‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 2)Chapitre 72 sur 81 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'écrivais à la première page de ce livre que mon désir était d'attirer l'attention sur l'art et l'industrie des Ibères, que la critique ignore ou méprise. Les longues descriptions, les analyses minutieuses que j'ai faites d'un très grand nombre de monuments, les uns déjà connus, la plupart inédits, le classement que j'en ai tenté, l'appréciation que j'en ai proposée, les idées générales que j'ai essayé de dégager de toutes ces études, auront-elles convaincu le lecteur qu'il y a là déjà les matériaux d'une histoire ? Pour bien se rendre compte des éléments que ces recherches apportent à la donnée comme à la solution du problème, il est nécessaire de mesurer la tâche faite.

Je crois avoir réussi à montrer que, tout au début de la vie vraiment civilisée dans la Péninsule hispanique, les peuplades dispersées en ce vaste et beau territoire ont eu, comme dans d'autres pays dont la réputation est à ce point de vue meilleure, le souci et le goût des travaux plastiques. Comme les autres habitants des terres qui bordent la Méditerranée, leurs croyances religieuses, leurs superstitions, leur culte les ont poussés à donner une l'orme à leurs dieux, à orner leurs temples d'idoles, à dresser sur les tombeaux des effigies et des symboles tutélaires ; l'instinct du beau qui sommeille au fond de toute âme humaine, quitte à ne s'éveiller que par instants fugitifs, les a décidés à chercher

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pour agrémenter leurs ustensiles familiers, leurs armes, leurs vêtements, leurs bijoux, des ornements brillants ou pittoresques. Il existe dans ioutcs les régions de l'Espagne des témoins de ces très antiques essais : statues funéraires, idoles ou ex-voto de bronze, bracelets, colliers, fibules, diadèmes de bronze, d'argent et d'or, épées de fer, vases d'argile, dont il est aisé de reconnaître l'origine indigène, parce qu'il est impossible de les confondre avec les produits contemporains d'autres pays, comme ceux de la Gaule ou de l'Italie.

Mais, il faut bien l'avouer, les plus anciens et les plus vénérables de ces souvenirs des âges primitifs déconcertent par leur barbarie les plus dévoués amis des peuples Ibères. Les rustiques poteries de terre caillouteuse de l'Amarejo ou de Meca, mal pétries, mal modelées et mal cuites ; les obscènes et difformes figurines répandues à foison depuis Murcie jusqu'à Gulina, les massifs becerros de granit, taureaux, porcs ou élépbants de Guisando, les raides guerriers lusitaniens de Lisbonne ou de Vianna, les monstrueux animaux, les hommes non moins monstrueux de Redobàn, les stèles à rudimentaires bas-reliefs de Grenade, voilà des œuvres où l'œil chercherait en vain la plus fine lueur d'imagination ou de goût, et ne faudrait-il j>as vraiment laisser toute espérance à l'entrée du Musée où seraient groupées toutes ces premières et lamentables ébauches ? Ne semblent-ils pas privés parla nature, irrémédiablement, du sens esthétique même le plus obtus, ces artisans à l'œil aveugle, à la main lourdement endormie ?

Mais voici que, tandis qu'ils paraissent croupir dans cette barbarie, abordent aux rives hospitalières de la Grande mer orientale des navigateurs intrépides, colporteurs de toutes les jolies choses qui naissent là-bas. bien loin, sous les doigts agiles des potiers, des fondeurs, des orfèvres et . des sculpteurs. Et ces marins négociants, ce sont les Phéniciens avec toute leur pacotille chaldéenne, égyptienne, tyrienne, sidonienne, chypriote ; de cela nul doute ; l'histoire a depuis longtemps enregistré leurs voyages, narré l'établissement et la richesse de leurs comptoirs, la prospérité de leur commerce. Mais les Phéniciens ne sont pas seuls, et peut-être même ne sont-ils pas les premiers débarqués ; un autre peuple leur fait concurrence, qu'on ne s'attendait pas à voir apparaître en ces

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parages lointains, dont l'art et l'industrie viennent porter dans les ateliers indigènes un air vivifiant, une lumière réchauffante, je veux parler des Mycéniens.

Ce ne sera pas, je l'espère, un insignifiant résultat de cette enquête, d'avoir établi que les premiers maîtres des Ibères, de leur plastique enfantine et comme nouée, furent ces aïeux des Grecs dont le domaine semble s'étendre, à mesure que l'archéologie fouille plus obstinément les couches profondes du sol, tout autour delà Méditerranée. Jusqu'aux plus extrêmes limites occidentales de la Péninsule, jusqu'aux bords de l'Atlantique a pénétré leur influence féconde. C'est à leur exemple que les villes élèvent leurs murailles cyclopéennes ; que les portes des Citanias s'ornent d'ingénieux et compliqués enroulements ; que les vases de terre cuite se décorent à la surface de mille combinaisons élégantes ou naïves de lignes, de chevrons, de zigzags, de cercles, de crosses, de spirales, ou bien de fleurs, de feuilles et de tiges copiées sur nature ou habilement stylisées, ou bien encore d'animaux fantastiques ; que les lames et les poignées de poignards et de sabres s'embellissent de fins lacis gravés, que naissent vraiment les industries artistiques de la céramique et de la métallurgie.

Les Ibères, au contact de ces initiateurs habiles, ouvrent leurs yeux et leurs oreilles, développent leur esprit où naît le goût, affinent et perfectionnent leurs outils. Mais ce ne sont point des apprentis qui s'hypnotisent en la contemplation des mêmes modèles, des écoliers qui jurent sur la parole d'un seul maître. Ils se montrent non moins accueillants des enseignements que leur portent d'autres visiteurs, d'autres amis. Les Phéniciens, avec les menus objets entassés dans leurs vaisseaux creux, déballent dans leurs comptoirs des œuvres plus importantes et plus précieuses. Surtout les images de leurs dieux, de leurs démons, leurs idoles, leurs symboles sont répandus par milliers dans les villes et les villages de la Bétique, dans tous les ports, le long de tous les fleuves ; ces figures ou naïves ou fantastiques, dont l'aspect étonne les regards des él rangers, dont l'histoire et la légende sont racontées par d'élégants et subtils bavards, et frappent les imaginations jeunes encore, ces figures les Ibères les voient dessinées partout ; elles sont de thème et de motif courant sur les perles et les amulettes des colliers, sur les chatons des bagues et des

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cachets : elles se traduisent en figurines de terre cuite ou de bronze, en statuettes ou statues de pierre. Les Ibères les contemplent, s'en amusent, et remplissent leur mémoire de leurs silhouettes étranges. Et ainsi, peu à peu, en même temps qu'à la décoration mycénienne, ils s'initient a la décoration phénicienne, et des deux parts leur arrive comme un double afflux d'Orient, ici déjà hellénisé et purifié par conséquent, là plus trouble, plus confus, avec son mélange hétérogène d'Asie et d'Afrique, de Chaldée, de Babylonie et d'Egypte.

Ainsi naissent ces figures singulières, à demi orientales, à demi grecques, la Vicha de Balazote, le Griffon de Redobân, les Sphinx d'Agost et du Salobral ; ainsi naissent ces premières et si caractéristiques sculptures du Cerro de los Santos, comme la tête barbue ou les têtes à turban.

Mais, et c'est ici que cette histoire devient d'un haut intérêt, cette combinaison d'influences concordantes qui aurait tué à jamais tous les instincts artistiques des Ibères, si les Ibères en avaient eu, qui aurait fait de leurs productions quelque chose de tristement bâtard et stérile comme l'art phénicien lui-même, ces influences au contraire ont fait naître les Ibères au sens et au sentiment de la forme, je puis dire même de la beauté ; elles les ont sauvés d'eux-mêmes, et chose presque paradoxale, elles leur ont donné de l'originalité.

Car c'est ce qui frappe dès l'abord, à cette période d'initiation. Toutes ces œuvres, où l'on reconnaît avec une telle évidence une double source d'inspiration, dont il est facile de préciser le caractère hybride, de démêler les éléments doubles, ces œuvres restent invinciblement des œuvres espagnoles. La Yicha de Balazote, comme l'a si bien montré M. Heuzey, se rattache de la façon la plus certaine, par les liens les plus évidents, au taureau chaldéen à face humaine, mais il n'y a pourtant en Chaldée aucun monstre qui lui ressemble ; elle descend de lui, mais, par une série d'intermédiaires, la race s'est transformée. Est-ce à dire que le sang s'est appauvri? Non certes ; mais les éléments nouveaux qui s'y sont amalgamés ont contribué à créer un être nouveau, et ces éléments sont faits d'un peu de génie grec, et de beaucoup d'idées ibériques. Et d'autre part examinons tel ou tel grand tesson de vase de l'Amarejo ; c'est bien

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le style ornemental de Mycènes qui s'est traduit dans ces tiges, dansées vrilles, dans ces spirales, dans ces larges feuilles ; nous sommes à Mycènes, sans aucun doute, et pourtant nous sommes en Espagne. La décoration de celte céramique emploie et mêle les éléments étrangers avec un goût et une dextérité qui ne doivent rien à personne ; elle est imitée et elle est originale. Que nous sommes loin de ces copies simiesques auxquelles se sont plu et attardés les ateliers phéniciens ! Ils n'ont jamais su fabriquer que du pseudo-asiatique et du pseudo-égyptien ; empruntant à l'Orient, empruntant à Mycènes, les ateliers de l'Ibérie ont su créer de l'ibérique.

Que serait devenu cet art ainsi miraculeusement engendré, si les relations de l'Espagne avec la Grèce et l'Orient avaient tout à coup cessé ? Nul ne peut le soupçonner. Toujours est-il que sous l'effet persistant de cette double influence l'art ibérique a franchi encore quelques étapes, non sans succès, non même sans gloire.

Passons de l'âge de la Grèce primitive à celui de la Grèce archaïque. Les Phéniciens continuent brillamment leur commerce avec la Péninsule ; mais leur industrie, leur art ne progressent ni ne se transforment; si la routine de leurs ateliers paraît un instant céder au mouvement etau besoin de vie, c'est qu'ils subissent 1 action en retour de l'art et de l'industrie des Grecs, qui, eux du moins, s'agitent et bouillonnent dans un inlassable désir de progrès et de perfection. Et les Ibères profitent d'enseignements nouveaux, sans rien perdre de la discipline ancienne. Ils restent fidèles aux leçons reçues de l'Orient et de Mycènes ; mais l'art du Dipylon ne leur est pas indifférent. Les bandeaux d'or de Caceres sont le fruit de l'antique union rajeunie par un enlacement nouveau, et pour la première fois, c'est d'Athènes que nous sentons venir l'esprit qui féconde. La céramique n'est pas en reste, et sur la panse des grandes urnes viennent se peindre ces grands carnassiers chasseurs dont les vases proto-attiques et proto-béotiens nous montrent les frères plus vigoureux seulement, plus nerveux, plus près de la nature et de la réalité.

Maintenant c'est le vne, c'est le vic siècle: les colonies de Phocée ont occupé les bons ports delà côte orientale : les Grecs, les vrais Grecs, ayant conscience de leur génie, répandent dans ce pays, où les accueille une ami-

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tié séculaire, les beaux vases, les fines et délicates figurines, les monnaies élégantes et vigoureuses, la riche orfèvrerie ; ils sont venus par étapes, 8'arrêtant aux Baléares, comme ils paraissaient aux bords enchanteurs de la Ligurie. Leur art, leur industrie n'ont pas encore atteint la perfection ; mais ils s'en approchent à grands pas, ils vont la toucher dans quelques lustres, et combien supérieurs déjà sont les objets qu'ils offrent à limitation de leurs hôtes ! Ceux-ci se laissent séduire, et comme justement les nécessités d'un culte, d'un temple célèbres ont fait surgir dans une région propice, non loin de la mer, non loin des villes hellénisées, sur la grande route qui va de Bétique en Gaule à travers le pays des Tartessiens, un florissant atelier de sculpture, voici que le charmant archaïsme grec, avec ses hésitations et ses hardiesses, ses élans et ses repentirs, ses grâces et sa gaucherie, sa naïveté raffinée va se mêler aux souvenirs de l'Orient et de Mycènes. Au Cerro de los Santos va se créer un style tout à la fois traditionnel et nouveau, oriental et grec, et surtout, et toujours espagnol; lesplus beaux des Santos et des SVmtas vont paraître à la lumière, et vont naître les majestueuses prêtresses, chargées de mitres, de couvreoreilles, de diadèmes, de colliers et de bagues, enchâssées dans leurs lourds manteaux retombant à plis raides, figées dans leur immobilité hiératique, le mélancolique sourire errant au coin de leurs lèvres closes.

Et voici surtout le chef-d'œuvre; voici la reine et la déesse, la belle, la grande, la majestueuse Dame d'Elche. En ses atours magnifiques viennent se résumer toutes les richesses et toutes les élégances des costumes, de la coiffure et des bijoux; en son visage énigmatique, idéal et réel, en ses yeux vivants, sur ses lèvres voluptueuses, sur son front pensif et sévère, se résument toutes les noblesses et toutes les sévérités, toutes les promesses et toutes les pudeurs, tout le charme, tout le mystère de la femme. Elle est orientale, par le luxe de ses joyaux, par un je ne sais quoi que le sculpteur a conservé, la modelant, de ses plus anciens maîtres, par les traditions de métier qu'on retrouve encore vivaces ; elle est grecque, elle est altique par une inexprimable fleur de génie qui la parfume comme ses sœurs de l'Acropole ; elle est surtout espagnole, par la surcharge de sa mitre et des grandes roues qui encadrent sa tête fine, par

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