CHAPITRE III
DE I.K TRASQUILLITÉ d'aMB.
. Par le mot tranquillité , je désigne cet état où Tâme, exempte de nos faihlesses, goûte le calme heureux qu'elle doit à son éléyation. Inaccessible aux orages , elle reçoit encore les émotions qui naissent des pUdsirs purs, et 'cède -aux mouyemens généreux qu'inspirent les vertus. La tranquillité n'est l'indifférence qu'aux yeux du vulgaire. Un sentiment doux et flatteur de Texistence Taccompagne ; on peut , avec une juste fierté , penser aux causes qui la produisent ; sans raisonner, on en jouit, on \fi respire: elle est la volupté du sage.
Une conscience pure est la source de ce
calme enchanteur. En vain essayerait-on de voiler ses fautes , ou de n'entendre que des discours adulateurs. H faut pouvoir se dire : J'ai cherché quelquefois l'ooeasion d*étre utile, j'ai toujours accueilli ceux qui sont venus me l'offrir.
Une condition également nécessaire
Lecteurs frivoles». enthousiastes dé maximes brillantes , vous avez pu jusquld ne me traiter que de rêveur ; mais quels noms allezvous me donner? Cette condition eàt de fermer son âme à l'ambition.
N'attendez pas que je répète les vérités tant de fois énoncées sur les vices qu'elle traîne à sa suite, sur les détours honteux et les actions basses par lesquelles elle invite à s'élever. Pourquoi déclamerais-je contre l'ambition ? il est des idée» si simples à présenter !
Consacrer au plaisir autant de jours qu*il est possible , perdre le moins d'instans qu'on le peut en deftirs inquiets, c'est suivre les premières leçons d'une douce philo'sophie.
Brille , captive la fortune , répétez- vous sans cesse à votre élève. £h! si le malheureux vous écoute , il consume sa vie dans ' les de-
SUB L*ART D*£tRB HI(URBUX. SQ
sirs. Je dis au mien : Jouis sans retard. Mai^ alors, s*écrie-t-on,Tous voulez qu'il végète , et ne puisse iranchir les bornes d'un cercle étroit. Je Veux y réunir pour lui presque tous les plaisirs des seiy» , ceux du cœur, de Tesprit et de rimagination : hors de là, je n'aperçois guère que les plaisirs de la vanité.
J'admets qu'ils sont vifs , eniyrans ; mais , forcé de choisir entre des biens qui s'excluent , j'examine* quels soins il en coûte pour les obtenir, et quels charmes ib don-* nent à la vie. Si je cède à l'ai^bition , je dois fuir ma retraite , renoncer aux plaisirs qu'une fan|^lle, des amis, de libres occupations y renouvellent^, chaque jour : plus de douces rêveries ; je ne vivrai plus ayec moi ; je laisse, avec l'obscurité , le repos et Tindépendance.
Quel sort m'est réservé, si je n'obtiens jamais ces honneurs dont l'éclat m'a troublé ?
Grâce à mon active persévérance , je les possède enfin! Combien de jours en jouirai-je ?
Ils ne me seront point enlevés : combien de fois, assiégé d'alarmes, gémirai -je au souvenir d'un imprudent échange ?
Connaissez les jours vraiment heureux pbur celui que l'ambition agite. Ce sont les
3o KSSAl
jpurs où , formant ses projets , aplanissant en imagination les obstacles , il embellit de ses réyes la carrière qu'il se, dispose à parco|irîr. Trop souvent les biens que Fambition fait briller à nos yeux ressemblent à ces peintures qui, vues de loin, représentent des scènes enchanteresses , et n'offrent que des traits hideuK à celui qui les touche. . .
Je sais éviter l'exagération : les moralistes
nous trompent lors^e , peignant les vertus
et les vices , ils placent d'un côté le bonheur
sans mélangeet de l'autre le malheur absolu.
Au centre même des inquiétudes, malgré ses
désirs, ses regrets, l'ambitieux goûte encore
des instans de plaisir et d'ivreyi9e. Lecteur ,
c'est le bonheur que nous cherchons. Si l'on
ne veut que s'étourdir, les conseils deviennent
inutiles ; si l'on ne cherche que des plaisirs ,
ils varient à l'infini, pénètrent dans toutes
les situations , s'approprient à tous les carac
tères. Cet hypocrite , cet envieux , cet avare ,
n'ont - ils que des tourmens ? Observons
le misantropô qui répète sans cesse que ,
dans ce monde peuplé d'êtres pervers , l'exi-
stence*est un poids odi«ux. Cet homme a des
plaisirs. Chaque invective qu'il lance est un
SUR {.'art d^etbe hburbux. 3t
éloge qu*il se donne; en nous rabaissant, il s'élèye à ses yeux , et s'applaudit de retrouver en soi les qualités/^pi nous manquent.
Rencontre-t-il un partisan de ses principes?
Qu'il est doux pour deux misantropes de se communiquer leurs découyertes, et de faire assaut de sarcasmeiif contre le genre humain ! Trouye-t-il un antagoniste ? Exercer la contrariété est un plaisir qui le charme; et, comme il a la voix haute, que d'ailleurs, en parlant des sottises des hommes , on^ ne manque ni de' faits ni d'argumens , il sort- tout fier d'une lutte qu'il était ravi d'engager.
Non-seulement l'ambitieux a des plaisirs qui souvent éblouissent ; peut-être en a-t-il d'inconnus, que l'on découvrirait en l'observant profondément. L'ardent désir du succès nous fait trouver des charmes danfi les efforts que nous tentons pour réussir ; et les actions ▼iles, ridicules ou révoltantes d'un ambitieux, sont des moyens essentiels pour atteindre son but. Il est possible qu'une bassesse extraordinaire cause à celui qui la fait une sorte d'orgueil, par cela même qu'elle est extraordinaire. Enfin, il est trop vrai que le plaisir peut se mêler aux caprices les plus bi-
zarres , aux vices les plus honteux , aux cri' mes les plus atroces.
J'abandonne presqiie ^tous les avantages qu*on peut avoir en parlant contre Tambition. Il faudrait peindre ses longues inquiétudes, ses inévitables tourmens; et nous les verrions centuplés si celui qu'elle entraine conserve encore quelque élévation d'âme. La vie est douce parmi les hommes dont les idées sont justes , le cœur droit , les mœurs franches; au milieu d'eux, on est «hvironné d'une atmosphère où l'on respire librement.
Pour obéir à l'ambition , condamnez- vous à vivre entouré d'intrigans avides, inquiets, faux, vindicatifs, et presque tous, unissant l'insolence à la bassesse.
De pitoyables erreurs fonÇ envier l'autorité ! Les hommes puissans sont bien heureux , dît le vulgaire ; tous leurs désirs se réalisent ! Une épitaphe sublime est celle du du comte deTessin*. Il parcourut la carriàrede la fortune, du pouvoir > et |>rès de mourir, il ordonna de graver sur sa tombe ces mots :
Tau DEM FELIX !
Minittre •uédois.
Sim l'art D'âTRB HEURSUX. 33
On ne sort point de la société des grands tel qu'on y est entré ; on y deyîent ou plus * pervers ou meilleur. Dans Tâge de ^'inexpérience où Ton effleure la superficie des objets, on se laisse aisément éblouir à cette brillant^ école. Il n'en est pas de plus utile pour l'homme d'un caractère ferme et d'un esprit exercé. Cest là que se confirment tous ses principes ; c'est là qu'il observe , tantôt avec effiroi, tantôt avec dégoût, les .tristes résultats des passions séduisantes ; c'est là qu'il voit des hommes , dont tous les vœux paraissent accomplis , envier la paix d'une fortune obscure. Vains discours, objectera-t-on, aucun d'eux ne consentirait à descendre^ de son rang. Je le crois; et c'est un malheur de plus que de ne pouvoir exister en repos , quand on a vécu long- temps sur* une scène agitéç.
Pauvres humains ! nous attachons des idées de grandeur à l'ambition, et nous ne voyons pas qu'elle naît de la faiblesse^ S'affranchir des erreurs communes, se créer de sages principes, et faire plus , oser les suivre, voilà ce qui prouve de la force. Mais avoir besoin d'éblouir le vulgaire, devancer en rampant
d'autres liomittes, et l6ur disputer des hochets « cela supposerait uue grande âme ! Il y a souvent de la folie dans nos raisonnemens, et de la niaiserie dans notre enthousiasme.
On accuse les philosophes d'avoir pemt les grandeurs soUs un' aspect défavorable, pour se consoler de ne pas en jouir. C'est oublier leur histoire : tous ont vu de près la puissance; la plupart d'entre eux l'ont exercée, et lui ont dû l'infortune. Aristote instruisit le fils de Philippe, et Platon visita la cour des rois. Cicéron obtint le titre de père de la patrie ; et le peuple qu'il avait tant de fois défendu par son éloquence, vit sa tête sanglante jetée sur la tribune aux harangues. Sénèque mourut par l'ordre de Néron , que ses soins avaient d'i^ord rendu l'espérance et di'amQur des Romains. Boëce , trois fois revêtu de la pourpre consulaire , fut en cheveux^ blancs traîné dans les cachots; il écrivit les consolations qu'inspire la philosophie, et déposa son livre au pied de l'échafaud, Marc- Aurèle honora le trône du monde par left vertus modestes qui semblent ne rester pures que dans l'obscurité. Disciple de ces grands hommes, vertueux Fénelon, vous fûtes élevé
SUR i.'art u*£tbe heureux. 3
â de hautes dignités : elles causèrent les sîtnertumes de votre yie; et, comme les anciens, vous dûtes à la sagesse vos jours heureux et Votre gloire ! .
La certitude d'être utile, certitude qu'on n'a presque jamais , peut déterminer un homme sensé à sortir de son obscurité. Mais si les émolumens d'un en^ploi fastueux nous séduisent, «évaluons notre repos, évaluons notre indépendance ; et n'échangeons pas des .» trésors contre une somme légère.
Il était, sage, ce Persan qui, sollicité par ses amis de quitter sa retraite pour accepter des j honneurs et âes richesses , leur répondit:
M Lorsque j'étais enfant , mon père mé fit « cadeau d'un sequin. Je via devant la mai- < <• son , sur la boutique d'un petit niarchand, • une feuille de clinquant très brillante ; et « pour l'avoir, je donnai mon ée^im C'est « un marché de même genre que vous 'me w proposez aujourd'hui ; je ne suis plus un « enfant > et je ne donnerai plus de l'or pour « du clinquant. »
NoUs gommes libres de fuir toute action coupable,. et de voir en pitié les chimères de l'ambition. Mais il est une autre cause de
faiblesse et de trouble à laquelle nous ne pouvons ai^ssi facilement nous soustraire.
t)an& le malheu^ , peut-on garder la tranq[uillité d'âme? / •
SUR l'art d^être heureux. 3y