheur commun, ne constitue pas le plus bel aspect
ESSAI SUR l'amitié
de l'amitié. Au-dessus de tout cela qui a ses charmes et son élévation, se produit une action plus haute, non seulement intellectuelle mais surnaturelle. Ce n'est pas pour jouir, même délicatement, que les âmes s'unissent, c'est pour donner Dieu, c'est pour se perfectionner et monter ensemble plus haut, plus haut encore.
Sur cette échelle d'or qui va se perdre en Dieu.
Aimer véritablement un ami, c'est aimer Dieu en lui, soit parce qu'il y est, soit pour qu'il y vienne. Dans les pages du poète le tentateur dit à la vertu :
Descends jusqu'à moi, car je ne puis monter.
L'amitié chrétienne tient un autre langage ; elle sent bien que ce serait faire un sacrilège que de descendre vers le mal en même temps que vers le malheureux. Elle se fait la nuée lumineuse qui brille dans les ombres et les tristesses du désert, et conduit ceux qui la suivent au bien et au bonheur. « Dès que nous aimons, a dit Lacordaire, nous voulons sauver l'âme que nous aimons, c'est-à-dire, lui donner, au prix de notre vie, la vérité dans la foi, la vertu dans la grâce, la paix dans la rédemption, Dieu enfin, Dieu connu. Dieu aimé. Dieu servi. »
Cette fonction sainte préserve l'amitié de dangereux écarts et la béatifie. Car posséder les dons qui attirent la sympathie et donnent l'ascendant, serait un redoutable privilège, si on ne se faisait pas de Dieu l'âme