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Essai sur l'anthropologie de Maine de Biran [microform]

Maine de Biran n'a presque rien publié, quoiquil eût beaucoup écrit, comme l'attestent les diverses éditions ' de ses œuvres, qui ont paru après sa mort. Quelques mois avant de mourir, le 23 octobre 1823, il conçut le dessein de refondre tous ses écrits antérieurs dans une rédaction nouvelle et définitive, qui constituerait en quelque sorte son testament philosophique ; il a tracé le plan de cet ouvrage, qui devait avoir pour titre : Notweaux Essais dAnthropoloçiie, ou de la Science de l'homme inténeur\ La mort vint le surprendre, avant qu'il l'eut exécuté.

«Que reste-t-il, se demande M. E. Xaville% du travail auquel s'est livré l'auteur pendant les sept mois qui sépa-

sels tr'e wîe'!?«"^'>*;^°'"'"''': """"' "" «■™''' - '■- ^'^e* Penocre», pai ïtj. i>d\ ille (18o/). Œuvres inédifp^ tlt> \f ./« d- , i •

iZna\m- pf """T '""""' '" " "^ ^'™"' publiées par ÀBe": Lueux (S.;«; ^'!""' 't P''?'\i"^'Mes de M. de Biran. Mayionado Péri-

2. Œuvres inédites de Maine de Biran (Naville), III, p. 356-357

TISSEnANI). — I.

PRÉFACB

PREFACE

rcnt le 23 octobre 1823 du moment où sa dernière maladie se déclara? 11 reste des Nouveaux Essais: 1" une partie des Considérations sur 1rs princi^irs d'une division des faits psf/chologiques et phf/siolof/iqucs publiée par Cousin (tome 111 de son édition), et VA perception immédiate (tome 111, édition Cousin) dans sa totalité, en prenant pour bonnes les suppositions cpii viennent d'être indiquées ' ; 2*" une liasse d'environ six cents par/es, petit

1. 1(1. a Ce long écrit {ConsUlé rations, etc., i)yges 139 à 2113, (t. III, d'édition CoMsin. a été publié par M. Cousin, d'après une copie ; je n'ai retrouvé aucun fragment de la nunule. Il n'est pas achevé et présente deux lacunes (pages 149 et iiUi. On a queUpie peine à en saisir la marche générale et il est douteux cpie les feuilles dont il a été composé fissent partie d'un même tout, dans les vues de l'auteur, et se suivent dans l\»rdre (jui devait leur être assigné...

« M. Cousin a porté deux jugements divers sur la nature i\Q?,Comidé' rations. Dafis l'inventaire de 182.), il indique cet écrit comme un fragment de l'ouvrage dans letiuel M. de Hiran. à la lin de sa vie, travaillait il refondre les mémoires couronnés à Berlin et ii Copenhague. Dans son avant-propos de 1841, il le tient pour être au fond, et dans la plus grande partie, le mémoire même adressé à l'Académie de Copenhague et suppose que le commencement, où il est question du livre de M. Hérard, a été ajouté après coup à une rédaction antérieure.

« La deuxième hyixdhése tond)e, quant à sa partie princi|)ale, en i)résence des documents, le vrai mémoire de Copenhague étant retrouvé. 11 reste toutefois deux opinions possibles, entre lesquelles je ne saurais me prononcer, n'ayant sous les yeux que le texte imprimé; l'examen des manuscrits fournirait peut-être des motifs plausibles de cette décision.

« La premier»' (»pinion consiste à admettre que les Considérations sont une rédaction rapide, entreprise effectivement à l'occasion du livre de M. BeranI et abandonnée avant sa fin. l'nc telle rédaction n'aurait demande que peu de jours, vu la facilité avec la^pielle l'auteur jetait ses idées sur le pai)ier et la circonstance que nondire de pages sont de simples citations, ou ont été transcrites d'ouvrages antérieurs. Les arguments (jue l'on peut élever contre cette maFiiére de voir sont : que, passé les premières pages, il n'est plus fait mention de M. Bérard, et que. d'un autre coté, il existe dans les manuscrits inédits, des feuilles relatives à M. Bérard, qui ne se retrouvent pas dans l'imprimé.

Cette dernière circonstance peut conduire à la deuxième opinion, qui consiste à admettre que les Considérations se conqiosent de feuilles sinjplement juxtaposées. Quelques-unes de ces feuilles appartiendraient à un examen des doctrines de M. Bérard. examen qui n'aurait pas été terminé et dont une faible partie reste inédite dans les manuscrits. Les autres, que leur contenu conduit i\ rapporter a la dernière période de la vie de lauteur. seraient des fragments de la grande rédaction (de l'ajithropologie). S'il en était ainsi, les Considérations renfermeraient

IH

format, écrites tout entières de la main de l'auteur, et dans un grand désordre; 3*^ de nombreuses ébauches déposées dans le Journal intime et sur des feuilles volantes.

une partie du dernier travail de M. de Biran conformément au premier avis de M. Cousui, et les lignes relatives à M. Bérard auraient été ajoutées après coup, conformément à sa deuxième opinion, mais ajoutées fortu-tement et par une main autre que celle de l'auteur, ainsi qu 11 sera explique à propos du manuscrit suivant. » (P 37 cl 38 )

Sur 1 Aperveptwn immédiate qui fut publiée, comme l'écrit précédent d après une copie. M. NaviUe écrit : « M. Cousin, de même que pour l écrit précèdent, a émis deux avis divers sur la nature de cette composition H 1 a considérée, en 182o, comme un fragment du dernier travail de M. de Biran, et l'a publiée en 1841, comme étant le mémoire couronne par I Académie de Berlin. Cette dernière opinion est détruite par la connaissance du véritable mémoire couronné à Berlin La première est pleinement confirmée par un examen attentif des faits. J'ai retrouvé soixante-sept pages de la minute. L'inspection seule de l'écriture suffirail à établir que ces pages appartiennent à la fin de la vie de l'auteurmais ce qui dissiperait au besoin tous les doutes, c'est qu'une de ces pages est écrite au revers d'une lettre qui porte très distinctement la date du l.i mai 1824. La date de l'écrit étant ainsi certaine, son cTntenu prouve <iue ce n était point une composition secondaire, mais bien une partie intégrante du grand ouvrage destiné à remplacer lEssai sur les fondements de la psychologie. Reste à expliquer le désordre manifeste (lui règne dans 1 exposition des idées. Voilà l'opinion à laquelle on peut s arrêter a cet égard. ^

« M. de Biran est mort le 20 juillet 1824. Le 17 mai (dernière date du Journal nUnne^, la maladie qui devait l'emporter entravait dt-jà, ainsi qu 11 1 atteste lui-même, ses facultés de travail et de méditation et c'est après le 13 qu'il rédigeait les dernières lignes de l'écrit qui nous 'occupe Cet écrit a ete publie par M. Cousin d'après une copie. Cette copie a donc ele faite pendant la maladie de M. de Biran qui n'aura pu la revoir ou laura revue très incomplètement. On peut même admettre sans que la supposition soit forcée, que le malade aura remis son manuscrit au copiste, sans les indications nécessaires ,)our guider celui-ci sans s assurer peut-être exactement de Tordre et de la nature des feuilles qu il lui livrait. Ces feuilles se seront trouvées en désordre et le ceinom'eilr^*" lui-même, les aura numérotées et transcrites sans dis-

Kn étendant cette hypothèse à l'écrit indiqué sous le numéro précédent, on expliquerait également, par l'erreur du copiste, la juxtaposi-

Ze nZ;"';''"'"'" '''''''' ' ''- '^'^^^^' ' "ne composition d'une autre nature. Je n avance cette dernière assertion qu'à ti re de conjec-

ture; mais quant à VApercept^on immédiate, je ne conserve aufun

doute, lorsque j affirme que cet écrit n'est autre chose qu'une série de

fragments, en désordre, des Xouveaua: Essais d' Anthropologie

ces fragments devront donc, avec une partie de l'écrit précédent

^ L'u."'',^ ''''' ^^'^^"^ ''^^''"^'^ '^^^ d^ '« publication définitive et complète des œuvres de M. de Biran (p. 37-38-39 de la notice de 1851 reprodmte en partie à la fin du tome lll des œuvres inédites p 585.o89)

PRÉFACE

« La simple inspection du malérieldes Xouveaux Essais, ajoute M. Xavilh-, le dô.sordredos pages qui subsistent, les

lacunesévidemmentduesàdes pertes defeuillesrédigées,font comprendre que cet ouvrage a reçu d'irréparables atteintes des vicissitudes aux(|uelles ont été soumis les manuscrits de .M. (le Biran. aussi bien que do la mort de ce philosophe. Il me paraît impossible de retrouver le texte rédigé dans son entier, très difficile, pour le moins, de déterminer avec certitude l'ordre réel des parties q„e l'on en possède. Mais, si l'ouvrage est i\ jamais perdu sous sa forme propre les fragments et le plan, qui indique l'enchaînement général des idées, laissent peu ù désirer sous le raj)port de l'iiisloire et de l'appréciation des dernières pensées de .M. de Biran. La lacune en est plus grande pour la forme que pour le fond. »

M. E. .Vi.ville a publié dans son « troisième volimie des œarres iné.liies » les fragments énumérés plus haut dans les articles 2 et 3. Celte édition des Soucemu: Essais (l Anthro/jologie cA, à coup sûr, exlrëmoment précieuse mais, comme le déclare l'auteur lui-même ', elle est incomplète. Une édition défiuilive devrait en outre comprendre les deux opuscules j.ubliés par Cousin, dont il est fait mention dans l'article 1 , et peut-être aussi d'autres frao-ments, dispersés çà et là, de la même époque ou même d une époque antérieure de quelques années. Il n'est pas douteux, en effet, que M. de Biran n'ait eu l'idée de V Anthropologie bien avant 1823 ; on peut suivre dans le Journal intime, de 1818 A sa mort-', le développement et le pro-

1. Voir la lin do la note précodenle (p. 3'J). noliio 1831. Des six cents pspes qu, a entre les mains, .M. Naville na publié qu. me ,wtie a l-lus miporlante; celles qui restent inédiles nont pu èlte nséié^s dans p„S' " '"""'«'• '''"' "'^J"""-'"' ™" d'essentiel V ce qui '«é

■ i. Voir \e Journal inlime. Année 1SI9, notamment p. 283-286 290-»91 fuame de Buan. Sa vie et ses pensées E. .Naville. " '

PRÉFACE Y

grès de sa pensée qui n'arrive à son expression précise, et, en quelque sorte, à sa formule que dans les derniers mois de sa vie. De l'analyse psychologique qui lui a révélé les divers ordres de faits intérieurs, et notamment, pendant les dernières années, les faits religieux, il s'élève peu à peu fi la synthèse qui établit les rapports de ces faits entre eux, ou des facultés dont ils dérivent. Il ne se borne plus à envisager la nature humaine dans la multiplicité de ses aspects distincts, il veut Tembrasser d'un seul regard ; c'est rhomme, dans l'unité de sa complexité vivante, qui devient le sujet de ses méditations; et il apporte dans cette étude, avec sa pénétration et sa sincérité habituelles, les plus hautes préoccupations morales. Le changement qui se produit, à cette époque, dans sa conception delà philosophie, n'est pas moins sensible dans le style même de ses écrits. Le travail nécessaire de l'abstraction a porté ses fruits ; l'expression de sa pensée est devenue plus nerveuse et plus ferme ; mais, en même temps, elle se colore et s'échauffe, au contact de la vie elle-même, sous Tinfluonce d'une émotion que ne dessèche et ne refroidit plus l'effort de l'analyse. La publication de cet ouvrage, qui aurait présenté le double intérêt de ses écrits philosophiques et du Journal intime, était impatiemment attendue par ses amis. Quels furent leur douleur et leurs regrets, quand la mort vint en arrêter l'exécution, on peut l'imaginer par les fragments de cette lettre que, quelques mois après, Stapfer écrivait au fds de M. de Biran, en réponse au portrait que celui-ci lui avait envoyé.

« Il sera placé sous mes regards, et mes yeux s'y attacheront chaque jour de ma vie, jusqu'à ce qu'ils soient fermés par la mort et que j'aille rejoindre votre excellent père dans cette autre existence qui était un des sujets favoris de nos entreliens... Nous parlons avec M. Suard de ses

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m^m^gimmmmmfmm

PIIKFACE

vertus, de son Ame si belle et si expansive, et du charme qu'apportait dans le commerce son esprit fin et délicat, pénétrant et juste, son admirable indulgence et cette urbanité exquise dont la source était dans la bienveillance de son cœur et qu'ornaient tant de grâce, de tact et de sensibilité...

« Hélas î sa mort prématurée, si douloureuse pour sa famille et pour ses amis, pour l'Etat et pour sa contrée natale, est encore un deuil pour la religion et pour la morale, sciences auxquelles Touv rage qui 1 occupait aurait donné de nouveaux appuis. La j)arlie que sa santé et ses nombreuses occupations de devoir et de birnfaisance lui ont permis crachever appartient à la saine philosophie, au moins autant qu'à sa gloire personnelle, qui du reste nVst jamais entrée pom^ la plus petite part dans les motifs nobles et purs qui lui ont mis la plume à la main. Dans Tintérét des sciences qu'il cultivait avec tant de succès et qu'il a enrichies de plus d'un écrit remanpiable, il est vivement à souhaiter qu'aucun de ses travaux, môme simplement ébauchés, ne soit perdu pour les doctrines sur lesquelles reposent les plus chères espérances de l'homme, sa dignité morale et sa foi en une meilleure existence *. »

Quelques années après, le 17 mai 1831, Stapfer, revenant sur le même sujet, disait : «... Tous les amis de feu M. de Biran parmi lescjuels je citerai particulièrement MM. Laîné et Becquez désirent vivement que ses méditations profondes sur les rapports de Thomme avec Dieu et la nature ne soient pas perdues pour la science et la religion. Les manuscrits qu'il a laissés contiennent un trésor de pensées aussi originales et neuves que solides et dignes de Fattention des hommes religieux ; leur publication four-

1. Lettre inédite de Stapfer à Félix de Biran, du iM septembre 1824, publiée en partie dans la Sotice de IS.il, p. xiv.

PREFACE

vn

nirait aux défenseurs de la spiritualité et de Timmortalité de Tàme des armes précieuses pour la défense des plus grands intérêts de l'humanité. Des erreurs funestes (que la secte des Saint-Simoniens a ressuscitées et ne propage qu'avec trop de succès), n'ont jamais été aussi bien réfutées (|ue par Maine de Biran. Le panthéisme, en particulier, qui lève sa hideuse tête de nouveau et qui fait sa proie de beaucoup déjeunes gens studieux et adonnés aux spéculations philosophiques, serait victorieusement combattu à Taide des doctrines psychologiques de feu Monsieur votre père. Lui-même, il est mort avec le désir que ses réflexions (fruit de ce talent unique qui lui était propre de se replier sur lui-même et de plonger dans les profondeurs du sens intime, talent qu'aucun philosophe français n'a possédé à un degré égal dans les temps modernes), fussent livrées au public, telles qu'elles se trouvent rédigées dans les manuscrits déposés chez M. Laîné'. »

Les admirateurs de ^L de Biran attendent encore cette édition définitive de ÏAtithropolorjic. Mais il ne faut pas qu'ils se fassent illusion sur la nature de ce que peut être

1. Lettre inédite. M. Lalné avait été désigné par Maine de Biran pour son exécuteur testamentaire. « Celui-ci jugea ne pouvoir mieux remplir la partie de sa mission qui concernait les papiers du défunt qu'en priant M. Cousin d'en prendre connaissance et d'indiquer le ])arti qui pouvait en être tiré. Mais, au moment où s'effectua cette démarche troj) longlemjis différée, un fait regrettable et qui ne fut connu qu'à une époque où l'on ne pouvait plus y remédier, s'était malheureusement accompli. Des brochures et des manuscrits, provenant des objets laissés par le défunt, avaient été jetés dans une corbeille à litre de paperasses, sans le discernement convenable, et portés chez l'épicier par un des domestiques de la maison. Des pertes irréparables, celles par exemple, de quelques-uns des fragments qui font défaut et produisent des lacunes dans l'édition actuelle des œuvres du philosophe, ont peut-être pour cause cette fâcheuse incurie. » (P. vu et viii de la Notice de 1851. E. Naville.)

Il est extrêmement probable que plusieurs fragments de Y Anthropologie ont été perdus ainsi. Ces manuscrits se trouvaient, en effet, au moment de sa mort, au domicile de Maine de Biran, et le plus à portée de la main. D'autres furent trouvés plus tard à Grateloup.

vdi

PREFACE

une telle œuvre. Les fragments que nous en avons conservés et qui sont dispersés dans Vcdition Cousin, dans les Nouveaux Essais d' Anthropologie publiés par M. Xaville, dans la partie du Journal intime qui a été publiée et dans celle qui reste inédite, n ont pas été reliés entre eux par l'auteur lui-môme. Je doute môme que la plus grande partie fût destinée à Timpression; cYHaient de simples notes que M. de Biran com[)tait utiliser dans la rédaction définitive ; quelques pages sans doute y seraient entrées sans modification; il est probable aussi qu'il comptait faire de larges emprunts à ses écrits antérieurs, et notamment au plus important d'entre eux, à YEssai sur les fondements de la psychologie (dans les Coyisidérations sur la division des faits psychologitjues et des faits physiologiques, il y a une dizaine de pages sur la vie sensitive qui sont la copie exacte d'un passage du Mémoire de Berlin) ; mais la plupart des pages écrites en i823, 18i4, cela me paraît indiscutable en ce qui concerne Técrit [)ublié par Cousin sous ce titre àWperception immédiate, n'étaient qu'un travail préparatoire, qu'une première ébauche, non l'expression dernière de sa pensée.

Nous n'aurons jamais que des fragments de Y Anthropologie. Il faut renoncer à posséder un ouvrage de M. de Biran, qui soit l'exposé méthodi(juo et com|)let de sa philosophie. Un tel ouvrage n'a jamais existé que dans son esprit. Mais, du moins, il semble qu'on en puisse reconstituer le dessin général, et retrouver, dans la diversité des fragments qui ont été conservés, l'unité qui les relie, les coordonne et les explique.

. Celui qui étudie la philosophie de M. de Biran se trouve un peu dans la situation des historiens de la plupart des philosophes anciens. Il ne s'agit pas pour lui de comprendre une grande œuvre qu'il aurait sous les yeux; il faut avant

PREFACE

tout qu'il la reconstruise à l'aide de matériaux épars çà et là, parfois ajustés les uns aux autres et prôts à être utilisés, .parfois à l'état brut ou à peine dégrossis. A défaut d'un plan détaillé, l'historien de Y Anthropologie ti^owv ^e diriger l'idée de l'ensemble qui est nettement exprimée, en plusieurs endroits ; cette idée est aussi présente dans les moindres détails; c'est le propre en effet de tout S3'stème, que ce soit une doctrine philosophique, une œuvre d'art ou un ôtre vivant, que l'idée du tout se trouve enveloppée dans l'existence et la nature des parties ; mais la difficulté est de l'apercevoir; « on la voit h peine, on la sent plutôt (ju'on ne la voit ».

Le présent Essai a pour point de départ et pour point d'appui constant les fragments publiés par Cousin et M. E, Xaville; mais, chaque fois que cela m'a paru nécessaire, je me suis efforcé de combler les lacunes de ces écrits fondamentaux par des écrits antérieurs de l'auteur sur des points importants qui n'avaient pas varié dans son esj)rit. Enfin, il conserve les cadres que M. de Biran lui-môme avait adoptés pour l'exposition définitive de sa doctrine.

Cet essai de reconstruction sur des fondements solides ne peut avoir que la valeur d'une hypothèse ; mais cette hypothèse a d'une part la prétention d'expliquer les faits connus, c'est-à-dire les textes publiés jusqu'à ce jour, et ceux non publiés que M. Xaville possède, et qu'il a bien voulu, avec une obligeance et une bonne grâce, dont je suis heureux de le remercier publiquement, mettre à ma disposition, et, d'autre part, elle espère trouver dans la connexion et l'ordre des idées, sinon une preuve décisive, du moins de fortes présomptions en sa faveur. Il ne semble pas que l'on puisse avoir d'autre ambition quand on parle de la philosophie de M. de Biran.

PREFACE

Il est impossible d'en écrire rhistolre proprement dite, car les dociimenl.s nécessaires pour une telle étude nous manquent. Comment, par exemple, indiquer avec précision la date à laquelle il s'élève de sa théorie de la connaissance, telle qu'il Ta exposée dans son Essai sur les fondements île la psychologie, à la tliéorie de la croyance, et de celle-ci à la religion? A ces questions, du reste, il n'est pas sûr que M. de Fîiran eût pu répondre lui-môme. A supposer qu'il eût su à quel moment telle idée fit son apparition dans son esprit, comment eût-il pu dire quand elle est devenue le centre d'un système? Ce travail intérieur peut échapper aux consciences les plus fines; on n'en saisit Texistence que lorsqu'on en connaît les résultats. C'est donc autant pour des raisons de convenance que par suite d'une insulïisante documentation, que, dans l'exposition de cette philosophie, plus originale et |)lus riche qu'on ne le croit d'ordinaire, j'ai adopté ime méthode synthétique et philosophique non historique : celle même que M. de Hiran se proposait de suivre dans ses Nourcaux Essais iV Anthropologie.

L'intérêt de cette étude, ù mes yeux, est triple. D'abord, il m'a semblé que M. de Biran eut la gloire de poser avec netteté quchpies-uns des problèmes qui préoccupent encore et à juste titre les psychologues contemporains. Les travaux de M. Pierre Janetsur Yautomatisme pst/chologiquc, de M. Bergson sur les données immédiates de la conscie/ice, de \Villi;un James sur l'expérience religieuse^ pour ne citer que les plus connus, évoquent d'une façon irrésistible certaines pages de ses écrits. Ce n'est pas en faire un mince éloge que de constater la vitalité et la fécondité de quelques-unes de ses idées maîtresses. Sans doute elles ne sont souvent qu'indiquées, non développées, ni surtout élayées par des preuves suffisantes, mais c'est le cas de la plupart des inventions, à l'origine.

PIUiFACE

D'autre part, envisagée dans son ensemble, cette œuvre se soutient et occupe une place très honorable dans l'histoire des doctrines philosophiques. Seulement, pour la bien juger, il m'a paru nécessaire de l'envisager sous tous ses aspects et de l'étudier dans les écrits qui en sont l'expression la plus complète. C'est ce que n'ont pas fait la plupart des historiens antérieurs*. Cousin et Gérard n'ont pas compris la dernière philosophie de M. de Biran ; nul n'a montré nettement comment se fait le passage de la vie humaine à la vie de l'esprit, de la psychologie à la religion ; et il me semble que c'est faute d'avoir pénétré jusqu'au centre du système, d'où s'éclairent toutes les parties : la vie animale, la vie humaine, la vie religieuse.

Enfin, cette philosophie a un autre mérite, et non le moindre à mes yeux ; elle vaut non seulement par les théories qu'elle propose, mais par le nombre et l'intérêt des faits qu'elle expose. Cette partie de l'œuvre est et sera toujours vivante. Quand il ne resterait rien des théories du philosophe, subsisteront encore les confidences de cette âme extrêmement délicate et fine, aussi habile à percevoir et à noter les nuances fugitives des sentiments les plus variés que prompte à les ressentir. Le Journal de M. de Biran est un des plus beaux monuments que nous possédions de l'expérience intérieure : c'est l'œuvre d'un grand moraliste, c'est-à-dire d'un grand peintre de la nature humaine.

P. Tisserand.

Le 10 août 1907.

1. Les études de M. E. Naville sur M. de Biran sont encore aujourd'hui, du moins, à mes yeux, le travail le plus solide et le plus pénétrant que nous ayons sur Thomme et le philosophe.

CHAl'ITUE IMIE.MIEH

i.M nul) L' d'il». \

it. C(>nsid('ratu)ns générales sur les (li\ ers sysU'Miies de philosophie.

— b. IM»il()soi)hies de la substance. — c. IMiilosophies de la force.

— d. tlaractôrc doiuinaut de la philoso])hie de Maine de Biran.

— e. Ses divisions princii)ales.

a. Considérations générales sur les divers systèmes

de philosophie.

Dans aucun de ses écrits antérieurs, lesopinionsde Maine de Biran sur lliistoirede la philosophie n'apparaissent aussi profondes, aussi pénétrantes que dans la première partie de loj)uscule publié par Cousin sous le titre de : Considérations sur les principes d^une Division des faits psychologiques et des faits physiologiques. Là, comme dans la première partie de r/Jssai sur le fondement de la psychologie, M. de J3iran situe, lui-même, sa doctrine par rapport à celles qui Tont précédée ; mais ses vues sont plus générales, plus synthétiques ; il comprend mieux la logique interne des divers systèmes qu'il classe en deux catégories : les philosophies de la substance et les philosophies de la force, et par suite, il se fait une idée plus distincte de ce qu'il y a de nouveau et de vraiment original dans son propre point de vue.

C'est une de ses idées maîtresses et les plus familières que la véritable invention en philosophie consiste uniquement dans la détermination exacte des données immédiates

TISSERAND, — 1. 1

2 l'anthuupologie de majne de mu\N

de la conscioiKX\ Do la valeur, c'osl-à-diro de la vérité ou de la fausseté des idées qui sont à sa hase, dépend l(Mde la valeur dune doelrinc [)hilo.s<»[)lii(nie. Au-si la làelie principale du philusoplie, esl-elle, selon lui, de hien dislinu:uer les a()ereeplioiis immédiates de la consci(Miee des produits de rabstraclion l(»,^i(pie el des créations de l ima«^in(dion. Ce que noire esi)ril sait certainement ou croit universellement et nécessairemeid, il ne la i)as fait, dit Maine de Hiran, et ce qu'il a fait au contraire comme ses idées générales et toutes les autres cond)inaisons d'images, il ne peut y croire commi'àdes choses existantes ^ La science ne crée rien, à |)roprement ])arler, par elle-même, elle se l)orni' à préciser les données de l'expérience. « La mélaphysi<ph' ne diffère pas j)ar suite de linstinct de lélre iid(dligenl, et si elle ne commençait pas à être un instinct, elle ne jjourrait devenir une science » -. lille ne peut cpi'imiler. cet instinct rationnel, cpii se manifeste par hi création des formes constitutives cl immuahles delà pensée ; a <dlevis«^ simjdement à le perfectioinier et l'étendre '' ».

Dès que Ihomme parle, il em(>loi<' nécessairement, en effet, certaines formules (pii enveloppent une c(»nce|)tion méta[)hysi(piede Tmiivers. routlangag«M»x[)rime la distinction (pie Tesprit humain fait, dès (pi'il pense, entre le sujet et l'attrihul, la cause et lelTet '. L(*s langues peuveid varier selon les pcMiples, (\xprim(U' des objets ou tra<luire des impressions dilTérenles selon le climat, le degré de civilisation, etc., mais elles sont toutes formées sur des [)lans d'idées identiques, el peuvent èln^ traduites les unes dans les autres; et ce n'est pas parce que, comme le pensaient les philosophes du xviu' siècle, toutes les idées dérivent des sens el (pie les peuples ont les mêmes sens, c'est parce ([u'il y a au fond

\. Naville, t. lll (433-34). Anl/iropoloi/ie.

2. Cousin. I. 111, p. 151. Ihi'ision des /ai/s ps>/cliolojl<incs et physiolofjuiues.

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