‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 20 sur 39 · DO SENTIMENT QUE LES HOMMES DOIVENT INSPIRER · texte numérisé non relu

DO SENTIMENT QUE LES HOMMES DOIVENT INSPIRER

n n'y a point de misanthrope : les hommes que ce nom désigne peuvent être divisés en plusieurs classes. Dans l'une, je vois des philosophes qui, révoltés de nos vices, choqués de nos travers, les censurent avec une brusque franchise. Leur courroux naît des maux dont nous semons imprudemment notre carrière ; et, s'ils nous haïssaient, tenteraient-ils de nous corriger? Une autre classe est celle de ces infortunés qui n'espèrent trouver la paix que dans la solitude. Fuvant le monde, où leur cœur fut déchiré de blessures cruelles, peut-être disent-ils qu'ils vouent à tous les hommes une haine implacable; mais leur sensibilité les dément, et l'on apaise leur douleur si l'on réclame leurs services. Enfin, il est des gens qui cherchent à

se singulariser : esprits faux, moins chagrins . que bizarres, plus importuns qu'observateurs, ils nous fatigueraient de leur tendresse pour le genre humain, s'ils ne croyaient plus piquant de dire qu'ils le haïssent.

Qu'on s'indigne contre les préjugés, contre les travers et les vices; mais comment leurs victimes auraient-elles mérité la haine ou le mépris? L'homme est bon ; tel est son premier caractère, qu'il ne peut entièrement effacer; bon, mais séduit, égaré, malheureux, il a droit au plus tendre intérêt.

Ce n'est point que j'adopte Terreur séduisante de ceux qui supposent que l'homme apporte en naissant la bonté ; mais, lorqu'il arrive à la vie, la Providence dispose tout autour de lui pour le rendre bon. Une mère est le premier objet qui s'offre à sa vue; les premiers mots qu'il entend expriment l'affection la plus douce; des caresses lui inspirent ses premiers sentimens, et ses premières occupations sont des jeux.

Trop tôt, il est vrai, des objets différens l'environnent. A mesure qu'il avance dans sa carrière, le spectacle de l'injustice le frappe, bou-

leverse ses idées, aigrit son caractère. C'est en vain cependant que la contagion l'atteint, c'est en vain que les passions et les préjugés le dégradent ; Quelques traits de sa bonté première se retrouvent toujours dans son cœur.

Ces enthousiastes redoutables qui se jettent en avant des partis; qui, pour faire triompher leur cause, soufflent le feu des discordes civiles, et lèvent d'une main hardie le glaive de la prosciiption, ces fanatiques ne sont pas étrangers à tout sentiment humain. Souvent on les a vus aimer avec tendresse leur femme, leurs enfans, et, dans le sein. de leur famille, conserver, pour ainsi dire, les goûts de Tinnocence. Effroi de la société, les brigands s'honorent de quelques actes d'humanité, et les tyrans ont des jours de clémence.

Dans les grandes calamités, les sentimens naturels se développent, et forment un contraste touchant avec les scènes d'horreur dont on est environné. Lorsqu'un violent incendie parcourt une ville, il n'y a plus de distinctions, plus de divisions, parmi des malheureux qu'un même effroi poursuit. Les ennemis oublient leurs haines, les riches et les pauvres confondent leurs

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cris; tous s'aiment et s'entr'aident. L'infortune a brisé les barrières qui les séparaient ; ils se retrouvent égaux et bons.

Sur le théâtre même de la guerre, où le spectacle de la destruction excite à détruire encore, l'humanité fait souvent apercevoir ses traces. Je me souviens qu'en 1 793, au siège de Maycnce, les gardes avancées de l'attaque de gauche occupaient un jardin anglais, près du village de Monback. Ce jardin était bouleversé : les pas des soldats avaient changé les- sentiers et les labyrinthes en larges chemins; de distance en distance, des batteries s'élevaient sur des tertres autour desquels croissaient encore quelques arbustes : les feux de nos bivacs détruisaient la verdure des boulingrins, et, en avant, un kiosque à demi l*ettversé servait de corps de garde aux Autrichiens. Les fontaines les plus voisines se trouvaient de leur côté, les forêts étaient du nôtre. Pour avoir de l'eau, les Français jetaient leurs bidons aux Autrichiens, qui allaient les remplir et les leur rejetaient. Quand la nuit approchait, nos soldats coupaient du bois pour les postes ennemis, et traînaient des fagots entre les vedettes des deux armées^ Ainsi, en

attendant le signal de s'entr' égorger, les gardes vivaient en paix et faisaient des échanges semblables à ceux que font entre elles des peuplades amies. Ce spectacle me causait une émotion profonde ; et j'ai quelquefois eu peine à retenir mes larmes en voyant les hommes encore bons sur un sol teint de sang.

Cette bonté n'est pas la seule vertu dont quelques traces se retrouvent toujours dans les hommes. Formée pour être généreuse et magnanime, jamais leur âme ne perd entièrement l'élévation qu'elle a reçue du Créateur.

Sous l'oppression, dans l'avilissement, les hommes conservent encore quelques traits de leur dignité première. Les outrages qui les humilient sont une des causes les plus fréquentes des grandes révolutions; et peut-être les tyrans courent-ils moins de dangers à répandre le sang des citoyens qu'à leur faire une insulte. Un attentat contre une femme fut le signal de la liberté de Rome. Un crime semblable entraîna la chute des successeurs de Pisistrate, qui n'avait point trouvé d'obstacle quand il renversa les lois de sa patrie. Les Suisses, les Danois, supportaient en silence les rigueurs d'un

joug tyrannique : ils se soulèvent le jour où leurs oppresseurs exigent d'eux un acte avilissant d'obéissance. Dans Gênes conquise', un officier autrichien frappe un homme du peuple: les Génois s'indignenl, courent aux armes, et chassent leurs vainqueurs.

Sous le plus violent despotisme, on voit quelquefois un sujet conserver des sentimens magnanimes ; et, ne pouvant leur donner une direction plus utile, déployer, pour servir son maître, un courage égal à celui dont les citoyens s'honorent en servant leur patrie. Parmi les faits que je pourrais citer, il en est un qui m'a vivement frappé.

Le roi de Siam envoyait à la cour de Portugal une ambassade composée de plusieurs mandarins et d'une suite nombreuse. Us firent naufrage sur les côtes d'Afrique. Abandonnés par les Européens qui leur servaient de guides, manquant de vivres et d'eau, voyant chaque jour périr à leurs côtés quelques-uns de leurs compagnons, ne sachant si ]es sentiers dans lesquels ils se traînaient ne les conduiraient

» En 1746.

pas entre les mains des Cafres, qui les auraient massacrés^ ils souffraient, depuis trente et un jours, tout ce que la fatigue, la faim et l'es anxiétés peuvent avoir de plus horrible. C'est dans une telle situation que leur chef les réunit, et leur parla en ces mots : ce II est une chose « que nous Rêvons préférer à tout le reste ; et «je ne sentirais plus mon malheur si mon « esprit était tranquille sur ce qui la concerne. « Vous êtes tous témoins du profond respect c< que j'ai toujours eu pour la lettre du grand « roi dont nous sommes les sujets ^ Mon pre- « mier soin, dans notre naufrage, fut de la « sauver; je ne puis même attribuer ma con* ce servation qu'à la bonne fortune qui accotoc< pagne toujours ce qui appartient à notre maîcc.tre. Vqus avess vu avec quelle circonspection c< je Tai portée* Quand nous avoniS passé la nuit ce sur des montagties, je l'ai toujours placée ce au sommet, ou du moins au-dessus de notre c< troupe. Quand nous nous sommes arrêtés c< dans les plaines, je l'ai toujours attachée à « là cime de queltjue arbre. Pendant le chec( tnîn, je l'ai portée sur mes épaules, aussi

* CVtait la lettre qu'il devait présenter aii roi de Portugal.

c< longtemps que je Tai pu; et je ne Tai confiée c< à d'autres qu'après l'épuisement de mes force ces. Dans le doute où je suis si je pourrai « vous suivre longtemps, j'ordonne, de la part c< du grand roi notre maître, au troisième amc< bassadeur, qui en usera de même à l'égard « du premier mandarin, s'il meurt avant lui, « de prendre après ma mort les mêmes soins c< de cette auguste lettre. Si, par le dernier des c< malheurs, aucun de nous ne pouvait arriver c< au cap de Bonne-Espérance, celui qui en sera « chargé le dernier ne manquera point de l'enc< terrer siir une montagne, ou dans le lieu le « plus élevé qu'il pourra trouver, afin qu'ayant « mis ce précieux dépôt à couvert de toute in- « suite il meure prosterné dans le même lieu, « avec autant de respect en -mourant que nous « en devons au roi pendant notre vie. Voilà ce a que j'avais à vous recommander. Après cette a explication, reprenons courage; ne nous sé- « parons jamais, allons à petites journées : la « fortune du grand roi, notre maître, nous pro- « tégera toujours ^ »

* Voyage d'Occum Chamnam, mandctrin siamois. Voyez YHistoire générale des Voyages,

Quelle élévation dans ce discours! Quelle confiance et quel dévouement ! Certes, un motif plus noble animait Léonidas et ses compagnons; mais, mourant pour leur patrie, mourant en un instant, et vengeant leur mort dans le sang ennemi, déployèrent-ils un courage égal à celui de ces Indiens qui périssaient lentement pour leur maître dans les sables ignorés de TAfrique?

Une preuve frappante qu'un principe d'élévation existe dans nos âmes résulte de l'universalité des idées religieuses. EJn vain l'homme est averti de sa faiblesse par ses infirmités, par ses erreurs et par ses fautes, une voix intérieure lui parle de ses hautes destinées. Chétive créature, il appelle des dieux ià sanctifier son union, il les fait présider à la naissance de ses enfans, il les invoque sur les tombeaux de ses pères. Quand la contemplation des œuvres de l'Éternel a porté d'humbles sentimens dans son âme, il se juge encore supérieur à tous les êtres qui l'environnent, il n'occupe qu'un point sur le globe, et sa pensée embrasse l'uniyers; il voit le temps dévorer les objets de ses affections, briser ses monumens, bouleverser même

les ouvrages de la nature, et, du milieu des ruines, il aspire à l'immortalité !

Ces sentimens élevés et bons, ces germes précieux, que ne produiraient-ils pas s'ils étaient développés avec soin? Ils existent, c'est assez pour qu^on doive un tendre intérêt à l'être qui les possède : aimons nos semblables, et cultivons les vertus qui rendent dignes de leur affection.

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