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CHAPITRE IX

DU SENTIMBNT QUE I.ES HOMMES DOIYEST

nrSPIEER.

II. n'y a point de misantrope : lea hommes que ce nom désigne peuvent se diviser en plusieurs classes. Dans l'une, je vois des philosophes qui , ii'éyoltés de nos vices, cho-* qués de nos travers , les censurent avec une brusque franchise. Leur courroux naît des maux dont nous semons imprudemment notre carrière; et, s'âs nous haïssaient, tenteraîent-ils de nous corriger? Une autre classe est celle de ces infortunés qui n'espèrent trouver la paix que dans la àoUtude.

Fuyant le monde, où leur cœur fut déchiré de blessures cruelles, peut-être, disent-ils qu'ils vouent à tous les hommes ui\e" haine implacable; macis leur sensibilité les dément,

et Ton apaise leur douleur si Ton réclame leurs services. Enfin , il est â^s gens qui cher* chent à se singulariser : es[^its faux, moins chagrins que bizarres , plus importuns qu'observateurs, ils nous fatigueraient de leur affection pour le genre humain, $*ils ne croyaient plus piquant de dire qu'ils le baï^* sent.

Qu'on s'indigne contre les préjugés, contre les travers et les vices; mais comment leurs victiQies auraient-elles mérité la haine ou le mépris ? L'homme est bon ; tel est son premier caractère , qu'il iie peut entièrement effacer: bon, mais séduit, égaré, malheureux , il a droit au plus tendre intérêt.

Ce n'est point que j'adopte l'erreur séduisante de ceux qui supposent que l'homme apporte eu naissant la ^onté. Il . naît sans vice et sans vertu ; mais lorsqu'il arrive à la vie, la nature dispose tout autour de lui pour le ixndre bon. Une mère est le premier objet qui s'offre à sa vue; les premiers mots qu'il entend ex^priment l'affection la plus douce ; des caresses lui inspirent ses premiers sentimens , et ses premières occupations sont des jeux.

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Trop tôt , il est vrai , des objets différens Tenvironnent. A mesure qu'il avance dans sa carrière , le spectacle de l'injustice le frappe , bouleverse ses idées , aigrit son caractère.

C'est en vain cependant *que la contagion l'atteint , c^est en vain que les passions et les préjugés le dégradent ; quelques traits de sa bonté primitive se retrotivent toujours dans Son cœur.

Ces endiousiastes redoutables qui se jettent enjiivant des partis, qui, pour faire triompher leur cause, soufflent le feu des discordes civiles, et lèvent d'une main hardie le glaive de )a'- proscription , ces fanatiques ne sont pas étrangers à tout sentiment humain.

Souvent o» les a vus aimer avec tendresse leur femtnc, leurs enfans; et dans le sein de leur famille , conserver pour ainsf dire les goûts de Finnocence. Effroi de la société , les ^brigands s'honorent de quelques actes d'humanité ; et les tyrans ont des jours de démence.

. Dans les grandes calamités , les sentimens naturels se développent , et forment un contraste touchant avec les scènes d'horreur dont ovi^ est environné. Lorsqu'un violent

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incendie parcourt une ville, il n*y a plus de distinctions, plus de divisions parmi des malheureux qu'un même efTroi poursuit. Les ennemis oublient leurs haines , les riches et les pauvres confondent leurs cris; tous s'aiment et s'entr*aident. L'infortune a brisé les barrières qui les séparaient, ils se retrouvent égaux et bons^

Sur le thé&tre même de la guerre, où le spectacle de la destruction excite à détruire encore, Thumanité fait souvent apercevoir ses traces. Je me souviens qu'en 179$ , au siège de Mayence, les gardes avancées de l'attaque de gauche occupaient un jardin anglais, près du village de Monback. Ce jardin était bouleversé : les pas des soldats avaient changé les sentiers et les labyrinthes en larges chemins ; de distance en distance , des batteries s'élevaient sur des tertres autour desquels croissaient encore quelques arbustes ; les feux de nos bivouacs détruisaient la verdure des boulingrins; et en avant, un kiosque à demi renversé servait de corpsde-garde aux Autrichiens. Les fontaines les plus voisines se trouvaient de leur c6té , les forêts étaient du nôtre. Pour avoir de Teau ,

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les Français jetaigjit leurs bidons aux Autrichiens, qui allaient les remplir et les leur rejetaient. Quand la nuit approchait , nos soldats coupaient du bois pour les postes ennemis, et traînaient des fagots entre les vedettes des deux armées. Ainsi , en attendant le signal de s*entr'égorger, les gardes vivaient en paix, et faisaient des échanges semblables à ceux que font entre elles des peuplades amies. Ce spectacle me cai^sait une émotion profonde ; et j'ai souvent eu peine à retenir mes larmes , en voyant les hommes encore bons sur un sol teint de sang.

Cette bonté primitive n'est pas la seule vertu qu'on retrouve toujours dans les hommes. Formée pour être généreuse et magnanime, jamais leur âme ne perd entièrement rélévation qu'elle a reçue de la nature.

Sous l'oppression , dans l'avilissement , les hommes cqnservent encore quelques traits de leur dignité première. Les outrages qui les humilient sont une des causes les plus fréquentes des grandes révolutions; et peutêtre les tyrans courent-ils moins de dangers en répandant le sang des citoyens, qu'en leur faisant une insulte. Un attçntat contre

une femme fut le signal de la liberté de Rome. Un crime semblable entraîna la cbute de^ successeurs de Plsistrate, qui n'avait point trouvé d'obstacle quand il renversa les lois de sa patrie. Les Suisses , les Danois supportaient en silène^ les rigueurs d'un joug tyrannique. : ils se soulèvent le jour où leurs oppresseurs exigent d'eux un acte avilissant. Dans' Gènes conquise*^ un officier antri-* chien frappe un homme du peuple : les Gé • nois is'indignent , courent aux armes , et chassent leurs vainqueur».

Sous le plus violent despotisme , .on voit quelquefois un sujet conserver des sentimens magnanimes ; et , ne 'pouvant leur donner une direction plus utile , déployer, pour servir son maître , un courage égal à celui dont les citoyens s'honorent eh servant leur patrie. Parmi ies faits 'que je pourrais citer, il en est un qui m'a vivement frappé.

Le roi de Siam envoyait à la cour de Portugal une ambassade j' composée de plusieurs mandarins et d'une suite nombreuse. Ils firent naufrage sur les côtes d'Afrique. Al>an-

* En i74().

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donnés par les Européens qui'leur senraîent de guides, manquant, de vivres e% d'eau, voyant chaque joiir périr à leçrs c6tiés quelques-uns de leurs compagnons^ «ne sachant si les sentiers dans lesquels ils se. traînaient ne les conduiraient pas entre les mains des Cafres qui les auraient massacrés, ils souffrirent , pendant trente-et-un jours , t6ut ce que la fatigue, la faim et les anxiétés peuvent avoir de plus horrible. C'est dans cette situation que leur ■ chef les réunit / et leur parla en ces mots : « Il est une chose que « nous devons préférer à tout le reste ; > et je c ne sentirais plus mon malheur si mon es- « prit, était tranquille suircequila concerne. « Vou's êtes tous témoins du profond respect « que j'ai toujours eu pour la lettre du^^and « roi dorit nous sommes les sujets *. Mon « premier soin, dans notrd naufrage, fut de « la sauver; je ne puis même attribuer ma « conservation qu'à la bonne fortune qui açtt compagne toujours ce qui appartient à « notre maître. Vous avez vu avec quelle « circonspection je l'ai portée. Quand nous

* Citait la lettre qu'il détail prvsenier au roi de Portugal.

lOO ESSAI

, ayons passé la nuit sur des montagnes , je

m l'ai toujours placée au sommet , ou du

f moins ai^-dessus de notre troupe. Quand

•t nous nous sommes arrêtés dans les plai-

« nés, je l'ai toujours attachée à la cime de

c quelque arbre. Pendant le chemin , je Tai

« portée sur mes épaules, aussi long-temps

« que je Fai pu; et je ne l'ai confiée à d'au-

« très qu'après l'épuisement de mes forces.

« Dans le doute où je suis si je pourrai tous

« suivre long-temps , j'ordonne , de la part

« du grand roi notre maître, au troisième

<c ambassadeur , qui en usera de même à l'é-

«c gard du premier mandarin, s'il meurt

« ayant lui , de prendre après ma mort lès

« mêmes soins de cette auguste lettre, ai ,

f< par le dernier des ndalheurs, aucun de

« nous ne pouvait arriver au cap de Bonne-

« Espérance , celui qui en sera chargé le der«

« nier ne manquera point de l'enterrer sur

« une montagne, ou dans le lieu le plus élevé

« qu'il pourra trouver, afin qu'ayant mis ce

« précieux dépôt à couvert de toute insulte ,

« il meure prosterné dans le même lieu ,

« avec autant de j'espect en mourant que

« nous en devons au roi pendant notre vie.

SUE I.*ART D*iTRB HBUREUX. XOI

« Voilà ce que j'avais à tous recommander.

« Après cette explication, reprenons cou- « rage; ne nous séparons jamais, allons à « petites journées; la fortune du grand roi « notre ^maître nous protégera toujours * ».

Quelle élévation dans ce discours! Quelle confiance et quel dévoûment ! Un motif plus noble' sans doute animait Léonidas et ses compagnons; mais, mourant pour leur patrie, mourant en un instant, et yengeant leur mort dans le sang enneptii, eurent-ils besoin d'autant de courage que ces Indiens périssant lentement pour leur maître , dans les sables ignorés de l'Afrique ? ^

Une preuve frappante qu'un principe d'éléyation existe dans nos âmes> est celle qui résulte de l'universalité des idées religieuses. En vaîn l'homme est averti de sa faiblesse par ses infirmités , par ses erreurs et par ses fautes , une voix intérieure ]ui parlé de ses hautes destinées. Chétive créature , il appelle des dieux à sanctifier son union , il les fait présidera la naissance de seseùfans, il les.

* Vojagt d'Ôecum Cbamnam , mandarin $iamvit. Vojf i Vlligtoir* général* d*» Vojag»».

lOa BSSAI

invoque^ sur les tombeaux de ses pères.

Quand la contemplation des œuvres de TEtemel a porté d'humbles sentimens dans son àdie, il se juge encore supérieur à tous les êtres qui l'environnent; il n'occupe qu'un point sur le globe , et sa vaste pensée embrasse Tunivers; il voit le temps dévorer les objets de ses affections, briser ses monunens, bouleverser les ouvrages de la nature; et du milieu des ruines , il aspire à l'immortalité !.

.Ces sentihiens élevés et bons, germes précieux, ^e né produiraient-ils pas s'ils'étaient développé* par ies circonstances heureuses ?

Us ejtistent, c'est asses^pour qu'on doive un tendre intérêt à l'être qui les possède : ain|ons nos semblables, et cultivons les vertus qui rendent dignes de lejor affection.

SUR l'abt d'âthe heureux. io3

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