CHAPITRE Vm
DE L*OPIirTOir ZT DB I.'A.VVECnO]r DES HOMMBS.
En suivant la route où se presse et s'agite la foule, on s'éloigne du bonheur, puisque la plupart des hommes se plaignent de leur sort. Si Ton choisit un sentier différent , on ne peut se dérober aux traits de la censure, puisque la multitude suppose qu'on s'égare. C'est donc une insigne folie que d'espérer à-la-fois le bonheur et l'approbation des hommes.
Parmi les obstacles qui s'opposent à notre repos , le plus grand est un fatal besoin d'occuper les autres de nous. Enfans inquiets, toujours séduits par l'apparence , c'est peu que d'exister dans une situation heureuse,
.nous voulons qu'elle excite Tenvie ; le bonheur ignoré semble n'être plus le bonheur.
*^I1 y a les victimes et les dupes de l'opinion. Ceux que.'dévôre la fièvre de l'intrigue, ceux q\f i pour briller dissipent leur fortune , sont de misérables victimes. Les dupes, sont ces gens qui s'ennuient par air les tiois quarts de leur vie, qui vous disent :, Ces visites, ces cérénionies , ces veilles sont fatigantes ; mais il faut voir la bonne compagnie. Eh ! messieurs , que ne voyez-vous la meilleure ?
Une . vérité qu'il faudrait présenter sous mille formes à la jeunesse , c'esr que le bonheur exige du courage. Tel homme a des qualités estimables , une famille intéressante, des amis éprouvés, une fortune égale à Ses besoins; son sort vous paraît doux: que le public en juge-difféiemment'*! Cet homme, dit le pqblic , a de l'intelligence ; pourquoi n'a-t-ibpas augmenté sa fortune ? Il pouvait se distinguer, pourquoi, n'a-t-il pas sollicité tel emploi ? Il se pique d'une originalité ridicule , ou plutôt nous le jugions trop favora-
* Lg publie t disait Cbamfori , le publie ! combien fauiiià* iott pour foire un public ?
SUR X^ART D'bTRE HEURBU^. 87
blement ; et puisqu'il est sans crédit , c'est qu*il ne. .peut en obtenir. Si cet hûfmmie n'a pas de cpurage , plaignez-le ; ils fiz^irpnt par le rendre' honteux de son bonheur.
Entendre déraisonner la multitude n'est pas ce qui m'étonne. Que des sots , remplis d'estime pour eux-mêmes, tiennent de sots discours aTec emphase, rien de plus naturel ; mais que leurs maximes dirigent des gens d'esprit, c'est là ce que j/admire.
Bizarres contradictions ! On jug^. ses idées avec complaisance, on prononce sur celles des autres avec sévérité ; et cependant , chaque jour on sacrifie des principes "qu'on, estime , à la peur d'être blAmé par. des gens qu'on méprise. / "*
A l'instant où j 'échappe au joug de l'opinion , quel horizon vaste et"$erein se développe à mes yeux ! Les plaisirs de la vanité s'enfuient , j'acquiers ceux du repos et de l'indépendance. De combien d'he«ii«8 je vois s'accroître mes journées! Je n'eu sacrifierai plus au désir inquiet de conserver un protecteur , d'éclipser dès rivaux ; je n'en donnerai plus à la triste étiquette ; c'est pour moi désormais que je prolongerai d'agréables veilles.
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Les caprices des hommes ont perdu sur moi leur empire. Pauvre , j'ignorerai les douleurs qu'excitent la raillerie déchirante et Taccahlant mépris : riche , d'oisifs importuns n'ordonneront point mes dépenses, et l'heureux choix de mes plaisirs multipliera mes richesses.
Les hommes^ se présentent au sage sous deux rapports opposés. Réclament-ils un service ? le plus tendre intérêt l'émeut. Veulentils le diriger ? un profond dédain est le sentiment qu'il éprouve.
Celui dont la raison est exercée , dont l'âme est courageuse , ne marche point sur la foi d*un guide incertain et faible , qui luimême aurait besoin d'être conduit. L'opinion ! docile à ses lois bizarres , esclave de ses impérieux caprices, approuvez-la toujours, et vous serez enfin condamné par elle.
J'entends des hypocrites m'accuser; j'entends des hommes faibles demander s'il n'est ppint dangereux de prêcher ainsi le mépris de l'opinion. En ne suivant qu'une partie des idées que j'énonce , on pourra s'égarer; mais aura-t-on adopté mes principes? Un
sua z.*AHr D*ÂxaE bbuhsux. 89
médecin avait choisi plusieqrs plantes dont il voulait tirer un breuvage salutaire ; le malade exprima le suc d'une seule , le prit et fut empoisonné.
Bannissons la timidité qui coiidwt au mensonge; et pour servir la morale , soyons fidèles à la vérité. Le méchant et le 'sage brisent tous deux le jpug de l'opinion; l'un pour faire plus mal y l'autre pour faire mieux que le commun des homilies. '
Qu'un être dépravé commette moins de fautes en cédant aux caprices de l'opinion , que s'il s'abandonnait à ses propres erreurs, je le conçois. Il est des passions cruelles et des vices honteux qu'elle réprouve , au milieu même de ses égaremens ; mais elle donne à la fausseté le nom de politesse , à la lâcheté, le titre de prudence. Craignez le ridicule est sa maxime favorite; et, pour former des hommes , il faudrait que jusqu'au ' fond des cœurs on imprimât cette autre maxime .
Ne crains que les remords !
Non , tu n'auras point à rougir de mes leçons, toi qu'une âme simple et généreuse rend digne du bonheur ; mab suis avec courage la route que je trace. En brisant les
chaînes de l'opinion , fuis le joug plus honteux qu'imposent les passions. £n méprisant la multitude , redoute ces funestes instituteurs qui traitçntT là morale de fable populaire , et prétendait à l'honneur de dissiper nos préjugés. Consulte les hommes instruits -par les leçons des sages et de Texpérience ; consulte ceux fiuxquels, tu voudrais ressembler : ils t'apprendront surtout à descendre »en toi-même. Interrogée de bonne foi , la conscience nous éclaire. Dans le tumulte de nos yices , malgré npus e\ïe se fai^ entendre ; et si nos passions Faltèrent , après l'orage elle fait reparaître encore la vérité : 'ainsi le fleuve que trouble la tempête , aussitôt qu'il se calme , réfléchit de nouveau l'azur Hu ciel et la verdure de ses rives. •
Oh ! chez un peuple forn)^ par de sages lois, où la droiture régnerait dans les actions , et la franchise dans les discours , il faudrait ^pouter la voix de l^opinion dans un religieux silence , et suivre ses arrêts comme ceux tie. la Divinité même. Pl^ocion demandait quelle sottise il avait dite, quand les Athéniens l'applaudissaient : heureux le
SUR l'art D'âVRS 'heureux. 9I
pays où cette question serait une plaisanterie criminelle , où les pages de cp chapitré devraient être déchirées l
J'ignore si je ne serai point acCUsé de contradiction. A peineje conçois qu'eli cherchant le bonheur, on soit approuvé par la multitude; j'ai dit quel dédain doit inspirer l'opinion; et je sens cependant qu'il serait doux d'être aimé des hommes. On reçoit leurs services, on leur doit dé connaître le plaisir d'obliger; on partage souvent les «faiblesses qu'on, leur reproche. Des r apport jJlJaultipliës avec eux font souhaiter leuç affection ; elle n'est pas nécessaire pour être heureux , mais elle donnerait au bonheur nu charme plus
vif.
Puissions-nous, en suivant la route qu'indique la sagesse, obtenir l'eStîm^ et goûter même les délices d'un sentiment plus dttu'x , plus précieux encore! L'amitié est à l'estime ce qu'une fleur est à la tige qui la sou-
tient.
Mais je ne penserai jamais qu'on doive s'asservir aux caprices de l'opinion. Il faut 4' abord être content dfe soi ; et, s'il se peut , pontenter les autres ensuite. Pour mériter
l'afFecfîon , je n'aperçois que deux moyens : aimer les hommes , et cultiver les vertus qui * sépandent des charmes sur leur vie.
sua l'abt d'âtrb heuhbux. qS