VUES GÉNÉRALES
L'homme est né pour être heureux : ses desirs, la honte du Créateur, m'offrent les preuves de cette assertion; et, cependant, de toutes parts des cris s'élèvent contre la destinée!
Nous gémissons environnés de richesses dont nous ne connaissons ni le prix ni l'usage ; semblables au voyageur qui souffre entouré de végétaux précieux, dont la vertu qu'il ignore ranimerait ses forces défaillantes.
Qu'ai-je vu en entrant dans le monde? Des hommes qui ne croient plus au bonheur. J'allai, avec toutes les illusions de la jeunesse.
vers ceux dont les paroles, les actions, annonçaient un cœur droit. Lorsque je leur demandai les conseils de l'expérience sur les moyens d'être heureux, je fis sourire les uns avec dédain, les autres avec amertume. Persuadés que les plaisirs de l'existence ne dédommagent pas de ses peines, ils considéraient la vie avec une sorte de résignation; et, parce qu'ils étaient découragés, ils se disaient détrompés.
Alors je voulus connaître ces hommes dont l'éclat et l'agitation éblouissaient la multitude. J'approchai d'eux, quelques-uns dissimulaient peu leurs principes. Le vil égoïsme rétrécissait leur âme, une ambition sans fin la tourmentait; en voyant leur sort, je fus consolé d'avoir entendu leurs maximes.
Las du spectacle qui m'environnait, j'allai chercher, au fond de sa retraite, un austère et sombre moraliste ; il me représenta ce monde comme un abîme où l'homme souffre en attendant la mort. Ces paroles m'inspirèrent la tristesse et l'effroi ; mais je me rassurai bientôt, et je dis : « Non, je ne croirai point qu'il veuille notre malheur, l'être puissant et bon qui forme nos cœiirs pour goûter les chastes amours et la
sainte amitié ; celui qui nous donne l'innocence avant que nous puissions pratiquer la vertu, et qui nous offre le repentir après que nous avons commis des fautes.
J'avais un moment confondu la sagesse avec la sombre austérité, je fus bientôt près de l'excès contraire. Je vis des hommes légers par caractère, insoucians par système, dédaigner les erreurs, communes pour y substituer do plus douces folies. Je leur demandai le bonheur : sans me comprendre, ils m'offrirent des plaisirs. Heureux encore s'ils savaient en éviter les dangers, et si, moins prodigues de la vie, ils ne dissipaient en peu de jours les années que regrettera leur hâtive et triste vieillesse!
Je fus éclairé par tant de fautes et d'erreurs, et chaque jour mes réflexions m'affermirent dans la route nouvelle où je portai mes pas.
Comment lès hommes qui nous entourent s'occuperaient-ils du bonheur? Si j'en crois ceux qui tolèrent qu'on admette son existence, il est l'ouvrage de l'imagination; et souvent, pour le détruire, il suffirait de raisonner.
Apprenons à le distinguer du plaisir. Celuici, léger, rapide, a besoin de prendre des
formes aussi variées que nos caprices ; son plus grand charme est dans sa nouveauté ; l'objet qui le fait naître un jour, le lendemain cesse de plaire. Le bonheur n'est point une sensation fugitive ; c'est un sentiment si doux de l'existence, que, plus nous l'éprouvons, plus nous souhaitons de prolonger sa durée. Mais encore, le raisonnement ne détruit pas même les plaisirs. Qu'ils soient exempts de dangers, la réflexion les prolonge, et les fait paraître plus vifs ; sans elle, on les effleure, on ne sait point en jouir. Observez ces épicuriens que l'amitié réunit, et dont la seule étude est de multiplier les instans heureux dans la vie. Par quelles discussions ingénieuses ils se pénètrent des charmes de leur situation ! avec quelle finesse ils analysent leurs plaisirs pour mieux les goûter ! avec quel art tantôt ils éloignent l'image du passé et celle de l'avenir, afin que rien ne puisse les distraire, et tantôt ils appellent les souvenirs et les espérances, pour embellir encore le présent !
Contre l'opinion générale, je pense que le plus sûr moyen pour être heureux est de beaucoup réfléchir. Les premières réflexions dissi-
pent, il est vrai, le charme que la jeunesse ré- ^ pandait sur la vie ; elles nous font apercevoir des plaisirs moins durables, des peines plus nombreuses. Aloi^ les, hommes se découragent; ils végètent dans cette situation affligeante. Continuons de réfléchir, et les objets changeront de face une seconde fois à nos yeux : les maux qui nous paraissent redoutables s'offriront sous un aspect moins effrayant, et des plaisirs passagers recevront un nouvel attrait de leur analogie avec notre faiblesse.
On se trompe en croyant que Tart sur lequel j'écris ne fut jamais enseigné : il le fut par des maîtres célèbres. Lorsqu'on veut réveiller dans son âme de grands souvenirs, de nobles émotions, il faut diriger sa pensée vers la Grèce. Terre classique des arts et de la philosophie, elle a produit tout ce qui peut enflammer l'imagination des hommes : c'est là que les vertus et la beauté, la gloire et les plaisirs, ont eu des autels. Au milieu d'un peuple d'artistes, de poètes et d'orateurs,* dont l'existence immortalisa l'heureuse Athène&i, on distingue ces philosophes qu'inspirait l'amour de leurs semblables. Us enseignaient la science du bonheur;
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et le plus éclairé d'entre eux fut peut-être celui qui promit des leçons sur la volupté, mais qui bientôt apprit à ses disciples, accourus en foule, que la plus douce volupté est le fruit de la plus haute sagesse.
Parmi nous, on réfléchit si peu sur l'art d'être heureux, qu'on s'étonnera- d'entendre dire qu'il pourrait être assimilé à tous les autres arts. Il n'est pas cependant de vérité plus simple. Pour réussir parfaitement dans cet art, il faudrait, comme dans tous les autres, des dispositions, des circonstances favorables, et l'étude assidue des préceptes.
L'influence des dispositions naturelles est surtout remarquable dans les individus dont le caractère est très-prononcé. Quelques hommes sont doues d'une telle fermeté, que le malheur ne peut les ébranler . Il glisse, pour ainsi dire, sur les âmes stoïques, et le choc des événements contre eux leur fait peut-être éprouver une . sorte de volupté en leur donnant le sentiment de leur force et de leur indépendance. Plus souvent on voit des hommes dont l'imagination mobile échappe aux idées tristes; oubliant sans regret, espérant sans effort, toujours
légers, frivoles, ils éloignent le malheur par l'insouciance et la gaieté. Enfin, l'organisation la plus désirable, l'organisation parfaite, donne à la fois une grande puissance pour résister aux peines de la vie, et une exquise sensibilité pour jouir avec ardeur de tous les plaisirs vrais \
Est-il besoin de montrer quels secours les circonstances peuvent offrir à notre faiblesse ? C'est commencer la vie sous d'heureux auspices que d'avoir des parents éclairés et tendres, dont les soins dirigent nos premiers pas, adoucissent nos premières peines, et déposent dans nos cœurs le germe des affections qui doivent, en se développant, servir un jour à notre félicité. C'est continuer d'être favorisé par le sort
* Je crains qu'en parcourant cet Essai on ne m'accuse quelquefois de vouloir des choses contradictoires. Une sévère analyse démontrerait que tout ce que je demande est très-conciliable. Je ne suis ni métaphysicien ni physiologiste; j'épargnerai donc l'appareil scientifique k mes lecteurs. Mais, lorsque je dis, par exemple, que l'organisation parfaite réunit deux qualités, en apparence incompatibles, beaucoup de force et beaucoup de sensibilité, je ne parle point d'une organisation chimérique. Un physiologiste nous dirait que le tempérament qui féunit ces avantages est le bilieux-sanguin; il pourrait ajouter que ce tempérament est le plus commun chez les Français.
que de trouver dans sa jeunesse des amis laborieux et sages; d'obtenir l'affection d'une femme dont les goûts soient simples, le caractère facile et la raison solide ; de voir ensuite ses enfans répondre aux soins qu'on leur donne, de posséder une fortune médiocre, d'exister sous un gouvernement tranquille, et d'arriver à la vieillesse sans survivre aux êtres qu'on chérit.
Mais quelle situation dispense de cultiver la philosophie ? Il est des hommes pour lesquels le sort a tout fait, excepté de leur apprendre à jouir de ses dons. Alors même qu'il nous prodiguerait de nombreux avantages, les préceptes seraient encore nécessaires pour nous enseigner l'art de prolonger les instans dont nous pouvons jouir, de goûter tous leurs charmes, de les rendre plus vifs. Les dispositions, les circonstances heureuses, nous sont-elles refusées, loin de perdre leur utilité, les préceptes acquièrent une nouvelle importance. Ils deviennent essentiels pour corriger nos défauts, pour nous aider à traverser les circonstances difficiles. Mais on s'écrie : « Les préceptes sont vains ! Dans une situation tranquille, vous les
étalez avec pompe ; un revers vous les fait oublier. » Au ton tranchant avec lequel on décide que l'étude de la sagesse est inutile^ il semble que les êtres frivoles qui nous entourent aient à regretter de lui avoir consacré des années.
Le voyageur s'égare quelquefois après avoir demandé vers quel point de T horizon il doit diriger ses regards et ses pas. Insensés ! vous concluez de ses erreurs qu'il est inutile de connaître la route, et qu'il faut marcher au hasard !
j\otre bonheur, a-t-on dit, dépend des événemens et de notre caractère. Nous ne pouvons rien sur les éoéaemens, et nous ne pouvons presque rien sur notre caractère ; il s^ ensuit que nom pouvons très-peu de chose pour notre bonheur. Ah! connaissons nos forces, et ne prenons^point de funestes erreurs pour d'affligeantes vérités.
Nous avons de rinfluence sur les cvénemens, si nous les évitons par le courage ou l'adresse, surtout par la modération, douce et constante prévoyance du sage. Nous avons sur eut ensuite une influence non moins réelle, par la manière dont nou% les considérons. Tel coup du
sort dont je suis accablé effleure le sage, qui se dit: a Comment juger l'incertain avenir? De mes revers naîtront peut-être mes jours les plus heureux. » Enfin nous exerçons de l'influence sur les événemens, si nous savons sortir des situations pénibles. Nous le saurons d'autant mieux que nous aurons plus de cette force d'âme qui conserve à l'esprit toute sa liberté, et de cette vivacité d'imagination qui distrait des plaisirs passés tant qu'il en existe qu'on peut 'goûter encore.
Notre caractère n'est pas uniquement le résultat de notre organisation ; il est aussi formé par toutes les impressions que nous avons reçues, par toutes les réflexions que nous avons faites. La variété des caractères, si frappante dans les villes riches et très-peuplées, est tellement l'effet de causes accidentelles, que, dans les contrées agrestes et pauvres, où les hommes ont à peu près le même genre de vie, l'uniformité des mœurs est égale à la monotonie des occupations. Tous ces caractères bizarres et misérables, qui doivent exciter le mépris ou la pitié, sont des caractères factices. Je vois des hommes dont la manière diêtre est en oppo-
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si lion constante avec celle que le bonheur demande. Qu'on leur parle de plaisirs, ils ont tout \u, tout épuisé; ils seniblent avoir vécu des siècles. Éprouvent-ils un revers, à leurs gémissemens, on dirait qu'ils commencent de vivre, et qu'ils n'ont pu prévoir encore que le malheur les atteindrait. La nature ne donne ni ces dégoûts prématurés ni cette honteuse et triste lâcheté. Que l'éducation nous éclaire, qu'elle nous fasse apprécier les biens et les maux de la vie, qu'elle rende notre ame plus forte et notre imagination plus riante, nous serons ce que nous devons être : vieillards dans les revers, toujours enfans dans les plaisirs.
Certes, on a peu d'influence sur son caractère, quand on prend peu de soin pour le former.
Je pourrais invoquer de nouveau les philosophes de la Grèce; leur exemple nous apprendrait à quel point un long exercice de notre raison peut affermir et modifier notre àme. Ce principe, qu'un homme a peu d'influence sur son caractère, renferme une trop facile excuse pour n'être pas favorablement reçu parmi nous; mais pensez-vous qu'à l'école de Zenon il eût été bien accueilli?
Autant la véritable philosophie, là philosophie qui consiste à se perfectionner, était révérée des anciens, autant elle est dédaignée des modernes. Gepentjant on voit encore apparaître au milieu d'eux quelques-uns de ces hommes que la nature destine à présenter le modèle de la beauté morale; comme il est des chefsd'œuvre qui, de siècle en siècle, perpétuent parmi les artistes le modèle de la beauté physique : tel fut Benjamin Franklin, l'honneur du nouveau monde. J'ai relu souvent les pages où il expose son projet d'atteindre à la perfection morale.. Il indique le moyen qu'il employait ; puis il ajoute avec une simplicité touchante : « Quoique je ne sois point arrivé à c< la perfection à laquelle j'avais tant envie de c< parvenir, et que j'en sois même resté bien c< loin, mes efforts m'ont rendu meilleur et plus « heureux que je n'aurais été si je n'avais « formé cette entreprise, comme celui qui « cherche à se faire une écriture parfaite en c< imitant un exemple gravé, sans atteindre c( jamais à la perfection du modèle, rend cepen- « dant sa main plus sûre et son écriture pasce sable. Il peut être utile à mes descendans de
c< savoir que c'est à ce petit artifice, et à l'aide a de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur a constant de sa vie jusqu'à sa soixante-dixa neuvième année, pendant laquelle ceci est a écrit. Les revers qui peuvent troubler le reste a de ses jours sont entre les mains de la Pro- « vidence ; mais, s'ils arrivent, le souvenir de c< son bonheur passé doit l'aider à les supporter c< avec résignation*. »
L'homme peut agir sur lui-même et sur les événemens; il est donc un art d'être heureux. Quoique cet art n'ait pas une place dans nos encyclopédies, je ne le crois pas moins digne de nos recherches.
Mais comment donner des principes certains, malgré la diversité des goûts, des esprits et des caractères? N'oublions pas une distinction importante. Il existe autant de plaisirs que de sensations agréables; un seul état de l'âme mérite qu'on le désigne par le nom de bonheur. Ainsi l'on peut admettre une très -grande
* Je regrette de ne pouvoir copier ici le plan que Franklin s'était formé; la citation serait trop longue. Voyez Mémoires de Benjamin Franklin; traduction nouvelle. Paris, Jules Renonard, 1828, 2 volumes in-18.
variété d'opinions raisonnables sur le choix des plaisirs : deux hommes suivent la même route, ils vont au même but, quoique, dans le voyage, Tun se plaise à considérer les points de vues champêtres et rians,. et que l'autre arrête ses regards sur les sites sauvages et pittoresques. Les plaisirs varient pour s'approprier aux divers caractères, aux différens degrés de fortune et d'esprit; mais il est des biens essentiels : l'objet de nos recherches sera de les connaître, et d'apprendre à les acquérir. La nature agit comnie une bonne mère : celle-ci laisse l'enfant qu'elle aime choisir en liberté, parmi les jeux innocens de son âge, ceux qui l'amuseront; mais, quand il faut assurer son bonheur, elle né l'abandonne plus à son inexpérience; elle lui parle avec autorité, le guide et le soutient sur la route, dont les bords sont gardés par la douleur, la honte et les regrets.
Fidèle à la vérité, je reconnais que les discours, les livrés, ont une faible influence. Une phrase change-t-elle une habitude ? L'éducation seule pourrait conduire les hommes au bonheur; encore toute sa puissance serait-elle né-
ce3saire : rexpérienfce des autres rarement nous suffît; nous voulons, à nos périls, voir et juger par nous-mêmes.
Quelques personnes demanderont peut-être si celui qui veut enseigner Fart d'être heureux a su jouir constamment du bonheur. Doué d'un peu de philosophie, servi par des circonstances favorables, j'ai trouvé jusqu'à présent dans la vie beaucoup plus de plaisirs que de peines.
Mais qui peut espérer la félicité sans mélange ? J'ai connu, je l'avoue, les inquiétudes et les regrets, j'ai quelquefois oublié mes principes; et je ressemble au pilote qui donne des leçons de son art après plus d'un naufrage.