I. J. Martha, LArt étrusque, p
a. Voy. en particulier la bulle publiée dans Y Art étrusque, fig. 383.
En tenant compte en effet de ces divers éléments, et de ces considérations, je choisirai volontiers Tannée 44o comme l'année approximative où fut exécuté le chef-d'œuvre de la sculpture ibérique.
11 en résultera que les œuvres du Cerro où se manifeste un archaïsme plus jeune s'échelonneront au cours de la première moitié du v* siècle, et de la seconde du w". Avant celte époque rinlluence de TOrient et de Mycènes a été longtemps prépondérante. Pendant la fin du v* siècle, pendant le iv", les artistes espagnols reçoivent surtout les leçons de la Grèce, mais ils s'en tiennent à ce dernier effort, dont les effets persistent encore à l'époque romaine.
Que s'il en fut ainsi, — je dirai plus tard que sur un autre terrain, celui de l'art industriel, cet effort même a été bien plutôt brisé — s'il en fut ainsi, les raisons m'en paraissent assez claires. D'abord il est plus aisé d'imiter les produits imparfaits d'un art qui se cherche encore, comme l'art archaïque, et dont les caractères, qualités ou défauts, s'accusent en un vigoureux relief, que les a?uvres achevées d'un art en pleine maturité, surtout quand cet art est l'art grec classique, si idéal et si près de la nature, si pensé et si vrai, si savant et si simple. De sorte que lorsque les sculpteurs ibères se sont trouvés en face des créations sublimes des grands maîtres du v* et du iv*" siècles, leur génie s'est ébloui devant tant de lumière, et ce jour-là ils ne lurent pas plus avant.
A cette raison pour ainsi dire psychologique et morale s'ajoutent sans aucun doute des raisons politiques. A cette même époque où la (irèce atteint à la perfection artistique, sa place dans le monde grandit ; ses relations avec les peuples étrangers deviennent plus régulières et plus fréquentes. Ces comptoirs lointains attachés à la côte espagnole, qu'ils
général et la merveilleuse délicalesse de la joaillerie, émet Tavi}» que tous ces. bijoux sont de fabrique grecque. 11 est bien certain que les (îrecs fabriquaient des bijoux d'exportation, conformes aux goiils des peuples acheteurs. « La fantaisie locale, dit M. llcuzey, a encore exagéré les modes du (]erro, et surtout ces larges piîiulants d'oreilles que les (îrecs, faisant au luxe une concession (ju'ils n*aurai(>nt pas tolérée chez eux, fabriquaient aux deux extré-
mités de la Méditerranée, en Crimée comme en Espagne, pour les Scythes comme pour les Ihbres» (Comptes liend us de l'Académie des Inscriptions, sept. 1897, p. 5o6 r= p. /| du tirage à part). On voit que, si l'on en croit M. lleuzey, et si le modèle des bijoux de la Dame d'Elche est plutôt grec que phénicien, la découverte du buste espagnol vient indirectement appuyer la théorie de M. Martlia.
soient phéniciens, phocéens ou puniques, sont devenus des ports de grand commerce, et les échanges se multiplient des colonies aux métropoles. Il est tout simple de penser que les importations d'objets d'art sont devenues plus nombreuses et plus faciles, et que les habitants de la Péninsule, dont le goût était assez éveillé pour en comprendre la supériorité, ont préféré les ci^uvres grecques aux œuvres de leur pays; les artistes indigènes ont dû céder la place a des rivaux plus féconds et plus habiles.
Mais il faut tenir aussi en compte que de très bonne heure un autre peuple entre enjeu et petit à petit pénètre dans l'ibérie qu'il va conquérir. L'invasion des Romains, leurs intrigues, leur influence, leurs guerres ont porté un coup décisif à l'industrie et à l'art national. Ces conquérants, en s'établissant, apportaient avec leur autorité leurs lois et leurs mœurs toute l'organisation matérielle de leur vie, sans oublier leurs arts qui n'étaient pas pour eux de minime importance ; or leurs arts, ce sont les arts de la Grèce à peine adaptés et transformés. C'est la sculpture gréco-romaine qui se substitue partout — sauf peut-ôtre dans quelques districts reculés de montagnes — à la sculpture ibéro-grecque ; on sait avec quelle abondance les statues de type et de style romain sortent depuis des siècles des innombrables ruines et despoblados de l'Espagne ; toutes ne datent pas de l'époque impériale.
Reste à savoir dans quelles conditions s'est exercée celte double influence orientale et grecque aussi longtemps que nous en avons pu constater les effets certains ; comment a pu se produire en Espagne le mélange des éléments que j'ai essayé de distinguer et de doser. Ici encore je prends parti pour M. Heuzey contre M. Théodore Reinach, l'un voulant que les Phéniciens aient joué un rôle important dans l'aflaire, l'autre voulant réduire leur rôle à néant.
M. Théodore Reinach dit textuellement: (cPour moi, qui en fait d'art phénicien n'ai jamais constaté que de serviles imitations et combinaisons de modèles égyptiens et assyriens, pour moi qui n'ai jamais
3l8 LA SCULPTURE
entendu dire que les marchands phéniciens fissent le commerce d'œuvres d'art véritables, mais seulement de bijoux et de bibelots (iOupjuiaTîf), je me refuse, jusqu'à preuve du contraire, à admettre que Fart tout d'emprunt de ces marchands de pacotille ait jamais pu féconder même des populations barbares ; les mulets sont toujours stériles *. » Sans doute, mais la question me semble très mal posée, et l'objection peu redoutable. M. Heuzey remet les choses au point quand il écrit : « Les Phéniciens apportaient surtout des produits de fabrication orientale ou égyptienne, tirés directement de ces fabriques, ou contrefaits par leur propre industrie ; c'étaient de riches tissus, des armes de prix pour les chefs, de la bijouterie pour les femmes, des vases et des ustensiles de métal, objets le plus souvent décorés d'ornements et de figures; par là ils commencèrent l'initiation de ces peuples barbares à la civilisation qui tlorissait de l'autre côté de la Méditerranée ^ » On ne saurait mieux expliquer le rôle des Phéniciens, qui n'était pas celui de créateurs, il est banal de le rappeler, mais celui de courtiers. C'est la Chaldée et l'Assyrie, c'est la Grèce mycénienne, c'est la Grèce primitive de l'Asie et des Iles qu'ils ont importées en Espagne ; on n'a jamais voulu dire autre chose. C'est à eux que les plus anciens Ibères que nous sachions un peu occupés d'industrie et d'art ont dû la connaissance des modèles à l'imitation desquels ont été façonnés la Vicha de Balazote, les Sphinx d'Agosl et les Sphinx du Salohrah les animaux fantastiques de Redobân: c'est par leur intermédiaire que la céramique mycénienne, comme j'essaierai de le montrer, s'est introduite dans la Péninsule; par leur intermédiaire, sans doute, que les comptoirs qui leur appartenaient en propre sur la côte espagnole ont reçu des s tocs importants d'œuvres grecques archaïques en même temps que les comptoirs phocéens et massaliotes en étaient approvisionnés \
I. Th. Rciiiach, Ilevue des Etudes grec- plioniciennc, l'industrie des Phéniciens a com-
ques. 1898, p. 5960. mencc d'assez bonne heure, vers la fin du
a. L. Heuzc}', Le taureau cltaldéen à vii« siècle, à se môler d'élémenls helléniques.
tâte humaine^ p. 128. Les marins de Tyr, de Sidon, de Carlhage
3. « Sans doute, d'après une théorie que étaient d'ailleurs de trop bons marchands pour j'ai formulée ailleurs, celle de l'action en ne pas avoir transporté aussi, lorsqu'ils y trouretour de rurchaïsrac grec sur la production raient avantage, certains produits grecs, même
Méditerranée espagnole, depuis le cap Greus jusqu'à Gibraltar, sont tellement connus, qu'il est à peine besoin d'en parler ici ; il n'y a guère de discussion entre les érudits que sur quelques identifications de villes, et sur la date de certains établissements.
Mais il est un point hors de doute, c'est que bien avant la fondation des comptoirs phocéens, les Grecs fréquentaient communément la côte occidendale de la Péninsule. A toutes les escales de son périple Festus Avienus rencontre des appellations helléniques qui semblent même l'étonner un peu parfois. On se rappelle ses vers à propos du Rio Tader, désigné dans l'antiquité par le mot Theodorns :
nec slu[>ori sit libi
quod in feroci l).irbaroque sat loco cognonien hujus Gra?cia.* accipis sono *.
Dans le môme passage, à côté de V Ilérnéroscopion, établissement phocéen, et pour nous en tenir à la même région médiane de la côte occidentale, on trouvera la mention de Vile Strongyle, du peuple des Gymnètes et de l'île Gynwcsia, des îles Pityussœ, tous noms certainement adoptés par les navigateurs et les géographes avant le v* siècle. Tous ces baptêmes qui, vu l'antiquité des sources où a puisé le compilateur poète, remontent à un très lointain passé, prouvent sinon que les Grecs avaient établi des Emporia dans ces parages, tout au moins qu'ils les parcouraient assidûment, en connaissaient tous les fleuves, toutes les lies, toutes les baies, tous les promontoires.
M. Ileuzey a bien établi par des arguments historiques très probants que (c les premières relations du monde grec avec l'Espagne, si anciennes que nous les supposions, sont accidentelles et intermittentes », tandis que les relations de cette même Espagne avec la Phénicie furent incessantes jusqu'à une époque très avancée de l'antiquité ^ Mais qu'importe.»^ l'essentiel est que les Grecs aient promené leurs vaisseaux aux larges flancs gonflés de marchandises, tout aussi bien que les Phéniciens, d'Emporiaî à Gadir, que leurs caboteurs aient fait sur tous les points accessibles de la côte de longues escales au cours de très nombreux