Essai sur l'ancien Cundinamarca
Des trois grands centres de civilisation qui existaient en Amérique avant sa découverte, le Mexique et le Pérou ont seuls attiré 1 attention des historiens anciens et modernes. Le Cundinamarca, dont la conquête ne produisit pas tant de richesses et dont les abords ont toujours été difficiles, est resté complètement oublié. Parmi les auteurs anciens , Oviedo , Acosta et P. Martyr n’en disent pas un mot ; Gomara et Herrera lui consacrent à peine quelques lignes. Parmi les modernes, M. le baron de Humboldt , à la science duquel rien n’est échappé, est le seul
qui nous ait donné quelques renseignements sur Bochica et sur le calendrier des Muyscas.
La fatalité s’est même attachée aux ouvrages des auteurs qui ont traité spécialement de l’histoire de ce pays. A l’exception d’un seul, tous leurs ouvrages sont restés manuscrits. Les mémoires de Ximenez de Quesada, son conquérant, s’ils existent encore, gisent ignorés dans quelque bibliothèque de l’Espagne. Il en est de même de 1 ’ Histoire de la Nouvelle- Grenade , des PP. Medrano et Aguado; de la quatrième partie des Éloges des hommes illustres du Nouveau-Monde , par le licencié Castellanos, qui était consacrée à ceux du Cundinamarca ; et de la volumineuse Histoire de la terre ferme , par le P. Simon : le premier volume, qui traite du Venezuela, est le seul qui ait vu le jour ; les deux autres se trouvent manuscrits dans ma bibliothèque. C’est d’après cet ouvrage et d’après celui de l’évêque de Panama, Piedrahita , imprimé à Anvers en 1688, quej’ai composé l’essai bien imparfait que je donne aujourd’hui au lecteur. On trouvera sans doute dans mon récit beaucoup de faits obscurs ou contradictoires ; mais , malgré mes recherches, il m’a été impossible de me procurer des renseignements plus exacts.
Piedrahita (1) comprend, sous le nom général de Cundinamarca , le grand cercle environné de mon-
(i) Piedrahita , liv. i , ch. i-
L ’ A N C I E N C II N D I N A M A RCA. 3
tagnes qui comprend Jes provinces désignées aujourd’hui sous le nom de Bogota, Velez, Pamplona, la Grita, Merida, Muso, Ebate, Panches, Neyba, Marquetones, Sutagaos, Ubague, Tensa, Lengupa, Sogamoso et Chita. 11 était habité par six nations principales. Nous parlerons d’abord des cinq premières , sur lesquelles nous n’avons que très-peu de renseignements et au centre desquelles habitaient les Muyscas.
1. Les Pantagoros , qui comprenaient les Gainantes, les Guarinoes, les Marquetones , les Guascuyas, les Pijaos , les Gualyes, les Guaguas et les Doymas; ils étaient très-sauvages et habitaient la rive gauche de la Magdalena. Les Pijaos, la plus barbare de toutes ces tribus , n’avaient pas d’autres dieux que les victimes qui tombaient sous leurs coups, à l’exception toutefois de leurs ennemis ; il fallait que ce fût une femme, un enfant ou un étranger inolfensif, car ils pensaient que celui qui mourait innocent était transporté au ciel et devenait le protecteur de celui qui lui avait procuré cette félicité ; mais cette protection ne durait qu’un certain nombre de lunes : il fallait alors commettre un nouveau meurtre ou rester sans dieu (1).
2. Les Panches habitaient la rive droite du fleuve et les montagnes en face de Muequeta, dont les
(i) Piedrahita , liv. n, cliap 2.
Zippas ne purent jamais les soumettre. Ils allaient tout nus et mangeaient de la chair humaine. On rapporte qu’ils n’épousaient jamais une fille du meme village qu’eux , parce qu’ils la regardaient comme leur sœur ; mais qu’ils ne se faisaient aucun scrupule d’épouser leur propre sœur lorsque , par hasard, elle était née dans un autre village. Toutes les filles qui venaient au monde avant que leur mère eût donné le jour à un fils étaient impitoyablement mises à mort (1).
3. Les Sutagaos, qui comprenaient les Sumapazes, lesCundayes etles Neybas. Ils demeuraient entre les rivières Pazca et Sumapaz. Ces Indiens avaient des idoles d’or et d’argent ; mais ils ne leur offraient que le butin qu’ils faisaient sur leurs ennemis ou le produit de leurs vols, jamais rien qui leur appartînt en propre (2).
4. Les Chitareros, parmi lesquels on comptait les Tymotes , les Barbures, les Gayos, les Chinatos, les Surataes, les Motylones , les Capachos, et beaucoup d’autres (3).
5. Les Lâches, dont faisaient partie les Ypuyes, les Caquetios , les Tames et les Achaguas. Leur territoire était séparé, par la rivière de Sogamoso, des états du cacique de Tundama, et s’étendait jusqu’à celui des Chitareros. Les hommes ne s’occupaient que de la guerre , et tous les travaux pénibles étaient
(1) Piedrahita , liv. n, ch. 2.
(2) Idem , liv. 1, ch. 2.
(3) Idem , liv. n, chap. 2.
l’ancien cundinamarca.
abandonnés aux femmes. Quand il naissait dans une famille cinq garçons et qu’il n’y avait pas de filles, le dernier était élevé comme s’il eût appartenu à l’autre sexe. On les mariait comme telles et ils étaient préférés aux femmes : on leur donnait le nom de cusmos. Les Lâches adoraient les pierres et disaient qu’elles avaient autrefois été des hommes et qu’elles ressusciteraient un jour ; ils adoraient aussi leur ombre, en disant que c’était le soleil qui la leur envoyait pour les protéger. Leur jeu favori, qu’ils appelaient monta , consistait à se diviser en deux bandes et à tomber les uns sur les autres pour se rouer de coups; ils se revêtaient, à cette occasion, de tous leurs ornements. Piedrahita dit que ce jeu avait encore lieu de son temps et qu’ils y déployaient tant d’adresse que les Espagnols venaient de 10 ou 12 lieues pour les voir (1).
6. Enfin les Muyscas , qui comprenaient aussi les Musos et les Col y mas.
Lors de l’arrivée des Européens, les Muyscas étaient soumis à trois chefs principaux, le Zippa ou Bogota, le roi de Tunja et celui de Sogamoso. il y avait, en outre, un assez grand nombre de chefs indépendants ou qui avaient cessé de l’être depuis peu de temps, tels que ceux de Guatavita , Ubague, Sagica , Tunjaca , Chia, etc. On peut diviser l’histoire de cette nation en deux époques bien distinctes, les
(i) Piedrahita , liv. n, ch. 2.
temps fabuleux et les temps historiques ; ces derniers ne remontent guère qu’à un siècle avant la conquête. Nous parlerons d’abord des premiers , sur lesquels les différentes nations étaient à peu près d'accord.
Bochica était la principale divinité des Muyscas de Bogota, qui le regardaient comme le Dieu universel du monde, tandis que Chibchachum , qui lui était inférieur , était le protecteur spécial de leur nation. Ce nom vient, selon le P. Simon (1), du mot chibcha > nom que se donnaient les Muyscas, et de churn , qui veut dire bâton ou appui. Cet auteur, qui prétend que Bochica était un pur esprit et qu’il était adoré par les chefs et les nobles , tandis que le culte de Chibchachum était abandonné aux gens du peuple, ne lui attribue cependant pas la création du monde. Il dit (2) qu’au commencement l’univers était plongé dans l’obscurité, et que la lumière était renfermée dans un être que les Indiens ne savent pas décrire et qu’ils nomment Chiminigagua. Cet être créa de grands oiseaux noirs auxquels il ordonna de parcourir l’univers et d’y répandre la lumière en lançant en tous lieux par le bec celle dont il les avait remplis.
Il sortit alors du lac d’Iguague, à quatre lieues au N. -O. de Tunja, une femme nommée Bacliue, qui
(1) Simon , part. II , notice iv, ch 4.
(2) Simon , ibid.
i/ancien cundinamakca.
tenait à la main un enfant de trois ans. Ils construisirent une maison dans l’endroit où est situé aujourd’hui le village d’Iguague. Quand ce jeune garçon fut devenu grand , il cohabita avec sa mère qui était si féconde, qu elle accouchait toujours de cinq ou six enfants à la fois , de sorte que le monde se peupla très-vite. Quand Bachue fut devenue très-vieille , elle convoqua , sur le bord du lac , sa nombreuse postérité , et , après avoir pris congé d’elle, elle se précipita dans les flots ainsi que son mari. La tradition ajoute qu’ils lurent transformés en deux énormes serpents qui habitent encore le lac et qui apparaissent quelquefois.
Quelque temps après, les hommes ayant offensé Chibchachum, celui-ci créa pour les punir les torrents de Sopo et de Tibito ; car comme le saut du Tequendama n’existait pas encore , l’eau montait toujours dans la plaine et il n’était plus possible de rien cultiver, de sorte que la population, qui s’était réfugiée sur les montagnes, était menacée d’être submergée. Les hommes, au désespoir , invoquèrent le dieu Bochica , qui leur apparut assis sur l’arc-enciel et tenant une baguette d’or à la main; il leur dit : « J’ai entendu vos prières et je punirai Chibchachum; je ne détruirai pas les rivières qu’il a créées, parce qu’elles vous seront utiles dans les temps de sécheresse ; mais je vais ouvrir un passage aux eaux. » En disant ces mots, il lança sa baguette d’or contre la montagne et la fendit dans toute sa hauteur dans l’endroit où le F unzha forme la célèbre cataracte
ESSAI S U R
connue sous le nom de saut du Tequendama. Toutes les eaux s écoulèrent par là, et la plaine redevint habitable . Pour punir Chibchachum , Bochicale condamna à porter sur ses épaules la terre qui était autrefois supportée par de gros piliers de bois de gaïac. Quand il est fatigué et qu'il change son fardeau d'une épaule à l’autre, cela produit les tremblements de terre (1).
La tradition des Muyscas rapporte aussi qu’à une époque très-reculée un vieillard nommé Nemterequeteva ou Xue arriva chez eux du côté de l'est, c'est-à-dire des plaines qui sont arrosées par l'Orénoque et le Gasanare , où il avait vécu vingt âges d'homme de 70 ans. Sa longue barbe blanche lui tombait jusqu a la ceinture; il avait les cheveux retenus par un bandeau et était vêtu d'un manteau noué sur l'épaule droite. Il marchait pieds nus et arriva sur le plateau par le village de Pazca, situé au midi de Bogota. Il se rendit de là au village de Boza , où mourut un chameau qu'il avait amené avec lui. Les Indiens de Boza et de Suacha adorèrent ses ossements , et Ion raconte que, lors de l'arrivée des Espagnols, on leur fit voir dans cet endroit une côte qui devait avoir appartenu à un animal beaucoup plus grand que tous ceux qu'on rencontre dans ce pays. On nommai t aussi ce vieillard Chiminzigagua ou envoyé de Chiminigagua (2).
(1) Simon , part. II, notice iv, ch. 4-
(2) Le P. Simon ajoute que Gagua veut dire le Soleil , qui s’appelle cependant en muysca Zuhe , ce qui se rapproche beaucoup
LANCIEN C UN I)I N AM AUC A.
Xemterequeteva apprit aux Indiens une foule de choses utiles, et entre autres l’art de filer le coton. On prétend que ce fut lui qui leur enseigna l usage des croix qu’ils peignaient sur leurs manteaux et qu’ils plaçaient sur le tombeau de ceux qui étaientmorts d’une morsure de serpent (1). De Boza, ce vieillard se rendit à Hontibon , aujourd’hui Fontihon , à Bogota, Zerezuela , Zipacoa, et enfin à Cota, en traversant les montagnes qui sont au nord du plateau. Pendant longtemps il habita une caverne située au N. -O. des montagnes et instruisit toutes les populations qui venaient à lui. 11 alla ensuite à G uane , où , dit le P. Simon , on montre encore son portrait scidpté en pierre et entouré de figures qui ressemblent à des calices ; de là, il se dirigea de nouveau vers l’est , en passant par Tunja et la vallée de Sogamoso, où il disparut.
Quand ce vieillard eut disparu , il arriva dans le pays une femme que les uns appellent Chia [la lune), les autres Huitaca ou Xubchasgaqua , et que l’on croit généralement être la même que Bacliue. Celleci leur prêcha une doctrine toute contraire, et les engagea à se livrer à tous les vices; c’est pourquoi le Chimzagaqua la changea en chouette et ordonna quelle ne pourrait paraître que la nuit.
de X ue , autre nom quon donne a ce vieillard; mais il paraît qu’on parlait , sur le plateau de Bogota, plusieurs langues entièrement différentes.
(i) Simon , part 11 , notice iv, ch. 3.
Piedrahita (1), et d'après lui M. le baron de Huinboldt, qui n’a pas connu le manuscrit du P. Simon, font de Bochica et de Nemterequeteva une seule et même personne. J’ai préféré suivre le P. Simon, qui est plus ancien de près d’un demi-siècle et qui avait passé sa vie dans le pays. Comme le Zippa ne se soumit jamais aux Espagnols et qu’il resta indépendant au sein des montagnes jusqu’à ce qu’il fut tué dans un combat , et que les principaux du royaume ne l’abandonnèrent jamais, il fut beaucoup plus difficile aux conquérants de se procurer des renseignements exacts sur ce pays que sur le Mexique ou le Pérou , dont les souverains furent longtemps leurs prisonniers. LesMuyscas n’avaient d’ailleurs aucun moyen graphique qui approchât des hiéroglyphes mexicains , ni même des quipos du Pérou. Il n’est donc pas étonnant que le peu que nous savons de leur histoire nous soit arrivé de la manière la plus imparfaite, d’autant plus que leur langue est presque entièrement perdue. Cependant si l’on considère que Zuhe veut dire le soleil et Chia la lune, on verra que leur religion n’était que le culte de ces deux astres considérés comme le bon et le mauvais principe. Nous ne pouvons faire que très-peu de fond sur ce que les Espagnols nous disent de ce vieillard, dans lequel ils ont voulu , comme de coutume, retrouver
(l) Piedrahita , part. 1 , liv. i, ch. 3.
Sr
l’apôtre saint Thomas qui vint prêcher le christianisme en Amérique, et dont ils ont arrangé l’histoire en conséquence. 11 est cependant remarquable que la traditionlefassevenir de 1 est, tandisqueles traditions péruviennes et mexicaines sont d’accord pour faire remonter dans l’ouest l’origine de leur civilisation.
Les Indiens de Tunja et de Sogamoso racontaient qu’au commencement du monde tout était plongé dans l’obscurité la plus complète , parce qu’il n’y avait ni soleil ni lune. 11 n’existait alors que deux hommes, l’uzaque ou cacique de Sogamoso et celui de Ramiriqui ou Tunja; ces deux uzaques firent des hommes avec de l’argile jaune , et des femmes avec des paquets d’herbe. Voyant qu’il était nécessaire d’éclairer le inonde, Sogamoso ordonna à Ramiriqui, qui était son neveu , de monter au ciel, et en fit le soleil. Puis trouvant que cela n’était pas suffisant , il y monta lui-même , et devint la lune (1).
Quand ces deux chefs furent montés au ciel, tous les caciques devinrent indépendants ; mais la discorde ne tarda pas à se mettre parmi eux; la guerre civile était sur le point d’éclater quand Idacancas, qui , selon Piedrahita, est le même que Bochica (2), leur conseilla de choisir un chef suprême. Ceux-ci
(1) Simon , liv. u, part. II, ch. 12.
(2) Piedrahita , part. 1, liv. 11 , ch. 6. — Simon , part II, nor tice îv, ch. u.
s en étant rapportés à lui , il leur désigna Hunzahua, qui prit le titre de zaque et fonda la ville de Hunza, dont les Espagnols ont lait Tunja : on ajoute que tous les Muyscas lui étaient soumis, et qu’il régna
250 ans.
Le P . Simon ajoute que Hunzahua étant devenu amoureux de sa sœur , il vit bien qu'il ne pourrait pas réussir dans ses mauvais desseins tant qu’elle serait sous la surveillance de sa mère. Il annonça
donc qu’il allait faire un voyage chez les Ghipataes pour acheter du coton que cette province produit en abondance , et demanda à sa mère de lui donner sa sœur pour l’accompagner. L’ayant obtenue, il profita de cette occasion pour la séduire et la ramena ensuite à la maison. Mais bientôt la mère s’aperçut que sa fille était enceinte ; elle fut saisie d’une telle colère qu elle voulut la frapper du bâton avec lequel elle remuait la chicha qu elle était occupée à préparer dans ce moment; mais celle-ci s’étant heureusement baissée assez vite , elle n’atteignit que le vase , qui fut brisé en mille morceaux : la chicha se répandit par terre et donna naissance à une source que l’on appelle actuellement la source de Donato.
Hunzahua fut tellement irrité des mauvais traitements qu’éprouvait sa sœur , que , montant sur une colline qui domine la ville et la vallée de Tunja , il les accabla de malédictions. G est depuis celte époque que ce district est froid et stérile. Il appela ensuite sa sœur au son d’une lata ou trompette de bois. Quand elle l’eut rejoint , ne sachant de quel