‹ Essai sur l'art d'être heureuxChapitre 11 sur 35 · DU MALHEUR · texte numérisé non relu

DU MALHEUR

Que nos principes n'aient rien d'exagéré, si nous voulons qu'on les suiye. U est des maux contre lesquels les secours de la raison et de l'amitié même sont impuissans. Laissons gémir l'infortuné qui vient de perdre un être dont la vie se confondait avec la sienne ; le temps seul peut affaiblir ses souvenirs et^sa douleur. Rendre l'homme impassible , ce serait changer sa nature ; et quel avantage en résulterait-il ? Stoïcien austère , qui vois avec dédain ma faiblesse , si tu rends mon âme indifférente aux coups les plus affreux * du sort, quelle sensibilité lui laisseras-tu pour goûter lesplaisir^? * | '

* Il sufiU d^ezagérer la morale , de Id rendre impraticable , pour qne braucoup de gen« a*écrient qu'elle eat sublime. Ou

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Bleu de plus absurde que les discours par lesquels on veut consoler celui,^ qui regrette , ou son enfant, ou sa femme, ou son ami.

Tous les raisonnemens échouent contre ces mots ; Je l'ai perdu ! Votre malheur, me diton , est san§ ^emède. — Eh ! s*il y avait un remède , au lieu de gémir, je remploierais ; c'est parce qu'il n'y en point que je verse des larmes. — Elles sont inutiles. — Elles servent à /me soulager. — Votre enfant est heureux , il n'a pas connu les peines de la vie. — Je voulais lui en faire connaître les plaisirs. — Dans le cours d'une longue carrière, votre ami donna l'exemple de toutes les vertus. — C'est pour cela que je dois le regretter sans cesse.

La plupart des hommes exagénant leurs regrets , payant tribut aux bienséances plus

admire le disciple des Stoïciens , affirmant qoli supporterait de saug froid les pertes les plus cruelles ; on ne s'aperçoit pas. que ses discours font précisément ceux du personnage qui dit, en parlant de TartulTe :

De toute affection il détache mon âme ;

Et je verrais mourir , frère , enfans , mère et femme ,

Que je m*e0 souc^rais autant que de cela.

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qu*à la nature, de frivoles distractions leur suffisent. Mais souyent on fait subir de^ con» solatiqns tyranniques à ceux dont l'âme est profondément déchirée : ils ont besoin de gémir en liberté. La solitude exalte Timagination, mais elle inspire des idées consolantes. En s'y réfugiant , un être désolé sp rappro* cbe de celui qu'il regrette ; il le yoit , il lui parle, il l'invoque. Ainsi, une intelligence bienfaisante a su proportionner ses remèdes à nos maux; et l'infortune extrême réveille les plus hautes espérances.

La douleur est, plus qu'on ne le suppose , ingénieuse à se consoler elle-même. Toujours nous essayons de calmer nos souffrances ; seulement nous employons des moyens différens , selon que nos blessures sont légères ou profondes. Deux personnes ont perdu leur ami; Tune s'éloigne des lieux qu'il habitait , se distrait et chçrche à l'oublier ; l'autre reste , et , par les monumens qu'elle érige , par les souvenirs dont elle s'environne, cherche , pour ainsi dire , à le faire revivre.

La mort d'une personne aimée est peutêtre le seul malheur réel : qu'on l'éprouve après diverses infortunes , il en efface le sou-

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TenÎF ; et l'on sent qu'on ne connaissait pas encore la douleur. Mais s'il est un genre de malheur sous lequel nos forces succombent, qu'il obtienne seul ce funeste triomphe:

dans les autres revers , on doit trouver en soi des ressources contre l'adversité ; on peut toujours s'y soustraire ou s'y résigner.

Les moralistes ont écrit sur la manière dont le sage doit considérer les peines de la vie. Sans me jeter dans les iieux communs pour développer leurs maximes, souvent plus imposantes] que faciles à pratiquer, je vais offrir le précis de ma philosophie.

Il faut se dire chaque jour : Etre faible, que les périls environnent , ne rêve point un bonheur sans mélange. Hâte^toi de coûter les plaisirs; les peines vont peut-être les suivre. Ignore celles qui n'existent que dans l'opinion ; lutte avec courage pour éloigner les autres; mais s'il faut les subir, que la résignation, fermant tes yeux sur le passé, as-' irare encore ton repos, lorsqu'il n'est plus de bonheur pour toi.

Je donnerai quelques développemens à ces idées, en les parcourant de nouveau. Si j'en crois nos sages , la tranquillité d'âme est

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le résultat de rorgaoisation et des circonstances : on la doit bien plus encore à la réflexion.

Plaignons celui qui , s'abandonnant aux songes du plaisir, oublie de préyenir un funeste réyeil. J*ai connu des femmes qui lîe semblaient formées que pour respirer le bonheur. Aux ayantages que donnent la jeunesse , l'esprit et la beauté , Tenaient s'unir pour elles ceux xpue procurent le rang et les richesses. Aux plaisirs dont une foule brillante les enyironnait dans l'âge de l'inex périence , plusieurs savaient allier les plaisirs plus doux d'épouse et de mère. Rien ne les avait averties que leur sort pût jamais s'obscurcir. Tout-à-coup des cris épouvantables ont frappé leur oreille; des bourreaux ont paru , et leur ont dit: Montez à l'échafand !

Ces grandes catastrophes , ces revers éclatans sont rares: mais quels que soient ceux , qu'on éprouve , ils sont encore trop difficiles à supporter , s'ils n'ont jamais été prévus.

Pensons quelquefois au malheur, comme on pense au caractère des personnes avec lesquelles on pourta se trouver obligé de vivre un jour.

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C'est la nouyeauté seule qui rend nos émotions très>ives. Le Poussin , dans son tableau d*Eudamidas , a peint avec fidélité le cœur humain. La jeune fille s*abandonoe au désespoir ; à demi couchée sur la terre , elle laisse tomber sa 0te sur les genoux de la vieille mère du mourant. Celle-ci est assise : son attitude annonce la méditation ainsi que la douleur; au travers de ses larmes, on aperçoit encore la fermeté sur son visage.

De ces deux femmes , l'une est à son premier essai du maiheur ; l'autre a fait un long apprentissage des peines de la vie.

La réflexion donne une expérience anticipée. Elle ôteau malheur cet air de nouveauté qui le rend effrayant. Quî^d le sage éprouve un revers, sa nouvelle, situation lui est déjà connue ; il en a jugé les peines et pEÇvu les consolations : quelque demeure qu'on liii donne, il n'aura dans aucune l'embarras d'un étranger.

Faibles combattans , jetés dans l'arène du monde , n'attendons pas que le sort ait porté ses coups; nos blessures seraient douloureuses et lentes à cicatriser. Émoussons d'avance les traits du malheur; s'ils nous

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atteignent, ils ne pourront nous déchirer.

Mais , en songeant aux douleurs qui , peut-être éprouveront un jour notre coura- ■ ge , que jamais les alarmes, ne troublent le présent. De toutes les (Qualités, la prévoyance e$t la plus difficile à régler : qu'on en ait peu , on tombe dans quelque re* vers ; qu'on en ait trop , on est toujours misérable.

L'épicurien se prépare à des périls dou- .

teux , de manière à donner au plaisir un attrait plus vif. Il sent mieux le prix des momens. que lui laisse le sort; il dissipe les craintes qui pourraient en altérei: Ta paix. Je ne sais quelle sombre philosophie condamne les maximes qui nous invitent à tirer de Tincertitude de notre destinée , un motif poui embellir l'instant dont nous pouvons jouir.

Etres passagers , autour desquels tout s'agite et tout change, adoptons ces maximes; aidons les hommes qui nous entourent à les mettre en pratique ; rendons heureux ceux dont le sort est en notre pouvoir ; demain , peut-être , il ne serait plus temps.

Comme si la nature n'avait pas seiné d'assez de peines notre courte carrière, les hommes

en ont inventé de nouvelles. Née» de leurs préjugés , de leur vanité puérile , elles leur semblent quelquefois plus difficiles à supporter que les maux véritables.Tel qui montra du calme dans ies situations périlleuses , ne dort plus parce qu*on a négligé de lui enyoyer une invitation pour ime fête, ou parce qu'on luirefbse un ruban qu'il vendrait ajouter à -deux autres. La femme et le fils^ d'Edmond sont atteints d'une maladie grave : je le réncolitrfr pâle, soiicieux ; tandis que je cherche quel» que espérance à lui donner , il m'apprend le sujet de ses inquiétudes : il sort de chez un grand seigneur , c'est la seconde fois, sans être reçu ! il ne peut plus douter d'un refroi* dissement,dont il se perd à démêler la cause. Pour échapper à des angoisses ridicules , adoptons un principe qui ne sera pas moins vrai ,quoique je l'exprimerai d'unç manière triviale : plus des trois quarts et demi des choses de ce bas monde ne valent pas la peine qu'on ait une volonté. J'ajoute que, même dans les affaires qui paraissent importante's , on doit peu craindre de se confier au hasard : il est souvent plus s«ige que nos calculs. S'il décide d'une manière qui noussem^

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ble fâcheuse, différons encore d'accuser la fortune. J'ai tu Gercour monter radieux au ministère , son élévation assurait le bonheur de sa yie : trois mois d'autorité lui yalurent les longues persécutions dont s'indignèrent, ceux même qui détestaient son insolence. J'ai vu Ferville désolé de ne pas obtenir la main d'une jeune pei^sonne à qui les entreprises de son père promettaient une fortune immense. Beaucoup d'activité, d'intelligence et de mauvaise foi n'ont pu soutenir ces vastes entreprises ; et Ferville partagerait aûjoui^d'hui la misère d'une famille déshonorée.

Tel événement nous enchante , tel autre nous désespère ; Favenir dira lequel est funeste.

Toutefois, il est des dangers réels; je ne suis point impassible , et ne sais pas attacher du mérite à me trouver par insouciance dupe des hommes ou du sort. La philosophie la plus simple est aussi la plus haute. Dans la plupart des circonstances , restons tranquilles , insoucians , et laissons au hasard le soin de nous conduire. Dès qu'un péril évident nous menace, réunissons nos forces ; et pour le détourner, luttons avec courage. Si , mal-

gré nos efforts , l'adversité nous atteint, Taudace ne peut la vaincre ; il est d'autres secours dont la sagesse doit enseigner l'usage^

Combien d'hommes ignorent le prix de la résignation, et la confondent avec la faiblesse ! Elle est peut-être le genre dcrcourage le plus rare. L'homme, cependant, la reçoit de la nature; ce sont les désirs, les inquiétu* des, dignes fruits d'une éducation ambitieuse ^ qui font perdre à l'âme sa force première. .Je lis toujours cette anecdote avec émotion : Un sauvage , voguant sur le fleuve, de ses déserts, fut entraîné par la rapidité du courant vers un abîme. L'infortuné rama d'abord avec une incroyable ligueur pour échapper au danger; mais bientôt, jugeant que ses efTorts. étaient inutiles , il posa la raàie, se coucha dans son canot, et quelques minutes après disparut ^âous les* vagues. Dans tous les genres de dangers , essayons d'imiter le sauvage : ta^it qu'il conserve de l'espoir , il lutte aVec ardeur; et dès qu'il n'en a plus , il s'endort sur le périL

On nous dit follement de lutter contre les revers; il faudrait nous apprendre que la résignation a des charmes. Elle fait plus que

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yoiler l'image de nos pertes; hâtant l'ouvrage ^u temps consolateur, elle nous fait ouvrir les yeux sur les biens qui nous restent; elle précède l'espérance, comme le crépuscule parait avant Taurore.

C'est en examinant chaque joiur quelques principes de conduite, qu'on donne un grand empire à sa raison, et qu'on apprend à tirer le parti le plus avantageux de toutes les si* tuations de la vie. Les philosophes grecs possédaient l'art d'être heureux : mais aussi , la connaissance des vrais biens, les avan* tages de l'élévation d'âme , le danger des passions, tels étaient les sujets ordinaires de leurs méditations et de leurs entretiens. Ils ne ce' daient moins que nous aux douleurs de la vie, que parce qu'ils avaient une plus longue habitude de la réflexion.

Parmi les hommes qui maintenant paraissent occupés du bonheur, les uns ne songent qu'à multiplier leurs jouissances physiques; bornés à des sensations grossières , ils différeraient peu des brutes s'ils ne parlaient de ce qu'ils mangent. D'autres , plus sensés , demandent des plaisirs aux lettres, aux beaux-arts : mais ils ne cultivent que leur

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esprit ; et, pour s'être élevés au-dessus du vulgaire , ils ne sont pas toujours dans une situation plus douce que la sienne. De nos jours , les hommes les plus rares sont ceux qui veulent être véritablement hommes , qui s'étudient à perfectionner leur caractère , à développer les germes de modération et d'insouciance, de courage et de résignation, déposés dans leurs âmes par la main de la Divinité.

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