La Quinzaine, 16 novembre 190G
L AM'HHOPULOGIE DE MAINE DE UIRAN
que noire organisation môme impose à la volonté ' ? » i( Baggesen, écrit-il en I8i2, attribue à lame ou au moi une force |)ropre de direction, de choix et de résistance aux passions, d'où selon lui le remords qu'on éprouve après avoir succomhé, en pensant qu'on pouvait faire autremenf. J ai avoué «pn' je comiaissais peu ce remords. Il me semble toujours (jue, mes dispositions étant données avec certaines circonstances environnajites, je ne pf)uvais agir autrement (juc je n'ai fait. Je suis ainsi j)orlé à une sorte de fatalisme pratique, (pioirpu' toute ma doctrine sj)éculative se fonde sur la liberté absolue du moi-. »
(Qu'est-ce à dire, sinon ipi'il faut à la volonté, libre f)ar essence, une éin^rgie (pii vient d'ailleurs pour triompher, en certains cas, do la résistance des passions, conlre laipielle, livrée à elle-mém(\ elle serait réduite à rim]>uissance ? Le fond de sa doctrine subsiste, mais l'expérience de la vie lui apprend rpie la \ic active n'est en son pouvoir (pie sous certaines conditions de la vie organique, (pii ne dépendent pas de lin'.
Il constale qu'il en est de même de la vie intellectuelle : « J(» n'ai plus le calme desprit, écrit-il, en 1819, que j'avais autrefois. Quand j'étais plus jeune, je me montais en travaillant, javais un temps de verve et de chaleur où les idées se développaient avec une facilité extrême. Maintenant, je me mets au travail avec un certain nombre d'idées que je crois tenir, et qui m'échappent au moment de la rédaction ; je suis embarrassé de retrou V(r les idées et les mots ensuite n'arrivent })as. .le construis laborieusement une phrase» sans voir sa liaison avec celle qui doit suivre et, en avançant, je suis conduit à elTacer ce qui m'a donné le plus de peine à rédiger, faute de liaison avec le reste. Je m'embarrasse, je m'effrave de mes [)ropres idées, j'aborde les principalesavec timidité et par des détours, jamais avec fermeté. Le
L Journal intime, 27 octobre 182L Navillo. 338. 2. Journal inlime, i janvier 1822, inédit.
LA VIE DE LESPIUT
caractère qui me domine au dehors me fait aussi la loi dans mes compositions K >, Il se rend compte que, pour exprimer ses idées, il hmi une certaine vivacité d'imagination, qui est indépendante de la volonté : « Tout ce qui est spontané, dit-il, est organique ou machinal quand ce seraient les élans du génie ^'. >, II en résulte que la vie intellectuelle n'est pas entièrement en notre pouvoir : « Je sens que pour être tel que jaspire à être, pour user convenablement de mes facultés, il faudrait certaines conditions organiques, ou extérieures et supérieures à ma volonté, plus favorables que celles auxquelles je suis soumis, et j'avance dans la vie toujours luttant, faisant des efforts pénibles et presque toujours superflus, dans cette attente et cet espoir d'un changement ou d'un état meilleur (p,i ne vient pas. ^Y^ serait-il pas plus sage de renoncer à l'espoir et à l'attente d'un progrès impossible '? n
« Il n'est donc pas vrai que, comme le dit Marc-Aurèle, les Ilots n'emporteront que ce qui est de la chair ou du sang' sans exercer aucun pouvoir sur rintelligence. Le Ilot de la vie cntrai'ne cette intelligence, comme tout le reste \ »
L'instabilité, qui était la marque dominante de son tempérament et de son caractère, iin'dpar envahir peu à peu son intelligence elle-même, et réduire à limpuissance le ressort de toute connaissance comme de toute activité. N'est-ce pas la ruine de sa doctrine philosophique ? X'est-ce pas en particulier la preuve que les Essais d'anthropologie étaient dans son esprit destinés non pas à compléter Vissai sur les fondemenls de la psychologie, mais à y introduire des modifications profondes, et à le remplacer?
Nous ne le pensons pas. Le point de vue de M. de Biran s'est déplacé. Sa conception de l'homme, qui jusqu'en 1813 est analytique, devient synthétique, dans les Essais d'an-
i. Juin 1810, p. 279.