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DES DESIRS

Qu'est-ce que les peines î Des désirs qui surpassent nos forces*. Les Orientaux racontent qu'Oromase apparut au vertueux Usbeck, et lui dit : «Forme un souhait, et je l'accomplirai. — Source de lumière, répondit le sage, je te demande de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer. »

Gardons-nous de supposer cependant qu'un bonheur négatif, qu'un état exempt de souffrances, soit le plus avantageux que nous puissions obtenir sur la terre. Les défenseurs de ce triste système ont, dans leurs rêveries, mal connu la nature de l'homme. S'il a tort de vouloir des plaisirs, s'il ne doit que chercher les

* Cette définition est exacte ; et les objections par lesquelles on essayerait de l'attaquer prouveraient seulement que Thomme le plus modéré ne peut encore échapper h toutes les peines de la vie»

moyens de vivre à Tabri des douleurs^ les forêts et leurs antres nous cachent des êtres plus heureux ; qu'il aille y choisir des modèles, avec le désespoir de les égaler jamais.

Bornés au présent, les animaux dorment, mangent, procréent, vivent sans inquiétude et meurent sans regret : voilà dans sa perfection le bonheur négatif. L'homme, il est vrai, s'égare en vains projets; ses longs souvenirs et sa vive prévoyance le font souffrir dans le temps qui n'est plus et dans celui qui n'est pas encore; son génie enfante des erreurs, sa liberté des crimes ; mais l'abus de ses facultés ne prouve pas leur impuissance. Qu'il consacre à les diriger le temps qu'il perd à se plaindre, et bientôt il bénira le ciel, qui lui donna le premier rang parmi les êtres. Si, victime, au contraire, d'une abjecte philosophie, il essayait d'abandonner ce rang, dont il doit être fier, en vain tenterait-il de se dégrader; il ne ferait qu'ajouter à ses maux la honto d'avoir voulu s'avilir.

Observons les animaux dont l'instinct a le plus de rapports avec l'intelligence : quel est celui qui recueille l'héritage de ses pères, qui

Taccroît et le transmet à sa postérité? L'homme seul perfectionne son espèce; il est donc essentiellement distinct du reste des créatures.

L'absence des peines, le bonheur négatif, ne peut lui suffire ; et ses nobles facultés se refusent au repos de Tindifférence. Créés pour aspirer à tout ce qiii nous est vraiment utile, conservons des désirs, et qu'ils nous ouvrent le sentier du bonheur. Trop heureux s'ils ne nous entraînent jamais vers ces objets qui reculent à mesure qu'on s'efforce de les atteindre, et vers ceux dont la possession trompeuse est plus féconde en regrets qu'en plaisirs !

Loin d'être un austère censeur des désirs, je me garderais de blâmer indistinctement ceux qu'on ne peut réaliser. Souvent ils produisent d'aimables illusions; et quels charmes n'ontils pas répandus sur nos jeunes années ? Notre imagination, brillante et vive comme notre âge, embellissait alors tous les objets dont nous étions environnés, toutes les situations où le sort devait un jour nous placer. Des erreurs nous occupaient : elles étaient heureuses, et désirer, c'était jouir.

Ils naissent de nos désirs, ces rêves enchan-

teurs qui tiennent une place dans la vie de tout homme dont l'imagination est riante. Ingénieux mensonges! illusions fécondes! bercés par vous, nous possédons l'objet de nos magiques rêveries.- La possession réelle serait moins fugitive; mais ne peut-elle aussi s'évanouir comme un songe ?

Âh ! sans doute, quelques dangers se mêlent à ces rêveries séduisantes. En quittant le pays des chimères, la plupart des hommes voient à regret celui qu'ils habitent. N'ayons pas leur triste faiblesse; sachons jouir d'un moment d'erreur et le renouveler encore par le souvenir : il n'est permis qu'aux enfans de pleurer quand leur réveil dissipe les jouets dont un songe les rendait possesseurs.

On se livre aux illusions sans danger, si l'on a formé sa raison, si Ton pense avec sagesse que la situation où l'on est placé par le sort a des avantages que nulle autre ne pourrait offrir. L'imagination embellit alors quelques heures de la vie sans la troubler jamais. Prompt à céder aux douces illusions, il en est peu dont je n'aie goûté les charmes. En sortant de la rêverie, ainsi que d'un léger sonuneil, je porte

mes regards sur ma femme, sur mon enfant ; je pense à l'affection que mes amis ont pour moi, aux plaisirs simples et cependant toujours nouveaux de ma retraite; je souris des erreurs qui viennent de m'ôccuper, et je me dis : « Eh bien, mon imagination ne peut rien créer de plus doux que la réalité. »

Évitons un piégé dangereux ; ne nous laissons pas entraîner à confondre, avec les désirs légers qui peuvent amuser ou distraire un moment, ces désirs profonds qui dirigent toutes nos facultés vers un but et peuvent exercer sur la vie une grande influence. Il est temps de considérer ces derniers, et d'offrir des réflexions plus sérieuses.

Les facultés de l'homme agissent dans des bornes étroites, et ses désirs parcourent l'infini . De cette vérité, tant de fois répétée, naissent deux réflexions : l'une affligeante, beaucoup d'hommes sont malheureux sans doute, puisqu'il est plus facile de former que de réaliser des vœux; l'autre consolante, la plupart des hommes pourraient jouir du bonheur, puisque chacun d'eux peut régler ses désirs.

Obligé de les réaliser tous ou de les res-

treindre, quel parti faut-il prendre? L'ambition nous conduira-telle au repos? Celui qu'elle trouble ressemble à l'enfant qui s'imagine qu'au sommet de cette montagne lointaine on touche les bornes de l'horizon; de montagne en montagne un nouvel horizon se développe à ses yeux.

Cependant le courage et la persévérance nécessaires pour régler ses désirs nous effrayent. On s'agite pour la fortune, les honneurs et la gloire ; la philosophie vaut mieux, et l'on voudrait l'acquérir sans peine !

Elle nous dit : Réaliser ses désirs est une partie de la science du bonheur ; mais c'est la seule dont les hommes s'occupent, et ce n'est point la première. Celle-ci doit leur apprendre quels désirs on peut recevoir et nourrir dans son âme.

Lorsqu'ils naissent d'une imagination riante, livrons-nous à leurs rêveries passagères ; mais, lorsqu'ils peuvent exercer une longue influence, qu'un mûr examen nous apprenne si la sagesse veut qu'on essaye de les réaliser* Oh ! combien d'incertitudes et de tourmens on pourrait épargner à notre faiblesse! Si, dès

Tenfance, on dirigeait nos regards vers les objets essentiels à la félicité, si Ton dépouillait de leurs charmes trompeurs ceux qui, dans la suite, produisent les espérances chimériques et les regrets amers, quelle reconnaissance nous devrions à l'instituteur dont les soiiis prévoyans auraient aplani pour nous le sentier du bonheur ! Les grands résultats qu'il faudrait obtenir de l'éducation seraient de savoir modérer ses désirs et d'être sagement habile à trouver toujours quelques dédommagemens des peines de la vie. Au contraire, en excitant notre émillation, en nous inspirant l'ardeur d'accroître notre fortune, d'éclipser nos rivaux, on s'étudie, pour ainsi dire, à nous rendre mécontens de notre sort; et. Comme si l'on craignait que nous ne fussions assez tôt pervertis par la contagion de l'exemple, on fait entrer de force dans notre âme des passions qui la dévorent. On traite de chimériques ces désirs simples et purs qui par eux-mêmes sont des plaisirs, et qui n'appellent qu'un facile bonheur ; les désirs dont on nous enflamme sont de ceux qui dessèchent le cœur, qui tourmentent la vie, et qu'on réalise sans parvenir à se satisfaire.

Ëh bien, écartons toutes les idées que nous avons reçues, fermons les yeux aux illusions dont on nous environne; et, pour refaire le plan de notre vie, ne conservons dans notre âme que le désir qu'y plaça la nature : celui de jouir du bonheur. Ajoutons par nos réflexions à ses forces, et qu'il soit notre guide dans la route nouvelle que nous devons nous ouvrir.

Toujours, dit-on, ce désir nous anime. Je le crois ; mais, dans la plupart .des hommes, simple résultat de l'instinct, il est vague et ses effets sont nuls. Le besoin d'être heureux est aussi répandu que la vie ; un désir éclairé du bonheur est aussi rare que la sagesse.

Viens^ Charron, digne ami de Montaigne, répète-nous, dans ton langage énergique çt simple, des vérités oubliées de nos jours, a J^epre- « mier et fondamental advis est de n0 vivre « point à l'adventure comme font presquestous. « Ds ne goustent, ne possèdent, ny ne jouissent a de la vie ; mais ils s'en servent pour faire a d'autres choses. Leurs desseins et occupa- « tions troublent souvent et nuisent plus à la (i vie qu'ils n'y servent, Ces gens icy font tout à « bon escient, sauf de vivre. Toutes leurs ac-

« lions et petites pièces de leur vie leur sont c< sérieuses ; mais tout le corps entier de la vie a n'est qu'en passant^ et comme sans y penser; « c'est un présupposé à quoy ne faut plus sonce ger : ce qui n'est qu'accident leur est princi- « pal, et le principal ne leur est qu'accessoire. « Ils s'affectionnent et roidissent à toutes choses^ c< les uns à amasser sciences, honneurs, di- « gnitez, richesses; les autres à prendre leur « plaisir, chasser, jouer, passer le temps ; les « autres à des spéculations, fantaisies, invenc( tiens ; les autres à manier et traiter affaires; ce les autres à autres choses, mais à vivre ils c< n'y pensent pas. Us vivent comme insensiblece ment estant bandez et pensifs à autres choses. c( La vie leur est comme un terme et un délay ce pour l'employer à autre chose. Or, tout cecy ce est très-injuste ; c'est un malheur et trahison ce à soy-mesme : c'est bien perdre sa vie et ce aller contre ce que chacun se doit, qui est ce de vivre sérieusement, attentifvementet joyeuce sèment \ »

Affranchi des idées vulgaires et guidé par

^ De la Sagesse.

de sages principes, fais du bonheur la grande affaire de la yie. Dans le monde, il est des hommes que rend fiers le sentiment de leurs forces. L'un te dit : « Le succès couronne mes entreprises, je suis certain d'acquérir des richesses immenses.» Un autre : a Je poursuis ma rapide carrière, tous les obstacles sont yaincus, j'atteindrai au faîte des honneurs. » Dis avec plus de fierté : « Et moi, je compterai des jours heureux! »

Mais, pour jouir du bonheur, gardon^nous d'aspirer à la félicité parfaite. L'art qui nous occupe ne la fera point descendre du ciel ; il se réduit à nous indiquer les situations désirables, à nous guider vers elles, et souvent à nous distraire des chagrins de la vie. La plupart des hommes pourraient se trouver bien ; ils sont mal, parce qu'ils veulent être mieux. Une insigne folie est de ne voir que les désagrémens de sa situation, et je pense qu'il est d'un bon esprit de s'en exagérer un peu les avantages.

Cherchons quels biens sont nécessaires, et qu'ensuite tous nos désirs se dirigent vers eux. Mais, pour apprendre à les connaître, si je con-

suite les hommes que j'aperçois dans le toui*billon du monde^ quelle foule d'objets ils vant nommer! si j'interroge d'austères moralistes^ combien de sjicrifices ils voudront m'imposer I Incertain^ agité, je sens que mes forces sont également impuissantes pour réunir tout ce que les premiers exigent, et pour m'arracher à tout ce que les autres dédaignent.

Observons sans esprit de système, et nous reconnaîtrons que, dans la vie, les biens essentiels sont la tranquillité d'âme, l'indépendance, la santé, l'aisance et l'affection de quelques-uns de nos semblables. Essayons d'obtenir ces biens : ils sont nombreux, difficiles à réunir; et cependant, s'ils bornaient l'ambition des hommes, quel changement heureux serait opéré sur la terre !

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