ESSAI SUR LART DÉCORATIF
travail et le public s'est de nouveau passionné pour leurs productions. En pleine guerre, d'ailleurs, Fart décoratif moderne n'avait pas cessé toute activité, et l'on sera surpris, lorsque l'on dressera l'état de ce qui a été réalisé au cours des quatre années terribles, et du nombre et de la valeur des tentatives qui ont été faites dans ce domaine; des industries nouvelles se créèrent de toutes pièces, comme celles du Jouet français; partout des ateliers de verrerie, de céramique, d'objets en perles, en cuir, en métal, s'ouvrirent d'où sortaient des choses charmantes, fabriquées par les blessés, les malades, les mutilés; et l'art décoratif français moderne se popularisait ainsi, atteignant alors des couches du public qui en ignoraient jusqu'à l'existence ; il devenait ainsi un art réel, un art vivant, qui, parmi les tristesses et les enthousiasmes, les souffrances sublimes et les sublimes espoirs, et les angoisses et les ardeurs de l'heure, était comme l'expression de la joie puérile et touchante que, depuis les origines du monde, les hommes éprouvent à tirer d'un peu de matière inerte, une chose de beauté.
L'art décoratif moderne n'a donc pas chômé, chez nous, pendant la guerre; et, dès le lendemain de l'armistice, lorsque s'ouvrit au Pavillon de Marsan le dixième Salon des Artistes Décorateurs, on put se rendre compte, qu'il n'avait rien perdu de sa force vitale : et six mois plus tard, au Salon d'Automne (1919) plus de cinquante ensembles prouvaient d'une part, que jamais il n'avait eu plus de vigueur, d'autre
part que jamais le public n'avait porté à ses productions plus d'intérêt et c'est aux artistes-décorateurs modernes que fut confiée, grâce à l'appui, il faut le dire, du Directeur des Beaux-Arts, M. Paul Léon, la décoration de la voie triomphale lors de la rentrée des troupes victorieuses. Et chaque jour s'ouvrent à Paris de nouvelles boutiques d'art décoratif moderne, et chaque jour, par suite de l'évolution des mœurs et de la vie sociale, du déplacement et de l'accroissement des fortunes, du goût de luxe qui caractérise notre époque, nos décorateurs trouvent dans la pratique des occasions de se perfectionner qui leur ont manqué jusqu'ici ou qui, jusqu'ici, étaient trop peu fréquentes. L'on pouvait dénombrer sans peine, il y a seulement dix ans, les gens doués d'assez de courage pour confier à un décorateur moderne l'aménagement, la décoration, le mobilier d'une salle à manger, d'un salon, d'une bibliothèque, d'une chambre à coucher ; ils ne se comptent plus à présent. Réjouissons-nous-en, car s'il est vrai que la fonction crée l'organe et que c'est en forgeant que l'on devient forgeron, il est certain que plus s'accroîtra la confiance de leur clientèle et plus fréquemment ils auront à résoudre des problèmes de ce genre, plus grande deviendra l'habileté de nos artistes et de nos artisans à y trouver des solutions de plus en plus satisfaisantes. (Si je n'avais adopté ici le parti de ne point parler des œuvres, de m'en tenir uniquement à la mise en lumière des idées directrices et des tendances de l'art décoratif français moderne, il me
serait aisé de citer cent exemples à l'appui de ce que je viens de dire.)
Il est encore, aux difficultés qu'a rencontrées et que rencontre chaque jour, malgré ses incontestables succès, l'art décoratif français moderne, une autre cause : je veux parler de la façon dont se sont recrutés d'abord et continuent de se recruter, en trop grand nombre, ceux qui l'ont pratiqué ou le pratiquent.
Gomme la peinture et la sculpture, comme tous les arts, d'ailleurs, l'art décoratif est devenu la proie des amateurs, n'entendant pas par amateurs ces honnêtes gens qui, autrefois, peignaient ou écrivaient « pour se distraire », disaient-ils, sans prétention ni souci d'exposer ou de se faire imprimer, mais cette innombrable catégorie de non-professionnels toucheà-tout, qui n'approfondissent aucune technique, qui ne sont ni des artistes ni des artisans, qui n'ont ni dons réels ni réelle science, qui sont les parasites de l'art, s'assimilent vaguement la manière et les procédés des maîtres vivants ou morts et encombrent les expositions de leur médiocrité. Ne reculant devant rien pour s'imposer à l'attention, dénués de toute personnalité et toute imagination, ils vont, naturellement, aux formules excessives : d'où l'illogisme, l'incohérence, l'excentricité, l'exaspérante prétention à la nouveauté de tant de productions contemporaines, lesquelles font un si grand tort aux œuvres sérieuses, réfléchies, pondérées des artistes dignes de ce nom.
En art décoratif, plus encore qu'en tout autre art,