SIS ESSAI
pour créer des plaisirs qui remplacent ceux que ne peut admettre cet ordre nouveau. Que la mort soit bannie du globe, il ne faut plus que des générations s'élèvent pour remplacer d'autres générations. Les mêmes êtres couvrent à jamais la terre : plus d'amour, de tendresse paternelle, de pitié filiale ! Bienfaits du ciel, qui donnez du prix à la vie, vous n'existez que sous condition de passer rapidement aux générations qui se succèdent pour en jouir à leur tour.
Quelquefois, dans la nuit, entre ïa veille et le sommeil, on est assailli par des espèces de songesqui jettent l'âme dans un trouble profond : le jour vient, Tintelligence se réveille, et l'on est surpris de voir que de si vaines chimères aient pu prendre une apparence de réalité. Je compare cet état agité à celui où cer-taines personnes sont plongées par les terreurs que l'idée de la mort leur fait éprouver. Débarrassons-la de tout ce que notre faiblesse et notre imagination lui donnent d'effrayant, et nous arriverons bientôt à nous familiariser avec elle. Nous trouverons de grands avantages à considérer l'influence qu'elle doit exercer sur la vie. Il faut que ce terme inconnu, mais pro-
chain, rende nos devoirs plus sacrés, nos affections plus tendres et nos plaisii*s plus vifs. Le sage saisit les idées qui troublent les heures du vulgaire, pour ajouter au charme des siennes; et c'est surtout en s'instruisant à vivre qu'il apprend à mourir.
Ceux qui disent : La mort n'est rien, paraissent affecter du courage; et cependant ils disent une vérité très-simple. La mort est un instant impossible à mesurer, elle n'est pas encore, ou elle n'est plus.
Sans doute les circonstances qui la précèdent peuvent être cruelles ; et les morts pvomptes devraient, moins que les autres, nous coûter des larmes. J'entends dire en gémissant : Cet infortuné n'a souffert que trois jours. Que cet espace est long, quand la douleur en fait compter les minutes ! Ne mettons pas d'égôïsme dans nos plaintes, nous sentirons qu'un motif de consolation, c'est que l'être qu'on regrette n'ait pas vu la mort s'approcher, et qu'il l'ait reçue sans douleur.
Une telle fin est digne d'envie, c'est le dernier bienfait du ciel. Ces mots dirigent vers vous ma pensée, ô mon père ! Tous les fils re-
connaissans disent qu'ils ont eu le meilleur des pères; mais à peine quelques amis complaisans répètent-ils avec eux une hyperbole commune, et j'entends toutes les personnes qui connaissaient mon père en parler comme moi. Cette supériorité remarquable que le talent ou la force (le caractère donne à quelques hommes, il l'obtenait par sa douceur et sa sérénité. Ces qualités avaient en lui quelque chose d'idéal, que rimagination concevra difficilement, et que la langue ne peut exprimer. Quiconque passait un quart-d'heure avec lui gardait toujours smi souvenir. Il ne vous avait ébloui ni par la vivacité de son esprit, ni par la variété de ses connaissances ; mais, en vous disant les choses les plus simples, il vous avait rendu meilleur. Pendant soixante-cinq ans il partagea les peines des autres, et ne leur en fit jamais. Un soir, éprouvant une fatigue inaccoutumée, il se coucha de bonne heure ; et, quelques momens après, s'endormit pour toujours. mon père ! je devrais ne pleurer que sur moi ! Votre mort sans alarmes fut digne de votre vie, do cette vie si pure, que, pour vous rendre heureux dans un monde nouveau, il suffit peut-être de
VOUS laisser le souvenir de ce que vous avez été sur la terre!
Un fait recueilli par tous les médecins observateurs, c'est qu'il est rare que Tagonie de l'homme de bien soit violente. Peut-être même avons-nous de très-fausses idées sur les momens qui terminent la vie. Le vulgaire, embrassant lejs opinions qui l'effraient, croit que tous les tourmens accompagnent la dissolu tiop de notre être physique. Il est plus probable, au contraire, qu'en touchant à l'éternel repos on goûte des sensations analogues à celles d'un homme fatigué qui sent couler dans ses veines le calme et le sommeil *.
Ces sensations, il est vrai, n'appartiennent
* « Lorsque rame conserve jusqu'à la fin ses forces dans un « assez haut degré, elle peut sans doute quelquefois éprouver « dans Tagonie des sentimens de douleur et d'angoisse que la « cause de la mort peut produire, ou se livrer elle-niènie à a des atlections tristes et inquiètes. Mais cette sorte (Tagonie « est la plus rare, et elle est toujours séparée de la mort absolue a ])ar quelques instaris qui peuvent être heureux.
« H me parait très-vraisemblable quVn général, dans les « momens qui précèdent immédiatement la mort, lorsqu'elle (f n'est pas subite, l'homme goûte un certain plaisir h mourir. A Bartiir!«, Nouveaux élémenls de la science de Vhomme.
qu'aux derniers insians, et des maladies cruelles peuvent les précéder ; mais il semble que la nature ait toujours quelque moyen d'adoucir les maux qu'elle envoie. Parmi les maladies mortelles, celles qui sont aiguës sont rapides: celles qui sont lentes sont, en général, peu douloureuses : elles laissent le temps de s'accoutumer à l'idée qu'il faut sortir de la vie; et souvent les hommes qui la perdent ainsi finissent doucement, bercés tantôt par la résignation, tantôt par Tespérance.
Un spectacle déchirant, et malheureusement trop commun dans la province où je suis né, est celui que présente une jeune personne atteinte d'une maladie de poitrine. L'ignorance absolue du danger peut accompagner la malade jusqu'à son dernier moment. On sait que l'hiver la verra périr; on l'entend parler des projets qu'elle veut exécuter, avec ses compagnes, au retour de sa santé et du printemps. Le contraste de sa faiblesse et de ses espérances, de sa douce gaîté et des approches de la mort, fait saigner le cœur. Chacun gémit sur elle, excepté elle-même. La nature, pour s'absoudre de la faire mourir si jeune, lui donne la sécu-
rite, l'endort sur la terre et ne l'éveille que dans le ciel.
Sans doute les douleurs physiques ne sont pas celles qui peuvent répandre le plus d'amertume sur la mort, et les sensations qu'elle fait éprouver dépendent surtout des affections qui nous attachent à la terre. Méprisons ces êtres ambitieux qui s'écrient qu'ils aUaient exécuter leurs vastes projets, que leurs instans eussent ensuite coulé paisibles et sereins. Toujours la mort les eût surpris se tourmentant à poursuivre des ombres. D'autres, moins insensés, gémissent parce qu'ils sont frappés au sein des plaisirs. Us oubliaient la rapidité de ces heureuses chimères; ils ne savaient pas leur donner im attrait plus vif, en se disant : Nous les possédons pour un jour! Mais, si Ton ne regrette ni projet ambitieux ni plaisir frivole; si c'est pour ses enfans qu'on voudrait vivre encore? Je n'essaie point de soutenir un vain système ; dans cette situation, la mort peut être affreuse. Il est un Age où l'on devrait ne pas mourir; il commence quand on est père, et finit* quand on n'est plus nécessaire à sa famille.
S'il faut la quitter avant cette époque, les
consolations ressemblent aux remèdes qui pallient les maux des mourans sans pouvoir les guérir. Toutefois^ ne faisons pas à la Providence cet outrage de croire qu'il existe une situation où rhomme de bien ne trouve plus d'adoucissement à ses peines. En quittant une vie qu'il voudrait conserver encore pour le bonheur des autres, il puise des forces dans la pensée qu'il doit à sa famille l'exemple du courage, dans de pieuses espérances et dans l'habitude de cette haute philosophie qui lui apprit à ne jamais lutter contre la destinée.
La mort a quelque chose de sinistre quand elle vient, avant l'âge, détruire de tendres affections. Plus tard, elle est un acte aussi simple que les actes ordinaires de la vie. Hélas! pour peu que nos jours se prolongent, nous voyons tomber autour de nous des êtres qui nous sont chers. Bientôt nous en conservons moins ici-bas qu'il n'en existe dans un autre univers. La famille est divisée; je serais peu surpris qu'il devînt indifférent au sage de res* 1er avec des amis présens ou d'aller rejoindre les amis absens.
Aussi longtemps que nos enfans ont be-
soin d'un appui, nous ressemblons au voyageur chargé d'affaires d'une extrême importance; dès que nos soins leur sont devenus inutiles, nous ressemblons à celui qui peut marcher an hasaî*d et s'arrêter où le surprend le coucher du soleil. Je vois la seconde époque approcher pour moi; si je l'atteins, je bénirai le ciel de "m^avoir donné des années assez longues et semées de si peu de douleurs.
Nous n'accusons point de faiblesse un homme qui part pour des contrées lointaines, s'il laisse voir dans ses adieux quelque attendrissement; doit-on exiger davantage de celui que la mort va conduire dans un monde inconnu ? Je n'affecterai point un austère courage; mais, libre de la seule inquiétude déchirante, j'espère conserver assez de tranquillité d'esprit pour faire sentir aux êtres que j'aime qu'il faut nous soumettre à des lois immuables ; que la plainte serait inutile et le murmure injuste; qu'il faut, avec l'attendrissement léger de la résignation, nous embrasser et nous dire : Au rev(nr!