‹ Essai sur l'art d'être hereuxChapitre 29 sur 39 · DE LA MÉLANCOLIE · texte numérisé non relu

DE LA MÉLANCOLIE

L'attendrissement se mêle à nos plaisirs, dès qu'ils sont très vifs. La naissance d'un enfant, la convalescence d'un père, le retour d'un ami, humectent de pleurs notre paupière. La nature donne à la joie quelques-uns des signes de la tristesse; il semble que, nous destinant à éprouver tour à tour ces deux genres d'émotions, elle ait voulu rendre moins sensible le passage de l'un à l'autre.

Nos souvenirs les plus chers sont ceux que l'attendrissement accompagne, ceux des jeux de l'enfance, des premières amours, des périls qu'on n'a plus à craindre, et des fautes qu'on a su réparer. Lecteur, rappelez-vous l'instant le plus heureux de votre vie : dans cet instant vous étiez attendri.

Mais il est deux sortes de mélancolie, ou plu-

tôt ne confondons pas les idées mélancoliques avec les idées sombres. L'attendrissement léger, qui donne un nouveau charme aux plaisirs fugitifs, sera-t-il jamais inspiré par ces ouvrages lugubres qu'on a voulu mettre à la mode; par ces romans effrayans et ces drames bizarres où des personnages hideux représentent des scènes révoltantes? Eh quoi! cette grande figure hâve et décharnée qui s'enveloppe d'un linceul, c'est là, selon vous, la mélancolie? Détrompez- VOUS; les traits de la mélancolie sont ceux de l'innocence; de douces rêveries l'occupent; elle a des larmes dans les yeux, et le sourire est sur ses lèvres.

Les hommes qui cherchent à rendre les tombeaux mêmes plus sinistres, en attendant la nuit pour les visiter, en tourmentant leur imagination pour les peupler de fantômes, ces hommes ont une âme froide; s'ils étaient sensibles, auraient-ils besoin de tant d'efforts pour s'émouvoir?

J'entrai, Tannée dernière^, dans un des cimetières de Paris; je vis beaucoup de mpnuniens, dont je parcourus les touchantes inscrip-

lions. Dans Tune, un père dit qu'il avait cinq enfans, et que la tombe sur laquelle on lit ces mots renferme le dernier qui restait pour sa consolation. Dans une autre,, un père et une mère disent que leur fille unique est morte, à l'âge de dix-sept ans, victime de leur faiblesse et de nos modes imprudentes. Ce séjour du repos et des pleurs, ces paroles écrites dans le lieu du silence , ces souvenirs qui font aimer ceux qui n'existent plus et ceux qui les regrettent, pénétraient mon âme^ d'une émotion qui n'était pas sans charmes. A la vue des tombeaux, on pense bieûtôt à soi-même. Je marquais ma place dans ces paisibles demeures ; mon imagination me transportait au jour que je ne verrai. pas, et me faisait entendre quelques adieux de l'amitié prononcés sur ma tombe. Je m'éloignai trop tard : une observation changea le cours de mes rêveries, et je n'emportai qu'un sentiment douloureux. Je remarquai que beaucoup de tombes étaient consacrées par des parens à leurs enfans, par des maris à leurs femmes, par des femmes à leurs époux, mais qu'il n'y en avait que deux élevées par des enfans à leurs pères.

On peut goûter quelquefois la mélancolie près des ruines et des tombeaux; mais l'habitude de voir des objets lugubres est dangereuse; elle émousse la sensibilité, elle oblige à chercher des émotions toujours plus fortes, et nourrit l'âme d'idées sombres qui ne s'allient point avec le bonheur.

Ah ! sans doute, il est des malheureux qui, n'aspirant plus qu'à la mort, trouvent quelque soulagement dans un spectacle sinistre. Young, après avoir perdu sa fille unique, après avoir vainement sollicité un peu de terre pour cette infortunée et s'être vu réduit à l'enterrer luimême, Young dut fuir ses semblables et ne plus aimer que la nuit, la solitude et les tombeaux. Ainsi quelques hommes sont condamnés par leurs revers à nourrir une éternelle et noire mélancolie; mais leurs froids imitateurs, en voulant se singulariser, ne deviennent que des êtres fatiganis et ridicules.

Je vois avec douleur consacrer des talens distingués à célébrer la mélancolie; non celle qui sourit et donne au plaisir un charme plus doux, mais celle qui naît des tombeaux et nous abreuve de tristesse. Les scènes déchirantes et

les tableaux lugubres ont, dans ce siècle, je ne sais quel attrait qui les fait rechercher avec avidité. Un homme; dont le génie doit rendre les erreurs séduisantes, s'est plu à considérer la religion chrétienne comme une source intarissable de mélancolie ; c'est surtout quand elle s'offre à lui sous un aspect funèbre qu'elle exalte son âme.

Il peint cette religion, née dans les bois d'Oreb et de Sinaï, entourée d'une tristesse formidable, offrant à nos adorations un Dieu qui mourut pour les hommes^ Il peint l'invasion des barbares, les persécutions des premiers fidèles, les cloîtres s'élevant de toutes parts, et la mélancolie s' accroissant encore par les règles imposées aux pieux cénobites.

« Là, dit-il, des religieux bêchaient leurs c< tombeaux, à la lueur de la lune, dans les cite metières des cloîtres; ici ils n'avaient pour c< lit qu'un cercueil. Plusieurs erraient sur les « débits de Memphis et de Babylone, accom- « pagnes par des lions qu'ils avaient apprivoi- « ses au son de la harpe de David. Les uns se « condamnaient à un perpétuel silence; les au- « très répétaient dans un éternel cantique, ou

« les soupirs de Job, ou les plaintes de Jéré- « mie, ou les pénitences du roi-prophète. Enfin (( les monastères étaient bâtis dans les sites les c< plus sauvages : on les trouvait dispersés sur « les cimes du Liban, dans l'épaisseur des forets « des Gaules, et sur les grèves des mers bri- « tanniques. Oh! comme ils devaient être trisce tes, les tintemens de la cloche religieuse qui, c< dans le calme des nuits, appelaient les vesc( taies aux veilles et aux prières, et se mê- « laient, sous les voûtes du temple, aux derniers « sons des cantiques et aux faibles bruissec( mens des flots lointains ! Combien elles dece vaient être profondes, les méditations du solîc( taire qui, à travers les barreaux de la fenêtre, c< rêvait à Taspect de la mer, peut-être agitée « par Torage ! La tempête sur les flots, le calme « dans sa retraite ! Des hommes brisés sur des « écueils, au pied de l'asile de la paix! L'in- « lini de l'autre côté d'une cellule, de même « qu'il n'y a que la pierre du tombeay ence tre l'éternité et la vie... Toutes ces divorce ses puissances du malheur, de la relice gion, des souvenirs^ des mœurs, des scènes ce de la nature, se réunirent pour faire du

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c< génie chrétien le génie même de la mélan- « colie ' . »

Eh quoi ! des gémissemens sans fin, Tamour des déserts, Tespérance du tombeau, serait-ce là tout ce qu'une religion divine apporterait à l'homme sur la terre. Yotre imagination s'égare et vous abuse? La religion des chrétiens n'est pas triste, elle est sérieuse; moins brillante que l'ingénieux paganisme, elle est moins amie du plaisir, mais elle est plus favorable au bonheur.

Nos opinions ne sont pas seulement diffcrentes, elles sont opposées. Une religion puro fait éclore les douces joies, la conllance et la sérénité; c'est l'oubli des idées religieuses qui produit, avec le découragement, une vague tristesse, une sombre mélancolie*

Des tableaux lugubres, tracés avec enthousiasme, rie peuvent que grossir le nombre des hommes atrabilaires, las du monde et fatigués d'eux-mêmes. Si la religion inspirait un insatiable besoin de rêveries funèbres, loin d'être divine, elle serait antisociale. Oh! peignez-la

* J'extrais ce morceau d'une lettre publiée dans le MeV" cure,

plus active que le malheur, donnant un vêtement au pauvre, un lit au malade, une mère à l'orphelin; essuyant d'une main céleste les pleurs de l'innocence, et faisant verser au coupable des larmes consolantes. Qu'une pieuse reconnaissance environne ses modestes héros, ce Vincent de Paul, apôtre et martyr de la charité, ce Jean Hennuyer*, dont le palais s'ouvrit aux protestans quand des ordres impies commandaient leur massacre, et cette âme si pure, ce divin Fénelon, qu'inspirait le génie même de la vertu. Voilà les hommes dont il faut multiplier les disciples et les émules; mais craignez de répandre de mélancoliques erreurs et de sombres folies : l'éloquence vous fut donnée pour un plus digne usage I

* Ëvéque de Lisieux» en i572«

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