‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 2)Chapitre 73 sur 81 · CONCLUSION 30Q · texte numérisé non relu

CONCLUSION 30Q

l'étrangeté troublante de sa beauté. Elle est plus qu'Espagnole, elle est l'Espagne même, elle estl'Ibérie, sortant, rayonnante encore de jeunesse, de son tombeau plus de vingt fois séculaire.

Quels progrès peuventrester encore à faire, quand un artiste s'est avancé si loin dans le chemin de l'idéal et du sublime ? La Dame d'Elche est le chef-d'œuvre de l'archaïsme ibérique ; mais l'artiste avait empreint son œuvre d'une subtile beauté, signe avant-coureur de la perfection classique. Aussi est-ce sans beaucoup d'étonnement que l'on voit les sculpteurs du Cerro suivre d'un pas inégal, mais suivre vraiment ceux qui, d'Argos ou d'Athènes, leur envoyaient les rayons de leur lumière. Car c'est bien la pure beauté du v° siècle attique qui se reflète sur cette admirable tète d'éphèbe dont j'ai vanté l'expression d'énergie sereine et la facture simple et savante : elle est digne de l'atelier de Polyclète ; et de cette illustre main auraient pu partir encore ces têtes de femmes calmes et majestueuses sous leur voile et leur mitre qui font, au Musée de Madrid, un imposant cortège à la grande statue archaïque.

Sous la chaleur bienfaisante du génie grec, le génie ibérique se déploie ; qui sait les chefs-d'œuvre que d'heureuses fouilles livreront à la chance sagace du Schliemann qu'attend l'Espagne ? Les céramistes, sans oser se risquer à suivre l'exemple des potiers grecs et décorer les vases de figures humaines, perfectionnent la technique, atteignent une plus grande habileté à tracer les motifs linéaires ou floraux ; le peintre prend à ses émules d'outre-mer sa légèreté de pinceau à enrouler un rinceau ou une spirale, à tracer des oves, à jeter sur une vaste surface des animaux fantastiques et des plantes de rêve, avec toute la diversité des motifs géométriques ; l'art du bronze s'est épanoui ; les têtes de taureaux de Costig, si l'on n'examine que l'aspect ornemental et décoratif, valent ce que 1 ait grec a créé de meilleur en ce genre ; le petit taureau de Lisbonne ne déparerait pas la collection des petits bronzes de l'Acropole.

Mais par malheur, ici finit à vrai dire l'histoire heureuse de l'art ibérique. A peine a-t-il atteint sa maturité qu'il dépérit, languit et meurt. La sculpture, comme brisée par son dernier eflbrt, ne cherche pas à se dégager de ce qui la gêne encore, de certaines formules, de conventions, de traditions qui remontent à ses plus lointaines origines ; elle devrait s'essayer

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à donner le mouvement et la vie à ses personnages immobiles, à alléger leur costume, à affiner elle-même son goût, à tenter l'emploi de matières plus plastiques, d'outils plus acérés et plus mordants : elle préfère s'amuser au contraire à échaffauder les mitres, à compliquer les cagoules, à superposer les robes et les manteaux, voilà pour les statues de femmes, à draper consciencieusement les hommes à la romaine, à aligner en très bon ordre autour de leur front les routinières mèches chaldéennes. Puis, quand les Carthaginois viennent à leur tour, apportant un renouveau d'Orient, c'est le luxe des symboles astronomiques, des amulettes superstitieuses qui charme maintenant les tailleurs de pierre attardés ; ils sont entrés dans une irrémédiable décadence. Et les céramistes suivent ces fâcheux errements ; ils sont aussi victimes de la routine. Ils remâchent les mêmes figures, les mêmes motifs sucés jusqu'à la moelle ; ils ressassent et rabâchent les mêmes thèmes usés et fatigués, et à bien peu de chose leur comptent leur courante adresse technique et leur dextérité de machines automatiques.

Que si je cherche la cause de cet arrêt, peut-être ne faut-il pas aller bien loin pour la découvrir. Sans les Phéniciens, sans les Grecs surtout, les artistes Ibères n'auraient pas existé ; si l'arrivée des Grecs les a créés, ne serait-ce point aussi le départ des Grecs qui les tua ? Dès que la lutte des Carthaginois et des Romains amena ces deux peuples en Espagne, dès que peu à peu l'influence de la Grèce céda la place à l'influence de Rome, dès que les conquérants eurent établi dans la Péninsule leurs soldats et leurs magistrats, dès qu'ils eurent conquis le pays, et organisé leur conquête, envahissant jusqu'aux moindres bourgades, se substituant à tout et à tous, les Ibères durent oublier leurs meilleurs maîtres, leurs bienfaiteurs artistiques. Livrés à leurs propres forces, à leurs propres ressources, à leur modeste génie, ils travaillèrent sans ardeur, sans courage, sans goût, sans succès. On le voit bien en étudiant la série des petits bronzes ibérico-romains ; ceux qui voulurent imiter les figurines importées par les vainqueurs ne surent pas même y réussir ; ils n'ont obtenu dans leurs moules que des épreuves alourdies, arrondies, amollies des modèles qu'ils voulaient copier, et si nous voulons trouver une œuvre à louer, il faut nous rabattre sur ce Jinetc de Palencia, si

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