PREMIÈRE PARTIE
Avant d’exposer l’objet de cet ouvrage, je crois utile de rappeler une maxime d’économie qui n’est plus contestable comme principe, mais dont l’application souffre encore bien des difficultés, et d’où naît une question trop grave pour être négligée : c’est celle dont je m’occupe.
Des hommes distingués dans la science, des historiens tels que le président Hénault, et, en général, nos meilleurs critiques du siècle dernier, sans excepter le judicieux Secousse, n’ont guère vu, dans l’appréciation des anciennes monnaies,
qu’un rapport à établir entre deux prix du marc
d’argent *. On écrit encore tous les jours ! que 5 1. numéraires d’une époque où le prix du marc était de 5 1. équivalent à 55 fr. de notre temps ; et rien n’est moins exact que cette assertion. De la simple comparaison des prix du marc à deux époques données, il ne pept résulter qu’un rapport de poids d’argent monnayé , et non de valeurs commerciales : en voici la raison.
L’or et l’argent n’ont pas de valeur absolue, en ce sens que leur prix n’est que la formule d’une convention sociale soumise aux variations du commerce; mais ces métaux ont une valeur in-
1 Le président Hénault, Hiil. de France, fin du règne de Louis XL
— Suivant Bonami, « c’est an prix actuel du marc qu’il en faut
revenir pour l’appréciation des valeurs Indiquées dans les actes anciens et les historiens, • et rien de plus. ( Ré flexions sur Viealua-
tion de nos monnaies et de nos mesures , par Bonami, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres*). — Secousse trouve que 46 pièces taillées dans un marc d’argent qui valait 46 sous n’auraient représenté que 46 livres de son temps, parce que le marc valait alors 46 1 . ( Préface du tome 111 des Ordonnances des rois de France, p. CXIV. )
— « Le seul article des offrandes en argent faites au tombeau de S. Riquier (charte de 831) montait, par an, à 16,600' de poids, ce qui fait 1,560,000' de notre monnaie. » (Bullet, üissert. sur l'état des anc. ivtques en France). L’évaluation de Bullet donne tout juste le produit de la multiplication de 15,600 par 100, prix de la livre d’argent monnayée de son temps (1711). Or, on verra bientôt que 15,600' de l’an 831 représenteraient au moins 6,240,000 livres de l'année 1771.
1 D’après un ouvrage moderne des plus estimés, « un sergent d’armes du temps de Louis X recevait, pour prix de son engage-
* Voir note A, & la Un du volume, ainsi que toutes les antres notes renvoyées.
trinsèque, dérivant de leurs propriétés naturelles, et déterminée dans leurs parties par leur titre et leur poids.
L’argent monnayé conserve cette valeur intrinsèque indépendamment de la valeur numéraire, qui l’excède plus ou moins; et, par valeur numéraire, nous entendons celle que lui imprime le sceau de l’autorité publique, dans une proportion dont le change fait ordinairement la loi. Monnaie ou lingot , métal ou papier, l’argent , comme mètre de valeur, est la marchandise commune, c’est-à-dire la valeur qui représente toutes les autres, ou qui est reçue en échange de toute espèce d’objets de commerce.
La valeur de l’argent, comme celle de toute marchandise, est donc susceptible de diminution ou d’augmentation , selon que ce métal est plus abondant ou plus rare : d’où cette conséquence,
ment, 6 marcs d’argent, à 3’ le marc ; ce qui, au prix actuel de 54 f , ferait 324 f , somme exorbitante. » (Arnould, Hist. générale des finances de la France, 1806 , in-4). — Lemontey n’est pas plus heureux dans l’appréciation des dépenses, en bâtiments, de Louis XIV. Malgré sa propension à les exagérer comme un sujet de reproche, et en acceptant le chiffre de 300 millions que lui fournit un écrivain moderne, il le traduit tout simplement par 600 millions, valeur actuelle. Si la donnée de 300 millions était exacte, ce que je n’examine point ici, elle mènerait & plus d'un milliard de francs de nos jours. (V. Dépentes de Louis XIV.... de 1664 à 1690, t. II, p. 329 de la Hevue
rètrospsctice.)
que plus il abondera, plus il perdra de son prix relatif ou variable. Or, ce prix variable, nous le nommons pouvoir , parce qu’en effet il exerce une action que subissent tous les autres prix.
Le pouvoir de l’argent étant de procurer toutes choses, il s’ensuit que son plus grand pouvoir se trouve dans les termes de l’échange où la plus forte somme de valeurs commerciales est représentée par le plus faible poids d’argent , et vice versâ.
Or, il est constant que la masse d’or et d’argent existant en Europe a subi de grands changements depuis la chute de l’empire romain jusqu’à nous ; que l’accroissement progressif de cette masse a modifié successivement les rapports établis entre la valeur intrinsèque des deux métaux et les autres valeurs commerciales. C’est à la découverte de l’Amérique, c est à la prodigieuse quantité d’argent que l’exploitation des mines du nouveau monde a livrée au commerce de l’Europe qu’il faut attribuer, non pas, comme on le croit communément, la première altération, mais la plus active perturbation des rapports antérieurs du prix du marc d’argent avec le prix des marchandises de toute nature. Trois siècles plus tard, l’effet d’une révolution , mère aussi d’un monde
nouveau, a été de diminuer encore le pouvoir de l’argent, mais sans apporter un changement sensible dans le prix de ce métal représenté par le chiffre du marc; et cette circonstance, dont on n’a pas toujours tenu compte, mérite pourtant quelque attention.
Les opinions ne peuvent être partagées sur le mouvement économique du xvi e siècle; maiselles sont peu d’accord sur les proportions du pouvoir de l’argent depuis Charlemagne jusqu’à François I er . Quelques auteurs l’ont porté à dix fois ce qu’il était sous Louis XVI; d’autres ne l'élèvent pas au-dessus de six fois sa force actuelle, et telle est la base unique des supputations du comte Germain Garnier. Suivant cet académicien , qui néglige tous termes de comparaison autres que le prix du blé, « depuis les Romains, le rapport entre l’argent et le blé est resté à peu près le même en Europe, jusqu’au moment où se sont fait sentir les effets de la découverte des mines du Mexique et du Pérou 1 ; » et, dans cette supposition, il ajoute que « le rapport de valeur entre deux poids égaux de blé et d’argent a été de 1 à 6,000,
1 Mémoire sur la valeur des monnaie» de compte che: le * peuples de l'antiquité. Paris, 48l7, in-4, p. 47.
jusqu’au milieu du xvi e siècle, tandis qu’il
n’est plus que de 1 à 1,000 *.»
J’essaierai de prouver, autant que l’imperfection des documents propres à éclaircir cette matière permet de porter la présomption jusqu a la preuve, d’abord , que le mouvement du pouvoir de l’argent ne fut pas exactement ce qu’on suppose d’après l’opinion commune, adoptée sans contradiction par le comte Garnier ;
En second lieu, qu’on ne peut établir une proportion unique et dans un sens absolu , depuis Charlemagne jusqu’à François I er , parce qu’il y a eu progrès, et progrès sans retour dans l’affaiblissement du pouvoir de l’argent entre ces deux époques;
Troisièmement, que le prix du blé et celui des denrées de première nécessité sont des données insuffisantes pour une appréciation exacte de la fortune privée au moyen âge ;
El, enfin, que le prix relatif de l’argent, posé Comme base d’évaluation de son pouvoir, doit être considéré dans son double rapport avec l’époque et avec la nature des valeurs d’échange qu’il représentait.
* Mémoire sur la valeur des monnaies de compte chez les peuples de l'antiquité. Paris , 1817 , i»4 , p. 48.
Un critique des plus versés dans la connaissance des siècles mérovingiens, l’auteur d’un mémoire récemment publié sur le système monétaire des Francs 1 , a fait pour les premiers temps de notre histoire ce que j’entreprends pour une période moins éloignée, avec cette différence que, environné de toutes les ressources de la science, et ne s’appuyant que sur des monuments matériels exactement reconnus et physiquement mesurés et pesés, il a pu déterminer des quantités et poser des chiffres avec une rigoureuse précision mathématique, tandis que, me bornant aux simples témoignages des chartes et des registres anciens, je n’établirai ici que des bases d’une application large, et plutôt des proportions à étudier que des termes de rapports absolus.
M. Guérard nous révèle d’abord un fait que j’ignorais comme tout le monde 2 , et qui est que la livre de Charlemagne était plus forte qu’on ne l’avait supposée jusqu’ici d’après les calculs de Le Blanc, adoptés par Garnier.
Suivant ceux-ci , la livre carolingienne aurait été de 12 onces poids de marc, ou 6,912 grains.
1 Mémoire de M. Guérard, de l’Institut, inséré dans le n" 6 de la Rrtue numismatique française, année 1837.
1 L’bi «ujira, p. 422.
M. Guérard a trouvé qu’elle était d’un quart plus forte que la livre mérovingienne ou romaine, qu'il évalue à 6,144 grains, ou 326 grammes (environ 10 f de nos onces) ’, et que c’est vers l’année 779 quecette livre fut portée de 6,144 à 7,680 grains, ou 407 grammes ^ (13 onces ^ p. de marc.)
Il prouve ensuite, comme je le pensais, mais bien mieux et avec plus d’autorité que je n’aurais pu l’exprimer, que le pouvoir de l’argent, qu’il porte au-delà de 10 dans la seconde moitié du règne de Charlemagne, avait déjà perdu de sa valeur à la mort de ce prince.
On savait, en effet, que le sou d’argent de Charlemagne représentait la 20 e partie d’une livre de ce tempsj d’où nous vient le mot livre, nom de notre ancienne monnaie de compte , pour signi-
t Cette évaluation rentre, à peu de chose près, dans celle de Garrault, adoptée par Le Blanc, et qui se rapproche du sentiment de Bouteroue, admis par Garnier, sauf une erreur de chiffre.
Bouteroue donne à la dernière livre romaine 10 onces f, poids de marc, conséquemment 6,0*8 grains (Rech. des mon. Introd. p. 77, et pasaim), et nous lisons dans Garnier : « SI l’on s’en tient à l’opinion de Bouteroue, adoptée par plusieurs savants, on n’aura plus pour la livre romaine que 5,976 grains, et, pour l’once, que 498. > ( Histoire de la monnaie, t. II, p. 263 , n. ) Mais non : si l’on s’en tient à cette opinion de Bouteroue, on aura 6,0*8 grains, et pour l’once.
fier 20 sous *; mais, parce qu’on supposait la livre carolingienne plus faible qu’elle ne l’était réellement, les parties en ont toujours été évaluées au-dessous de leur valeur intrinsèque. Ainsi , le comte Garnier traduit la valeur du sou par 3 f 42 c2 ; et, à raison d’une livre de 13 onces J- au lieu de 1 2, elle serait de 4 f 35 e . C’est cette dernière donnée que nous rapprocherons des termes du concile tenu à Francfort l’an 794.11 fixe le maximum du prix du tnodius 3 ou boisseau de blé à 4 deniers, que M. Guérard réduit au prix moyen de 3 deniers pesant chacun 36 centimes d’argent fin. La capacité de ce boisseau n’est pas exactement connue, mais le même règlement nous ap-
1 On rapporte l'origine de cette livre à la réforme monétaire de Constantin, qui fixa la valeur du denier impérial ou lepton d’argent à celle d’une livre de cuivre de 15 onces. (Le chevalier de Jaucourt, Garnier et autres.) Maie la livre romaine dérivait elle-même de l’antique des Siciliens, divisible en douze parties, dont chacune était nommée o5-p«a, d’où vinrent les dénominations de libra et tmcio. On sait que la première monnaie de Rome était un morceau de cuivre d’une livre de 12 onces. (V. Bouleroue, flscA. de» monn. Introduction, p. 71.)
1 Garnier prend ici le sou comme la vingtième partie de 12 onces romaines, qui n’égalaient qu’envlron 10 onces A poids de marc. Cependant, partageant l’opinion de Le Blanc, il admet ailleurs que la livre de Charlemagne était de 12 onces poids de marc. Son évaluation du sou, d’après cette donnée, devrait donc être à nos 4 r 35* comme 12 est à 13 j.
* Le muid ordinaire de ce temps, bien différent du muid postérieur, qui contenait 12 setiers de 2,880 livres pesant : nous disons
prend que 24 livres de pain ne pouvaient être vendues plus d’un denier. Si nous supposons, avec Garnier *, que le prix de la livre de blé égale, à peu de chose près, celui de la livre de pain, Veau compensant la façon et le déchet, nous en induirons que le boisseau de 4 deniers devait peser quatre fois 24 livres de pain d’un denier, ou 80 livres poids de marc ; conséquemment, que notre setier de 240 livres , pesant trois fois 80 , devaitcoûter trois fois 4 deniers au maximum, et, au prix moyen, trois fois 3 deniers, dont les 9, à 56 e ^ l’un, valaient 3 f 26 e
Le prix moyen du setier de froment ayant été, depuis 1815, d’environ 25 f2 , le rapport du pouvoir de l’argent de l’an 794 avec celui de nos jours serait donc de 10,73 à 1 s ; mais comme cette proportion a uniquement pour base le prix
ordinaire, parce qu’il paraîtrait, d’après dom Bouiliart invoquant l’autorité d’Isidore de Séville, qu’un autre modiue, dont se servaient les ecclésiastiques de l’époque carolingienne, ne pesait que A4 liv. (Uni. de l'abb. de Saint-Germain-iei-Prez .)
1 Mém. cité, et Hist. de la monn., t. 11, p. 299.
1 Le chiffre de U. Guérard, d’après M. de Montvéran, est de 31' 66 e , prix moyen de 1815 à 1830. Cette donnée était encore exacte en 1837, époque de la publication de M. Guérard : mais, si l'on y ajoute les prix des années postérieures jusqu’en janvier 1841, on trouvera une moyenne d’environ 35 f , chiffre auquel je crois pouvoir m’arrêter.
1 M. Guérard établit le même rapport, mais d'après des données différentes, comme on en jugera par l'observation ci-dessus.
AU MOYEN AGE. — PREMIERE PARTIE. il
du blé, dont l’élévation n’atteint pas eelle des autres valeurs commerciales, elle doit être supposée un peu plus forte relativement au prix de la vie actuelle, et, par conséquent, excédant de près du double le rapport de 6 à 1 adopté par Garnier. Ce n’est donc pas l’exagérer que de la porter à 11, au lieu de 10,73.
Dès les premiers règnes de la seconde race, l’argent était déjà affaibli d’un tiers de ce pouvoir; mais il y a tout lieu dépenser que plusieurs siècles s’écoulèrent avant qu’il fût descendu au degré dont Garnier fait un terme commun à toutes les époques du moyen âge. 11 fallait bien, cependant, que, depuis Charlemagne, la masse d’or et d’argent dont le commerce disposait fût notablement accrue. L’auteur du dernier mémoire sur le système monétaire des Francs paraît ne pas douter de ce fait. Il l’explique, d’ailleurs, par la richesse des dépouilles que, suivant Eginhart s , les Français rapportèrent de leurs guerres contre les Avares et les Huns à la fin du vm e siècle. Il aurait pu se prévaloir encore des observations de l’un de ses plus doctes prédécesseurs à l’Académie des belles- lettres sur les ravages des Nor-
1 V'ia Karoli May. XIII.
mands pendant le règne de Charles le Chauve.
« Je crois, dit Bonami, avoir prouvé par les sommes qu’on leva alors dans le royaume, quelle quantité prodigieuse il y en avait, malgré la dévastation de ces barbares 1 . » Quoi qu’il en soit, nous verrons que l’argent avait déjà perdu près de la moitié de son ancien pouvoir avant la découverte du nouveau monde, et qu’en conséquence l’exploitation des mines américaines, regardées comme le principe de sa décroissance, n’a fait que doubler et précipiter un mouvement en progrès depuis des siècles.
Pour me renfermer dans le cercle des preuves que je suis à même de produire, je ne remonterai point au delà de l’époque de Philippe le Bel, qui parvint au trône en 1285.
La fluctuation des systèmes et l’incertitude de l’opinion sur l’appréciation des valeurs d’un autre âge témoignent assez de la difficulté de combiner les éléments de ce calcul, et de la presque impossibilité de poser un chiffre rigoureusement exact pour les mille spécialités auxquelles il serait applicable. Telle a toujours été la confusion des
1 Mém. lus & l’Académie des inscriptions et belles-lettres, rappelés dans les Réflexions de l’auteur sur l’évaluation de nos anciennes monnaies. ( Ubi *up.)
idées, même à l'égard des traditions récentes et vulgaires, que, dans le siècle le plus rapproché de ceux dont nous nous occupons, les maîtres de la science et de l’art différaient entre eux, du blanc au noir, sur le mouvement des prix du commerce d’une génération à l’autre 1 . Les arguments accumulés par François Garrault, général des monnaies de Henri III, feraient supposer qu’en 1 578 la société ne s’était pas encore rendu compte d’un artifice qui se décèle à chaque page de l’histoire monétaire , du mensonge des anciens noms conservés à de nouvelles espèces de moindre valeur*. Dans la même circonstance, le seigneur de Malestroict prend à tâche de prouver que rien n’est enchéri depuis trois siècles *; et, à entendre Jean Bodin, le prix des terres et des denrées était décuplé depuis 60 ans 3 . On se doute bien que l’un et l’autre sont également hors du vrai. Cependant Malestroict
1 C’est ce qu’a très bien compris le comte Garnier, quoique son observation sur ce sujet ne soit appuyée d’aucun exemple. (Voir le Discours préliminaire de son Histoire des monnaies, p. xiv et suiv.)
3 Avis recueillit et paradoxe s lur le faict des monnoyei, par François Garrault, conseiller du Roy Paris, 1678, in-8.
* Paradoxe e du seigneur de Malestroict...., maistre des comptes du Roy, sur le faict des monnoyes, présentez à S. M. au mois de mars 1576. Paris, 1678.
* Discours de Jean Bodin sur le rehaussement et diminution des monnoyes, en response aux paradoxes de M. de Malestroict. Paris, 1578.
était maître des comptes des monnaies, et l’en connaît la réputation de Bodin comme publiciste et magistrat. C’est que tous deux concluaient de quelques faits isolés à un état général, et qu’effectivement on était loin alors d’avoir rassemblé assez de faits particuliers pour en tirer une induction générale qui pût servir de base à une démonstration.
Les documents dont l’étude peut mener à ce but sont innombrables et variés à l’infini; ils appartiennent à l’histoire des finances, du commerce, de l’industrie, de la police, des mœurs, de la vie privée et de la condition politique de nos ancêtres 1 . On s’effrayerait, et non sans raison, de l’idée d’un travail qui tendrait à classer tant de données différentes avec leur expression numérale, et à tirer la moyenne des produits de chaque classe. D’ailleurs, une pareille entreprise ne conduirait qu’à des résultats spéciaux, et il s’agit ici de formuler l’expression la plus générale de tous les rapports observés dans une même élude, conséquemment de fixer une base d’évaluation qui , ne pouvant être en rapport avec tous les éléments
1 V. plus bas, en télé de la seconde partie, les observations de M. de Pastoret sur ce sujet.
de l’existence sociale, représente au moins l’élément commun à toutes les existences.
Or cet élément commun, les meilleurs esprits s’accordent à le reconnaître dans le prix du blé et des autres denrées de première nécessité, à quoi ils joignent le prix du travail qu’il a fallu pour les produire. C’est la comparaison du prix du pain et du blé en 794 avec les prix actuels, qui nous a révélé la puissance du denier de Charlemagne ; c’est cette même base que nous continuerons de donner à nos appréciations. Mais, de ce que, à une certaineépoque, on avait, pour une onced’argent, six fois autant de blé ou de travail qu’on en obtiendrait maintenant au même prix, nous n’en conclurons pas absolument, et une fois pour toutes, que l’argent ancien valait six fois le nôtre : là est le vice de la supposition qui nous abuse.
Nous n’avons pas oublié qu’à la fin du vm e siècle le pouvoir de l’argent était à sa force actuelle comme 11 est à 1 ; dans le siècle suivant, il n’était déjà plus que de 8, et j’ai avancé que cet affaiblissement du pouvoir de l’argent avait été en progrès longtemps avant l’époque où l’on commence à compter sa décroissance : * j’arrive à la preuve de cette assertion.
Au commencement du xiv® siècle, le marcd’ar-
gent fin étant à 4 livres de compte, le setier de blé de 240 livres de 16 onces, mesure de Paris ', se vendait 13’, égalant en poids d’argent, ou d’après le prix de marc actuel, 9 de nos livres de compte des derniers temps. Au milieu du même siècle, le setier était à 1 1 9* 4 d = 13' 1 5 6 * - Au commencement du xv e , il ne valait plus que 1 T = 7 d , distraction faite des années calamiteuses dont l’excessive cherté ne peut entrer dans aucun terme moyen d’évaluation. Le prix le plus élevé du xiv siècle est de 13', le plus bas de4‘, et le prix moyen de l’année 1304 à 1411 égale environ 8 de nos livres®. C’est un prix exorbitant, relativement à ceux de toutes les autres époques du moyen âge; mais cette cherté ne s’est pas soutenue dans la période suivante, quoiqu’elle n’ait pas été moins féconde en désastres de toute espèce.
Dans les premières années du xv e siècle, le marc étant à 11‘ 4", le setier se payait 13" 1 d == 3' 4" d’après le prix de marc actuel. En 1444, il
• Il y avait longtemps que la livre carolingienne avait été remplacée par la livre poids de marc. (Voir la seconde partie.)
1 J'exprimerai l’évaluation d’après le prix de marc actuel, en livres, sous et deniers, pour conserver, autant qu’il sera possible, l’exactitude des fractions de la livre ancienne.
3 Voir Herbert, Estai sur la police des grains, table des prix.
était à I 1 = G 1 1?" 6 d . En <492, il n’était que de 15* = 3 1 8“ 9 d . Le prix.le plus élevé de ce siècle est de 17', le plus bas de2‘ 8“, et le prix moyen de l’année 1413 à 1500 égale environ 4‘ 1 4* 1 .
Si l’on réunit ces deux moyennes, 8 l et 4 1 14% dont le produit est de 12' 14% la tierce sera de # 6' 7 S , prix moyen des deux siècles.
J’ai déjà eu occasion de faire observer que, depuis la révolution de 1789, le prix du blé ne s’est pas élevé dans la proportion de beaucoup d’autres prix de commerce. On peut donc, on doit môme, en le prenant pour base d’évaluation * de ces prix, le supposer un peu au-dessus de son taux moyen calculé de 1 81 5 à 1 841 , et qui est de 35 r les 156 litres équivalant à l’ancien setier de Paris. Je ne craindrai pas d’excéder une juste mesure en le portant à 38'. La moyenne de l’an 1304 à 1500 étant de G 1 7 8 , nombre contenu six fois dans 38, il en résulte qu’à cette époque
1 Toujours distraction faite des prix hors de toute règle. En 1421 , par exemple, le setier de blé se vendit jusqu’à 5‘, équivalant à 185', plus de trois fois ce que nous le payons dans les plus mauvaises années. D’après le même principe, j’ai cru devoir écarter de. l’évaluation des moyennes un prix de 5" que Dupré rapporte à l'année 1454, et qui est aussi une exception en sens contraire. I.c plus bas prix au-dessous duquel on ne trouve que trois exemples, un de if, l’autre de î>‘ ll d a, et le troisième de 7*, est de l'année 1449, où l’on voit que le setier de froment se vendait 8' = 2‘ 8', d’après le prix du marc. C’est le dernier degré de baisse où je m’arrête ici.
on payait uti poids donné de froment avec un poids d’argent six fois, moins fort que celui tjü’ofi nOus demande aujourd’hui pour le même objet; et, conséquemment, que l’argent du xiv e et du siècle avait six fois plus de pouvoir que le nôtre, relativement à la plus générale et la plus nécessaire de toutes lés dépenses.
On lit, en effet* dans le Journal de Paris sous Charles VII i année 1448 : « Un pain pour vivre üü homme sé payoit un bon double, dont les trois valent 4 d parisis 4 . » Le marc étant alors à 9> le prix de ce pain équivalait au tiers fort de 2 de nos soüs, ou 8” |r, qui» + représentent 20 e jf. Un homme de ce temps vivait donc, avec 8 d , aussi bien et mieux qu’il ne vivrait aujourd’hui avec six fois cette valeur, ou 20 e , puisque notre livre de pain bis vaut, année moyenne, environ 14 e , et que ce n’est pas trop de deux livres pour nburrir un homme tel que l’entend le journal de 1448.
La comparaison des prix des autres denrées de première nécessité et des salaires de toute classe conduit, à peu de chose près, au même rapport de 6 2 .
1 .V-m. pour servir à l'hist. de France et de Bourgogne.... publiés par 3e la Barre). Paris, 1729, In-4.
1 A cet égard, l’exemple suivant semblerait décisif. Il prouvera
AU MOYEN AGE. — PfiEÜIÊftÉ CABflfe. 19
En 1307, des garçons boulangers gaghaiefit, par semaine , 2" représentant, au prix actuel du marc, 1‘ 18* de nos livres de compte, qui -f- G de pouvoir === 1 1 r 40 e , ou , pour abréger, 1*18’, au pouvoir de 11 f 40 e . La journée d’un forgeron était de 4 d == 6“ 4 d , au pouvoir do 1 ' 90 e .
En 1408, léé grands officiers de la maison du roi , comme le grand chambellan , le grand maître d’hôtel, avaient Chacun 2,000' de gages == 14,666' 13’ 4 d , aü pouvoir dè 88,000 f . Un notaire du roi Recevait, par jour, 6’ = 2' 4* 0 d , âtl pouvoir de 13 r 20 e .
En 1437, la journée d’une vendangeuse se payait 2 d st 1* 0 d j, aü pouvoir de 30 e .j, et celle d’un hotteur 8 d = 4' 0 d au p. de 1 r 22 e .
En 1312, un setier de fèves valait 7" 3 d = 4' 19* 7 d , au pouvoir de 29' 88 e . Un porc, 14* 7 d = 10‘ 0*4 d , au p. de 60' 10 e . Un mouton, 6’ 8"
combien on s’éloigne du vrai en prenant pour unique base d’éValiîation des anciens prix, la différence du poids d’argent ou des prix du marc, ce qui est la même chose ; et jusqu’à quel point on peut eh approcher en ajoutant à ia différence du poids celle de la valeur relative que nous nommons pouvoir .
Le Maire rapporte (Hitl. d'Orléans, ih-fol., 1048) qü’en l’an 1 500 , la ville d’Orléans fit présent à la reine Anne de Bretagne, alors femme de Louis XII, de vingt polnçdhs de vin nouveau dont le tonneau coûtait 6 livres. Après avoir cité cfe fait datts un ouvragé, d’ailleurs fort estimable et que j’ai plus d’une fois consulté, Cllcquot de Blervache ajoute qu’en 1500, le marc d’argent valant il 1 , le lon-
= 4‘ ir8 d ,au p. de 27' 50 e . Un bœuf, 4 1 15" = 65* 6" 3 d , au p. de 391 r 88 e .
En 1375-76, une charretée de bûches, environ doux voies, 14 8 = 6'8 8 4\ au pouvoir de 38' 50 e . La pinte de vin, 2 d * = I 8 10 d î-3-, au p. de 57 e * Un porc, 2'7 a 1 d = 21’ 11 9 7 d , au p. de 129 r 48 e . Un mouton, 11* 6 d î, =5’ 5* 9 d *, au pouvoir de 31' 74 e .
En 1406-15, un porc, 2 1 = 16*6®, au pouvoir de 97' 80 e . Un mouton, 1 0 8 5 d = 3 1 11 8 7 d au p. de 21' 48 e . Un setier de pois, 1‘ 12* = 11‘, au p. de 66'. Une pinte de ton vin 2 d = 1 8 1 d |, au p. de 34 e .
En 1470-72, le cent d’œufs, 3" = 15 8 , au pou-
neau du vin donné à la reine coûtait un peu plus d’un demi-marc d’argent, ou 25 à 30 1 en monnaie moderne.
L’ancien tonneau d’Orléans contenait 2 poinçons de chacun 200pintesdu pays, lesquelles équivalaient à environ 300 bouteilles de Sèvres. C’est un fait notoire que le prix actuel d’un poinçon du meilleur vin d’Orléans, tel qu’on en pourrait offrir à une tète couronnée , ne descendrait pas, année commune, au-dessous de ”0 à 80 f , quoiqu’il pût excéder plus ou moins ce dernier chiffre. Le tonneau reviendrait donc de HO à 160' au moins, et l’on peut, sans exagération, le porter à t80 f , eu égard à l’excellence et à la destination du vin de C 1 offert à la reine Anne. Or, tel sera le produit de l’évaluation opérée d’après notre base, c’est-à-dire en raison composée du poids et du pouvoir de l’argent. 6‘ de compte taillées dans un marc de fin qui valait 1 1 de ces livres, égalent en poids 30* numéraires de nos jours, qui, multipliées par 6 de pouvoir, donnent I80 f . 11 y a loin de ce chiffre aux 25 ou 30 1 de Clicquot, résultant de la seule différence des prix de marcs comparés. (V. son Mémoire : De l'État du commerce de France depui « la première croisade jusi/u’A Louis XII.)
voir de 4' 50 e . Un veau, 15” = 3 1 15 9 , au p. de 22 f 50 e .
En 1492-98, la pinte de vin ordinaire, 2 d j — 11 d j, au pouvoir de 29 e . Une pinte de vin de Beaune, I 9 ==4 9 7 d , au p. de 1 r 38 e . Un chapon, 3 S 9 d = 17 s 2 d , y, au p. de 5' 15 e . Une paire de pigeons, 1* = 4‘ 7 d , au p. de 1 f 38 e . Un setier d’avoine, 1 6® = 3 1 13 9 4 d ,au p. de 22 f .
A la même époque, le vin coûtant 2 d ^ la pinte, une basse messe était payée 1* 3 d . Il y avait donc six pintes de vin à boire dans le prix d’une messe du xv e siècle, et l’on n’en trouverait pas deux, à prendre à Paris, dans les 2Ü 9 qu’on donne actuellement pour pareil objet.
Si l’on jette un coup d’œil sur les tables où je puise ces exemples, on remarquera que quelques prix de denrées sont relativement plus élevés que celui du blé, qu’un plus grand nombre de prix répondent à ce dernier, et que quelques autres sont au-dessous.
Le poisson, le sel et le vin sont du nombre des denrées les plus chères*. Le bois, la charcuterie, la viande de boucherie, les fèves et les pois sont du nombre de celles qui coûtaient le moins. Ainsi, toute compensation faite , la dépense an-
1 V. note B.
nuelle de l’artisan devait être à peu près en rapport avec le prix du blé.
Le même état de choses se soutint jusque vers \ 52p ; par conséquent , l’argent conserve encore son pouvoir de 6 au commencement du xvi' siècle j mais 1’influepce des métaux du Mexique et du Pérou ne tarde pas à se faire sentir sous le règne de François 1 er . L’étude de ses progrès et des temps ultérieurs excéderait les bornes que je me suis prescrites dans cet ouvrage. 11 me suffira de faire observer que, depuis l’époque de Charles IX jusqu’à la mort de Louis XIV, le cours des grains est tellement vagabond dans ses variations et déréglé dans ses maximum, que le prix du setier de blé cesse absolument d’être en rapport avec les autres prix de commerce, et que, dès lors, il ne pourrait fournir qu’une base nécessairement fausse à l’évaluation d’une dépense générale. On trouva des données moips capricieuses et un terme de comparaison beaucoup plus sûr dans les prix des autres denrées. Ces prix, comparés avec les nôtres, portent le pouvoir de l’argent, dans les deux derniers siècles, au rapport de 2 ou du double de sa force actuelle. On pourra, d’ailleurs, en juger par 1’ Appendice qui suit les tables de prix.
AU MOYEN AGE. — PREMIÈRE PARTlp. 23
Quapt au xvf siècle, où R’est opérée |a révolution économique qui a réduit progressivement cette puissance de 6 à 2, du prix du J)lé combiné avec ceux des autres denrées nécessaires à la vie, résulte une échelle de décroissance tjppt les degrés peuvent être exprimés aipsj :
pouvoir de l’argent, qui s’était maintenu, daps le premier quart de ce siècle, à l’ancien rapport de b, desçend, dans le deuxième quart, à 4, dans le troisième quart, à 3, et dans le quatrième, y compris la fin du régne de flepri IV, au raphport de 2, où il est resté jusqu’à )a révqlutiqp de 1789*.
Mais une difficulté déjà prévue, ou plutôt une nouvelle question vient de naître du rapport déduit des prix de Philippe le Bel à François I er .
Nous avons laissé l’argent à § de pouvoir sous la seconde race, et nous ne le trouvons plus qu’à 6 dans le xiv' et le xv' siècle. Çette dgcrois^anpe
I Ce n’est pas que les trésors d’outre-mer fussent dès lors épuisés. Mais l’extension progressive du mouvement de l’industrie et du commerce , la propagation des manufactures et des fabriques, l’accroissement des produits de toute nature dans l’Europe civilisée, compensèrent bientôt l’effet de l’importation des métaux précieux du nouveau monde ; et , jusqu’à la révolution qui brisa tous les rouages de la vieille machine sociale peur la reconstruire sur un plan nouveau, l’équilibre s’est maintenu entre les deux forces correspondantes, de l’argent, d’une part, et des produits, de l'autre-
de valeur implique un accroissement de masse. Le numéraire serait donc devenu plus abondant puisqu’il a suffi à l’échange de marchandises de plus de prix.
Cependant, nous savons que le commerce du Levant et les croisades ont occasionné l’exportation d’une assez grande quantité d’or et d’argent, d’or surtout 1 ; que les retours de l’Inde, en épiceries et en tissus précieux 2 , que les rançons énormes payées aux Sarrasins pour d’illustres captifs ont dû absorber une forte part de nos vieilles richesses métalliques. Tout cela est vrai.
Mais, d’abord, on conçoit des positions où la hausse du prix des denrées est tellement dans la force des choses qu’elle s’opère indépendamment
* Sanuii lib. lecretorum fidelium Crucis; ap. Bong. Gesta Dei per Franco».
Mém. de De Guignes sur l’état du commerce de» Français en Orient avant les croisades. V. note C.
* L’importation de ces étoffes en Europe remonte à une époque fort éloignée. Un manuscrit de Théodulphe, évêque d’Orléans, conservé au Puy-en-Velay, fournit, entre autres preuves, un témoignage curieux de l’emploi qu’on faisait eu France des tissus de l’Inde sous le règne de Charlemagne. Les feuillets de ce précieux livre, écrit en lettres d’or et d’urgent, sont séparés les uns des autres par des carrés d’étoffes d’origine orientale, très variées, et dans lesquelles on reconnaît le crêpe, les gazes et le cachemire broché et espoliné des fabriques indiennes. (Voir la description qu’en donnèrent les papiers publics, notamment l’Écho des cé venues, de novembre 1837, et le Moniteur du 2 décembre suivant.)
du plus ou moins d'abondance de l’argent, et c’est le ca^résent. Cet état d’exception, ce mouvement désordonné de la machine sociale s’explique par les calamités et les déchirements de toute nature qui désolèrent la France, depuis la captivité du roi Jean jusqu’à la rentrée de Charles VII à Paris, en 1436. La monarchie paralysée dans l’action personnelle et directe du monarque, la lutte des ambitions déchaînées sur les marches du trône, les guerres intestines, la fureur des partis, l’envahissement du pays par l’étranger, le pillage des villes, la dévastation des campagnes, les brigandages de la jacquerie, des routiers et des tard-venus; la famine et la peste, conséquence inévitable de la destruction des corps et des biens; tous ces fléaux, qui frappèrent à la fois la patrie ou se succédèrent sans interruption pendant plus d’un siècle, durent nécessairement troubler cet équilibre qui naît de la liberté d’action du gouvernement et du jeu naturel des ressorts du commerce. De là, l’épuisement des ressources publiques, l’altération intrinsèque des monnaies, le surhaussement des valeurs numéraires et l’élévation forcée du prix de toutes choses. De là aussi les excès de l’usure, qui n’a pas peu contribué à maintenir la cherté relative des denrées. 11 n’ap-
26 APPRÉCIATION DE LA FORTUNE PplYÉE
partenaîtqn’àunehassecupiditéd’exploiternosmisèresj l'osure porte larègle dans l’exception. Alors lg taux comrpup de l’intérêt était beaucoup plus élevé que de pos jours; les Juifs et les Lombards ne prêtaient pas à rpoips de 40 pour cent j p’élait la condition la plus humaine qp’up ami en pût espérer quapd i|s n avaipptrieq à perdre ayec lui, et ils se borpaient rarement à pe chiffre ‘ . L’usure était donc un véritable impôt, imp^tpionstruepxquele besoin ayait sanctionné ap profit de l'abondance ; et cette rançon décuplée par les prélèvements du privilège et du fisc , les dîmes, les péages , le tpnlieu, les droits d’entrée pt 4è SQftie, les ex^torsions dp plus fort retombaient de tout leur poids sur le marchand, ou plutôt spr la marchandise et, en définitive, ppr le consommateur.
Mais l’élévation des prix, qui rendait l’argent plps rare, pouvait être compensée par l’usage des échanges , qui le rendait moins nécessaire. Les
1 Ce que la loi permettait aux Jnifs donnera la mesure de ce qu’ils pouvaient en matière d’usure. « Notre volonté (disait Louis X) n’est mie que ils puissent prester à usure, aimais le dépendons expressément ; et se ainsint estoit que il avenist par aventure que prestassent, ils ne porroient prendre plus de deux deniers pour livre par sepmaine. » (Art. 12 de \' ordonnance du 28 juillet 1315 , tome I de la collection in-folio, p. 592.) Des ordonnances précédentes de Philippe-Auguste, notamment uns du mois de février 1218, avaient
AU MOYEN ACE. — i’REMIÈHE PAHTlp.
transactions entre producteprs , les ventes et les payements par échange étaient, admis dans l es foires, dans les marchés et principalpjnent dans Jes campagnes, où les produits de diverses natures, disponibles en différentes poaips, devenaipp); la monnaie l’un de l’qpfre. QndonpaiJ, trois pigeons ou depx poules popp une pie, deux oies pour un porc, trois agqeaux pour un rpouton, trois veaux pour upe vache j pn échangeait upe mespre de froment pour une plus forte rqesure d orge pu de seigle; on stipulait la dpt d’une héritière en domaines et en héfajlj enfin e’étajt encore, le temps où, à défaut d’autre mopnaie, pp§ prinçes§ppayajt pp ljvre de prières richement orné, avec PP t^Qupeau de pioptppe et quelques setjeps de graips.
N’publions pas, d'adieu rs, l'augmentation dp nombre des espèces monnayées résultant de la fonte de l’or et de l’argent que le lp^e des barons avait retirés du commerce, et qpe l’indigepce dp l’État lui rendait pour être convertis en valeurs
déjà autorisé cet intérêt de 2 deniers par semaine. C’était 8 S 8' 1 pour livre par an; plus do 43 pour 100, et les Juifs allèrent plus loin. Par le traité qu’ils firent avec Louis X, moyennant 1 22 ,600 r qu’ils versèrent dans ses coffres, et l’abandon des deux tiers de ce ‘.qui leur était dû en France, ils obtinrent la faculté de prêter à un sou pour litre d’intérêt par semaine ! (Acte de l’an 1315.) — V. note D.
numéraires. Entre autres sacrifices de cet ordre, imposés à la vie somptuaire par les besoins publics, je me bornerai à rappeler l’ordonnance de Philippe le Bel, de 1294*, qui enjoint aux riches dont le revenu atteint 6,000 livres d’envoyer à la monnaie le tiers, au moins, de leur vaisselle d’or et d’argent , et qui interdit ce luxe à toute autre position. On a beaucoup d’exemples de semblables mesures. Dans un temps moins éloigné, mais non moins difficile . un roi très chrétien fit fondre jusqu’aux châsses et aux reliquaires pour subvenir aux frais des guerres de religion qui ensanglantaient le pays
D’un autre côté, on ne peut mettre en doute l’accroissement réel de la masse des métaux précieux entre l’époque carolingienne et celle où commença l’influence plus rapide de la découverte du nouveau monde s . Pourquoi n’y verrions-nous pas l’effet naturel des établissements
1 V. la note E.
* J’ai la preuve de ce fait, curieux et peu connu, dans une lettre originale, signée de Charles IX , au gouverneur de la Normandie. (Art. 5,735 du Catal. de ma bibliothèque.)
s On en jugera par la masse d’argent, les joyaux et les pierreries que laissa Philippe-Auguste, à sa mort, en juillet 1223. Quelques articles de son testament comprenaient une somme do 893,000 marcs d'argent, représentant au moins 291,694,000 de nos francs actuels, somme prodigieuse pour le temps de Philippe-Auguste. — V. la note A.
d’industrie qui, suivant de près l’affranchissement des communes, devinrent le besoin et la gloire des bourgeoisies ; qui , formés sur le modèle des manufactures d’Espagne , de Belgique , de Flandre, de Languedoc et de Provence, se propagèrent avec le temps dans les contrées les plus intelligentes de la France septentrionale, et qui grandirent avec le gain, au furet à mesure que nos relations commerciales s’étendaient de province à province, et du royaume aux États voisins. La filature du chanvre et du lin , plus anciennement cultivés; l’analyse et la préparation des drogues et des matières colorantes, l’art de teindre porté au plus haut degré d’éclat et de solidité que comportât la science de l’époque , la fabrication des tentures rivales des tapis du Levant, la sayetterie, la draperie, la soierie, le tissage des toiles fines, dont la consommation était demeurée jusque-là si restreinte chez nos pères, et beaucoup d’autres produits d’une industrie secondaire avaient ouvert de nouvelles sources de prospérité où la Bretagne, la Picardie, la Champagne, l’Artois, la Normandie surtout, puisaient des droits incontestables à la reconnaissance de la nation. Parmi les villes manufacturières et les ports de commerce, Rouen, Saint-
30 APPRECIATION DE tA FORTt’NE PRIVÉE
Lô, €aen * Cherbourg, Dieppe, Harfleur, Arras, Beauvais, Amiens, Laval et Reims tenaient le premier rang au nord de la Loire , et leur exemple n’étâit point perdu pour les populations moins avancées qüi avaient besoin d’encouragements et de leçons; La Normandie) centre puissant et fécond de fce mouvement industriel, accomplissait déjà sa brillante destinée * . Il ÿ avait longtemps que) secondé par les ports de la Manche, Rouen avait établi des relations de commerce avec les peuples dê la Germanie et de la Grande-Bretagne ) lorsqu'on \ 364-66 * les Dieppois promenaient leurs flottes aventureuses dans les eaux de l’Afriqué) s’emparaient du Sénégal , pénétraient jüsqu’à Sierra-LeOtte , sur la côte de Malagüette , et jetaient , dânS cette autre Égypte, les fondements d’utt nouveau Commerce extérieur dont la balance , dît-on, fut de mille
* Telle était la richesse de la Normandie commerçante, dès le xiv* siècle, que, s’il faut en croire un de ses historiens, elle aurait offert, en 1338, à Philippe de Valois, de lui fournir, pour la conquèle de l’Angleterre, quatre mille hommes d’armes, tous gens de qualité, avec quarante mille hommes de pied, et même de les payer pendant trois mois; d’où serait résulté une dépense à sa charge de 502,000', somme énorme pour l’époque. ( Histoire de Normandie , par de Masseville, tome 111, p. 150 , in-8 , Rouen , 1608 ; et Glicquot, lieu cité.) — V. aussi note F.
3 De Guignes, «W ««p.