CHAPITRE XXII
CONCLrSION.
J'aurais atteint mon but, si cet Essai faisait penser que l'homme, en exerçant ses facultés, peut adoucir ses peines, multiplier ses plaisirs, et, par conséquent, se créer un art d'être heureux. Nulle opinion, je le sais, n'est plus contraire aux idées reçues parmi nous : les êtres moroses et les êtres frivoles sont d'accord, quand il faut l'attaquer : cette opinion leur parait absurde, et les plus indulgens doutent de la bonne foi de celui qui l'énonce.
A de si graves, à de si doctes autorités, j'oserais en opposer d'autreis. Depuis Socrate jusqu'à Franklin, je vois des philosophes qui tous ont jugé que l'homme peut diriger, perfectionner ses facultés, et s'instruire dans la science du bonheur. Quels hommes ont ainsi pensé? ceux qui foçjnent l'élite de l'espèce hu-
maine. Chacun d'eux était il environné d'heureuses circonstances qui dussent inspirer la même philosophie? Ils connurent toutes les situations de la vie; et, comme si la nature eût voulu, par de grands exemples, prouver que notre bonheur dépend de notre raison plus que des circonstances, Épictète vécut dans les fers et Marc-Aurèle sur le trône.
On rend hommage aux philosophes de la Grèce. Leur gloire est-elle fondée sur leur physique pleine d'erreurs, ou sur leur métaphysique souvent puérile? Non; ils ont mérité la vénération des siècles, en traçant des principes dont la pratique nous rendrait meilleurs et plus heureux. Quelles sciences estimait le divin Socrate? une seule, celle qui peut nous apprendre à bien vivre. Qu'on ne dise point que je substitue une science à une autre science; que Socrate enseignait la morale, non cet art prétendu, ce vain art d'être heureux. Chez les Grecs, la morale avait un but parfaitement déterminé, et c'était au bonheur que les sages^ conduisaient leurs disciples. Hommes illustres, dont nous dédaignons les maximes, mais dont nous révérons encore les noms, quel
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résultat nous avons obtenu du progrès des lumières! Nous parlons avec enthousiasme des sciences que vous jugiez frivoles, et nous traitons de chimérique la seule qui vous parût vraiment digne de l'homme.
Oh ! si Ton eût dit à ces philosophes qu'ils ne réformeraient pas le genre humain, qu'au lieu de rêver à la sagesse, au bonheur, ils devaient quitter des sujets si futiles, et consacrer leurs veilles à des sciences plus dignes de nous occuper, no pensez-vous pas que la pitié les eût fait sourire, et que, s'ils eussent daigné répondre, ils auraient dit : « Nos traités ne réformeront point le genre humain; nous n'arracherons du cœur des méchans ni Torgueil, ni la cupidité, ni l'envie; mais n aurons-nous pas la gloire d'aifermir l'homme de bien dans sa carrière? Au milieu des orages, il sentira ses forces renaître, en voyant que nos âmes étaient d'accord avec la sienne. Quelque faible que soit l'influence des écrits, ne faites pas cet , affront à l'humanité de croire que les nôtres, partout répandus, ne trouveront nulle part des hommes dignes d'en profiter. Peut-être enflammeront-ils d'un saint amour pour la vertu quel-
qucs-uns de ceux qui les liront dans l'âge des résolutions généreuses. Peu de lecteurs pratiqueront notre doctrine dans toute son étendue, presque tous lui devront quelques principes salutaires. 11 est possible que nous n'ayons jamais des disciples nombreux; mais nous en aurons dans toutes les contrées et dans tous les siècles.» Je me fais sans doute illusion, car je n'aperçois ni exagération ni rêveries dans ce discours.
La science du bonheur est chimérique, si l'on veut qu'elle donne des charmes à toutes les situations où Ton peut être jeté par le sort. Mais, au lieu de vouloir nous conduire au bonheur idéal, si Ton dissipe les erreurs qui voilent à nos yeux les vrais biens, si l'on nous apprend à réunir de faciles plaisirs, à rendre plus rapides les instans douloureux, on nous enseigne un art qu'il est possible de démontrer et de perfectionner.
Cet art paraît-il encore [difQcilc? qu'on me nomme celui qui n'exige aucun effort. Penset-on qu'il ne peut être d'une utilité générale ? vos habiles instituteurs cessent-ils d'enseigner l'éloquence parce qu'ils ne forment pas autant d'orateurs qu'ils ont d'élèves? Plus je réfléchis
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sur l'art d'être heureux, plus je vois qu'on peut l'assimiler aux autres arts Toutefois il en diffère par son extrême importance; c'est d'après leurs rapports plus ou moins directs avec ce premier des arts qu'on devrait juger le degré d'intérêt qu'ils méritent. Pour apprécier une science, une loi, une entreprise, une action, je ne connais d'autre moyen que d'observer leur influence sur le bonheur des hommes.
Si les leçons de morale ne laissent qu'une impression fugitive, il le faut attribuer sans doute à deux causes principales : la faiblesse de notre nature, et la contagion de l'exemple. Mais une autre cause appartient à ceux qui nous enseignent la morale : c'est l'exagération de leur doctrine. Us élèvent sur des monts escarpés l'autel de la sagesse : eh! pourquoi tenterait-on, pour y parvenir, de pénibles efforts? A la tristesse des ministres, on juge que leur divinité n'est pas celle qui dispense les douces joies, l'oubli des peines et l'espérance.
Croire qu'il est utile d'exagérer la morale est une des plus funestes erreurs. C'est ainsi qu'on excite la répugnance pour la sagesse, et qu'on fait repousser la vérité. A l'époque où les hom-
SUR L'ART D'ÊTRE HEUREUX. 'm
mes jugent par eux-mêmes, reconnaissant qu'ils ont été trompés, impatiens de secouer un joug qui leur pèse, ils rejettent, avec des préjugés ridicules, les plus sages principes. Pour être écoutés, soyons vrais : présentons avec force les maux que l'homme, s'il abuse de ses facultés, appelle sur sa courte carrière; mais disons, avec une égale franchise, qu'il commet une faute, s'il refuse ou néglige de tirer de ses facultés autant de parti qu'il est possible pour embellir sa vie.
Morale est un mot qu'on a trop souvent employé pour propager des principes exagérés et faux. A ce mot usé, et d'un sens équivoque, on devrait substituer une dénomination qui montrât nettement le but vers lequel il faut se diriger. La morale est l'art d'être Ijieureux, ou la morale n'est qu'une science de convention, tantôt inutile et tantôt dangereuse.
Oui, c'est l'art d'être heureux qu'il faut enseigner; et l'austérité doit être bannie de la forme des discours, ainsi que du fond des pensées.
Ils sont les plus utiles précepteurs du genre humain, ces hommes dont l'àme tendre veuf bien moins commander qu'inspirer la vertu.
et dont rimagmation brillante sait offrir de sages principes sous des formes qui charment Tesprit et flattent la curiosité. Savez-vous quel est le meilleur ouvragé de morale qui soit jamais sorti de la main des hommes? C'est le Ministre de Wakefield. Montrer un père de famille en butte à tous les genres d'infortune, leur opposant toujours son courage ou sa rési gnation, c'est présenter un tableau sublime : le génie et la vertu réunis ont pu seuls en concevoir ridée. Tous les hommes de bien doivent à son auteur un tribut de vénération et de reconnaissance. On demande quelquefois, «i vous ne pouviez avoir qu'un livre, quel est celui que vous conserveriez? Je conserverais le Ministre de Wakefield.
La puissance de l'éducation, celle des institutions publiques, seraient nécessaires pour rendre générales les habitudes conformes au bonheur : mais les livres, dont je n'ai point exagéré l'influence, sont utiles, surtout à l'homme que sa raison élève au-dessus du vulgaire. Heureux celui qui sait ajouter de bons livres au petit nombre de ses amis! qui souvent s'éloigne du monde, pour jouir de leur paisible
entretien; et toujours en rapporte plus de sérénité, de courage et d'espoir!
En soutenant qu'il est impossible d'accroître la somme des biens , de diminuer celle des maux, on ne remarque pas que, cette opinion fût-elle vraie, il faudrait suivre encore mes principes. Prêchez à l'homme de bien votre doctrine décourageante, vous l'affligerez; mais vous n'obtiendrez sur ses mœurs aucune influence. 11 cherchera toujours à se perfectionner; il essaiera toujours de calmer les peines de ceux qui l'entourent, de nous rendre plus humains et plus heureux. Ses nobles efforts ne sauraient être entièrement perdus : les intentions pures, les vœux sincères qu'on forme pour ses semblables, donnent à l'âme une douce sérénité ; et c'est assurer son bonheur que de rêver à celui des autres.
PIN DE l'essai SDR l'aRT O'ÊTRE HEORKDX.
DE
MONTAIGINE
La Classe de Littérature de Tlnstitut proposa pour sujet de prix, en 1811, Y Éloge de Montaigne. Ce discours obtint une médaille : je le place à la suite de VEssai sur Vari (Têtre heureux, dont il forme, pour ainsi dire, un appendice.
KLOr.E
DE
« H déspnseignc la souisp. »
Préface île M'" dk Goiirnay
Observateur sans préjugé, moraliste aimable et franc, écrivain toujours original, Michel Montaigne fait oublier qu'il est auteur; il cause, et Ton est attentif à ses discours, qui réunissent la profondeur et la gaîté, la bonhomie et la finesse; on ne le quitte point sans désirer le revoir, et bientôt on devient son ami. Pour espérer de lui rendre un digne hommage, quels sont, mes titres? Je n'en ai qu'un, Messieurs^ c'est d'avoir vécu beaucoup avec lui.
L'éclat de ces solennités littéraires, où vous
appelez des élèves à couronner les bustes de leurs maîtres, exige sans doute que la pompe des paroles vienne s'allier à la dignité des pensées. Mais je me représente Montaigne esquissant un chapitre sur les Eloges. Dans le sien, il voudrait reconnaître sa physionomie. Il serait moins blessé d'une phrase familière que d'un mot ambitieux, lui qui dut sa force à son abandon, sa grâce à sa négligence, et qui se montra toujours simple, piquant et vrai. Docile à ses leçons, je craindrai surtout d'être un rhéteur; je n'essaierai point d'éblouir par des couleurs brillantes ; et vous serez indulgens, si mes tableaux sont fidèles.
Je rejette les divisions qui s'offrent à mon esprit : un plan méthodique pourrait-il convenir à l'éloge d'un écrivain qui dédaigna la méthode? Je retracerai presque à la fois sa vie, son caractère et ses opinions. Il y aura cependant de l'ordre dans ce discours : ne ressemblant pas à Montaigne par ses heureuses qualités, je veux du moins éviter ses défauts.
La plus douce éducation forma son caractère et sa raison. Modèle de bonté, son père, en l'élevant, éloignait la contrainte, et le garantissait
avec soin de la tristesse et des ennuis. Seul enfant à qui le latin n'ait point coûté de larmes, Montaigne parlait cette langue avant de savoir comment il Tavait apprise. Quand ses études interrompaient les amusemens de son âge, on voulait qu'il'crûl changer de jeux et de plaisirs. Un fait suffit pour montrer quelle ingénieuse tendresse dirigeait son éducation : dans la crainte d'altérer j par un brusque réveil, ses facultés naissantes, on l'éveillait au son des instrumens.
Je ne puis méconnaître l'influence de ses premières années sur sa philosophie. Tant de soins et d'amour le disposent à fuir la dépendance, à suivre sa raison plus que l'opinion, à se plaire au sein du repos et de l'insouciance. Je vois même une éducation, quelquefois singulière, préparer h teinte originale et le charme piquant des Essais.
Quel contraste frappa Montaigne aussitôt que la société s'offrit à ses regards! Ce philosophe a vécu sous six rois ^ . L'aurore des lettres que François P' fît briller pour nos pères éclaira son berceau; avant sa mort, la valeur et la clémence de Henri promirent à la patrie un heu-
reux avenir; mais des temps de calamité, de superstition et de honte, remplissent Tintervalle qui sépare ces deux époques. Montaigne sortait à peine de l'enfance, lors de l'extermination des Yaudois ; et, durant sa vie presque entière, la France désolée vit, avec épouvante, disputer de fureurs et de crimes les soldats, les assassins et les bourreaux. Âh! combien il dut sentir le besoin de se replier sur lui-même ! Combien les tempêtes du monde lui rendirent plus chère cette philosophie qui, loin des routes de l'ambition, tient école de plaisirs vrais, et, dédaignant les rôles fastueux que briguent l'orgueil et l'imprudence, réserve à ses disciples celui d'observateuri
L'amour du repos et de l'indépendance est le sentiment qui dominait le nonchalant Montaigne. Il est deux sortes de nonchalance. L'une engourdit, attriste de petites âmes, et les fait végéter sous le poids d'un ennui perpétuel.
L'autre se nourrit dans quelques âmes privilégiées, dont les pensées, les désirs, sont étrangers aux intérêts vulgaires. Évitant la contrainte importune des travaux commandés, elles sont ingénieuses à se créer des occupa-
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lions libres, sereines^ élevées coiiime elles; et, s'y livrant, pu .les interrompant chaque jour à leur choix^ elles allient, avec délices, les charmes d'une utile insouciance aux plaisirs d'iiric riante et douce activité. *
Craignant les ennuis d'une existence oisive et les chagrins d'uîie vie dépendante, désirant une. occupation gui ne vînt jamais l'assujettir, et qui fût toujours* à ses ordres, Montaigne, au sein de la retraite ', imagina de composer un livre dont il serait lui-même le suj-et. Son but, en écrivant ses pensées, est de rendre plus doux son loisir; il pe fatigue point son esprit à méditer un plan : Montaigne philosophe est encore cet heureux enfant dont les travaux se changeaient en plaisirs. •
Le hasard semble avoir décidé l'ordre de ses chapitres; ils sont incomplets, les idées qu'ils renferment sont dépourvues de liaison entre elles; mais ces idées, justes, neuves, spirituelles ou profondes, excitent plus à la réflexion qu'un traité méthodique. Du mélange , quel-
quefoiu bizarre, de tant de pensées, de faits et de citations, de tant de phrases pittoresques, naïves, énergiques, résulte un livre sin^uUer,
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qui plaîl aux gens du monde et qu'étudient les sages. Sa forme permet de le parcourir, comme un de ces recueils destinés à d'oisifs lecteurs; et c'est un des plus attachans ouvrages que la philosophie ait offerts à la méditation des hommes. La négligence même, en ajoutant au naturel de cet ouvrage unique , lui donne un charme nouveau. Quedis-je? le livre disparaît, Montaigne est près de vous. Quand je le lis, je le vois ! La candeur et la rêverie se peignent sur son front, son œil est à la fois doux et vif; j'entends son accent animé; je vois jusqu'à son costume, dans lequel on l'accusait d'affecter un peu de singularité. Souvent nous contestons; je lui reproche quelques sophismes, quelques opinions fausses, dangereuses en morale; mais je veux le condamner; sa bonne foi est son excuse. Me semble-t-il un peu long et diffus, je lui prête encore toute mon attention, certain que bientôt une idée juste, vivement exprimée, me fera reconnaître le Montaigne que j'aime.
Il me dit une foule de ces secrets du cœur que l'on sait vaguement, et qu'on a seulement assez aperçus pour sentir le mérite de l'observateur ingénieux et vrai qui les met* au grand
jour. Il m'enseigne une utile et riante philosophie, il devient mon guide : je lui dois les sages réflexions que je puise dans ses discours, et celles que je fais lorsque, après Tentretien, je pense à mes erreurs ou je rêve aux bizarreries du monde !
Pour le vulgaire des lecteurs, il n'existe dans Montaigne que des idées éparses. Mais je suppose qu'on voie chaque jour un poète, qui se plaît à parler des charmes et des secrets de son art. Dans la liberté de la conversation, il traite, il effleure le premier sujet qui s'offre à son esprit; il l'abandonne pour un autre, qu'une circonstance peut-être légère lui présente. Toutefois, après de nombreux entretiens, on peut donner de l'ordre aux idées qu'on a recueillies, et, , pour ainsi dire, en former une poétique. De même, si l'on a conversé fréquemment avec l'auteur des Essais, il est facile de réunir ses idées principales, et de juger son système de philosophie.
Mofi mestier et mon art, dit-îl, c'est viwe.
Cette pensée, qu'il reproduit fréquemment sous des formes diverses, indique le but de sa philosophie. S'ii est un principe usé, une vérité tri-
soi ÉLOGE
viale, -c'est que nous devons consacrer des soins assidus aux fonctions qui nous sont confiées. Les hommes proclament et négHgent ce principe'. Mais ce qu'ils semblent ignorer, c'est que notre première et constante fonction sur la terre est de vivre : faute de le savoir, chacun d'eux est dupe de soi-même. plus encore que de tout autre. Montaigne connut ces vérités; elles réglèrent ses opinions et sa vie. Parmi les arts, il veut que d'abord on choisisse celui tjui nous fait libres. Les seuls ouvrages qui lui plaisent sont ceux qui peuvent nous amuser ou nous instruire à bien vivre. Ne demandez point d'autre science à cet -apôtre de l'ignorçmce^ à cet homme qui se vante d'être extrmmement oysif, extresmçment libre, et par nature et par art; il se complaît dans sa philosophie : il vous dira que c'est un doux et mol chevet, et. sain^ que V ignorance et r incuriosité, à reposer une teste bien faite. Sa profession en cette vie est,dè la vivre mollement. Je la jouis, dit-il, au double des autres; farreste la promptitude de éh fuite par la promptitude de ma saisie. Le glorieux chef'd'cmvre de l'homme^ c'est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, . thésauriser, bas-
tir y ne sont qu'appendicules et adminicules pour le plus.
Oh! que j'aime ce philosophe dénigrant la tristesse, blâmant le monde d'avoir entrepris d'en habiller, comme à prix fait, la sagesse! Qui me Va masquée, s'écrie-t-il, de ce faux visage pasle et hideux? il n'est rien plus gay^ plus enjoué, à peu que je die folastre... Elle a pour but la vertu, qui n'est pas, comme dit Vescole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabottêux et inaccessible. Qui sçait son addresse y peut arriver par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes.
La sagesse qui plaît à Montaigne, et qu'il regarde comme la mère nourrice des, plaisirs humains, sait être riche et puissante; elle aime la vie, la beauté, la gloire et la santé; 'mais son office particulier est d'user de tous les biens règlement, et d'en supporter la perte avec constance. Toujours il part de ces principes que la raison se moque ou ne doit viser qu'à notre contentement, qu'en la vertu même notre but est la volupté : il me plaist, ajoute-t-il, de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort àcontrcrcrnr. Gémissant de ce qu'on s'étudie à mul-
tiplier nos misères, célébrant la modération, non Taustérité, il fait plus que s'éloigner des principes des moralistes rigides; il refuse à leurs actions le prix de la difficulté.
Montaigne rit de ces prétendus sages qui veulent disjoindre les deux pièces de notre être^ les uns pour ne soigner que le corps, les autres pour ne songer qu'à Tâme. S'il éprouve une sensation agréable, il ne la laisse point friponer aux sens^ il s'y repose; il appelle l'âme pour en jouir, il l'emploie à se mirer en ce prospère estatj à en estimer le bonheur et ramplifier. Si le corps souffre, il cherche à garantir l'âme de la contagion, il la distrait, l'élève, essaie d'échapper à la douleur et de lui faire perdre sa trace.
Que d'autres anticipent sur les accidens de la vie, et se privent des biens dont ils pourraient jouir; il lui suffit, sous la faveur de la fortune, de se préparer aux revers qu'elle peut lui garder. Embrassant curieusement les plaisirs, sans se dissimuler leur inanité, ce philosophe dédaigne les faux biens qui tourmentent les hommes. Dégoûté de maîtrise active etpas^ sivCj par ambition il refuse l'arnbition, et ne
la permet qu'à ceux qui n'ont rien à perdre.
Souvent la sagesse même l'inspire; quelquefois, cependant, il cède avec tant de mollesse au charme des maximes épicuriennes, ou se livre avec tant de hardiesse à son dédain pour l'opinion, que de jeunes lecteurs abuseraient peut-être de quelques-unes de ses pensées. Je placerais la première lecture des Essais à cet âge qui n'est plus la jeunesse et qui n'est pas encore l'âge mûr, à cette époque où l'âme conserve assez de chaleur pour adopter les résolutions généreuses, où l'esprit est assez exercé pour discerner les erreurs. Il est possible que Montaigne ne soit pas un excellent instituteur, mais c'est un bon ami.
Quand un philosophe nous plaît en donnant les leçons d'une indulgente sagesse, nous souhaitons qu'à l'abri des revers il puisse toujours goûter le bonheur dont il trace l'image... Des souffrances aiguës atteignirent Montaigne , éprouvèrent la constance de cet homme qui, longtemps heureux, semblait formé pour ne connaître sur la terre que la rêverie, l'insouciance et la gaîté. Il est une philosophie théâtrale et verbeuse qui se tait dans le danger; les
coups du sort brisent ses échasses. D en est une qui nous reste fidèle ; modeste dans ses promesses, elle sait les réaliser toujours. Montaigne en fit répreuve : elle avait modéré les plaisirs de son jeune âge, elle vint tempérer les douleurs de sa vieillesse. Quel touichant intérêt il inspire dans cette situation! Non, je ne pense pas qu'aucun vieillard, aucun être souflVanty lise, sans éprouver de consolation, les pages dans lesquelles il s'entretient des motifs qui le rendent patient au milieu des douleurs. La plupart des moralistes qui veulent nous armer contre les maux de la vie raisonnent triste ment, nous offrent des idées vraies, mais froides; elles glissent sur l'âme. Quelques autres, doués d'une imagination brillante, énoncent des principes que l'on trouve charmahs lorsqu'un sort paisible dispeîise de lés mettre en pratique. Les pensées de l'auteur des Essais sont à la fois ingénieuses et justes. A mesure qu'il 'voit les années disparaître, il semble dour ner à son art de vivre une teinte plus douce. Je me plairai toujours à répéter ces fragmens enchanteurs de la phrlosophie de sa vieillesse. Anacréon, Horace, êtes-vous pins aimables? ./(?
le défends de la tempérance^ comme fay fait Mtrefois de la volupté ; je dérobe ma vue de ce iiel orageux et nubileux que fay devant moiy et me vay amusant en la recordation des jeunesses passées... Que r enfance regarde devant elle y la vieillesse derrière. Les ans m' entraisnent s'ils veulenty mais à reculons.
Une philosophie sereine exige une âme élevée. En berçant mollement sa vie , souvent Montaigne pensait aux troubles de la nôtre. Il voyait alors nos préjugés serviles, nos passions haineuses, et souhaitait d'adoucir nos maux.
La philosophie des Essais va s'offrir sous un nouvel aspect.
Les réformateurs imprimaient à l'Europe cette grande impulsion si fameuse dans les annales de l'esprit humain. Antagoniste ou partisan des opinions nouvelles, on devait au désir de les combattre ou de les propager l'exercice plus assidu, plus Hbre, de toutes ses facultés intellectuelles. Mais c'était en s'agitant que les esprits s'éclairaient, et d'horribles discordes ensanglantèrent cette époque. Tandis que les Français, couvrant de deuil la patrie, s'entrodéchiraicnt sous les bannières du fanatisme,
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Montaigne, dans ses écrits, inspirait la tolérance et la paix. Trop ami du repos pour se plaire à des nouveautés turbulentes, trop humain pour ne pas détester la violence et Tinjustice, il s'éloignait des réformateurs par ses goûts, de leurs persécuteurs par ses principes. Ennemi de la superstition et des troubles, il fut le sage de ces temps déplorables. Laissant aux défenseurs des préjugés Thumeur sombre et l'argumentation scolastique, c'était en se jouant qu'il répandait la lumière. Il faisait sentir le besoin d'obtenir et d'offrir l'indulgence, lorsqu'il peignait la diversité de nos opinions, l'incertitude de nos jugemens, l'inconstance de nos désirs. Le pédantisme était déconcerté par ses questions modestes ou piquantes; la crédulité. Terreur, cédaient aux leçons d'un homme habile à faire disparaître la sécheresse de la raison sous les formes d' une aimable insouciance et d'un ingénieux' py rrhonisme .
Des critiques veulent trouver, et louent dans Montaigne un esprit de doute universel, qu'ils jugent convenable à notre faiblesse; d'autres l'accusent de ne laisser à ses disciples, pour résultats de ses leçons, qu'une affligeante per-
DE MONTAIGNE. ÔM
plexitc. Apprécions avec plus de justesse le scepticisme de l'auteur des Essais. Ce philosophe hésite- t-il, lorsqu'on lui demande quel doit être notre but dans la vie? Sa doctrine sur la sage volupté, sur la modération et le plaisir, n'est-elle pas affirmative? Plus il cultive son art de vivre doucement, plus il est disposé à montrer la vanité des occupations inutiles ou funestes au bonheur. L'esprit de doute que l'homme raisonnable exerce volontiers sur une multitude d'objets se trouva fortifié dans Montaigne par l'importance qu'il attachait à la seule science qui, selon lui, fût digne de remplir nosinstans\
Sans altérer sa franchise, le pyrrhonisme dut être quelquefois un jeu de son esprit. 11 haïssait les dogmatiques et les scolastiques. Leur ton arrogant blessait son indépendance ; leur humeur querelleuse était en contraste avec son humeur pacifique; leur obstination affligeait son amour pour la vérité, et leurs subtilités excitaient son mépris. Dans son antipathie pour eux, désirant leur déplaire, il choisissait les formes qu'il jugeait propres à faire ressortir le ridicule et* les erreurs de l'espèce de
pliilosopliie dont il s'éloignait par caraclèrc, par goût et par principes.
Un autre motif dut exercer quelque influence sur le choix des formes qu'il lui convenait d'adopter. De stupides folies, d'odieux préjuges, avaient alors de puissans défenseurs. L'écrivain qui rendait justice au talent d'un poète hérétique était lui-même accusé d'hérésie. A peine osait-on soutenir que les victimes d'une crédulité barbare, livrées aux flammes pour de vains sortilèges, eussent mieux mérité les secours, les soins de la pitié *. Montaigne, voulant concilier avec le désir d'éclairer les hommes celui de couler des jours paisibles, donnait les découvertes de Sja raison pour les jeux de son imagination; et, dès que le sujet d'un chapitre peut porter ombrage à l'autorité qu'il redoute, on le voit, usant de prudence, cherhe r à prévenir les accusations téméraires.
Un tel soin ne fut pas la seule cause de son repos : il est des hommes dont le caractère fait excuser les opinions. L'insouciant Montaigne, écrivant sans ordre et sans prétention,
' Voyez les Essais, Liv. III, Gbap« xi
DE MOiNTAlG.NE. 315
vécut tranquille; et Charron, moins hardi, mais sérieux et méthodique, encourut des censures.
Quand l'auteur des Essais fut sceptique, il suivit une philosophie qui souvent est nécessaire dans la recherche du vrai, et qui s'allie avec l'amour du repos, de la tolérance et de la liberté. Vainement tenterait-on de le calomnier, en abusant de quelques-unes de ses pensées ; il n'éprouva jamais cet affreux pyrrhonisme qui s'étend sur nos devoirs, et les met en problème. Je suis frappé d'un long étonnement, lorsque j'entends Rousseau accuser un philosophe dont il connaissait si bien les écrits. On cite la véhémente apostrophe dont il veut l'accabler, en lui demandant $'il est quelqtics pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foiy d'être clément, bienfaisanty généreux, où rhomms de bien soit méprisable et le perfide honoré*. Question étrange! On la répète, et l'on oublie la réponse. Un sage a dit : Il ne se trouva jamais d'opinion si desréglée qui excusast la trahison, la déloyauté, la tyrannie y
* Emile, Liv. V.
la cruauté ; et ce sage est Montaigne * \ Dans tous les siècles, l'auteur des Essais eût honoré la France; mais combien les ténèbres dont il était environné le rendent plus étonnant et plus digne d'hommages ! Il ferait dé nos jours un chef-d'œuvre; dans son siècle, il a fait un prodige ! Des temps encore barbares ont vu produire ce livre original, qu'au milieu de nos richesses littéraires nous retrouvons toujours avec un sentiment de prédilection.
Premier ouvrage réellement instructif écrit dans notre langue, les Essais ont été les rudi-
mens de la raison. Montaigne ressemble à ces peintres célèbres qui voient sortir de leurs écoles une foule d'élèves qu'animent leurs préceptes et leur exemple, et dont les succès ajoutent à l'éclat de leur gloire. Les pages empreintes de son génie ont exercé les méditations de tous les auteurs qui lui ont succédé. Ses principes ont été mille fois commentés, modifiés, reproduits : nos écrivains les plus opposés par leur caractère et le genre de leurs ouvrages ont profité de ses pensées; Mais, parmi
*" Essais f Liv4 I, Chap. xxx.
les hommes qui ont abondamment puisé dans les Essais, sans tarir cette source féconde, celui qui doit le plus à Michel Montaigne, c'est Jean- Jacques Rousseau.
Il faudrait examiner les principes du philosophe de Genève sur l'éducation, les conseils qu'il adresse aux femmes, son discours sur les lettres, ses réflexions sur la mort, sur le suicide, sur beaucoup d'autre sujets, pour montrer les secours qu'il doit aux Essais. U reçut rheureux privilège de s'approprier les idées qu'il trouvait conformes aux siennes : génie puissant et fait pour dominer, lorsqu'il emprunte, il semble encore créer. Mais quelle immense gloire reste à Montaigne ! quelle influence il exerce! Dans le seizième siècle, ses pensées firent balbutier aux Français le langage de la raison; et, dans le dix-huitième, elles enflammèrent l'écrivain qui, par son éloquence, étonna l'Europe.
On admire la profonde raison de l'auteur des Essais, on aime sa franchise; on n'a pas assez observé la variété de son génie. Examinez dans quelle classe de moralistes, de philosophes, doit être placé Montaigne.
Par 1.1 direction qu'il donne à ses études, et par son dédain pour les nôtres, il appartient à cette école de Socrate, qui, négligeant les sciences vulgaires, cultivait celle dont le but est d'élever notre ame et de rendre nos jours sereins.
Mais la morale du plus sage des Grecs n'eut point la mollesse de cette philosophie qu'on nomme épicurienne, et dont le chantre de Tibur a donné de si douces leçons. Montaigne fut encore le disciple fervent de cet amant heureux de la sagesse et des muses; épris de toutes les voluptés, il vécut entre Horace et Platon.
Notre insouciant philosophe, que le plaisir paraît toujours guider, compatit cependant aux maux de ses semblables. Armant le ridicule contre les préjugés, attaquant le fanatisme avec adresse, avec courage, il est au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Nous devons encore le placer parmi les moralistes habilesàjuger nosmœurs, à saisir nos travers. Molière, Le Sage, La Bruyère, Montaigne, ont ce rapport entre eux qu'ils sont des observateurs de l'homme et des peintres du monde.
Enfin, si l'on considère l'originalité des Es-
sais, ce mélange de force, de grâce et de naïveté, qui vient y servir la raison, ce style incorrect, qu'on n'oserait corriger, on voit l'auteur occuper une place qui n'appartient qu'à lui seul. Son génie, son influence, la lui donnent. Il s'élève entre les siècles anciens et les siècles modernes; il répand sur ceux-ci les lumières recueillies dans les autres : il sort des écoles d'Athènes, il en ouvre une où les Français s'instruisent.
Les reproches adressés à Montaigne ont souvent excité ma surprise S'ils étaient justes. Messieurs, je le reconnaîtrais avec la franchise que ce philosophe eut toujours en parlant de Ini-même *.
On voit à regret pour chefs de ses plus ardens détracteurs ces pieux solitaires qui, du fond de leur retraite, donnant aux sciences une impulsion nouvelle, semblaient n'avoir quitté le monde que pour mieux apprendre à l'instruire. Leur inimitié peut s'expliquer sans qu'on discute ni l'orthodoxie de Montaigne ni celle de Port-Royal. Doué d'une imagination vive et d'une raison indulgente, le philosophe dont j'esquisse l'éloge se plaisait avoir folâtrer
la sagesse, et voulait qu'ette fût escortée du plaisir et des grâces. Il effraya les austères partisans du sombre jansénisme. Leur esprit n'était pas aussi conciliant que leurs mœurs étaient pures; et, s'ils se montraient heureux à donner de l'attrait aux sciences, ils étaient moins habiles à rendre aimable la sagesse. Je ne décide pas s'il faudrait demander un peu plus de gravité dans la morale qu'ils réprouvent, un peu moins de sévérité dans celle qu'ils professent. Pardonnons à d'illustres écrivains leur partialité à l'égard de Montaigne, ainsi que nous excuserions la sienne envers eux, si, contemporain de leurs antagonistes, il eût malignemeqt attaqué leurs principes dans un chapitre intitulé du jansénisme; et qu'il eût voulu nous faire apercevoir quelque orgueil sous le cilice des doctes solitaires.
Des censeurs ont accusé Montaigne d'enseigner une morale qui ramène trop souvent nos affections à nous-mêmes. Il n'était point de ces étranges raisonneurs qui prétendent anéantir le moi, il voulait des conseils praticables, et riait de ces graves leçons que ne pensent à suivre ni ceux qui les écoutent ni celui qui les donne.
Mais, dans son dernier livre, je trouve encore des idées sages sur nos devoirs envers les hommes; et ce livre, il l'écrivit à l'époque où la vieillesse, l'expérience et les douleurs, pouvaient, en modiGant son caractère, le rendre moins sensible et moins juste *. Qu'on ne l'accuse point d'égoïsme, j'en appellerais à ses principes, j'en appellerais à sa vie.
Deux des plus nobles senlimens du cœur humain, la piété filiale et l'amitié, ont été des passions pour Montaigne. Avec quel soin et quel amour il s'attache à rendre vénérable la mémoire de son père ! On sent qu'il la recommande à l'affection du lecteur. Ce qu'il peut avoir d'estimable, il ne l'attribue qu'au bonheur de sa naissance, aux exemples domestiques, à la sage institution de ses jeunes années. On le voit religieusement occupé de conserver les souvenirs chers à son cœur. Ce n'est point un plaisir pour lui que d'ordonner des constructions ou d'embellir un jardin; mais il achève les travaux commencés par son père ; il exécute les projets qu'il lui a connus; il veut le rendre encore présent dans le château de Montaigne.
Ces amitiés célèbres qui, dans les siècles antiques, ont honoré la terre, n'offrirent pas de plus parfait modèle que la tendre union de Montaigne et de La Boëtie. Entraînés l'un vers l'autre par toute la puissance d'une aveugle sympathie et d'une estime éclairée, leurs volontés se confondirent; une seule âme semblait inspirer... Je m'arrête, Messieurs; cette union si pure, un autre que Montaigne doit-il essayer de la peindre? Il faut vous lire les pages dans lesquelles revit son amitié. Mais elles sont présentes à votre mémoire, et j'entends autour de moi répéter ces mots attendrissans : Si on me presse de dire pourquoi je raimois, je sens que cela ne se peut exprimer qu^en respondant :
Parce que c'estoit luiy parce que cestoit moi. . . Les plaisirs mesmey au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nou^ étions à moitié de tout, il me semble que je lui dérobe sa parti Privé du confident de ses pensées, du frère de son choix, Montaigne se trouva solitaire; et la place que nul autre ne pouvait occuper dans son cœur fut à jamais remplie par un tendre et douloureux souvenir.
Ami fidèle, excellent père, mari sans amour,
mais soigneux du bonheur de sa femme; indulgent, désintéressé, confiant, Montaigne fut un homme de bien.
On lui reproche d'avoir beaucoup parlé de lui-même. Il est assez bizarre qu'on lui reproche d'avoir écrit les Essais.
Il n'avoue, dit-on, que de légers défauts»
S'il n'en avait pas d'autres, fallait-il qu'il en imaginât? Pour moi, je lui reprocherais plutôt de n'avoir pas dit tout le bien qu'il devait savoir de lui-même. Il ne parle point de l'élévation de son âme; et, cependant, quel noble caractère il déploya dans les troubles civils ! Environné de fanatiques persécuteurs ou persécutés, n'entendant que des cris de haine et de proscription, il ouvrit sa retraite à tous les partis, et, pour éloigner les dangers, il se montra sans alarmes. Soldats ou villageois, étrangers ou Français, huguenots ou papistes, tous les hommes étaient pour lui des voyageurs à secourir. Donnant l'hospitalité même à ses ennemis, il s'endormait avec eux sous le toit qu'il leur avait offert. Longtemps il jouit en paix de l'esHme publique, longtemps il fut gardé par le respect et la reconnaissance. Mais quelles ver-
tus trouvent grâce dans les discordes civiles? Montaigne vit enfin ses propriétés ravagées : les horreurs de la peste se mêlèrent aux horreurs de la guerre. Contraint de fuir, guidant une troupe éplorée, ne sachant lui-même où reposer sa vieillesse, il fut encore, durant Torage, le consolateur et l'appui de ceux qui l'entouraient.
Sa philosophie n'était pas seulement dans ses discours. Ses talens, sa naissance, l'appelaient sur la scène du monde, et les troubles civils multipliaient les routes de l'ambition. II fut décoré du premier ordre de l'État. Deux fois ses concitoyens rélevèrent aux fonctions de maire de Bordeaux. Son caractère lui fit obtenir dans tous les partis l'estime des hommes distingués \ Souvent les Essais offrent des vues profondes sur des sujets politiques \
Avec moins de philosophie, Montaigne eût brillé dans la carrière du pouvoir et des honneurs ; mais il vécut indépendant, sans augmenter ni diminuer la fortune de ses pères, et s'acquitta de sa dette en nous léguant son exemple et son ouvrage ^
L'auteur des Essais appartient à l'histoire des
lettres ainsi qu'à l'histoire de la philosophie, et je dois, Messieurs, en considérant son style, offrir encore à vos regards une partie de sa gloire.
Son langage se compose de français, d'imitation du latin, et de locutions usitées dans le Périgord et dans la Gascogne. C'est avec ces élémens informes et bizarres que Montaigne sut produire des pages que nous étudions encore, pour y découvrir le secret de féconder notre langue, et pour apprendre l'art de soumettre les mots à la pensée.
Cet écrivain doit à sa manière originale de sentir et de concevoir un style riche d'images hardies, de tours poétiques, d'expressions colorées, vives et pittoresques. Heureux dans ses tons variés, jamais la monotonie n'appesantit sa plume. Veut-il rendre un sentiment avec force, de^ mots inattendus obéissent au mouvement de son âme. Veut-il peindre des idées aimables, il les présente mollement et leur donne une grâce naïve. Mais ce qui répand un charme inimitable sur le plus singulier de nos ouvrages, c'est ce je ne sais quoi de simple et de piquant qui fait douter si Montaigne écrit ou s'il parle.
ryi4 ÉLOGE
Peul-èlrc des mots et des tours vieillis, dont la valeur est moins déterminée pour nous que celle des mots et des tours usuels, nous font-ils trouver dans quelques phrases des beautés que Tauteur ne leur a point données ; mais il serait injuste de généraliser cette observation. Si notre imagination seule nous fait trouver de la grâce dans les Essais, pourquoi n'en donnet-elle qu'à si peu de passages du traité de Charron?
De grands prosateurs ont évidemment étudié le style de Montaigne. Ses couleurs se reproduisept quelquefois sous les pinceaux de La Bruyère, de Montesquieu et de Jean-Jacques.
Étrange singularité! Fauteur, objet de si précieuses études, fut bien moins utile à notre langue qu'on n'aurait dû le supposer; elle est formée, pour ainsi dire, d'après un autre système que la sienne.
Le partisan du vieux langage exhale encore ses regrets. « Quel écrivain, dit-il, quel écrivain doué d'une âme forte, d'une imagination vive, après avoir lu Montaigne avec enthousiasme, ne gémit pas d'être privé des richesses et de la liberté de nos pères? Que sont deve-
nues tant d'expressions harmonieuses, dont l'énergie ou la grâce nous plaît dans les Essais? Quel caprice les a proscrites? Vous rougiriez de les ignorer, et vous n'osez en faire usage ! Des formes elliptiques, tantôt naïves et gracieuses, tantôt hardies et véhémentes, sont remplacées par une foule d'articles, de mots sans force et sans couleur, qui ralentissent la phrase et la pensée. Une construction directe, monotone, languissante, succède aux inversions variées et rapides. Chaque jour nos expressions s'affaiblissent, s'usent par l'habitude de les lire et de les employer; nous ne pouvons rajeunir la langue, et Montaigne, maître d'un idiome encore neuf, l'enrichissait par ses conquêtes. Plus de créations ni d'indépendance ! le langage donnait des ailes à la pensée ; surchargée par lui maintenant, elle l'entraîne avec effort.
N'accusons pas légèrement de faiblesse et de stérilité la langue de nos chefs-d'œuvre ^\ Celle de nos pères, en s' épurant, a perdu quelques avantages, et je crois qu'on pouvait acheter par moins de sacrifices Ses beautés nouvelles. Maii^ quelle est la première qualité du
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langage? Le nôtre, pour obtenir la clarté qu'il offre aujourd'hui, dut adopter une constnictioa plus directe et des formes moins elliptiques. En rejetant des tours pittoresques et négligés, le français reçut encore la noblesse et l'élégance, qualités si précieuses, qu'elles distinguent la plupart des écrits dont les peuples civilisés s'honorent. Voilà nos avantages et nos conquêtes. Ah! sans doute, il est des tons faciles à Montaigne, presque impossibles à retrouver dans notre langue épurée. Toutefois en estil que n'aient obtenus d'elle Pascal, Fénelon, Bossuet et Jean-Jacques? La langue qu'ils parlèrent est celle qu'entendra la postérité; laissons discuter ses défauts, approprions-nous ses beautés. Sans prétendre qu'on ne puisse l'enrichir encore, repoussons ces novateurs imprudents qui la dégradent, la profanent et croient avoir l'esprit hardi parce qu'ils ont l'esprit faux. Us dédaignent les leçons des grands écrivains des deux siècles derniers; récuseront-ils aussi l'opinion de Montaigne? C'est lui qui va leur enseigner à discerner la liberté de la licfince, c'est lui qui va leur faire entendre les principes de la raison et du goût. Le maniement
des beaux esprits, dit-il, donne prix à la langtjœ^ non pas V innovant... Ils n^y apportent point de motSy mais ils enrichissent les leurs^ appesantissent et enfpncent-leur signification et leur fAsage; lui apprennent des tours inaccoutumés, mais prudemment et ingénieusement; et combien peu cela soit donné à ious^ il se void par tant d^escrivains françois de ce siècle. Ils sont assez hardis et desdaignevx pour ne suivre lu route commune; mais faute d'invention et de discrétion les perd. Il ne s'y voit qu^ne misérable affectation d'estrangeté, des déguisemens froids et absurdes, qui au lieu d'eslever abattent la matière.
Sous quelque rapport qu'on observe Montaigne, on reconnaît qu'il était né pour faire jaillir la lumière du milieu des ténèbres. Dans un temps qui touchait à celui de la barbarie du langage, il créa le style qui peignit ses pensées; et, quelquefois il devança les préceptes du goût ". Tandis que ses contemporains se livraient aux subtilités pédantesques de Targumentation scolastique, il donna de l'enjoûment à la raison, des grâces à la sagesse. A l'époque du plus violent fanatisme, il fit entendre la voix
de la tolérance. Enfin, il sut ce que la plupart des hommes ignorent dans tous les siècles, il sut vivre; et sa philosophie, tempérante au sein des voluptés, soutint l'épreuve de la douleur et des revers. ^
Montaigne ! pardonne si je n'ai su mieux louer ton caractère que j'admire, et tes discours que tant de fois je t'ai fait répéter. Tu ne m'enseignas point à me parer d'une pompe élégante. Je ne songeais qu'à te peindre avec fidélité, et je présente mon esquisse à des juges qui t'aiment, persuadé que dans le portrait d'un ami on veut la ressemblance, plus qu'on ne cherche l'habileté du pinceau. Conduit par le zèle, je suis venu m'acquitter d'un tribut qui m'est cher; et je retourne à nos entretiens. Je vois la retraite où tu m'attehds,''OÙ tes discours me paraîtront nouveaux^ où nous deviserons sur la sagesse et la folie. Que d'autres louent tes principes avec plus d'éloquence, moi j'aspire à les mettre en pratique. Redis-moi tous les charmes de l'insouciance et ^e la liberté, endors pour moi les vains désirs; que j'apprenne de toi le secret de former la douce alliance de la modération et du plaisir ! Guide-
moi, philosophe aimable! Heureux celui de tes disciples qui, satisfait de son indépendance, cultive en paix tes leçons, et pourra dire un jour comme toi : Si favois à revivrCy je revivrais ainsi que j'ai vescu " !
nN DE L*iLOGG DE MONTAIGNE.
* MicBEL Etquem de Montaigne naquit le dernier jour de février 1555, au château de Montaigne, dans le Périgord; il moumt le. 15 septembre 1592. Doit-on dire Montaigne ou Montagne ? Beaucoup de personnes adoptent la seconde manièn^ de prononcer; elles sont déterminées par Tânalogie, on ne dit plus Espatgne, cafnpaigne, etc. Je crois cependant que, pour un nom d'homme, il vaut mieux conserver Tancienne prononciation. Tous les contemporains de noti^ philosophe rappelaient Montaigne.
* Son père lui acheta une charge de conseiller à la cour des Aides, qui fut ensuite réunie au parlement de Bordeaux. Montaigne, aussitôt que les circonstances le lui permirent, prit le parti de la retraite. Un travail assujettissant et régulier était peu conforme à ses goûts, et souvent il devait être fatigué par des fonctions qui Tobligeaient k s'occuper de puériles chicanes et de tristes débats. Les Elisais nom apprennent qu'il n'eut jamais de procès:
' Quand Socrate rlisait : ie ne sais rien, ces mots s^applîquaient seulement à nos sciences ambitieuses et futiles. En prenant pour devise : Que sais-jet Montaigne ne prétendait pas mettre en doute qu^il eût étudié, appris et pratiqué la morale ou l'art de vivre.
Le passage suivant est im de ceux qui prouvent combien Tauteur des Essais était loin d'embrasser les exagérations du pyrrhonisme. « Glitomacfaus disait anciennement que Cara neades avait surmonté les labeurs d'Hercule, pour avoir ar- « raché des hommes le consentement, c'est-à-dire, l'opinion et <c ta témérité déjuger. Cette fantaisie de Gameades si vigou- • reuse nasquit, à mon advis, de l'impudence de ceux qui font « profession de savoir et de leur outrecuidance desmesurée... « La fierté de ceux qui attribuaient à Tesprit humain la capa- « cité de toutes choses causa en d'autres par despit et par esa mulation cette opinion qu'il n'est capable d'aucune chose. Les « uns tiennent en l'ignorance cette mesme extrémité que les <( autres tiennent en la science. » (Essais, liv. III. chap. ii.)
* Des personnes, qui prononcent bien légèrement sur Montaigne, prétendent que son pyrrhonisme est absolu et sa morale triste. Après avoir beaucoup lu les Essais, j'ai fait une observation que je crois propre à jeter du jour sur la philosoj^e de Tauteur. Les personnes dont je viens de parler ne peuvent guère tirer de preuves, en faveur de leur opinion, que du chapitre intitulé Apologie de Baymond de Sebonde, Ce chapitre diffère des autres par le fond des idées, non moins que par son extrême étendue. L'auteur me paraît l'avoir composé peu de temps après qu'il eut traduit la Théologie naturelle de Sebonde ; et, par conséqurat, avant de commencer les Essais, C'est un ouvrage à part. En effet, je n'y reconnais point Montaigne. Il y professe une philosophie tnste, décourageante, lui
si bon, si enjoué, même en parlant des maladies et de la mort. 11 porte le scepticisme à Texcès, et prend le ton le plus dogmatique. Il se livre à des idées très-singulières, et j'en vois plusieurs (pi'il a formellement contredites. Ainsi, dans ce chapitre douzième du second Livre, Pyrrhon est un sage, et, dans le vingt-neuvième du même Livre, Pyrrhon est un fou. Pour prendre une idée juste de la philosophie des Essais, il faut lire tous les chapitres avant celui de Y Apologie de Sebonde, En ne le lisant qu'après les autres, on sera frappé de Tétrange contraste qu'il forme avec eux. Alors on recqnnaitra, je pense, que c'est un premier écrit composé par Montaigne, à une époque où ses opinions n'avaient rien d'arrêté, et qu'il a intercalé dstos son livre. Cette Apologie, qui ressemble souvent à une censure, causa beaucoup de sensation dans un temps où les esprits étaient fort occupés de théologie; on la regarda comme le plus important chapitre des Bissais, Ce premier jugement, répété de confiance, n'a pas permis d'apercevoir plus tôt que V Apologie de Sebonde est réellement un ouvrage h part.
-B On a contesté la bonne foi de Montaigne. 11 prétend, a-t-on dit, n'avoir pas de mémoire, et ses nombreuses citations donnent, à diaque page, la preuve du contraire. Pour éclaircir cette difficulté, il suffit de jeter un coup d'oeil sur la première édition des Essais (1580). Les citations y sont très-rares. La plu- ^rt de celles dont l'ouvrage est maintenant rempli ont été par conséquent ajoutées à mesure que l'auteur trouvait dans ses lectures quelques passages analogues à ses opinions.
^ Les contradictions que présentent les Essais ne méritent pas de reproche : on peut le prouver par ime observation très-simple. Lorsqu'un écrivain compose, il voit en même temps les différentes parties de son ouvrage; il veut que le
n54 NOTES.
commencement, le milieu, la fin, soient un tout formé d'idées (fui s'enchaînent. Les EêiaiSf livre original, unique, devaient être composés d'une autre manière. L'auteur a pour but de se faire connaître au lecteur. Il lui sufifit que la sensation qu'il fieint soit réellement celle qu'il éprouve à l'instant où il tient la plume. La bonne foi lui défend même d'effacer les idées jetées quelques années auparavant sur le papier. Montaigne ne corrigeait que son style. A peu près vingt ans s'écoulèrent tandis qu'il écrivait : le tempi^ et la réflexion modifièrent plusieurs de ses opinions; par exemple, il ne voit pas la mort des mêmes yeux dans le premier et dans le dernier livre. Loin que je songe à blâmer ses contradictions, apparentes ou réelles, je trouve un nouveau degré d'intérêt dans l'ouvrage qui, non-seulement peint Montaigne, mais encore le peint a différens âges.
^ Notro philosophe était à Blois pendant la tenue des fameux États : il voyait le roi de Navarre et le duc de Guise. M. de Tbou, à qui il prédit une partie des événemens dont la France allait être témoin, donne à ce sujet des détails curieux. (De vitâ ma. Lib. III.)
s Les pensées de Montaigne sur les révolutions sont pleines de vérité. Il a des observations justes, et quelquefois très-fmes, sur la diplomatie. Il devança son siècle par ses vues sur la jurisprudence. Au seizième siècle, il énonça plusieurs opinions développées par Beccaria, dans le dix-huitième.
^ Avant de composer les Essais, seul ouvrage sur lequel repose sa gloire, Montaigne avait traduit la Théologie naturelle de Raymond Sebon ou de Sebonde. L'auteur de ce livre veut prouver, par les seules lumières de la raison, tous les mystères du christianisme. Souvent les idées du théoloc^ien sont subtiles.
obscuu*es; ai le style du philosophe u'était pas encuic i'onuc.
On a fait. imprimer* sous le titre de Voyages de Montaigne, des notes qu*il avait écrites ou dictées à la hâte, en paixourant la France, la Suisse, T Allemagne et Tltalie. Ces notes informes, qu'il n'eut jamais dessein- de rendre publi(iues, peuvent offrir quelque intérêt, eu contribuant k prouver la bonne foi qui dicta les Essais. Les deux ouvrages nous peignent le même homme. On voit Tépicurien Montaigne promener sa nonchalante curiosité; on le voit, pom' goûter tous les plaisirs qu'un pays peut otîrir, en adopter les usages, se nourrir, se coucher, se vêtir à la manière des étrangers qu'il visite. Son enthousiasme pour les giimdes ombres romaines s'eialte k la vue des monuments antiques. En Italie, ainsi qu'en Gascogne, les médecins sont en butte à ses traits. Quelques lignes, pleines de sentiment, expriment les regrets que lui cause la mort de son ami : on croirait sa perte récente; dix-huit ans n'avaient pu fermer sa blessure.
Montaigne a mis des dédicaces en tète de plusieurs opuscules de La Boëtie : il y en a une k M. de Mesmes, dans laquelle on entrevoit déjà sa douce philosophie. Mais un morceau plus remarquable, c'est la lettre qu'il écrivit à son père, après avoir été témoin des derniers momens de La Boetie : cette lettre touchante est un monument de pieuse amitié.
^^ On affecte trop dej^regretter les expressions que nous avons perdues. Celles qui peignaient k l'esprit, qui flattaient l'oreille et qui n'ont pas été remplacées, sont moins nombreuses qu'on ne veut nous le persuader. Aussi longtemps qu'une langue est vivante, l'usage lui fait perdre des mots ainsi qu'il lui en fait adopter. Les contemporains de Montaigne formaient dé,à des plaintes semblables aux nôtres. Dans le« Dialogues du nouveau langage français italianisé, imprimés en 1583, un des inleri-
locuteui's dit : ^ Je vois bien à regret un grand nombre de « beaux mots que nous ayons perdus, les uns simples, les au- « très composés; n'étant aucunement rudes, ains ayans un son « fort doux, quant à la plus grand'part; et le pis est que d^'iceux « il y en a qui nous sont fort nécessaires, pource qu^à faute « d'eux nous demeurons cours quelquefois, aucuns n'ayans été « mis en leur place. » (Page 135.)
** Nous reprochons à Montaigne d'avoir surchargé de citations son ouvrage; écoùtous-le : « J'ay donné à Topinion pu- « blique que ces paremens empruntés m^accompagnent; et si « je m'en fusse creu, à tout hazard, j'eusse parlé tout fm seul... « 11 ne faut que l'épistre liminaire d*un Allemand pour me « farcir d'allégations. » (EssaiSy Ut. III, chap. ii.)
^* Jusqu'au commencement de ce siècle, toutes les réimpressions des Essais ont été faites sur l'édition de 1595, ou sur celle du 1635, publiées l'une et l'autre par mademoiselle de Gournay. La seconde est la meilleure. Dans ces derniers temps, feu M. Naigeon amionça qu'un exemplaire corrigé de la main de Montaigne et déposé à la bibliothèque centrale de Bordeaux offrait seul l'ouvrage tel que l'autem^ avait eu le dessein de le laisser au public. Cet exemplaire fut employé pour donner une édition stéréotype qui parut en 1802, et que beaucoup de persoimes croient être la plus exacte. ËHe me parait inférieure à l'édition de 1635, et même à celle de 1595.
On sait que Montaigne laissa deux ou trois exemplaires raturés. Sa famille s'est-elle trompée sur la manière de remplir ses intentions ? Gela me semble difficile à croire, surtout en songeant que mademoiselle de Gûumay a connu ces différens exemplaires, et qu'elle portait une vénération presque religieuse a h mémoire de Montaigne. 11 n'est pas impossible cependant
qu^une erreur ait été coiuiuise. Pour décider la question, il faut examiner, sous le rapport littéraire, les éditions de 1 635 et de 4803. C'est aux hommes de lettres à comparer les phrases qui se trouTent différentes' dans les deux éditions, et à juger quelle est la dernière version de Fauteur. Je ferai im petit nomhre de rapprocheraens.
Un peintre voulut représenter la douleur des personnages téinoins du sacrifice dlphigénie, « selon les degrez de Tinterest fl que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente.
< Ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce veint « au père de la vierge, il le peignit le visage couvert, t (Ëdition de 1635, liv. 1", chap. ii.)
«... selon les degrez de Tinterest que chascun apportoit
< à la mort de cette belle fille innocente. Ayant espuisé les c derniers efforts de son art, quant ce veint au père de la fille,
< il le peignit le visage couvert. » (Édition de 1802.) Gomment Fauteur eût-il voulu substituer au mot vierge celui
de fille f qui a moins d'élégance et qui produit une répétition qu'un écolier même éviterait? M. Naigeon aurait pu répondre ^'il existe un exemplaire des Essais sur lequel Montaigne a effacé le mot vierge pour y substituer, l'autre. Mbiû un auteur occupé de la correction d W ouvrage fait quelquefois des chaugementf défectueux ; et, s'il laisse plusieurs exemplaires raturés, on a besoin de savoir quel est celui qu'il préférait» ou de sup^ pléer à son silence par une saine critique.
Montaigne termine une espèce de dialogue fort animé par ces interrogations : « Avez-vous sceu composer vos mœurs? « vous avez bien plus faict que celuy qui a composé un livre. « Avez-vous sceu prendre du repos ?- vous avez plus faict que « celuy qui a pris des empires et des villes. » (Lit. III, cliap. xm, édition de 1635.) Dans l'édition de 1802, le dia* togue se termine froidement par ces mots ; « Composer vos
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« inœui's est votit; office, non pas composer des livres ; et gai- « gner, non pas des batailles et provinces, mais l^ordre et la c tranquillité de vostre conduicte. » Jamais un écriyain, si ce n'est par une erreur qu'il reconnaît bientôt, ne fait disparaît^ ainsi une figure vive de la fin d'un morceau qui floit être animé.
Je pourrais faire un grand nombre de rapprochemens semblables aux précédens ; mais je crains de prolonger cette note.
M. Naigeon, en indiquant les changemens que renferme sou édition, prend celle de 1595 pour point de comparaison. II donne ainsi, comme de véritables découvertes, plusieui's corrections qui se trouvaient déjà dans la dernière édition de mademoiselle de Goumay. Par exemple, il met à la préface de Montaigne plusieurs notes pour indiquer des mots qui ne sont pas les mêmes que dans l'édition de 1595; mais, à l'exception d'un seul mot, la préface qu'il a fait imprimer est conforme à celle de 1655.
Si M. NaigQon eiU pris pour point de comparaison l'édition de 1635, la sienne aurait encore le grand inconvénient d'obliger le lecteur à consulter les notes pour avoir le texte pur ; mais du moins le livre renfermerait exactement les Essais, Il n'en est- pas a'msi, puisque les variantes ne sont tirées que de l'édition de 1595, et qu'il en existe une meilleure. Je me bornerai à citer l'exemple suivant. Montaigne (éditions de 1595 et de 1802) termine ainsi sa description de la prise de Thàbes : • Nul ne fut veu si abbattu de bleceures qui n'esseyast en son « dernier soupir de se venger encores ; et à tout les armes du « désespoir, consoler sa mort en la mort de quelque ennemj. K Si ne trouva l'afQiction de leur vertu aucune pitié, et ne « suffit la longueur d'un jour à assouvir sa vengeance : dura ce « carnage jusques à la dernière goutte de sang qui se trouva 4 espandable, et ne s'arrêta qu'aux personnes désarmées, vieil-
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« larrls, femmes et enfans, pour en tirer trente mille es<îlaves. » (Liv. I, chap. i.)
On voit par l'édition de 1635 que Montaigne a voulu rendre ce morceau encore plus animé, plus rapide. Il a effacé les mots qu'on vient de lire en lettres italiques. Ces différences ne sont pas fort importantes ; mais c'est souvent par de légers détails qu'une édition est plus correcte qu'une autre.
Lorsqu'on réimpiime les Essais, il faut suivre l'édition de 1635. Celle de 1802 peut fournir des variantes, et mérite aussi d'être consultée sous un autre rapport. La ponctuation rend obscurs plusieurs passages de Montaigne. M. François-Ambroise Didot l'ainé, qui a donné beaucoup de soins à l'édition de 1802, s'est occupé d'échiircir ces passages par une nouvelle manière de les ponctuer.
FIN DES NOTKR.