J2HEMINÉE PAU EUGÈNE GRASSET
le non-professionnel est nuisible. Un ébéniste, un ferronnier, un potier de métier, il se peut qu'ils créent des meubles, des ferronneries, des vases banaux, quelconques, mais ils n'enfreindront jamais les lois d'une technique dont ils ont pénétré, dont ils connaissent à fond les ressources et les secrets. Si banaux, si quelconques soient-ils, leurs meubles seront des meubles, leurs ferronneries des ferronneries, leurs pots des pots, et, pour peu qu'ils n'aient pas le goût corrompu par les aberrations environnantes des faux artistes, il n'est pas impossible qu'ils parviennent à faire œuvre d'art. Et le respect de la matière employée, l'appropriation stricte de la forme aux possibilités de cette matière et à la destination de l'objet, en dehors dehors même de toute préocupation ornementale, cela ne suffit-il pas, en art appliqué pour faire œuvre d'art? L'histoire de l'art décoratif, dans tous les pays du monde, est là pour le prouver. L'une des grandes faiblesses de l'art décoratif moderne est d'être graphique. Ceci doit être expliqué. Un ébéniste, un ferronnier, un potier, qu'ils soient des dessinateurs peu habiles, qu'ils n'excellent point dans la présentation linéaire de leurs conceptions, cela n'importe guère : ils conçoivent les formes dans leurs volumes, ils ont l'expérience des proportions en relief ; ils sont gens de métier et de leur métier. Avec le dessinateur décoratif, l'artiste graphique, il en va tout différemment; quand il dessine indistinctement des cartons de velours imprimés, de papiers peints, de tapis, de lampes, de verres, de meubles,
de bijoux, il est impossible qu'il ait la science de toutes ces techniques, qu'il possède le fin du fin de tous ces métiers dont la pratique complète exige un long apprentissage, une laborieuse patience, aussi, peut-être, un instinct, des dons particuliers. Frais émoulu d'une école où il a reçu, généralement, une éducation plus historique que pratique, où on lui a enseigné bien plus le superflu, le secondaire, l'inutile, c'est-à-dire l'ornementation, que l'essentiel, que l'indispensable, c'est-à-dire, la science de la matière et de la forme, la logique, Fart de l'application rationnelle, ou peintre délaissant la palette et le pinceau, le voici créateur de modèles pour toutes les industries décoratives, imposant aux techniciens, aux praticiens de ces industries l'exécution de ses conceptions décoratives. Quoi d'étonnant que le mieux doué, le plus compréhensif, le plus intuitif, n'étant point bridé dans sa création parles conditions spéciales de chaque technique, se laisse aller à des fantaisies irréalisables.
Ajoutez à cela les inconvénients, non moins graves, de la division du travail : l'ouvrier exécutant des travaux dont il n'a point conçu le plan, de l'esprit desquels il ne peut donc se pénétrer qu'imparfaitement et qu'incomplètement, les transpositions, les modifications que subit nécessairement tout projet lors de la mise en œuvre, l'indifférence du praticien à l'égard de modèles dont la réalisation excède quelquefois les moyens matériels qu'il a de les matérialiser, et vous aurez devant vous quelques-
unes, entre tant d'autres, des raisons pour lesquelles un trop grand nombre encore d'œuvres d'art décoratif moderne ne sont que des choses hybrides, inharmonieuses, disproportionnées, incohérentes, illogiques, plates, ridicules, puériles, vaines, meubles à jeter au feu, mal conçus et mal fabriqués, pièces de verrerie, de céramique, de métal, de bois, de carton, bonnes pour le dépotoir, bijoux dont ne veulent même pas les marchandes à la toilette de la rue de Provence, toute cette brocante qui, pour « moderne » qu'elle soit, ne vaut pas mieux que celle, dite de style, dont nous étions déjà suffisamment encombrés.
Il y a autre chose, dira-t-on : l'absence, chez les décorateurs français modernes de principes, de discipline, d'idées générales, l'absence d'une conception collective de leur art, d'un idéal commun, principes, discipline, idéal établissant entre eux des liens étroits et forts.
Un peintre qui brosse des toiles destinées à être accrochées, encadrées d'or, sur des murailles quelconques, un sculpteur qui modèle des statues sans s'inquiéter du milieu où elles seront placées, il n'y a point d'inconvénients pour eux ni pour nous, après tout, qui sommes devenus si peu exigeants, à ce qu'ils œuvrent dans la cage de verre d'un individualisme distant et orgueilleux, et il faut constater qu'il n'en va guère autrement depuis la fin de la Renaissance et que cela ne les a pas empêchés de produire des chefs-d'œuvre; ils ont le droit de n'avoir pour
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principes que leur fantaisie propre, pour discipline que leurs caprices, pour idéal que l'expression de leur sensibilité.
Mais les architectes, les créateurs de forme mobilières, décoratives, ne semble-t-il pas que l'acceptation d'une méthode basée sur de solides principes leur donnerait une force qu'ils ne peuvent acquérir isolément, et leur permettrait de s'imposer plus vite et avec plus d'autorité, au public ? Il n'y a pas parmi eux que des hommes de génie, que de prodigieux talents, que des caractères supérieurs; beaucoup d'entre eux sont des gens heureusement doués, ingénieux, à l'assimilation rapide et vive, et qui possèdent au plus haut degré la remarquable facilité d'assimilation et l'espèce de goût moyen qu'ont la plupart des Français. C'est peu de chose et c'est beaucoup, cependant, maison s'aperçoit bientôt que cela peut ne pas être suffisant et que le rendement des efforts qu'accomplissent ces artisans et ces artistes serait infiniment plus grand et infiniment meilleur s'ils se sentaient eux-mêmes soutenus et encadrés, s'ils faisaient partie d'un corps professionnel étroitement uni par les mêmes doctrines. De quoi ne seraient-ils pas capables, alors, puisque, livrés à leur initiative propre, nous les voyons chaque jour dépenser tant de talent et aboutir à de si charmantes réalisations?
Mais — il faut cependant se rendre à la raison — ce qui vaut ailleurs ne vaut rien chez nous. Aucune de nos grandes associations artistiques ne s'est
créée d'après un programme esthétique auquel ses membres auraient été forcés d'adhérer. Les Indépendants n'ont d'autre évangile que la liberté absolue. La Société Nationale, la Société du Salon d'Automne n'inscrivent en tête de leurs catalogues aucune profession de foi à laquelle il soit nécessaire d'adhérer, de se rallier pour en faire partie : la preuve est que bien des artistes de celle-ci prennent part aux expositions de celle-là; et il est plus que probable que si, pour une raison ou une autre, le Salon d'Automne ne s'était pas constitué, nous aurions vu peu à peu la Société Nationale ouvrir ses portes à des tentatives de plus en plus avancées. Il en va de même à la Société des Artistes- Décorateurs, où les tendances les plus diverses même les plus opposées se trouvent représentées. Faut-il déduire de cette répugnance à accepter aucune discipline collective, à se ranger sous aucun drapeau, que les artistes français se désintéressent entièrement des problèmes esthétiques et s'endorment sur l'oreiller d'un doux éclectisme PEclectiques, ils sont bien trop individualistes pour l'être; ils ont une bien trop haute idée de la supériorité de leurs conceptions personnelles de l'art et une trop grande confiance en eux-mêmes pour se contenter de cette solution, qui, à tout prendre, n'en est pas une! Ils ne sont nullement des tièdes : ils sont tout l'opposé. Ils ne font rien sans passion, mais ils ne font bien que ce qu'ils font individuellement, sous leur entière responsabilité; et ils aiment le risque parce qu'ils
aiment Faction. Je ne crois pas qu'en aucun autre pays, une telle absence de méthode, d'organisation aurait jamais pu être féconde, comme elle l'a été, — les faits le prouvent — en France. Et c'est là, entre tant d'autres, que je tâcherai bientôt de mettre en lumière, un des traits les plus caractéristiques de l'art décoratif français moderne.