DES SENTIMENS RELIGIEUX
C'est dans les espérances religieuses qu'il faut chercher le complément de la*philosophie du bonheur. L'homme persuadé qu'une Providence éternelle veille sur l'univers s'abandonne à ses lois, comme dans un sentier ténébreux on suit avec assurance un guide qui ne peut s'égarer.
Au milieu du tumulte de nos plaisirs bruyans, la voix de la sagesse est à peine entendue, et peut-être faut-il avoir connu le malheur pour sentir tout le charme des pensées religieuses. Semblables à ces amis que nos fêtes éloignent, et que rappelle notre infortune, c'est dans les jours d'adversité qu'elles viennent offrir leurs secours les plus doux. Ah! cependant, les plaisirs funestes sont les seuls qui ne puissent s'unir à ces idées augustes; daps le bonheur, on se recueille, et l'on a besoin d'immortalité.
Toutes les affections généreuses et tendres acquièrent un nouveau charme en s'alliant aux sentimens religieux, ainsi que des objets, beaux par eux-mêmes, reçoivent un nouvel éclat lorsqu'une lumière pure les éclaire. La piété filiale devient plus touchante dans ces enfans qui prient avec ferveur pour conserver les jours de leur mère. Qu'un pieux courage guide une femme charitable, c'est l'ange des consolations qui visite les demeures de la misère et des souffrances. Les philosophes qu'entouraient les ténèbres du polythéisme, et qui cependant parvinrent à tant de grandes vérités, reconnurent que la vertu a besoin de s'allier au principe religieux. Anaxagore, Socrate, Platon, Marc- Âurèle, Épictète et beaucoup d'autres contemplaient dans la Divinité le modèle infini de la perfection; ils s'efforçaient de seconder ses vues d'ordre et d'harmonie en dirigeant vers le bien leufs actions, leurs pensées, et c'est ainsi qu'ils s'élevèrent à la plus haute sagesse dont la faible humanité s'honore. Des sentimens qui donnent à toutes nos facultés une direction si noble fécondent le génie ainsi que la vertu. Los chefs-d'œuvre cesseraient d'éclore sur une
terre où Ton n'apercevrait que la matière, les combinaisons fortuites et la dissolution des êtres. Laissons un mstant les considérations morales : apôtres de l'athéisme, vos froids calculs attristent la vie et bannissent de l'univers le beau idéal !
On doit, disent-ils, répandre la vérité. Si les espérances religieuses sont fausses, ne parlons plus de chercher, d'aimer, de propager la vérité. C'est à sa bienfaisante influence que, dans toutes les contrées, dans tous les siècles, les sages voulurent la reconnaître : si nos idées les plus élevées et les plus consolantes sont d'absurdes chimères, l'erreur et la vérité se confondent; il ne reste aucun signe pour les distinguer.
Les athées se vantent d être seuls les antagonistes francs et hardis de la superstition : ils la servent. Les superstitieux enfantent des athées, et les athées enfantent des superstitieux; comme, dans les révolutions, la résistance produit l'exagération, et l'exagération centuple la résistance.
Il est des hommes intéressans qui, paisibles
et de bonne foi, cherchent en vain à se former
ni.
une conviction qu'ils souhaitent. Leur cœur la désire, leur esprit s'y refuse. Us voudraient embrasser une opinion consolante, et s'affligeraient en nous ôtant des espérances qu'ils regrettent de n'avoir pas pour eux-mêmes.
Que ne puis-je porter une heureuse persuasion dans leur âme ! Je ne connais que des argumens très-simples; mai$ je pense, avec Bacon, qu'il faut autant de crédulité pour adopter l'opinion des athées que pour ajouter foi aux rêveries du Coran ou du Talmud. Plus j'essaie d'éclaircir cette opinion, de voir dans ^ les êtres qui m'environnent le résultat des combinaisons du hasard, des efforts de la matière^ du jeu des atomes, plus les ténèbres s'accroissent. Je veux en vain donner à cette hypothèse une apparence de probabilité. La matière n'a pu réfléchir sur l'ordre qu'exigeaient ses diverses parties; elles n'ont pu raisonner, discuter entre elles; un atome, un globe, n'a pu dire aux autres : Voilà les routes qu'il faut suivre. Simplifions les difQcultés autant qu'il est possible; admettons que la matière a toujours existé; supposons que le mouvement lui est essentiel; une suprême intelligence est néces-
saire encore à l'harmonie de l'univers, et, sans un régulateur des mondes, je ne conçois que le néant ou le chaos.
De cette pensée qu'il existe un Dieu, je vois naître toutes les vérités que mon cœur espérait. Le système le plus absurde est celui des déistes qui rejettent le dogme de l'immortalité; et les opinions des athées sont moins inconséquentes. Des divers argumens contre l'existence de Dieu, le seul frappant est celui qu'on a tiré des maux répandus sur la terre. J'en appelle à tout homme sensible et bon : s'il avait le pouvoir de créer un monde, n'en bannirait-il pas le malheur? L'existence y serait une douce succession d'instans marqués par un bonheur sans mélange. Cependant les infirmités, les vices, les préjugés et la misère nous poursuivent!
Comment concilier l'infortune des créatures avec le pouvoir du Créateur? Comment résoudre cet étrange problème, expliquer cette contradiction révoltante? Ah! l'immortalité est le mot de l'énigme de la vie.
Un bizarre mélange de déisme et de matérialisme forme, cependant, aujourd'hui, le système le plus répandu parmi les incrédules.
Leur dieu semble n'avoir qu'une puissance physique : au milieu des mondes qu'i] anime, il reste indifférent au crime, à la vertu; sous son œil immobile, les génération^ passent, et les héros tombent confondus avec les tyrans.
Ainsi, les pensées de l'homme pieux auraient une sublimité que n'ont point les vues de l'Éternel? Socrate, à ses derniers momens, rassure ses disciples; il leur montre au delà du tombeau les lieux où le sage respire, où l'infortune se répare. S'il fait briller un vain espoir à leurs yeux, il surpasse en équité, dans ses rêves, la puissance infinie. Osons soutenir que de faibles créatures peuvent avoir des idées d'ordre plus justes que celles de leur auteur, ou reconnaissons qu'il est une a,utre vie, puisque l'homme en conçoit l'espérance.
La destinée de tous les êtres qui nous entourent se termine évidemment sur la terre; la nôtre seule n'y paraît point accomplie. L'arbuste, sans réfléchir sur l'existence, naît, s'élève et périt. L'animal, exempt de vice, incapable de vertu, n'éprouve, en cessant de vivre, ni les regrets ni l'espérance ; il meurt tout entier, mais il meurt sans voir la mort. L'homme.
dans le cours d'une vie agitée, s'avilit par des fautes ou s'honore par d'utiles actions; à ses derniers momens, il se sépare avec douleur des êtres qui lui promettent un éternel amour : persécuté pour sa vertu, proscrit pour son courage, il tourne vers le ciel un long regard de confiance et d'espoir. N'a-t-il donc plus qu'à mourir? La nature n'aurait-elle oublié sa justice qu'envers son plus parfait ouvrage?
Notre immortalité est une conséquence nécessaire de l'existence de Dieu. Laissons toute vaine dispute; mes convictions ne sauraient dépendre d'une obscure métaphysique; l'orgueilleux traité d'un sophiste ne peut les affaiblir, ni la puérile dialectique d'un pédant les accroître. C'est assez qu'il existe un Dieu, tout ne finit pas au tombeau pour la vertu malheureuse.
Un des mots les plus sublimes qui soient sortis de la bouche des sages est ce mot de Socrate : Prenez con^ance dans la mort. Mais les récompenses supposent du mérite, et le mérite exige la liberté; l'homme est-il libre? On peut ramener à des termes simples cette question tant de fois obscurcie; et voici le grand
argument contre la liberté*. Deux objets nous attirent eu sens contraire; aussi longtemps qu'ils produisent des impressions à peu près égales, notre esprit incertain flotte de Tua à l'autre, et nous' croyons délibérer. Enfin^ un des objets nous frappe d'une ipipression plus forte; nous sommes, entraînés et nous croyons vouloir. Ainsi l'homme, toujours passif, cède toujours à la sensation la plus vive; çt, coname l'enseignait une secte fameuse, les actions libres seraient des effets sans cause.
Ce roman n'est point notre histoire. Observons mieux; la seule question est ici de savoir où réside la cause de nos déterminations. Hobbes la place hors de nous; il lui convient, il lui plaît de supprimer la faculté de juger et celle de vouloir que l'auteur des êtres a mises dans nos âmes. J'en appelle des subtilités du sophiste à la raison de tout homme qui s'observe avec bonne foi. Lorsqu'il faut me déterminer entre deux objets, à moins qu'une pas-
^ Hobbes Fa présenté avec force dans sa logique. Vil apôtre du despotisme et de Fathéisme, Hobbes semble avoir voulu propager toutes les doctrines pernicieuses, et réunir en bii tout ce qui mérite Fexécration des hommes.
sion aveugle ne me subjugue et m'emporte, c'est-à-dire à moins que je n'éprouve une aliénation passagère, j'examine, je compare, je délibère, je juge. Si j'ai le sentiment que ces diiTérens actes sont produits en moi par mes facultés intellectuelles, je ne saurais douter que je suis libre, et j'ai ce sentiment d'une manière aussi nette que celui de mon existence. Allons plus loin.^on jugement m'a fait voir ce qui est bon, ce qui est juste; je suis libre à tel point que ma volonté peut se mettre en désaccord avec lui. Par exemple, mon jugement ,me dit de songer à l'avenir, et ma volonté sacrifie l'avenir au présent. Allons encore plus loin. Je veux ce que la raison m'a fait voir être bien : les dangers qu'il faut braver pour suivre ma volonté m'épouvantent; je n'ose obéir à la voix de ma conscience; mais la preuve que je sens encore en moi le libre arbitre, c'est que déjà je redoute le repentir et la honte qui viendront punir ma faiblesse.
Ohl combien les discussions métaphysiques, arides et scolastiques sont puériles, quaind il s'agit de vérités morales ! Quel monstre pourrait être conséquent au système des fatalistes.
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et qu'est-ce qu'un système auquel on iie peut être conséquent? Toi qui le préconises, si Ton n'agit que sous l'inévitable empire de la fatalité, pourquoi le crime t'indigne-t-ilî Vois du même œil Socrate et ses bourreaux, Antonin dictant de pieuses leçons à son fils et Néron assassinant sa mère. Ce rapprochement te révolte? Homme pusillanime! Dans ton système, les gens de bien doivent nous inspjrer moins d'intérêt que les méchans. L'aveugle fatalité donne aux premiers cette volupté pure qui suit les actions vertueuses; sans avoir eu de mérite, ils sont récompensés ; tandis que les autres sont en( proie aux remords, en butte à la haine publique, puisqu'ils sont innocens, com- •bien tu dois les plaindre et les chérir ! Mais à quoi te servent ta doctrine et tes lumières? Tu cherches à faire le bien, tu délibères sur le parti qu'il convient à ton honneur de prendre; tes principes sont combattus par la voix de ton cœur; quand tu as fait le mal, elle te dit que tu pouvais choisir le parti contraire, et, quand tu as fait une bonne action, elle t'assure que tu en es l'auteur.
D'intarissables émotions naissent des espé-
rances religieuses. Ranimé par elles, je ne vois plus de larmes sans consolation, je n'entends plus d'éternel adieu. La tombe est la faible barrière qui sépare les voluptés réelles des ombres de plaisirs que nous offre cette vie fugitive.
Jamais, non jamais des hommes n'auraient échangé leurs lumières naturelles contre les vaines lueurs que jettent ces funestes doctrines, si Ton n'eût altéré les idées religieuses en y mêlant des préjugés. Il en est deux qu'on doit s'attacher à détruire, et dont il faut purger la terre.
L'un est celui qui nous fait voir dans le ciel un juge implacable, avide d'exercer la vengeance. Chimère atroce! vision ridicule! La vieillesse, l'enfance, les deux âges dont la faiblesse appelle nos soins les plus tendres, sont ceux qu'on persécute avec un préjugé barbare ! Quelquefois une ineptie cruelle choisit des idées effrayantes pour les présenter au mourant, l'obsède d'images épouvantables, s'empare du lit funèbre, et voudrait l'éclairer avec les flammes de l'enfer. La même indignation fait battre mon cœur, lorsque je vois troubler par des idées sinistres la faible raison d'un en-
fant. Poursuivi jusque dans ses rêves par des menaces terribles, il ne sait ce que c'est que le crime, et déjà il en a senti les tourmens. démence des hommes! avec les idées qui devraient être les plus douces et les plus consolantes, ils sont parvenus à donner des remords à l'innocence !
L'autre préjugé est celui qui rend coupable à nos yeux toute personne dont la croyance diffère de la nôtre. Tandis que la religion nous enseigne à couvrir du voile de l'indulgence les fautes de nos semblables, l'intolérance nous apprend à transformer leurs opinions en crimes; la religion élève des asiles au malheur, l'intolérance dresse des échafauds ; l'une veut pour ministres des hommes charitables, et l'autre des bourreaux; l'une essuie les larmes, et l'autre verse le sang.
L'intolérant sans puissance n'est que ridicule; mais il devient l'être le plus odieux quand il est armé du pouvoir. Le cri de l'humanité est paix avec touâ les hommes, hors les intolérans. Toutefois ils se punissent par leurs propres fureurs. Ils peuvent dans leur délire ignorer les remords, et compter même leurs
vertus par leurs forfaits ; mais cette étrange exaltation, cette horrible ivresse repousse le bonheur; il fuit l'âme aussitôt que les sentimens haineux y pénètrent.
Ah! dans une autre vie, la mesure de notre félicité sera celle du bonheur que nous aurons donné, dans cette vie passagère, aux êtres qui nous entourent. L'homme religieux essaie de rendre le séjour de la terre moins différent de celui vers lequel s'élèvent ses pensées. Il s'occupe sans cesse d'adoucir nos maux , d'éloigner les préventions et les haines, de calmer les fureurs des partis; toutes ses relations sont de paix et d* amour. Hommes intolérans! quel est celui de vous dont on pourra dire : On lui a beatiœup remiSy parce qu'il a beaucoup aimé ?
CHAPITRK XX