‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 14 sur 39 · DU MALHEUR · texte numérisé non relu

DU MALHEUR

Que nos principes n'aient rien d'exagéré, si nous voulons qu'on les suive. Il est des maux contre lesquels les secours de la raison et ceux nieme de l'amitié sont impuissans. Laissons gémir l'infortuné qui vient de perdre un être dont la vie se confondait avec la sienne: le temps seul peut affaiblir sa douleur. Rendre 1 -homme impassible, ce serait changer sa nature; et quel avantage en résulterait-il? Stoïcien austère, qtii vois avec dédain ma faiblesse j si tu rends mon âme indifférente aux coups les plus affreux dii sort, quelle sensibilité lui laisseras-tu pour jouir du bonheur * ?

* Il suffit d'exagérer la morale, de la fendre itnpraticaWe^ pour que bêaucoï^p de gens s'écrient qu^elle est sublime. On admire le disciple des stoïciens, affirmant qu'il supporterait de 6ang»froid.les p^es les plus cruelles; on ne s^&perçoit pas que

Rien de plus absurde que les discours par

lesquels on veut consoler celui qui regrette, ou

son enfant, ou sa femme, ou son ami^ Tous les

raisonnemens échouent contre ces mots : Je

Fai perdu! — Votre malheur, me dit-oi\, est sans

remède. — Eh! s'il y avait un rertède, au lieu

de gémir, je l'emploierais; c'est parce qu'il n'y

en a point que je verse des larmes, : — Elles

sont inutiles. — Elles servent à me soula^fer.

— Votre enfant est heureux, il n'a pas connu

les peines de la vie. — Je voulais lui en faire

connaître les plaisirs. — Dans le cours d'une

longue carrière, votre ami donna l'exemple de

toutes les vertus. — C'est pour cela que je dois

le regretter sans cesse.

La plupart des hommes exagérant leurs regrets, payant tribut aux bienséances plus qu'à la nature, de frivoles distractions leur Suffisent. Mais souvent on fait subir des conéoktions ty-

ses discours sont précisément ceux du personnage X{m dit, en parlant de Tartufe :

De toute affection il détache mon âme, '

Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,

Que je m'en soucierais autant (^ue de cela,

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ranniques à ceux dont l'âme est profttadéinent déchirée : ils ont besoin de gémir en liberté. La solitude exalte l'imagination^ mais elle inspire des idées consolantes. En s'y réfugiant, un être désolé se rapproche de celui qu'il regrette; il le voit, il lui parle., il TinvoqùCi Ainsi, une intelligence bienfaisante proportionne ses secours à nos peines; et l'infortune extrême réveille les plus hautes espérances.

La douleur est, plus qu'on ne le suppose, ingénieuse à se consoler elle-même. Toujours nous essayons de calmer nos souffrances ; seulement nous employons des moyens différents, selon que nos blessures sont légères ou profondes. Deux personnes ont perdu leur ami; l'une s'éloigne des lieux qu'il habitait, se distrait et cherche à l'oublier; L'autre reste, et, par les souvenirs dont elle s'environne, cherche, pour ainsi dire, à.'le faire revivre.

La mort d'une personne aimée est peut-être le seul malheur réel : qu'on l'éprouve après diverses infortunes, on sent qu'on ne connaissait pas encore la douleur. Mais s'il est un genre de malheur sous lequel nos forces succombent, qu'il obtienne seul ce funeste triomphe : dans

les autrïfe revers, on doit trouver en soi des ressources contre l'adversité; on peut toujours s'y soustraire ou s'y résigner.

Tous les moralistes ont écrit sur la manière dont le sage doit considérer les peines de la vie. Sans me jeter dans les lieux communs pour développer leurs maximes, souvent plus imposantes que faciles à pratiquer, je vais offrir le précis de ma philosophie.

* Il faut se dire chaque jour : « Être passager, que tant de périls menacent, ne rêve point un bonheur sans mélange. Hâte-toi de goûter les momens heureux, des jours tristes vont peutêtre les suivre. Ignore les peines qui n'existent que dans l'opinion ; arme-toi de courage pour éloigner les autres; et, s'il faut les subir, que la résignation, fermant tes yeux sur le passé, assure encore ton repos lorsque le bonheur s'enfuit. »

Je parcours de nouveau ces conseils pour leur donner quelques développemens. Si j'en crois nos sages, la tranquillité d'âme est le résultat de l'organisation et des circonstances : on la doit bien plus encore à la réflexion.

Plaignons celui qui, s'abandonnant aux son-

ges du plaisir, oublie de prévenir un funeste réveil. J'ai connu des femmes qui ne semblaient formées que pour respirer le bonheur. Aux avantages que donnent la jeunesse, l'esprit et la beauté, venaient s'unir pour elles ceux que procurent le rang et les richesses. Aux plaisirs dont une foule brillante les environnait dans l'âge de rinexpériènce, plusieurs savaient allier les plaisirs plus doux d'épouse et de mère. Rien ne lès avait averties que leur sort pût jamais s'obscurcir. Tout à coup dès cris épouvantables ont frappé leur oreille; des bourreaux ont paru, et leur' ont dit : « Montez à l'échafaud! »

Ces grandes catastrophes, ces revers éclatants,, sont rares : niais, quels que soient ceux qu'on éprouve, ils sont encore trop difficiles à supporter, s'ils n'ont jamais été prévus. Pensons quelquefois au malheur, comme on pense au caractère des pètsonijes avec lesquelles on pourra se trouyei* .obligé de vivre un jour.

C'est la nouveauté' seule qui rend nos émotiens très-vives. Le Poussin: dans son tableau d^Eiidamidas, a peint avec fidélité le cœur humain. La jeune fille s'abandonne au désespoir;

à demi couchée sur la terre, elle laisse tomber sa tête sur les genoux de la vieille mère du mourant. Celle-ci est assise : son attitude annonce la méditation ainsi que la douleur; au travers de ses larmes, on aperçoit encore la fermeté sur son visage. De ces deux femmes, l'itHi»

est à son premier essai du malheur; Tautro a fait un long apprentissage des peines de la vie.

La réflexion donne une expérience anticipée.

Elle ôte au malheur cet air de nouveauté qui \c rend effrayant. Quand le sage épfouvi» un revers, sa nouvelle situation lui est déj7i connue; il en a jugé les peines et prévu les consolations: quelque demeure qu'on lui donne, il n'aura dans aucune l'embarras d'un étranger.

Faibles combattans , jetés dans Farène du iponde, n'attendons pas que le sort ait porté ses coups; nos blessures seraient douloureuses et lentes à cicatriser. Emoussons. d'avance les traits du malheur; s'ils nous atteignent, ils ne pourront nous déchirer.

Mais, en songeant aux douleurs qui peut-être éprouveront un jour notre courage, que jamais les alarmes ne troublent le présent. De toutes

les qualités, la prévoyance est la plus difficile à régler : qu'on en ait peu, on tombe dans quelque revers; qu'on en ait trop, on est toujours misérable.

L'épicurien se prépare à des périls douteux, de manière à donner au plaisir un attrait plus vif. Il sent mieux le prix des momens que lui laisse le sort ; il dissipe les craintes qui pourraient en altérer la paix. Je ne sais quelle sombre philosophie condamne les maximes qui nous invitent à tirer de l'incertitude de notre destinée un motif pour embellir l'instant dont nous pouvons, jouir. Êtres passagers, autour desquels tout s'agite et tout change, adoptons ces maximes ; aidons les hommes qui nous entourent à les mettre en pratique; rendons heureux ceux dont le sort est en notre pouvoir; demain, peut-être, il ne serait plus temps.

Comme si la nature n'avait pas semé d'assez de peines notre courte carrière, les hommes en ont inventé de nouvelles. Nées de leurs préjugés, de leur vanité puérile, elles leur semblent quelquefois plus difficiles à supporter que les maux véritables. Tel qui montra du calme dans des situations périlleuses, ne dort plus

parce qu'on a négligé de lui envoyer une invitation pour une fête, ou parce qu'on lui refuse un ruban qu'il voudrait ajouter à deux autres. La femme et le fils d'Edmond sont atteints d'une maladie grave : je le rencontre pâle, soucieux; tandis que je cherche quelque espérance à lui donner, il m'apprend le sujet de ses inquiétudes: il sort de chez un grand seigneur, c'est la seconde fois, sans être reçu! il ne peut plus douter d'un refroidissement, dont il se perd à démêler la cause.

Pour échapper à des angoisses ridicules, adoptons un principe qui ne sera pas moins vrai, quoique exprimé d'une manière triviale : plus des trois quarts et demi des choses de ce bas monde ne valent pas la peine qu'on ait une volonté. J'ajoute que, même dans les affaires qui paraissent importantes, on doit peu craindre de se confier au hasard : il est souvent plus sage que nos calculs. S'il décide d'une manière qui nous semble fâcheuse, différons encore d'accuser la fortune. J'ai vu Gercour monter radieux au ministère, son élévation assurait le bonheur de sa vie : trois mois d'autorité lui valurent les longues persécutions

ils ESSAI

dont s'indignèrent ceyx mêmes qui détestaient son insolence. J'ai vu Ferville désolé de ne pas obtenir la main d'une jeune personne à qui les entreprises de son: père promettaient une fortune immense. Beaucoup d'activité, d'intelligence et de mauvaise foi n^ont pu soutenir ces vastes entreprises;, et Ferville partagerait aujourd'hui la misère d'une famille déshonorée. Tel événement nous enchante, tel autre nous désespère; l'avenir. dira lequel €St funeste.

Toutefois, il est . des dangers réels ; je ne suis point impassible^ et ne sais pas attacher du mérite à me trouver par insouciance dupe des hommes ou du sort. La philosophie la plus simple est aussi la plus haute. Dans la plupart des circonstances - restons tranquilles, insouciants, et laissons au hasard le soin de nous conduire. Dès qu'un péril évident nous menace, réunissons nos forces; et, pour le détourner, luttons avec courage. ^, malgré nos efforts, l'adversité nous aitteint, l'audace ne peut la vaincre; il est d'autres secours dont la sagesse doit enseigner l'usage.

Combien d'hommes ignorent le prix de la résignation, et la confondent avec la faiblesse!

SUR L'ART D'ÊTREHEtREUX. ilU

Elle est peut-être le genre de courage le plus rare. L'homme, cependant', la reçoit de la nar ture; ce sont les désirs, les inquiétudes, dignes fruits d'une éducation ambitieuse, qui font perdre à Tàme sa force, première. Je lis toujours cette anecdote avec émotion : Un sauvage, voguant sur le fleuve de ses diserts, fut entraîné par la rapidité du courant vers un abime. L'infortuné rama d'abord avec une incroyable vigueur pour échapper au danger; mais bientôt, jugeant que ses efforts étaîent inutiles, il posa la rame, se coucha dans son canot, et, quelques minutes après, disparut sous les vagues. Dans tous les genres de dangers, essayons d'imiter le sauvage : tant qu'il conserve de l'espoir, il lutte avec ardeur, et, dès qu'il n'en a plus, il s'endort sur le péril.

On nous dit foUetnent de lutter contre les re-. vers; il faudrait nous apprendre que la résignation a des charmes. Elle fait plus que voiler l'image de nos pertes; hâtant l'ouvrage du temps consolateur, elle noijs fait ouvrir les yeux sur les biens qui nous restent; -elle précède l'espérance, comme le crépuscule paraît avant l'aurbre.

C'est en examinant chaque jour quelques principes de conduite, qu'on donne un grand empire à sa raison, et qu'on apprend à tirer le parti le plus avantageux de toutes les situations de la vie. Les philosophes grecs possédaient l'art d'être heureux; mais aussi, la connaissance des vrais biens, les avantages de l'élévation d'âme, le danger des passions : tels étaient les sujets ordinaires de leurs méditations et de leurs entretiens. Ils ne cédaient moins que nous aux douleurs de la vie que parce qu'ils avaient une plus longue habitude de la réflexion.

Parmi lés hommes qui maintenant paraissent occupés du bonheur, les uns ne songent qu'à multiplier leurs jouissances physiques; bornés à des sensations grossières, ils différeraient peu des brutes s'ils ne parlaient de ce qu'ils mangent. D'autres, plus sensés, demandent des plaisirs aux lettres, aux beaux-arts; mais ils ne cultivent que leur esprit; et, pour s'être élevés au-dessus du vulgaire, ils ne sont pas toujours dans une situation plus douce que la sienne. De nos jours, les hommes les plus rares sont ceux qui veulent être véritablement

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hommes, qui s'étudient à perfectionner leur caractère, à développer les germes de modération et d'insouciance, de courage et de résignation, déposés dans leurs âmes par la main de la Divinité.

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