VALEURS FÉODALES
De quelques droits singuliers d'une châtelaine de Beaugency, an xiV^ siècle.
Le fief de l'ancienne baronie de Beaugency demeura dans les mains de seigneurs particuliers, depuis la fin du xi*' siècle jusqu'aux dernières années du xiii® : alors il entra, par voie d'acquisition, dans le domaine royal, et nos rois en disposèrent , à divers titres , en faveur de princes et princesses du premier rang.
C'est ainsi que, par lettre royale de l'an 1328, Philippe de Valois assigna, entre autres revenus seigneuriaux composant 3,000 livres de rente, à Jeanne de Bourgogne, sa femme, le produit de la terre et châtellenie de Beaugency, pour lui tenir lieu de biens qui lui appartenaient de son chef, et qui avaient été aliénés au profit de Philippe et de ses héritiers.
On lit dans le préambule de cet acte : « Pour « certaine cause eussions pris et torné par devers « nous héritablement, de la voulenté et assentement
AU BfOYEN AGE. — PREMIÈRE PARTIE. 107
« de nostre très chiere et amée compaigne, Jehanne « de Bourgoigne, royne de France, pour faire « nostre vouknté ; cest assçavoir les chastelnies (( et terres de Blacon, de Helebre et Breveller, (( avec toutes les appartenances , sous le prix « et estimacion de m'' (3,000') de terre ou « rente (a). »
L'époux royal déclare donc avoir aliéné, de la pleine volonté de sa femme , mais pour faire la sienne, un bien dont elle était seule maîtresse. Rien de plus naïf, ni de plus commun dans les actes de l'époque, que l'aveu de cette vérité de fait heurtant la fiction de chancellerie qui dit tout le contraire. Mais peu importe; la partie la plus curieuse du contrat, comme matière historique, ce sont les droits utiles et seigneuriaux qu'il établit ou confirme à la charge des vassaux du fief de Beaugency. Quelques exemples suffiront pour en faire connaître le caractère et la portée.
En 1328, le prix moyen du marc d'argent était de 6^
Cela posé, on trouve, d'abord, que les 3,000' de renie assignées à Jeanne de Bourgogne , repré-
(o) Charte IfS.'de 1328, document, encore inédit dans son ensemble , qui paraît être demeuré inconnu aux historiens de l'Orléanais. 11 commence par ces mots : C'e.st la lettre de l'assiette de
TERRE rAICTE A LA ROYNE JeHANNE DE BoURGOlGNE , CtC.
108 Al'PKÉClATION DE LA FORTUNE PRIVÉE
senlaieiil, en poids d'argcnl, 27,500' de compte du XIX'" siècle, et en pouvoir, ]Go,000' actuels de renie; ou soit 3,000' = 27,;i00' 0^ 0<', au p. de. 165,000 »
On remarque ensuite , dans l'énumération des droits , les articles suivants :
« Droit de festage de maison (6), c'est assavoir « pour chascun fesle de maison de Beaugency, se « ce ne sont pressouers , granges ou maisons de « fié, V sous l'an pour le fesle; el qui ne le paye « la voille (veille) S. Kemy, il double un quart « jor (c), et les un jors passés, celui qui le fesle est « le perl, el tous les héritaiges qu'il a en la ban- « lieue. Soil 5* = 2' 5^ 6'i, au p. de 13 75
« Itein. Chascun hoslel desdils manants doil « denrées de eoes (œufs) la voille de Pasques : pri- « sié xir den. par an =. 0' 9^* 2'^, au p. de 2 75
Item. Les moines de Marigny doibvenl chascun « an a la saint Firmin, une livre de poivre : pri- « sié ys par an (d) =:2'5H0'i, au p. de 13 75
« Item. La corvée des charpentiers el charrons , « qui doibvenl , chascun an , une jornée de ven- « denge : prisié l'* par an , ou 2' 10* 0*' ^ « 22' 18* O^ au p. de 137 50
« Item. Les torches de chanvre de pluseurs per- « sonnes : prisié xvi* par an = 7' 6* 8'', au p. de. . 41 »
Item. Les molins de Baugency, hormis Choiseau « el Quenon , doibvenl au seigneur de Baugency, (( chascun an, vng faisseau de jonc franc [J) rendu
(b) Droit d'élever ou d'exhausser un bàliraenl. Ici, redevance annuelle.
(c) Chaque jour de retard, jusqu'au quatrième, la dette augmente d'un quart; elle est conséqueuniient doublée le quatrième jour; après quoi , faute de payement, le débiteur perd le faite , etc. Dura lex, rero lex.
(d) Voir le texte, l"paitic, sur le prix exorbitant des épiceries exportées de l'Inde, et la note K.
[d) Ce jonc était répandu , avec divers feuillages , dans les salles basses, qui n'étaient alors ni parquetées ni même dallées : d'où est
« on cliaslel la voille l'Ascension... et chasque « mounier, à la fin, a une jaloie {e) de vin pour « sa droiture (son droit) (sans prix).
« Item. Les v fours de la ville de Baugency doib- « vent messagier au seigneur de Baugency : pri- « sié XI/ par an, ou 2' O' O'i := 18' 6^ 8<i, au p. de. 110 »
« Item. Les fourbisseurs d'espée doibvent, la n voille de Pasques, v lances avec les fers ( sans « prix).
« Item. En tous cas là où l'en faict justice, li « mouniers ( meuniers) de la ville font Vexécution « à leur coust , soit pendre , ardoir (brûler) houil- <i tir, enfouir, (f) escorcher et fuxter (fouetter) : et « est tout sans pris (prix) pour la noblesse dou « chaslel (g).
« Item. Le prieur de Saint-Sépulclire doibt, clias- « cun an, deux fois l'an, xm eoes (œufs) fris à « Pasques et a Penlliecouste [h)... et deux pintes
venu le nom de joivhéc appliqué à l'expansion des fleurs mêlées de verdure dans certaines solennités de l'fJglise.
('') Jaloie on jalle, sorte de baquet de bois a oreilles trouées, par où passait un gros Làlon qu'on nommait aussi jalle , et qui servait à porter ce baquet plein de raisins ou de vin dans le temps de la vendante. Jaloie, comme mesure, se disait également des liquides , des grains et des terres.
[f] Bouillir et enfouir , deux sortes de supplice de l'époque. On faisait bouillir les faux monnayeurs.
((/] Fait curieux, qui rappelle la singulière obligation qu'on a supposé attachée au fief de Bellencombre , et la fâcheuse célébrité du clerc nommé Bord , seigneur de cette terre, vers le milieu du xm*" siècle ; d'où serait venu le nom de bourrel , bourreau, donné à ceux dont l'office avait pour objet de pareilles exécutions. On voit qu'ici le fait matériel était d'étroite obligation pour les meuniers , puisqu'il ne souffrait pas de composition pécuniaire. Il leur fallait , bon gré mal gré, pendre, écorcher, rôtir ou faire bouillir le prochain, par leurs mains ou par leurs soins, et à leurs frais.
(/i) Voilà les œufs de Pâques au nombre de treize , symbole des douze apôtres et du S luvcur. Aussi les voyons-nous reparaître à
« de vin, l'une blanche el l'autre vermeille , et sis « pains moly (mollets) : prisié ii^ l'an =0M8' 4'', « au p. de b 50
« Item. Qui conque est chastelain deBaugency, il a « le premier saumon prins en Loyre en la jurisdic- « tion de Baugency, parpayent xii% et la première « lamproye et alouse ou le pris que les valent : « prisié ceste franchise xvi^ par an = 7' 6^ S**, au « p. de ■4-4 »
« Item. Li cousturiers sont tenus a faire robes au « seigneur de Baugency, à sa feme et à ses Ois, et « li peletiers sont tenus h les fourer, en leur bail- « lant de quoy, et sans pris pour la noblesse dou « chastel.
Etc....
la Pentecôte , jour commémoralif de la mission des apôtres sanctionnée par l'Esprit-Saint. — Les treize œufs frits et bouillis furent encore présentés, la veille de Pâques 1789, par l'abbé ( depuis, le baron) Louis, dernier prieur du Saint-Sépulcre, au duc Louis-Philippo-JosepIi d'Orléans, dernier baron de Ben'igency.