‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 15 sur 39 · DE L'INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

DE L'INDÉPENDANCE

Il est plusieurs genres de liberté. Celui que nous devons à l'équité des lois, sans être indispensable au sage, rend son bonheur plus facile. Quelle que soit la divergence de leurs opinions politiques, tous les hommes ont le désir d'être libres : chacun d'eux craint de se trouver soumis aux caprices de ceux qui l'entourent, et la soif du pouvoir est encore l'ardeur de l'indépendance.

Avec quel intérêt nous lisons dans les voyageurs quelques détails sur des peuplades presque ignorées, inconnues à l'histoire, et dont la liberté, les mœurs pures, nous attendrissent et nous étonnent! Dans la Grèce, où le charme des souvenirs rend plus hideux l'esclavage, combien d'émotions on éprouve en visitant la petite île de Casos, qui n'a point subi le joug otto-

man! On y retrouve les usages des anciens Grecs, leurs costumes, leur beauté, leur naturel aimable et fier : cette île n'est qu'un rocher, mais ses écueils l'ont défendue contre la tyrannie. En nous parlant d'une peuplade heureuse, on nous émeut, alors même que nos mœurs sont corrompues. Ainsi de riches citadins qui fuient la campagne, comme un lieu d'exil, aiment à voir dans leurs salons les tableaux qui représentent des paysages et des fleurs.

Que notre imagination cependant ne soit pas trop prompte à s'enflammer aux récits des voyageurs. Si nous habitions un de ces coins de terre où la félicité semble avoir choisi son asile, des usages nouveaux, des mœurs et des plaisirs qui nous sont étrangers, nous y feraient peut-être périr de regret et d*ennui. Lorsque, dans notre enfance, on nous vantait les prodiges de Sparte et de Rome, chacun de nous ambitionnait d'être né dans ces républiques fameuses. Hélas ! sous leurs gouvernemens, peut-être eussions -nous désiré moins de gloire et des jours plus paisibles.

Insigne folie que celle des hommes qui vont, loin de leur patrie, à la recherche du bonheur!

iU ESSAI

Presque tous, trompés dans leurs espérances, après avoir longtemps erré à travers les dangers, meurent de misère et de regret sur une terre inhospitalière. Cet adage, bien différent d'un autre plus connu, cet adage, ubi patrin ibi bene^ doit être non-seulement celui des grandes âmes, mais encore celui des cœurs sensibles ^ Quelques mœurs et quelques talens qu'on porte dans une autre contrée, on y est un étranger. Les usages qu'on adopte sont nouveaux pour soi ; les sites ne réveillent point de souvenirs qui les embellissent, et l'on ne trouve dans le cœur d'aucun homme une vieille amitié. Toujours on regrette les lieux où l'on a connu les premiers plaisirs et les jpremières peines ; lieux chéris où l'on a commencé d^aimer! Si, ramené par un sentiment puissant, on les revoit après une loùgue absence,^ quelles douleurs on s'est préparées ! On revient étranger dans sa patrie. On demande ses parens, ses amis; tous les coups dont on agirait été

* Une erreur très-répandue, c'est qu^on n'a de patrie que sous tel ou tel gouvernement. Une mère souffrante et pauvre n'en est pas moins une mère; la patrie peut être opprimée, mais elle est toujours la patrie.

frappé à de longs intervalles, on lés reçoit en un instant : on n'est revenu gue pour pleurer sur le tombeau de ses pères !

lia retraite et la médiocrité peuvent donner partout une véritable indépendance. Le sage, quand il ne peut affranchir son pays, supporte des lois rigoureuses, des ordres injustes, comme il cède aux caprices du sort. Mais souvent il échappe à la puissance; il sait se garantir des relations qui multiplieraient ses devoirs et ses chaînes : obscur, il vivrait libre près de Constantinople.

Un autre genre de liberté est celui dont on joiiit lorsque, sans état, sans affaires, on dispose de tous ses momens. Ce genre de liberté vaut ce iqu'an le fait valoir. Fatigant pour les homnies inoccupés, il a pour d'autres d'heureux avantages. Qu'il est doux de se dire au réveil : Cette journée est à moi! Avant de se lever, un épicurien passe une heure charmante en songeant aux plaisirs qui naissent de cette indépendance.

Mais, s'écrient les moralistes, il faut acquitter sa dette, il faut se rendre utile à la société. Que de gens répètent cette phrase, et, dans les

liO ESSAI

places qu'ils sollicitent^ ne considèrent que les émolumens et les honneurs ! Pour être utile à ses semblables, je ne puis voir la nécessité d'exercer un état, d'occuper un emploi. Ne dites point que ma morale est dangereuse, qu'elle priverait la société des secours que lui doivent ceux qui la composent. Soyez sans alarmes, vous ne manquerez jamais de chefs pour vous maîtriser, de gens de finance et de gens de justice pour vous dépouiller, ni de médecins pour vous délivrer des peines répandues sur vos jours.

Cet homme qui s'empresse de servir ceux qu'il peut obliger, qui paraîtrait avec éclat sur les routes de l'ambition; mais qui, modeste et fier, studieux et libre, vit heureux au sein de la retraite, cet homme n'a-t-il rien feit pour acquitter sa dette? l'exemple de son désintéressement est-il donc inutile à la société ?

Gardons-nous, toutefois, d'estimer trop un genre d indépendance facile à perdre, et dont la plupart des hommes ne jouissent jamais. Si, pour acquérir un peu d'aisance, je suis contraint de sacrifier chaque jour quelques heures, je saurai me dédommager en jouissant des au-

très, et je conserverai beaucoup de temps, beaucoup de liberté d'esprit, parce que je chercherai à vivre et non à m'enrichir.

Je serais peu difficile sur le choix d'un état. J'exclurais seulement ces emplois lucratifs dont l'inquiétante responsabilité troublerait mon sommeil, et ces places où l'on est forcé d'ajouter au soin de les remplir le travail plus difficile de les conserver.

Obligé de renoncer à mon entière indépendance, aux douces habitudes qi^e je m'étais formées, je n'attacherais nul intérêt à choisir mes occupations. Ne faisant plus ce que je veux, il m'est indifférent de faire telle chose ou telle autre.

Je croirais cependant essentiel de considérer avec quels hommes une place oblige à vivre. Je ne voudrais, pour rien au monde, être avocat ou procureur. J'aurais des fonctions fort respectables sans doute; mais chacun parle de son état, surtout les gens de loi; je ne m'accoutumerais pas à vivre entouré d'hommes qui m'entretiendraient perpétuellement de procès, de débats et de tout ce qu'il y a sur la terre de plus affligeant et de plus ridicule.

Par épicuréisme, je voudrais une place obscure. Il me faudrait moins de temps pour l'obtenir, moins de peines pour la conserver.

Exempt des inquiétudes qu'inspirent les vastes travaux, et des ennuis qui suivent Timportiine étiquette, je retrouverais chaque soir mon indépendance absolue; j'en jouirais sans nul souci du lendemain. Je me plairais quelquefois à lui donner un charme plus vif, en songeant à l'agitation, aux regrets, aux alarmes de ceux qu'emporte le tourbillon du monde: et je croirais alors ressembler à ce Romain qui, pour s'endormir voluptueusement, faisait placer son lit sous une tente et sommeillait au bruit des: orages.

Oh! combien la frivolité blâmerait mes principes! elle me prédirait un tardif repentir. Je me bornerais à répondre : « Dans les premiers et dans les derniers rangs de la société, je n'ai , vu que gens fatigués de leur sort. Si je dois être un jour mécontent du mien, j'aurai du moins l'avantage de n'avoir pris aucune peine pour me trouver dans la situation où les autres hommes arrivent après de grands efforts, w

Dirigeons enfin nos regards vers îe genre de

liberté le plus utile, le seul peut-être qui nous soit nécessaire : il résulte de liotre empire sur nous-mêmesu Tels sont sies avantages, qu'il fait oublier la perte des autres et que jamais les autres ne le remplacent.

De quelle liberté pourrait jouir cet. homme que l'ambition subjugue t Un geste, un coup d'oeil, un sourire, l'effraient et lui font chercher en tremblant ce que présagentces signes, échappés sans intention à ses maîtres. Ce serait peu de bannir les passions tyrànniques. Voyez ce riche qui sans cesse dépend d'une foule de valets et d'ouvriers auxquels il paraît commander. Il ne sait agir qu'à l'aide dé plusieurs personnes; il est aux ordres de son coiffeur, plus que cet homme n'est aux siens; son tailleur le retarde; et, quand son cocher est prêt, ses chevaux peuvent encore l'empêcher de sortir.

Quelque genre de liberté que nous considérions, le plus sûr moyen pour en jouir est d'avoir peu de besoins. Mais, comment les restreindre? Le vulgaire ne trouverait le bonheur que dans une contrée où cette question serait inutile, où, les objets qui nous séduisent étant inconnus, la médiocrité ne pourrait causer de

dôO. ESSAI

regret, ni la sagesse exiger d'effort. Parmi nous, il reste aux âmes élevées deux moyens de contracter peu de besoins. ,

D'austères philosophes ont repoussé les plaisirs qu'ils n'espéraient pas obtenir toujours. Réduits au nécessaire, ils se trouvaient dédommagés de quelques privations par la certitude d'être à l'abri d'une foule de peines et par le sentiment de leur indépendance. Ce moyen est le plus sûr, et presque tous les hommes qui tenteront d'employer l'autre différeront du vulgaire par leurs principes plus que par leur conduite.

Mais, combien d'objets dont l'attrait éveille les désirs n'ont rien de nuisible, si nous pouvons toujours en détacher notre âme ! Il est donc une manière plus sage de borner ses besoins : elle exige une rare élévation d'âme, une philosophie parfaite; osons cependant l'adopter.

Tandis que les plaisirs nous environnent de leurs songes légers, que la raison nous dise : Un instant les dissipe ! Soyez prêts, s'ils s'enfuient, à trouver une volupté nouvelle dans le sentiment de votre fermeté, de votre mâle indépendance. Régnez sur les plaisirs : mon héros est

celui qui les accepte quand ils viennent s'offrir, et qui dédaigne un vain desir alors qu'ils disparaissent.

Alcibiade, reçois mon hommage 1 Disciple des grâces et de la sagesse, je t'admire en te voyant étonner tour à tour la Perse par ton faste et Lacédémone par ton austérité. Tu changeais sans cesse de caractère et de principes, disent tes détracteurs. Je te vois toujours le même, toujours supérieur aux hommes qui t'environnent. Une trempe d'âme telle que la tienne est la plus forte; ainsi que les tempéramens les plus robustes sont ceux [que n'altèrent ni la violence de la chaleur ni l'âpreté du froid.

Page 1