‹ Essai sur l'amitéChapitre 8 sur 13 · LES TRF.SORS DE F. AMITIÉ I · texte numérisé non relu

LES TRF.SORS DE F. AMITIÉ I

même de son amitié, si on voulait garder le cœur d'autruià hauteur de la terre et exprimer en jouissances passagères toutes les richesses qu'il contient. Mais non. Et le cri de saint Augustin retentit sans cesse aux oreilles chrétiennes : « S'il est des âmes qui vous charment, il faut les aimer en Dieu. Par elles-mêmes elles sont sujettes au changement, tandis qu'en Dieu l'amitié se fixe et s'éternise. Aimez donc en Dieu, portez vers lui autant d'âmes que vous pourrez, en leur disant : Chères âmes, c'est Lui qu'il faut aimer, cherchez le repos en Lui et vous le trouverez. » De fait, l'amitié n'est-elle pas le don complet de soi-même, et quand Jésus-Christ par son évangile et ses sacrements est devenu nous-mêmes, pouvons-nous bien nous donner sans donner en même temps celui qui ne fait plus qu'un avec nous? Pouvons-nous ne point penser comme Fénelon s'adressant au duc de Chevreuse, à « son bon duc » : « Je ne distingue pas trop l'amour que j'ai pour mon salut, de celui que j'ai pour le vôtre? » Le premier travail de l'apostolat est parfois un travail de conversion. Parmi notre jeunesse, existe, surtout depuis un siècle, ce type très intéressant : cxurs très droits, affamés d'idéal et souffrants de manière étrange, quand il leur arrive d'aller demander la jouissance et le repos aux sources fangeuses qui désaltèrent habituellement les âmes ignobles ; par ailleurs, intelligences que n'ont point éclairées les rayons de la foi, mais que leur pureté et leur simplicité préparent merveilleusement au don de la lumière. A l'Ecole Polytechnique, à l'Ecole Normale, à

Saint-Cyr, à Centrale, ces écoles où Ton pense, où l'on est entré par un travail austère, ce type est assez fréquent. S'il est plus rare ailleurs, on le trouve cependant. Très souvent l'amitié sera pour ces âmes le précurseur delà foi. L'histoire du Père Olivaint, ancien élève de « Normale », celle de M. Teyssère, ancien élève de « Polytechnique », celle de tant d'autres sont très instructives à ce sujet.

A son point de départ, Pierre Olivaint est, quant au cœur et quant à l'intelligence, un de ces jeunes gens dont le portrait vient d'être exquissé. Rien n'empêche la vérité de le gagner. Lacordaire et Ravignan en font la conquête. Il rayonne l'estime; on vient à lui, lui porte à Dieu. Un de ses camarades lui écrit : « Convertis-moi, je t'en supplie ; je t'aime et je sens que c'est par ta bouche que la vérité peut me venir. » Et Pierre Olivaint de répondre : « Oui. j'ai prié pour que le rayon de la grâce divine, qui a un jour illuminé monentendement, descendeaussi sur toi... Je prie Dieu pour toi ei je te dirai presque je te prie pour Dieu ; car Dieu ne peut s'emparer du cœur de l'homme sans que l'homme y consente... »

Un troisième élève se joint à Pierre Olivaint et à son condisciple : bientôt le groupe s'étend. Les nouveaux venus au catholicisme rallient par leur crâne allure, les faibles, les timides, les hésitants. La conférence de Saint-Médard se forme avec dix Normaliens et deux Polytechniciens, et devient « une sorte de noviciat pour les séminaires et les congrégations religieuses ». Avec quelle force délicate mais irrésistible,

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lamitié conduit son œuvre d'apostolat! Dernièrement, dans une correspondance entre deux jeunes agrégés, nous relevions ces touchants remerciements adressés par celui qui se convertissait à l'ami qui était son guide : « J'ai lu ta lettre avec amour, repentir et désir de croire, et j'espère avec toi que bientôt nous serons serviteurs du même Dieu... Cette foi d'action que tu m'as dite, l'entrée dans une vie de lutte contre soi, une existence plus sacrifiée, tout cela je l'ai voulu en lisant ta lettre... Je crains presque de penser à toi parmi toutes ces réflexions. Déjà, avant notre amitié, mon cœur me faisait quelquefois violence et me sommait de redevenir croyant, il me semble maintenant que j'aie peine à conserver ma liberté d'esprit... Ta lettre fut bonne, et sera, je n'en doute pas, l'occasion que Dieu a suscitée pour mon salut. »

Le plus souvent l'amitié trouve également les deux âmes en possession de la vérité. L'œuvre qui s'impose n'est plus celle de la conversion. Mais il y a toujours à marcher dans la vie; il y a toujours à écarter les obstacles qui naissent de l'esprit, du cœur, de la sensibilité. Nos qualités personnelles sont parfois singulièrement mélangées. Dans les champs et dans les cœurs, la nature ensevelit profondément les germes les meilleurs. Pour les champs, c'est la goutte de pluie et le rayon de soleil qui vont éveiller la graine et faire germer la plante future ; pour les cœurs, c'est le dévouementd'unami qui s'emploie à isolerles germes de vertu de tous les obstacles qui les enve-

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loppent et les retiennent loin de la lumière et de la chaleur. Bossuet blâme rigoureusement ceux qui négligent ce devoir : « Ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare que de laisser ceux que nous aimons tomber dans un précipice, faute de lumière, pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux. » Et saint Thomas dit : « L'amitié cherche surtout à procurer la joie de l'ami. Néanmoins elle ne craint pas de le contrister lorsqu'il s'agit de procurer un avantage ou d'éloigner un danger. » Et un auteur clairvoyant, qui fut appelé souvent à remplir cette mission épineuse d'avertir et de reprocher, M'"^ Swetchine, écrit : « Un ami est un être prêt à déplaire cent fois pour être utile une fois. »

L'importance du sujet appelle ici quelques détails. L'apostolat est un art, l'art des arts, peut-on dire. Il a une législation. La fougue du tempérament, excitée encore par le stimulant de l'affection conduirait à de funestes résultats, si la prudence n'apportait son esprit d'observation, sa méthode, ses lenteurs, ses avances et ses reculs. La prudence nous fera d'abord connaître les défauts de nos amis; ensuite elle ne nous permettra pas de les exagérer. Parce que nous sommes faits pour aimer l'infini, nous sommes parfois tentés de trouver accomplis ceux que nous aimons. D'autrefois, par suite des exigences de notre amour-propre, nous prenons pour un attentat la moindre apparence de contradiction, et tous les actes de la vie de notre ami nous paraissent entachés d'imperfections; nous ne

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tenons pas compte d'ailleurs des défauts qui .ne nous regardent pas et qui ne nous blessent pas. La prudence admet la parole de Lacordaire : « L'amitié n'est si divine que parce qu'elle donne le droit de dire la vérité aux hommes qui la disent si peu et l'entendent si rarement. » Encore, pour dire la vérité, choisit-elle les modes qui rendront celle-ci plus facilement acceptable. Elle sait que le reproche blesse toujours s'il n'est assaisonné de charité; elle aime mieux être utile que de plaire, mais elle ne déplaît que lorsqu'elle prévoit un avantage : elle choisit le moment opportun, l'heure oîi l'âme est plus accessible, le calme de la solitude, l'instant favorable qui suit un épanchement. Elle tempère le juste blâme par de justes encouragements. Comme cette lance du guerrier antique, qui jouissait du privilège de guérir les blessures qu'elle avait faites, ses coups ne frappent que pour relever. Elle fait toujours sentir cette assurance que donnait François de Sales à M^"" de Belley : « C'est parce que je vous aime extrêmement que je ne peux souffrir en vous la moindre imperfection. » Un bel exemple de cette assistance réciproque nous est offert par Charles de Montalembert et Léon Cornudet, tous deux élèves du collège Sainte-Barbe. Ils se rencontrent là au milieu de camarades qui professent une impiété et une immoralité effrayantes. Quoique partis de conditions très différentes, ils se connurent bien vite, entraînés par cette sympathie qui, si elle réunissait chez d'autres le vice auvice, attirait au même foyer ces deux âmes venues de plus haut et tendant à

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un but meilleur. « Si tu veux me convaincre que tu accueilles favorablement mon amitié et ma confiance, écrit Montalembert, j'exige de toi que tu sois inexorable sur tout ce que tu verras de repréhensible en moi et que tu m'en avertisses sans ménagement surle-champ : c'est la meilleure preuve d'une amitié véritable et chrétienne; c'est à cette seule condition que je reconnaîtrai la tienne. Comme j'ai de nombreux défauts, tu ne manqueras pas d'occasions de me donner des preuves de ta fidélité. »

Cornudet entend cet appel et répond avec une sincérité qui n'exclut pas les précautions. Tantôt il unit l'éloge au blâme, tantôt il s'humilie afin de rendre ses reproches moins amers : « A part un peu de vanité, je te trouve accompli... De même que tu te passionnes trop vite, tu t'abandonnes aussi trop promptement au découragement... Tu n'as encore que souffert, toi; il faut agir. Moi je n'ai encore ni souffert ni agi. » Voici un autre dialogue par lettres de ces deux nobles jeunes gens : « Il me revient de tout côté, dit le premier, que je suis d'une vanité insupportable, que je n'ai pas la moindre modestie : veille sur moi, je t'en prie : c'est le devoir d'un véritable ami; ne me passe pas un seul trait vaniteux; avertis-moi, je t'en conjure. Plus tu me gronderas, plus je te regarderai comme mon ami. » L'avertissement ne se fait pas attendre : « Oui, cher ami, je trouve un peu d'exagération dans ton amour de la gloire. Tu es passionné; tu seras malheureux. Cependant l'avantage de notre amitié est presque tout démon côté. Tu me retrempes

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l'âme, tu réveilles mes sentiments religieux, tu me donnes du courage pour le travail. Cher ami, je voudrais faire aussi quelque chose pour toi... Que notre amitié soit féconde pour tous deux! Soyons hommes; excitons-nous à la vertu, enflammons-nous pour elle. C'est seulement en poursuivant ses traces qu'il nous est permis d'être passionnés. Pour la gloire et l'amour prenons garde de nous laisser emporter. »

Pierre Olivaint agit de même pour ses amis. Il écrit à l'un d'eux : « Depuis un an, il me semble que tu as beaucoup changé : tu te répands trop en dehors, tu cherches à briller, à imposer; tu ne retiens pas assez ta langue, tu abuses de ton esprit; tu semblés atteint à un haut degré d'une maladie qui travaille tant de gens, l'orgueil et l'amour de toi-même... Avertis-moi comme je t'ai averti; sois sévère dans les paroles et pardonne-moi dans ton cœur. »

Ces faits ne sont pas isolés. Il n'est pas rare de rencontrer dans les écoles et dans les différentes carrières des jeunes qui se sont liés par la promesse d'une mutuelle sauvegarde. Ils ont fait ce pacte : si l'un d'eux venait à oublier ses devoirs, l'autre s'attacherait à ses pas et ne négligerait aucune tentative pour le faire se ressaisir.

Les fautes deviennent comme impossibles par l'habitude du bien, par la position prise devant les camarades et aussi par la pensée que nos trahisons feraient douter et tomber ceux qui s'appuient sur nous. L'amitié nous porte ainsi sur son aile et nous facilite des ascensions très difficiles en elles-mêmes. L'on se sent

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devenir meilleur, quand l'ami le devient lui-même, l'on est porté à redire les mots de Dante à son guide lorsque tous deux furent arrivés au Paradis : « Vous m'élevez tant que je suis plus haut que moi-même. » Et aussi à mesure qu'on monte, on sent davantage le bonheur de s'aimer.

Avec quelle délicatesse l'amour de Dieu se mêle à l'amitié d'un homme, cette parole de saint Bernard au comte Thibault de Champagne nous l'apprendra : « Vous savez, et Dieu sait mieux que vous, à quel point je vous suis attaché ; je me flatte' que vous me le rendez, mais convaincu que vous ne m'aimez que pour Dieu, je me garderai bien de l'offenser de peur que vous ne rompiez avec moi si je romps avec lui ! »

Le zèle pieux ne se repose jamais. A l'œuvre négative de la destruction des défauts, il joint l'œuvre positive de l'édification spirituelle. C'est ainsi que Pierre Olivaint suit pas à pas ceux qu'il a tirés du doute, il les provoque à des efforts sérieux chaque jour renouvelés, à d'incessants progrès. « Ne sois pas, dit-il, de ceux qui n'ont que d'éternels désirs, qui conçoivent et qui n'enfantent jamais. Ne te contente pas d'une volonté vague et languissante pour le bien, pour la vertu, pour le bonheur éternel. Prie beaucoup; la prière est si touchante et si douce ! Que la pensée de Dieu soit toujours présente à ton cœur; mets une âme dans toutes actions; que toutes tes actions soient en quelque sorte des prières. » Paul Seigneret, élève au lycée de Nancy, écrit à l'un de ses condisciples, en qui il vient de trouver une âme digne de la sienne,

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Vhomo unanimts et notus mens dont parle l'Ecriture : . « Dieu, si beau dans toutes ses œuvres, est admirablement beau dans les affections qu'il inspire et dans cette soif de bien que nous avons ressentie en commun. »

Les moyens s'offrent nombreux de porter les âmes au service de Dieu. On prête un livre; on s'efforce de communiquer le goût des œuvres ; on met en relation des jeunes gens sérieux avec un prêtre; on continue dans des lettres l'œuvre entreprise par la conversation; on reprend la conversation. On dit aux ambitieux, aux affamés de gloire : « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme? » On dit aux âmes insouciantes de leur salut, avides seulement de plaisir : « Si tu savais le don de Dieu. » On dit au jeune homme qui est attentif à garder la loi de Dieu, mais qui se laisse encore aller à des négligences : « 11 te manque une chose », pour bien répondre aux inspirations de la grâce. Surtout on donne l'exemple d'une vie honnête et utile. Pour gagner à Dieu, l'âme, l'esprit et le cœur de Louis Veuillot, il suftit des exemples de foi et de piété que lui donnèrent ses compagnons pendant un voyage en Italie. Saint François-Xavier est converti par un mot que lui répète souvent son compatriote et son élève, Ignace de Loyola. Montalembert évite un dangereux écueil, grâce aux lettres brûlantes d'amitié que lui adresse Lacordaire. Lamennais essaie d'entraîner dans la révolte son disciple préféré, « mais, écrit celui-ci, les mêmes courriers qui m'apportaient ces lettres empoisonnées m'en apportaient d'autres bien plus nom-

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breuses, où le véritable ami rétablissait les droits de la vérité, en me montrant les sommets toujours accessibles de la lumière et de la paix :« Ecoute cette voix trop dédaignée, car qui t'avertira si ce n'est moi ? qui t'aimera assez pour te traiter sans pitié '' qui mettra le feu dans tes plaies, si ce n'esf celui qui les baise avec tant d'amour et qui voudrait en sucer le poison au péril de sa vie? u

La tâche de l'apostolat a ses moments d'intime souffrance et connaît des heures décourageantes. Mais une âme vaut de bien autres sacrifices, et qu'est-ce qu'un cœur qui saigne et agonise au prix d'une âme qui s'ouvre à la lumière et à la charité? Lorsqu'on pénètre dans ce mystère des divines transfigurations, on est prêt à dire avec un aimable écrivain qui était aussi un cœur généreux : « J'ai tant en croyance l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. » {^E. de Gué r in.)

Voilà l'amitié chrétienne : une lumière, une flamme, avec Dieu pour point de départ, pour voie et pour terme. A l'amitié ainsi comprise s'applique sans aucun doute la promesse que faisait un jour l'auteur qui vient d'être cité : « Croyez bien que le temps que vous donnez à l'amitié n'est pas perdu et que même il comptera pour le ciel. » Après cela, on comprend le mot de Montalembert parlant de la « grâce de l'amitié » et aussi l'acte de reconnaissance qu'écrivait Ozanam, vers la fin de sa vie : « Nous remercions Dieu de nous avoir créés, rachetés et faits chrétiens, de nous avoir

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donné de bons parents, de s'être lui-même tant de fois donné dans le sacrement de l'autel. Mais après ces grâces puissantes qui soutiennent pour ainsi dire la trame de la vie, combien de grâces plus délicates en forment le tissu : c'est le bon camarade que je rencontrai la première année de collège et qui m'édifia au lieu de me pervertir...» Dans cette œuvre d'assistance mutuelle, le plus faible n'est pas sans apporteràrautre un service précieux. Si nous sommes restés debout, n'est-ce pas parfois parce que notre persévérance nous est apparue comme une condition nécessaire pour assurer la persévérance de notre ami ou procurer son relèvement ? Nous serions tombés peut-être, ou bien notre force eût décliné s'il n'avait pas fallu tendre la main à notre frère. C'est en ce sens que le poète a dit :

Tu m'as rendu plus fort en t' appuyant sur moi.

Dans son bel ouvrage L'art de croire, Auguste Nicolas place un dernier chapitre intitulé : Du bonheur d'aimer et d'être aimé.

Le développement d'un pareil thème, qui cependant entre nécessairement dans les exigences de notre ^55^/, réclamerait une virtuosité de plume et de cœur peu commune. Quand bien même Auguste Nicolas

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aurait réussi dans sa tentative, ce ne serait pas un motif suffisant pour l'entreprendre à notre tour. La nature de tout bonheur est d'analyse difficile. Et le bonheur né de l'amitié est si complexe ! Les événements y ont leur part, les affections plus encore. Il est nuancé à l'infini : sentiment 011 entrent une foule de sentiments secondaires, à l'exemple d'un bouquet où, autour d'une première fleur, viennent se ranger une variété d'autres fleurs. Il y a bonheur à aimer et il y a bonheur à être aimé. « Car il y a dans l'amitié donnée une activité libérale qui seule prépare le cœur à goûterundon réciproque : ily a dans l'amitié obtenue et reçue une louange, une confiance, une abondance qui rend, et au delà, tout ce que l'ami avait paru sacrifier à l'ami. »

Nous nous contenterons de réunir ici quelques pensées très simples, une gerbe de fleurs des champs.

Pour se supporter soi-même, pour être bon envers les autres, l'homme a besoin d'un peu de joie. La joie est le soleil de l'âme, son foyer de clarté et d'énergie. Or l'amitié est source de joie. Sans doute, il y en a d'autres : il y a, dans l'ordre naturel, le vrai, le bien, le beau: dans l'ordre surnaturel, la connaissance et l'amour de Dieu, les consolations de la foi. Mais, entre ces deux ordres, tirant sa valeur de l'un et de l'autre, se trouve l'amitié.

L'amitié se pare des richesses divines de la grâce* Elle a sa racine et son modèle en Dieu ; elle est de ces dons parfaits qui viennent du Père des lumières, et le Christ en a fait la compagne de sa vie et le témoin de

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son agonie et de sa mort. C'est aussi comme un don du ciel qu'elle entre dans nos cœurs, et une fois venue en nous, elle ne cesse par sa vertu propre de travailler à faire toujours plus grande dans notre vie la part de Dieu.

De tous les biens de ce monde, c'est elle qui nous fait ressentir les émotions les plus vives, les plus profondes et les plus pures qu'il soit donné à l'âme humaine d'éprouver ; aussi, aux yeux de quelques-uns, est-elle la seule fleur qui vaille la peine d'être cueillie dans le jardin de la vie, et, dans nos ténèbres, la plus douce « lueur de l'Eden disparu ». L'antiquité disait déjà par la voix de Ménandre : « Ton corps souffre, mande le médecin ; ton âme est dans la langueur, fais appeler ton ami. Le baume précieux du cœur n'est pas l'herbe odoriférante ou l'aromate payé à grands frais ; non, c'est la douce voix de l'amitié. » A chaque nouveau chapitre de son traité ^^yl /«/<:/7?'i^,Cicéron célèbre les charmes qui naissent de l'amitié : « C'est ôter au monde le soleil que d'ôter de la vie l'amitié, le plus doux, leplusbeauprésentque nous ayonsreçu desdieux immortels... Qiiel est l'homme, grand Dieu! qui voudrait acheter toutes les richesses et toutes les jouissances possibles, au prix du bonheur d'aimer et d'être aimé ?... Si vous ôtez de la vie la bienveillance et l'affection, vous en bannissez toute la douceur... Oui, de tous les biens que j'ai reçus de la nature, il n'en est aucun que je puisse comparer à l'amitié de Scipion. »

Le bon Sadolet, évéque de Carpentras, humaniste

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trop décrié, prélat aimé, fêté, contemplé par tous ses diocésains, écrivait : « La jouissance d'une affection réciproque, voilà le bonheur; surtout quand elle se rapporte au souverain Bien. » Fénelon qui se plaignait à tort d'être « sec et irrégulier » déplorait ainsi la mort deTabbé Langeron : « J'ai perdu la grande douceur de ma vie, et le principal secours que Dieu m'avait donné pour le service de l'Eglise. » Et Goethe, au moment de s'arracher au désastreux séjour de Mannheim, révélait à ses amis^ les Kôrner, le secret de toute la tristesse qui accablait son cœur : « Je n'ai pas une âme ici, pas une seule qui remplisse le vide de mon âme à moi. Oh ! j'ai faim d'une meilleure nourriture, de meilleurs hommes, d'amitié, d'attachement, d'affection. Il faut que je vienne à vous, il faut que dans votre intimité, j'apprenne à sentir de nouveau mon propre cœur. Auprès de vous, je veux être, je serai doublement et triplement ce que je fus autre, fois, et plus que tout cela, mes chers amis, je serai heureux.»

Alfred de Musset, que son âme désordonnée pousse vers tous les calices, s'enivra un instant à celui de l'amitié. 11 garda de ce pur contact une impression de charme qu'il exprime ainsi :

De ces biens passagers que l'on goûte à demi Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.

La Rochefoucault, si volontiers injuste quand iltraite de l'amitié, se ravise une fois et écrit : « Le plus beau

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présent qui ait été fait aux hommes, après la sagesse, c'est l'amitié. »

Maisc'est Lacordaire qui excelle à retracerle bonheur que met dans la vie la possession d'un ami. Tous les événements de son existence sont marqués par un chant à l'amitié. Pour employer une de ses comparaisons, « l'amitié est comme un arc-en-ciel mystérieux qui teint de merveilleuses couleurs toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes ses vertus, tous ses actes enfin, jusqu'à celui de sa mort qui s'empreint au loin des rayons de l'éternité. » Ni les succès, ni la fréquentation des grands hommes, ni la possession glorieuse du génie, de l'éloquence, ni tous les feux de la gloire ne lui furent aussi chers que les rayons de l'amitié : c'est de là après Dieu qu'il tira son bonheur le plus apprécié. Il disait : » Rien ne serait plus affreux que la gloire si elle m.ettait obstacle à l'affection. Une noble amitié est un des premiers et des plus purs plaisirs de l'homme, alors mêmequ'elle ne serait pas une atmosphère vivifiante pour la vertu. L'intimité de la vie avec des êtres de choix est ce qu'il y a sur la terre de plus doux, de plus parfait, de plus semblable à la vie du ciel. » Une autre fois il faisait cette remarque : « Quand on a le cœur aimant, c'est en soi-même que l'on vit surtout; non pas dans un soi-même égoïste, mais dans cette retraite sainte du cœur, où un seul autre être suffit pour remplir une journée, oii l'on s'inquiète peu de la foule ou de ce qu'elle pense, où le dehors n'est rien. Chez toutes les grandes et nobles âmes, c'est la passion. Je souhaite que ce soit

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la vôtre, non qu'elle n'ait de grands écueils,caroù n'y a-t-il pas d'écueils? mais parce que, une fois qu'on leur a échappé, on goûte la seule vraie consolation d'ici-bas. »

C'est surtout de son amitié avec Montalembert qu'il pensait ainsi. Ne lui avait-il pas écrit un jour : « Rien ne m'a été doux comme toi? » De son côté, Montalembert rend témoignage que Lacordaire a dit vrai. 11 nous le montre au sortir des tribunaux devantlesquels Lacordaire a été traduit pour deux articles de VAve- «/r considérés comme injurieux à la personne de Louis- Philippe. Le prêtre journaliste et avocat vient d'être acquitté après une merveilleuse défense qu'il a présentée lui-même. « Une foule nombreuse entourait et applaudissait le vainqueur de la journée. Quand elle se fut écoulée, nousrevînmes seuls, dans l'obscurité, le long des quais. Sur le seuil de sa porte, je saluai en lui l'orateur de l'avenir. Il n'était ni accablé, ni enivré de son triomphe; je vis que pour lui les petites vanités du succès étaient moins que rien, de la poussière dans la nuit. Maisje le vis avide de répandre la contagion du dévouement et du courage, et ravi par ces témoignages échangés de foi mutuelle et de tendresse désintéressée qui, dans des cœurs jeunes et chrétiens, brillent d'un éclat plus pur et plus aimé que toutes les victoires. >/

Lacordaire demeura fidèle à ces promesses du commencement. Un jour vint où il renonça aux émotions des luttes politiques qui l'avaient quelque temps passionné, aux triomphes de la parole qu'il avait cepen-

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dant toujours soumis à l'édification et au salut des âmes; mais en revanche, il prétendit jouir jusqu'à la fin des charmes de l'amitié. Sur son lit de mort, il répétait à l'ami de sa jeunesse : «Charles, je t'aime bien. »

Il ne faut pas prétendre cataloguer tous les bonheurs de l'amitié. Auprès des sentiments précis qu'on pourrait facilement analyser, il y en a d'autres, peut-être les plus pressants, qui ne sont pas assez nuancéspour être bien exprimés. Comme dans l'océan, il y a dans l'amitié un flux et un reflux d'influence heureuse et réciproque qui ne laissent jamais à découvert les rivages du cœur. Dans l'amitié, tout se tourne en joie. Non seulement nous voyons avec allégresse les qualités et les succès de notre ami, mais nous ne recueillons nous-mêmes avec quelque satisfaction les fruits de nos travaux que pour en faire passer les triomphes et la gloire sur ceux que nous aimons. On comprend cette parole d'une âme ardente : « En recherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. »

Lorsque Montalembert, âgé de dix-neuf ans, publie ses premières pages et inaugure une carrière qui doit être si glorieuse, Cornudet s'empresse de lui faire part des émotions qu'il éprouve : «Tu me croiras si je te dis que j'en ressens plus de joie que si c'était moi qui les eusse écrites, que si je voyais mon nom à la place du tien. ..Je jouirai de tes succès politiques et littéraires, comme s'ils étaient miens, plus que s'ils étaient miens; car rien ne m'empêchera de les célébrer parmi nos amis et d'en témoigner à tous ma joie

et mon orgueil.» Etles deux amis se communiquaient cette pensée de Cowper, qu'ils méditaient et commentaient : « Le vrai bonheur, si l'homme peut v atteindre, c'est l'union de deux cœurs s'épanchant l'un dans l'autre, c'est l'échange mutuel entre deux âmes des joies qu'elles rencontrent dans leur essor céleste, comme des douleurs qu'elles se communiquentavec une confiante hardiesse et que l'amitié faitsiennes. Pour ceux qui s'aiment ainsi, chaque jour apporte de nouvelles forces nées de cette douce communion ; ils supportent mieux les accidents et les longueurs de la route ; ils opposent à l'ennemi leurs forces réunies, ils se fortifient l'un l'autre dans le voyage qui mène à Dieu. » Cette langue n'est pas comprise de tous; car elle est la langue du cœur. Il faut dire des joies de l'amitié ce que Dante enseigne de la douceur du ciel i-xOn ne la comprend pas sans l'avoir goûtée. >, Mais tous ceux qui ont partagé intimement ce qu'il y avait de noblesse et de générosité dans une âme bien harmonisée avec la leur, savent que ces choses sont vraies ; ils sont de l'avis de Young, dans la deuxième de ses Nuits :

Un monde entier ne vaut pas le bonheur :

C'est ramitié qui nous le donne Pour gagner un ami je céderais un trône ;

et à l'exemple de Louis Veuillot, '< ils louent Dieu de leur avoir donné des cœurs faits pour l'amitié ».

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Ce chapitre ne renfermera pas tout ce que promet son titre. Beaucoup des éléments que sa rubrique semblerait appeler, sont disséminés à travers les pages du livre, et la réunion elle-même de tous ces développements dispersés ne donnerait pas l'idée totale des biens que l'amitié apporte au cœur de l'homme. Pline raconte avoir vu à Tibur un arbre enté de différentes greffes, qui portait à ses branches plusieurs sortes de fruits. L'amitié est plus privilégiée que cet arbre et je ne sais pas quels fruits elle ne pourrait offrir. « Quelles douleurs insondables n'a-t-elle pas consolées! Quelles grande ; existences n'a-t-elle pas embellies '.Quelles métamorphoses n'a-t-elle pas opérées! Quelles fautes, quelles erreurs n'a-t-elle pas effacées! C'est à elle seule qu'appartiennent les seules pages immortelles qui surnagent dans l'océan des siècles. A elle les plus belles heures de la vie, à elle ses meilleures joies ! » [Mgr Baunard.)

L'homme est un roseau, a-t-on dit, et c'est là sa faiblesse, mais c'est un roseau pensant et aimant, et c'est là sa force. Léon Cornudet résume bien le rôle et les avantages de l'amitié dans ce passage d'une lettre à Montalembert : « Mon âme s'est agrandie depuis queje te connais. Je parviens à triompher un peu de ma paresse habituelle, lime semble que je

sens mieux ce qui est beau et que ma ferveur s'est un un peu rallumée. C'est de ton amitié que j'attends le principal bonheur de ma vie. C'est à toi peut-être que je dois le projet que je forme maintenant de consacrer ma vie tout entière à ma patrie. Le désir d'être digne de l'amitié que tu m'accordes me rendra vertueux et me remplira de courage.» A en croire Joubert, l'amitié nous donnerait une notion plus exacte de la justice, sans doute en débarrassant notre esprit et notre cœur des préjugés égoïstes qui y lèvent et qui tendent à faire de tout homme un antagoniste d'autrui : '< On n'est juste, a dit ce moraliste, qu'envers ceux que l'on aime, i.

Une autre fonction bien douce de l'amité est d'apporter la consolation et le soutien aux heures d'angoisses spéciales, aux endroits plus montants du chemin de la vie. Aucun homme ne peut se consoler lui-même, et si, lorsqu'il est parvenu à certain degré de sainteté, il trouve dans la foi la consolation de son âme, c'est encore de l'amitié qu'il tire la consolation de son cœur. L'amitié sait panser toutes les blessures et rendre moins cruelles les plaies mêmes que Dieu seul peut cicatriser. Elle ressemble à ces autels que l'antiquité avait dressés pour servir de refuge aux malheureux et aux coupables ; elle peut s'appliquer ces vers de Musset :

Le ciel m'a confié ton cœur.

Quand tu seras dans la douleur Viens à moi sans inquiétude.

Je te suivrai dans le chemin.

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Elle nous suit donc, et, en Simon le Cyrénéen, elle porte une partie de notre fardeau. Elle dissipe l'ennui et le vague que la tristesse avait distillés dans notre âme comme la plus terrible disposition aux victoires du mal. Elle va chercher dans d'obscurs replis de notre cœur les germes du bien et les excite à se développer dans l'air pur et la lumière ; elle éveille en nous des aspirations plus relevées, et nous fait entrevoir et désirer un emploi plus haut de notre temps et de nos forces.

Il est certainement des intelligences, et de très bien douées, qui s'étioleraientet s'abattraient vaincues dans l'isolement, et qui n'acquièrent de puissance sur les autres que parce qu'elles ont été fortement actionnées elles-mêmes par des intelligences amies.

De plus, l'amitié met en communication intime avec de belles âmes. Or, dans l'ordre des choses créées, l'âme est la beauté suprême : au-dessus de toutes les autres merveilles, ce qui intéresse et passionne le plus vivement l'âme, c'est l'âme. L'âme résume dans son -5^ petit monde » toutes les beautés éparses dans le grand, et elle ajoute quelque chose de plus excellent. Il en est qui possèdent à l'égard des âmes un art très délicat qui leur fait connaître celles qui sont supérieures eten jouir très fortement. Tel était cet ami de Legouvé, qui disait : «Vivre près de lui me produisait l'eflfet d'un séjour sur les hauts sommets des montagnes, où l'air est si pur qu'il suffit de le respirer pour se sentir ranimé. />

Oui, la parole, l'exemple ou simplement le souve-

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nir d'un ami suffisent pour empêcher les défaillances et ranimer les courages. Si nous en voulons des preuves, ouvrons une fois de plus l'admirable correspondance de Montalembert et de Cornudet. L'expression de leurs sentiments se poursuit en strophes variées et enthousiastes qui ont l'allure d'un hymne :

«J'ai bien prié pour toi; c'est pour la première fois que je me suis approché de la sainte Table avec un cœur satisfait. Jusqu'à présent, en m'y présentant, j'avais été demander à la Providence de me donner la grâce de l'amitié; aujourd'hui, j'ai été la remercier de me l'avoir accordée. Il me semble que l'un des plus beaux privilèges d'un véritable ami est celui de servir pour ainsi dire de contre poids à toute influence nuisible au bonheur commun, de soutenir son ami, dans les résolutions vertueuses, comme de le consoler dans les malheurs, de partager avec lui à la fois les beaux sentiments et les peines du cœur. /> [Montalembert .)

«Nous devons nous avertir mutuellement des dangers, et notre pacte est d'employer tous les moyens pour nous tirer mutuellement du mal. Pourvu que je ne succombe pas moi-même dans ce monde qu'on dit si plein d'écueils. Oh! non, je ne succomberai pas; j'en ai pour garant l'amitié qui nous unit. Comme elle est fondée sur la religion et sur la vertu, je sens qu'elle ne peut finir que quand ces dernières s'effaceront de mon cœur. Et quand je n'aurais pour les garder que le désir de garder la première, je serais sûr de ne pas les perdre. » [Cornudet.)

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«Je suis persuadé que notre union nous sera fort utile, et que dans le monde nous ne trouverons pas, pour rester fidèles à nos principes, de ressource plus sûre après Dieu que l'amitié. » [Montalcmbert.)

On sait que c'est par l'amitié que la grâce de la conversion toucha le cœur du futur Père Olivaint. L'instrument de Dieu auprès du jeune Normalien fut un de ses anciens condisciples du lycée Charlemagne qui, sur les pas de Chateaubriand, avait d'abord cherché dans la religion ce qui charme l'imagination et attendrit le cœur. Pierre Olivaint lui écrit au début de leurs relations : « Tu m'as parlé des idées qui te soutenaient, et je sens déjà qu'elles me soutiennent; car ces idées sont nobles, pures, religieuses; et si je puis marcher dans la voie comme je le veux, je t'en devrai quelque chose. Il me semble déjà, depuis que je te connais, que je suis moins mauvais qu'auparavant. C'est pour cela que je m'abandonne à toi avec un si grand entraînement; c'est pour cela que j'éprouverais tant de peines si notre amitié se brisait. Marchons ensemble, ami, soutenons-nous l'un l'autre, apprenons-nous l'un l'autre à devenir des hommes de bonne volonté. »

Si depuis un siècle, et de nos jours plus que jamais, un renouveau plein de promesses ne cesse de s'opérer dans la jeunesse, si «le bataillon sacré des âmes de vingt ans» ne cesse de multiplier les actes de foi et de courage, il faut l'attribuer en grande partie aux fortes inspirations que les jeunes cœurs puisent dans l'amitié.

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Quelque sujet qu'ils eussent à traiter, les vieux auteurs ne manquaient guère d'écrire à la louange du dit sujet un chapitre intitulé: De l'excellence de... Sous cette rubrique légèrement vague, ils renfermaient toutes les considérations qu'ils n'avaient pas réussi à ranger sous d'autres titres. Si nous faisions comme les vieux auteurs !...

L'excellence est la qualité des êtres qui dépassent les autres ou qui portent leurs qualités jusqu'au point suprême qu'elles peuvent atteindre. Une foule de témoignagnes reconnaissent ce double privilège à l'amitié.

Alexandre préférait l'amitiéàsagloire si vive deconquérant, etcomme un jour, on lui demandait où étaient ses trésors, il montra ses amis, et répondit : « Dans ces écrins. » Ménandre nous parle d'un jeune homme qui regardait comme un très grandbien d'avoir seulement l'ombre d'un ami. Sénèque écrivait à Lucilius : « Si le sage se suffit à lui-même, toutefois il veut avoir un ami, ne fût-ce que pour cultiver l'amitié, pour ne pas laisser en friche une si belle vertu. » Cicéron se montre intarissable en la matière ; il veut qu'on mette l'amitié au-dessus de toutes les choses humaines; il pense que l'ôter du monde ce serait en ôter le soleil. Il n'y a rien d'aussi doux qu'elle et il ne peut y avoir de joie là où elle n'est pas. Il l'appelle d'un mot qui

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n'a pas un correspondant noble dans notre langue, piilchcrrimnm vitse snppellcctilem. C'est en elle, à son avis, qu'on trouve tout ce qui mérite l'amour des hommes, l'honnêteté, la gloire, la tranquillité et l'agrément de l'âme, tous ces biens qui font le bonheur de la vie et qui même en sont une condition.

On devait s'attendre à trouver un jugement de Montaigne sur cette question. En effet, il s'exprime ainsi: « Somme, ce sont eflFects inimaginables à qui n'en a gousté, et qui me font honnorer à merveille la response de ce jeune soldat à Cyrus, s'enquérant à luy pour combien il vouldrait donner un cheval par le moyen duquel il venait de gaigner le prix de la course et s'il vouldroit eschanger à un royaume : « Non, certe,Sire; mais bien les lairrais-je volontierspour en acquérir un amy, si je trouvois homme digne de telle alliance. »

« L'amitié est ce qu'il y a de meilleur au monde », dira La Bruyère ; et Malesherbes écrira presque identiquement : « L'amitié n'a pas d'équivalent. » De sa plume habituée aux énergiques pensées et aux saisissants paradoxes, Joseph de Maistre tracera cette sentence très douce : « Après la communion des saints, il n'y a rien de plus puissant que la communion des amis. » Pour Lacordaire, « l'affection d'un ami est le plus grand trésor d'ici-bas, après l'amitié de Dieu; c'est là une chose rare et divine, signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récompenses divines attachées à la vertu. » Le sceptique Sainte-Beuve s'arrête attendri devant le souvenir d'un ami, qu'il

ESSAI SUR l'amitié. 13,

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vient de rappeler. 11 écrit : « L'étude et Tamitié sont les consolatrices qui nous accompagnent le plus loin et quelquefois jusqu'au bout.» Si sévèrement qu'il s'examine, Ozanam trouve en lui une chose, une seule chose, qui ne lui déplaît pas, c'est le besoin d'aimer, c'est de conserver des frères qui l'aiment. « L'amitié est mère, elle est sœur, elle est tout ce qu'il y a de tendre et d'aimant >/, chante suavement Eugénie de Guérin. Cornudet épanche ainsi sa reconnaissance dans le coeur de Montalembert : « J'ai eu deux grands bonheurs dont je ne saurais trop bénir Dieu, celui de naître d'une mère chrétienne dans toute l'étendue du mot et celui de rencontrer de bonne heure dans la vie deux âmes, toi et Rio, toi surtout, cher bien-aimé ami, qui ont été pour moi la personnification de l'amour chrétien. » Montalembert dit à son tour : <■< L'amitié est la seule illusion du jeune âge qui se réalise, la seule espérance qui ne soit pas brisée ou étouffée, la seule puissance de l'âme qui porte ses fruits dès l'entrée de la vie. »

Louis Veuillot fait cet éloge de l'amitié : « Elle est un secours, une récompense et un frein. Il y a dans ce beau sentiment de l'amitié chrétienne tous les caractères d'un don divin. On sent que cela vient du grand Dieu quia voulu réparer noscœursparl'amour. L'amitié fortifie et tempère. Sans nous rien ôter de nos qualités propres, elle nous donne quelque chose des qualités de ceux que nous aimons. Elle nous aide puissamment à braver, à vaincre les faiblesses du respect humain que nous trouvons toujoursà quelque

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degré sur le chemin du devoir ; et nous marchons avec plus d'assurance parce que, nos amis sont là pour connaître, approuver et au besoin rectifier le mouvement qui nous fait agir. >/ Dès les premiers pas de sa course d'écrivain, M. Amédée de Margerie parle ainsi, dans ses Lettres sur la piété : « Il m'a toujours semblé que, pour une âme dont le monde n'a pas émoussé la vrnie sensibilité, le spectacle de l'amitié chrétienne était, à lui seul, une démonstration suffisante de la divinité du christianisme. Car une telle amitié est, elle aussi, suivant l'expression du Père Lacordaire, une vertu privilégiée. » C'est que l'amitié jette des racines profondes dans toutes nos facultés, elle nous enveloppe de mailles insaisissables mais très sensibles qui portent, à tous les points de notre être les émotions ressenties en un point ; elle tient sous sa dépendance l'esprit, le cœur, l'imagination, la mémoire, la sensibilité, et par là elle exerce une influence bienfaisante sur notre existence entière.

Aussisont-ilslégion ceux qui saluent l'amitié comme le plus suave parfum de l'àme et la brise céleste qui, venue de l'éternelle rive, apporte au cœur souffrant, dans l'orageuse traversée de la vie, un avant-goût des délices sans fin. Il est un de ceux-là qu'il ne faut pas oublier: C'est saint Paul. Il place la charité au-dessus de tout. 11 la montre plus forte que tout. Mais la charité, qu'est-elle en langage ordinaire, sinon l'amitié? L'Evangile parle le même langage que les épîtres de l'Apôtre. Il prononce la formule suprême des relationsentre Dieu et l'homme, lorsqu'il appelle saint Jean le

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disciple que Jésus aimait. L'amitié qui consacre les rapports du Sauveur et de Jean est encore le sentiment par lequel Jésus veut s'attacher Pierre et ses successeurs. Au moment du dernier adieu, quant il veut donner définitivement un chef à son Eglise, ce qu'il demande à l'élu, ce n'est pas s'il a la foi, mais s'il a l'amitié. Se faire aimer, c'est le point final du commerce qu'il s'est proposé d'établir entre les hommes et lui. A bien des égards, cette scène qui se passe sur le lac de Tibériade entre un pauvre pécheur galiléen et Jésus ressuscité, est l'une des plus importantes du catholiscime, etc'est l'amitiéqui l'occupe tout entière.

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