L.V VIE DE l'esprit
du hasard, de la fortune. L'homme est libre, en ce sens qu'il peut toujours, théoriquement, et, en quehpie sorte, idéalement, s'affranchir de la tyrannie des affections et des images ; mais, en fait, il est tels états du corps, où la volonté sera toujours impuissante. C'est ce fait que n'ont pas aperçu les stoïciens. .A[. de Biran savait, par ex])érience, que cette Hamme de la pensée humaine, qin' brille d'un éclat si pur, dans une àme apaisée, vacille et s'obscurcit dans le tumulte des sens, et devient trop pâle et trop incertaine pour éclairer notre route et assurer nos pas. >Liis il ne s'en tin! pas à cette douloureuse constatation ; cela eut été contraire au rythme même de sa sensibilité qui est, avec mille nuances diverses chez tous les individus, le rythme même de la vie et passe de la conceidration à 1 expansion. Si l'homme ne peut prendre son point (ra])pui (mi lui-même, il reste qu'il le ch.Mvhe ailleurs. C'est en Dieu qu'il espéra le trouver.
\ou'\ d'une façon précise, d'après le Journal intime, commeid s opéra en lui cette conversion. La tin de l'année I8I4 avait été particulièrement pénible. Il est constamment, et s.uis cause précise, mélancoli(|ue et triste. La société philosophi(pie dont faisaient partie ses amis Ampère, Degérando, Stapfer, Cuvier, Laine, etc., avait l'habitude à cette époque
de se réunir chez lui, tous les quinze jours. « Ces discussions dit-iL ne produisent aucune lumière et ne font que m'irriter. .lai été agité ensuite, mécoident de moi-même, tournant malgré moi dans ce cercle d'idées, pensant toujours à ce que je devais dire et n'avais pas dit dans le courant de la discussion. Il résulte de là un grand dégoût pourles disputes métaphysiques ^ » Il écrit le 9 octobre : « Je suis dans la première ville du monde, entouré de tous les movens de jouissance, libre de m'y livrer, avec une fortune très supérieure à celle dont j'ai jamais joui, des sociétés agréabh^s et variées, des spectacles... et rien ne me satisfait. Je m'impose des liens et des privations, je suis toujours dans un état de
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contrainte et malheureux ^ » Du 16 au i22 octobre : « La température se refroidit [chaque jour ; le ciel est brumeux, pluvieux... J'éprouve les modifications ordinaires attachées à cette saison : il y a en général plus d'aplomb, de calme au fond de mon être, [)Ius de force méditative. J'ai la conscience ' de cette force, mais je ne Texerce pas. Les distractions forcées, ou celles ((ue je cherche, les devoirs de ma place cl ceux fpie je me donne gratuitement par ma facilité de caractère et le besoin d'être agréable aux autres, les dîners en vjlle, tout contribue à mattirer au dehors et à faire de moi un homme fort ordinaire, tandis qu'en restant tranquille dans mon cabinet, je pourrai laisser quehjue trace utile et honorable de mon passage sur la terre. Je suis un honmie dé{)Iacé et manqué ; je ne me trouve en harmonie ni avec les choses, ni avec moi-même ^ » Le i23 octobre : « jour anniversaire de la mort de Louise Fournier, ma bien-aimée femme, morte à Cfratelou]). Ce jour me sera triste et sacré, toute ma vie : « Scmper amarum, scmper luctuosum habebo ' ». Le :24 octobre, il s'éveille dispos, serein, ce qui ne lui était pas arrivé, dit-il, depuis plusieurs mois de séjour à Paris. Mais, du i!i au 30, « il a été languissant, toussant, souffrant de l'estomac, découragé et désespérant presque de lui-même )>. A la Chambre, où l'on discute la restitution des biens des émigrés, il constate qu'il n'a pas Ihabitudc^ des affaires, qu'il n'entend rien à ce mélange des intérêts* ».
Tel est l'état lamentable de son àme, dans une année où il s'est opéré dans sa fortune particulière un changement inespéré. 11 est questeur de la Chambre ; il jouit de tous les avantages et de toutes les commodités de la vie ; « et pourtant, dit-il, je n'ai jamais été moins heureux! » Que sera-ce lorsque le retour de Napoléon viendra briser sa situation,