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CHAPITRE PREMIER

Le Règne de la Routine : l'art décoratif français aux Expositions Universelles de Londres, 4861, et de Paris, 4867, 4878, 4889, 4900. — Epanouissement tardif d'un art décoratif moderne en France.

Quand, dans son fameux rapport sur l'Exposition de Londres de 1851, le comte Léon de Laborde écrivait :

« Notre suprématie dans les Arts et dans l'Industrie sera bientôt contestée sur plus d'un point : elle est déjà menacée partout... L'originalité de l'Angleterre, l'habileté de la Belgique, la persévérance réfléchie de l'Allemagne, la hardiesse des États- Unis et, en tous pays, des moyens d'éducation artiste qui ne laissent sommeiller aucune faculté, sont autant de batteries dirigées contre notre école d'architectes, de peintres et de sculpteurs. Si nous

comparons les progrès obtenus depuis vingt-cinq ans par les pays étrangers et ceux que nous avons faits nous-mêmes, nous pourrons calculer mathématiquement le moment où nous aurons nos émules pour égaux et bientôt après pour vainqueurs... Si nous nous croisons les bras, nous serons complètement engagés dans une impasse de pastiches et de médiocrités. Bientôt notre industrie qui s'inspire de nos arts sera délaissée car, partout, les goûts nationaux et les marchés étrangers seront desservis par nos rivaux qui, nous égalant dans ce qui touche à l'art et au bon goût, nous surpasseront par la perfection de l'outillage, par le prix des matières premières et du combustible, par des rapports commerciaux plus étendus, par le bas intérêt et l'abondance des capitaux... Il faut donc à tout prix s'élever en innovant, s'épurer en secouant la routine, car en fait de pastiches de tous les styles on s'acquitte de cette sotte besogne à Londres aussi bien qu'à Paris — or cette routine trône en France plus qu'on ne croit : elle y trône en fermant les yeux sur tout ce qui se fait hors de nos frontières; elle y trône avec des airs de supériorité, des airs de novateurs, autant d'airs connus qui n'empêchaient pas la concurrence étrangère de nous supplanter dans l'opinion publique et surtout dans l'estime d'un public d'élite qui fait

l'opinion; »

Quand le rapporteur du Jury International de l'Exposition Universelle de 1867 disait que « d'après les monuments de notre temps les peuples futurs

nous prendront pour un peuple fantasque, vivant tantôt à la grecque, tantôt à la façon de la Renaissance italienne ou des boudoirs duxvnr3 siècle, mais n'ayant jamais eu de vie propre originale » et que « les futurs archéologues, les futurs écrivains qui voudront refaire l'histoire par les monuments, seront forcés, pour le xixe siècle, de laisser un feuillet blanc au mot France ; »

Quand le rapporteur du Jury des Groupes des Arts Décoratifs de l'Exposition Universelle de 1878 constatait que « les Anglais, les Allemands, les Américains deviennent les maîtres en matière de goût et luttent aujourd'hui sans trop de désavantage avec nous dont ils étaient les tributaires... » et que l'Exposition de 1878 « nous a fourni la preuve décisive que nous n'avons plus devant nous, comme en 1855 et en 1867, des concurrents timides essayant leurs forces, mais des rivaux dangereux comptant sans trop de témérité sur le succès et profitant pour l'obtenir de nos habitudes de production routinière ; »

Et quand le rapporteur du Jury du Meuble à l'Exposition Universelle de 1889 n'hésitait pas à proclamer « combien il est regrettable que nos ébénistes qui font école aujourd'hui pour la connaissance des styles et la perfection de leur fabrication ne nous délivrent pas de la constante imitation des temps passés » et les adjurait de « s'emparer d'idées neuves afin de créer un style en rapport avec les idées » et qu'ainsi « on y gagnerait d'échapper à

l'antique et on ne se cantonnerait plus dans ces copies », car « cet amour de l'ancien a pris des proportions telles que lorsqu'un artiste fait une œuvre originale, il est immédiatement critiqué et jugé très sévèrement si cette œuvre ne semble pas, du premier coup d'œil, s'adapter fidèlement à un style connu bien classé; »

Et quand, enfin, en 1900, M. Alfred Picard, Commissaire général de l'Exposition Universelle, écrivait :

« Le culte du passé est poussé à l'excès, il absorbe toute l'intelligence, toute la science, tous les efforts des chefs d'établissements et des dessinateurs qui se confinent dans les copies et dans les restitutions. Un meuble ne s'adaptant pas facilement à tel ou tel genre déclasse fait immédiatement l'objet des critiques les plus vives. L'audacieux qui l'a commis est un ignorant et un sacrilège. On ne voit que meubles Henri II, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI. Les idées neuves et originales sont proscrites.

« Chaque époque a ses besoins et ses mœurs, qui doivent se refléter dans toutes les manifestations de la vie humaine; quand tout change, instruction, éducation, répartition de la fortune, procédés de travail, ressources en matériaux, la reproduction pure et simple des modèles d'ameublement est un anachronisme et l'on ne peut que regretter de voir le xixe siècle prendre fin sans avoir engendré un style; »

Quand à côté de ces personnalités qui ne passaient

point, cependant, de leur temps, pour ce que l'on appelle un peu injurieusement des esprits d'avantgarde, de nombreux critiques, des amateurs d'art, des écrivains, des artistes déploraient, comme eux, que le génie français qui s'était montré durant tant de siècles si inventif, si passionné de nouveauté, si fécond, si riche de formes nouvelles que ses créations avaient servi de modèles aux artistes et aux artisans du monde entier, qui, après avoir engendré l'art gothique, avait donné naissance à ces « Jardins de llntelligence » où le goût si français de l'ordre, de la proportion, de la mesure a trouvé une de ses expressions les plus parfaites et les plus pures, et un demi-siècle plus tard, à cette floraison formelle et ornementale du style Louis XV (un peu trop dédaigné, à mon avis, aujourd'hui et qui n'est une invention ni moins prodigieuse, ni moins unique, ni moins française que le style gothique); quand ces hommes appartenant àFélite de notre pays se lamentaient de voir l'état de stagnation, pour ne pas dire de rétrogradation, où s'enlisait le génie français, en ne s'attachant plus qu'à la copie des styles morts... ils étaient évidemment bien loin de prévoir et encore plus loin d'espérer que ce début du xxe siècle verrait i'éclosion de la belle renaissance des arts décoratifs dont nous sommes les témoins, et que la France, après s'être laissée devancer par presque toutes les autres nations de l'Europe et avoir tant tardé à se soucier d'adapter ses arts industriels aux conditions, aux exigences, aux nécessités de son

époque, serait capable de déployer une telle activité qu'elle parviendrait en quelques années à se faire, dans ce domaine, une place que ses rivales auront de la peine à lui ravir, et de longtemps, j'en ai la ferme assurance.

C'est chose faite, cependant. Les décorateurs, les artisans français, épris d'idées modernes ont fini par vaincre les préjugés, l'entêtement, la résistance obstinée de l'élite sans l'approbation ou, pour parler plus net, sans la collaboration de laquelle, même à une époque démocratique comme la nôtre, il est impossible qu'un style se crée — élite fort nombreuse, d'ailleurs, aux yeux de qui, jusqu'à ces derniers temps, se permette seulement de trouver ridicule et anachronique, que des Français et des Françaises, contemporains de la T. S. F., de la locomotion automobile et de la phototélégraphie vécussent dans des décors, parmi des meubles, des objets d'art, des objets usuels, vrais ou faux duxvneet du xvnr3 siècle, ne constituait rien de moins qu'un crime de lèsepatrie.

L'heure est enfin venue où il est admis que Ton peut-être un bon Français sans adopter aveuglément, systématiquement, dans la décoration et l'ameublement de sa demeure, les styles du passé, quel que soit leur charme et quelle que soit la perfection et la beauté des œuvres qu'ils ont engendrés. L'art décoratif français moderne a fait aujourd'hui ses preuves, il s'est conquis sa place au soleil, il s'est conquis ses droits à la vie, et ce n'est pas sans joie

VITRINE ET FAUTEUIL EN BOIS DORÉ PAR G. DE FEURE î

et sans une très grande joie, que ceux qui, comme l'auteur de cet essai, ont été mêlés aux efforts que les décorateurs français ont dû s'imposer et aux luttes qu'ils ont eues à affronter, durant ces trentes dernières années, assistent à leur victoire.

Si vivant, si fécond que soit Vart décoratif français moderne, la vogue des styles anciens continue. — Plagiat et démarquage des modèles consacrés. — La superstition du passé. — Maisons, palais, hôtels, banques, gares de style. — Bonnes et mauvaises traditions. — L 'esprit de tradition et V esprit de progrès. — Les grands artistes d'autrefois, tout en incarnant Vâme de leur époque, ont été des précurseurs.

Mais que la France d'aujourd'hui possède, et en assez grand nombre, des artistes-décorateurs de vrai et original talent, cela implique-t-il qu'elle possède ce que l'on appelle, ou plutôt, ce que l'on appelait un style, correspondant adéquatement aux exigences particulières, aux nécessités spéciales, aux conditions essentielles, aux caractères dominants de la vie actuelle, aux mœurs, à l'esprit, à l'idéal — s'il en a un! — du temps présent? et faudrait-il déduire du fait que les visiteurs d'expositions temporaires,

comme celles de la Société des Artistes-Décorateurs et du Salon d'Automne ou permanentes comme les « rayons » d'art décoratif des Grands Magasins, éprouvent plus de plaisir que naguère à regarder des ensembles de chambres à coucher, de salons, de salles à manger et de cabinets de travail, des étoffes et des papiers peints, des pièces de verrerie et de céramique, des reliures, des objets usuels et des objets d'art de caractère moderne, faudrait-il en déduire que l'engouement est mort, dudit public, pour toutes les copies, imitations, démarquages, surmoulages, pastiches et plagiats des styles d'autrefois au milieu desquels il semblera si ridiculement étrange à nos petits enfants que nous ayons pu vivre si longtemps ? Aucune déduction ne me paraîtrait plus risquée : ce qui, d'ailleurs, ne prouve rien ni contre la prospérité ni contre la vitalité de cette renaissance de nos arts décoratifs à laquelle nous assistons.

N'ayons donc pas trop d'illusions : la mode des styles Louis XV, Louis XVI, Directoire, Empire, n'est pas encore morte; trop de gens sont intéressés à ce qu'elle continue de vivre : architectes, décorateurs, ébénistes, brouziers, tapissiers, staffeurs, entrepreneurs de tout poil qui trouvent infiniment plus facile et plus rémunérateur de reproduire sans cesse les modèles consacrés que d'en créer de nouveaux, flattant ainsi le snobisme bourgeois, grand bourgeois et petit bourgeois, dans son instinct dominant qui est de singer en toutes choses les habitudes

et les traditions de ce qui fut jadis l'aristocratie française. (N'insistons pas pour le moment; c'est un point sur lequel nous aurons bientôt l'occasion de revenir...)

N'est-il pas, en effet, étrange et déconcertant de voir rhomme moderne s'accommoder si promptement de toute nouveauté dans toutes les productions scientifiques et industrielles et se montrer si obstinément réfractaire à toute innovation en ce qui concerne l'aménagement, la parure, formes et couleurs, des lieux où il passe son existence? Nul, certes, n'a plus que moi le respect du passé, le culte des traditions, mais le passé est le passé et les traditions n'ont de valeur, me semble-t-il, que comme le seul point d'appui vraiment solide et ferme sur lequel puissent s'édifier, pour être durables, les constructions morales, sociales, artistiques du présent, à condition de les revivifier par l'esprit de progrès.

Dans l'admirable Barbara de Thomas Hardy qui, on le sait, fut architecte avant de devenir l'un des plus grands romanciers de l'Angleterre, j'ai trouvé les lignes suivantes : « Un philosophe selon mon cœur disait un jour que les vieux architectes qui travaillaient alors que leur art était florissant n'avaient aucun égard pour les œuvres de leurs prédécesseurs, qu'ils démolissaient ou réformaient à leur gré. Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? La création et la préservation ne s'accordent pas, disaitil encore : un million d'antiquaires ne sauraient inventer un style nouveau ».

Sans suivre entièrement les conseils du philosophe selon le cœur de Thomas Hardy, sans démolir les maisons du passé dont la beauté est laite non seulement, en général, de leurs proportions heureuses, de la loyauté de leurs matériaux, de la fantaisie de leurs ornements, ou de leur exquise simplicité, mais encore, et surtout, de ce que ceux qui les habitèrent au cours des siècles y ont laissé de leur aine — et cela suffit, en bien des cas, à nous les rendre sacrées! — ne pourrions-nous apporter plus de liberté, un plus grand souci d'originalité, d'individualisme, de modernisme dans l'édification et la décoration de nos propres demeures et, au lieu d'habiter des sépulcres blanchis, nous bâtir des foyers neufs, aussi appropriés à nos besoins, à nos idées, à nos habitudes, que l'étaient aux leurs ceux de nos arrière-grands-pères contemporains de Mme de Pompadour, de Marie- Antoinette ou de Joséphine de Beauharnais? En vérité, nous sommes pleins de contradictions : nous trouvons naturel et admirable, et nous avons bien raison, qu'au style Louis XIV ait succédé le style Louis XV, et au style Louis XV le style Louis XVI et ainsi de suite, et nous tirons de cette fécondité inépuisable de nos architectes et de nos décorateurs d'autrefois un légitime orgueil, mais nous nous refusons à admettre que les architectes et les décorateurs d'aujourd'hui s'e (forcent d'être des architectes et des décorateurs du xx° siècle et non pas du xvii0, du xvme ou du commencement du xix% et, au lieu de leur faciliter leur tache, en créant

autour d'eux l'atmosphère de bonne volonté, de sympathie dont ils ont besoin pour l'accomplir, cette tâche, nous nous tenons vis-à-vis d'eux en posture de défiance, quand ce n'est pas de malveillance ou d'hostilité, nous aiguisons contre eux les pointes de notre ironie, nous ne négligeons rien, enfin, pour les décourager.

Le plus grand reproche que communément on adresse à leurs créations est de ne pas ressembler assez à celles des architectes et des décorateurs de jadis, d'être dépourvues de ce charme, de cette séduction, de cette patine dont le temps a revêtu les vieilles maisons, les vieux meubles, les vieilles étoffes. Mais ceux-ci en étaient-ils parés, de ce charme, de cette séduction, de cette patine quand ils étaient jeunes? ce qui n'empêchait pas les hommes et les femmes sous les regards de qui ils venaient d'éclore de les trouver préférables aux maisons, aux meubles, aux étoffes des siècles, ou du siècle, précédents. Et si les contemporains de Louis XV ou de Louis XVI avaient pris à l'égard des architectes et des décorateurs de leur temps l'attitude que nous prenons vis-à-vis de ceux du nôtre, qui oserait prétendre que la magnifique efrlorescence d'art décoratif qui se produisit alors, aurait pu se produire?

Que, donc, nous gardions pour les vieilles maisons et les vieux meubles de la tendresse et du respect, cela se peut comprendre; que ce puisse être une véritable bonne fortune, si l'occasion s'en présente, d'habiter une de ces charmantes demeures familiales

comme il en existe encore dans la province française et comme il est heureux qu'il en existe encore, meublées de ces bons meubles familiaux qui ne sont du tout des meubles de collection, des meubles pour amateurs américains, qui ont été fabriqués par de ces ébénistes de petite ville, voire de village, comme il y en avait au bon vieux temps... cela ne se doit contester; à condition, toutefois d'y faire installer le chauffage central, le tout-à-1'égout ou quelque système hygiénique équivalent, de confortables cabinets de toilette, etc., etc. Mais que des particuliers se bâtissant de toutes pièces une maison... de ville ou de campagne ; que des capitalistes édifiant des immeubles de rapport; qu'un État construisant des bâtiments publics, des écoles, des palais d'exposition, des mairies, des hôpitaux, des cités ouvrières; que de grandes compagnies d'assurances, de banque, de chemins de fer, que sais-je? ayant à ériger des locaux commerciaux ou administratifs, des gares... se trouvent dans un tel état d'esprit qu'ils ne toléreraient point que ces bâtisses, ces villas, ces hôtels, ces mairies, ces hôpitaux, ces gares fussent construits dans un autre style que le style Louis XVI, voilà qui donnera aux générations futures, de l'esprit créateur de la France à notre époque une bien piètre idée, voilà qui fait l'effet d'un défi au bon sens et qui est la négation de tout effort vers le progrès, voilà qui, pour ne pas mâcher les mots, répugne et révolte.

Deux exemples entre cent : la gare de la Compagnie des chemins de fer de l'État, quai d'Orsay, la

gare de la Compagnie des chemins de fer de Paris- Lyon-Méditerranée, boulevard Diderot, il se peut qu'en effet, elles ne soient pas uniquement des pastiches de styles connus... Elles sont pires, car aucune des qualités qui font la valeur durable des œuvres d'autrefois, aucune de ces bâtisses ne les possède, et elles sont douées, de plus, de tous les défauts qu'une mauvaise compréhension de l'art du passé, devenue si fréquente chez la plupart des architectes contemporains, a fini par leur faire attribuer en les en rendant responsables... tout comme, bien à tort, j'en conviens, nous rendons Raphaël responsable des Bouguereau, des Gabanel et autres Jules Lefèvre; elles sont, en tout cas, la chose est certaine, aussi peu modernes d'esprit et de forme que possible. Et pour ce qui est de leur plan, soyez assuré que s'il satisfait aux besoins spéciaux que nécessitent leurs différentes fonctions, ce n'est pas aux architectes qui les ont construites qu'il faut en être reconnaissant, mais bien aux ingénieurs et aux administrateurs des dites Compagnies, seuls qualifiés pour les connaître et savoir comment les satisfaire. Mais il est entendu que les architectes sont des artistes et que les ingénieurs ne sont que des ingénieurs. Un ingénieur, en tout état de cause, se serait bien gardé, étant donné sa formation d'esprit scientifique et utilitaire, d'ériger, pour n'y loger qu'une horloge, le ridicule campanile dont est flanquée la gare de Lyon. Au lieu de cette prétentieuse tour carrée de pierre, chargée d'ornements inutiles, il se serait contenté

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de faire jaillir en plein ciel un de ces pylônes de fer, sveltes, fins, élégants, ajourés qui correspondent si parfaitement à leur destination qu'ils finissent par être beaux, d'une beauté spéciale, et que cette beauté, nous ne pouvons nous empêcher d'y être sensibles.

Sans doute, j'y reviens et j'insiste, le respect du passé, l'attachement et la fidélité aux traditions qui constituent le patrimoine moral, intellectuel, artistique de la famille humaine à laquelle on appartient, le culte du souvenir, l'amour des choses, des paysages et des pierres en quoi se perpétue un peu de l'âme des ancêtres, le légitime orgueil de se savoir et de se sentir le résultat, la continuation si l'on peut dire, des idées et des sentiments, des efforts, du labeur de ceux qui nous ontdevancés surles chemins de la vie, ce sont là qualités infiniment précieuses et fécondes, à condition, cependant, de ne pas étouffer chez qui les possède le sens des beautés du présent et des possibilités de l'avenir. Il n'est pas, d'ailleurs, que de bonnes traditions; beaucoup reposent sur des préjugés dont la consécration du temps n'a fait qu'aggraver la puissance, et les meilleures mêmes, lorsqu'au contraire de s'en assimiler l'esprit, l'on se contente d'en calquer la lettre, il ne serait point malaisé de démontrer comment elles peuvent gêner dans sa croissance la floraison libre des dons naturels et, en substituant des formules toutes faites, des méthodes dépouillées de tout suc vital, des recettes

surannées, à la recherche de l'expression personnelle et originale, ralentir et entraver, en quelque ordre de choses que ce soit, la marche du progrès.

Et puis, et enfin, la volonté d'être traditionnel suffit-elle à l'être, dans le sens le plus large du mot, dans le sens spirituel et non pas dans le sens formel du mot? Loin de là! Chaque époque se fait des mêmes traditions une conception différente et ce ne sont pas les écrivains ou les artistes qui ont passé de leur temps, auxyeux de leurs contemporains, pour l'être le plus, traditionnels, qui l'ont été réellement. Quel grand écrivain, quel grand artiste moderne citerait-on que l'originalité de sa vision, l'individualisme de sa technique, de son langage, n'ait fait considérer de son vivant, plus on moins, comme un révolutionnaire? L'on ne comprend pas aujourd'hui, Ton comprendra encore moins dans cinquante ans, comment il a pu se faire que la plupart des maîtres français du xix6 siècle, qui sont la gloire de l'art français, qui ont pris place auprès des plus parfaits et des plus purs classiques de l'art français, aient pu être à cet égard, aussi étrangement méconnus : un Delacroix, un Manet, un Daumier, un Corot, un Claude Monet, un Renoir, par exemple. La haute et double leçon qui se dégage de leurs œuvres était-elle donc si difficile à entendre : à savoir que l'esprit de tradition n'est nullement opposé à l'esprit d'évolution et de progrès et qu'il n'est de vrai progrès qui n'ait sa racine dans le

respect et la connaissance, non pas aveugle mais réfléchie et clairvoyante, du passé?

Si, en effet, nous jetons un regard sur les siècles écoulés, nous y verrons tous les grands créateurs de beauté, quelque opposés qu'ils paraissent à leur moment et à leur milieu, en quelque désaccord parfois qu'ils semblent être avec les tendances générales de leur époque, condenser, résumer, cristalliser en eux, dans leurs œuvres, veux-jedire, sous des formes nouvelles, tous les idéaux, tous les rêves, toutes les aspirations de la communauté humaine dont ils font partie. Tout en appartenant au passé, ils sont de leur temps, et tout en étant de leur temps ils ledépassent,ledevancent; ils sontles annonciateurs de l'avenir, et leur art ne demeure si vivant et siémouvant que parce qu'il est nourri de ces substances essentielles. Ah! n'est-ce pas un des plus nobles spectacles auxquels il vaille d'assister et pour lesquels il soit le plus doux de vivre que de contempler l'évolution traditionnelle, à travers les âges, de la beauté, selon les heures des siècles et l'esprit des races, sous les divers climats — ce cycle d'art miraculeux qui, depuis l'aube du monde, trace et perpétue en de sublimes et toujours intelligibles signes, le souvenir de l'humanité disparue !

Qu'est-ce qui constitue un style ? — Collaboration des artistes et du public. — Pourquoi le XIX* siècle français qui, en peinture et en sculpture, a donné le jour à tant de talents novateurs, en a-t-il /produit si peu en architecture et en art décoratif?

En architecture, en art décoratif, une commune manière de sentir, de comprendre, d'interpréter la vie et, en même temps, de la servir, de façonner l'inerte matière pour créer les décors d'apparat ou de nécessité, de luxe ou d'intimité où les hommes puissent vivre selon leurs goûts et leurs besoins, en «conformité avec les mœurs publiques et privées, a donné naissance à ce que nous appelons après coup, quand le recul du temps permet d'en dégager les caractères dominants, un style. Un style nous apparaît alors représentatif de l'esprit et des façons de vivre des générations qui l'adoptèrent : n'en était-il

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pas d'ailleurs à la fois, la cause et l'effet ? Il agit sur ces façons de vivre et sur cet esprit autant que ceux-ci agissent sur lui. Ce ne sont pas les seuls artistes qui le créent; le public est leur collaborateur, moins inconscient que l'on n'est généralement incliné à le croire. Il corrige leurs conceptions, les met au point, les proportionne et les perfectionne, rejetant ce qui est superflu, ce qui est excessif, opposant à certains excès une résistance active, leur imposant la volonté de ses habitudes, de ses exigences pratiques, qui pour passive qu'elle soit, n'est pas moins efficace, ne s'en laissant, pour tout dire, jamais conter... surtout, le public français, avec sa saine logique, sa vision lucide, sa finesse et sa vivacité de compréhension, facile à entraîner et si difficile à convaincre quand il s'est mis en tête de résister à une influence ou de battre en brèche une autorité, sensitif à outrance, toujours épris de vérité et de clarté, et mieux doué, en tout cas, qu'aucun autre public, pour juger de ce qui lui convient ou ne lui convient pas, et connaître les raisons qui le poussent à aimer ceci et à ne pas aimer cela et justifier ses préférences,... et aussi capable, enfin, de se passionner — Dieu sait s'il l'a prouvé souvent! — pour toutes les nouveautés que d'y être obstinément et ridiculement hostile.

Voyez aussi que d'années, parfois, il lui a fallu pour se rallier à des formes nouvelles d'art mobilier, d'art décoratif, pour s'accoutumer à telles ou telles transformations de style qui ne correspondaient pas, ou, du moins, qu'il estimait ne pas correspondre exac-

tement à ses sentiments, à ses idées, à ses mœurs. Voyez avec quelle persistance, par suite, se survivaient les styles, alors même qu'ils avaient été remplacés par d'autres, etcombien demeurait longuement puissante leur force acquise. Dans les salles des musées, des collections particulières, les boutiques des marchands d'antiquités, que de meubles, d'objets usuels vraiment beaux ou seulement charmants ne rencontre-t-on pas qui portent tous les traits distinctifs, tous les caractères essentiels d'une époque et, cependant n'ont été exécutés qu'à l'époque suivante, parmi le plein épanouissement du style qui avait détrôné celui selon les principes duquel il ont été conçus. Il semble qu'au moment d'abandonner les formes décoratives, les motifs ornementaux créés par ses devanciers et qui ont charmé sa jeunesse, un regret saisisse la main de l'artiste, fasse hésiter l'outil de l'artisan ; il jette un regard mélancolique vers le passé, tandis que son cœur déborde d'espérance en l'avenir ; il veut être l'homme d'aujourd'hui tout en restant, encore quelque peu, l'homme d'hier. Quoi de plus humain, de plus touchant que cette indécision? Quoi de plus instructif que ce moment incertain de l'histoire d'un art, de l'évolution d'un style, où se perçoit l'inquiétude de ceux qui le pratiquent, n'y croyant plus qu'avec peine, cette espèce d'angoisse du lendemain et cette certitude, cependant et malgré tout, qu'il est des paroles nouvelles à prononcer et que, bien que tout ait été dit « depuis qu'il y a des hommes et qui pensent » il y

a encore, et il y aura toujours quelque chose à dire. Ne sourions donc pas de la fidélité que certains artistes gardent aux formes d'art qui les ont précédés ; ils ont droit à notre respect attendri, mais que cela ne nous empêche point de nous montrer accueillants et sympathiques aux efforts de ceux qui, comme on dit, « vont de Tavant. » En moins de cent ans, nous avons vu fleurir en France cinq styles nettement caractérisés : le style de la Régence, le style Louis XV, le style Louis XVI, le style du Directoire et le style du premier Empire. Architecture publique et privée, peinture, sculpture art décoratif, il n'est aucune branche de la création artistique qui n'ait donné naissance, durant ces cent années, à de magnifiques floraisons. Gomment se fait-il que le dixneuvième siècle français qui, dans l'histoire de la peinture et de la sculpture, apparaît comme un des siècles les plus féconds, au point qu'il faut remonter au Quattrocento pour rencontrer une aussi glorieuse pléiade de grands peintres et de grands sculpteurs, ait fait preuve, en architecture et en art décoratif, d'une aussi déplorable stérilité. Si les mœurs, les idées, les conceptions et les conditions de la vie sociale et de la vie intime n'avaient pas subi les transformations qu'elles ont subies entre le début et la fin du siècle dernier, cela pourrait encore s'expliquer. L'on comprendrait mieux que de la fin du xvne siècle au commencement du règnede LouisXVI, par exemple, l'architecture et l'art décoratif fussent à peu près demeurés les mêmes que l'on ne comprend

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