I. Revue des Etudes Grecques ^ 1898, p. 60, p. 5o
3l3 LA SCULPTUUE
effet de Taction en retour de Tarchaïsme grec sur 1 art asiatique, et surtout sur l*art phénicien. « L'art grec que nous trouvons au Cerro de los Santos, dit-il formellement, est bien un archaïsme gréco-phénicien, ou, si' Ton veut, gréco-punique. Assurément ce sont les Carthaginois, soit avant, soit après la fondation du grand centre de Carthagène, qui l'ont implanté dans la région montagneuse confinant à Tager carthaginiensis. y> Et il ajoute : (( En Espagne surtout, il n'y a rien d invraisemblable à ce que ces formes traditionnelles de l'archaïsme gréco-punique se rencontrent encore à une époque qui peut très bien descendre jusque vers la fin du ni' siècle avant notre ère, au temps de la fondation tardive de Carthagène. » Même la grande statue de Madrid pourrait toucher à l'époque de la conquête romaine. Ce n'est là d'ailleurs, il faut le reconnaître, qu'une concession extrême accordée par l'auteur à ceux qui voudraient faire entrer en ligne de compte l'occupation directe du pays par les Carthaginois. A plusieurs reprises, M. lleuzey insiste sur ce point que, bien avant la fondation de Carthagène, il y avait sur cette côte d'importants comptoirs puniques, où l'archaïsme gréco-punique avait fleuri, et s'était obstinément conservé dans des ateliers provinciaux*.
La découverte du buste d'Elche est venue modifier ces conclusions. M. Heuzey a reconnu tout le premier que cette sculpture, par la supériorité de son exécution, accusait une action à la fois plus directe et plus ancienne des ateliers grecs ^ Et tout récemment, dans deux belles études sur Le Taureau chaldéen à Idle humaine, dont la \icha de Balazotc semble un dérivé ibérique, il a donné tout le développement qu'elle comporte à sa pensée nouvelle, et démontré avec une grande force d'érudition et de logique que le buste d'Elche est le résultat d'un effort puissant fait par un sculpteur espagnol pour appliquer les enseignements
I. Bévue d'Assyriologie, II, p. m, 112. archaïques trouvés en divers lieux purement
3. Comptes rendus de l'Académie des ibériques, comme le centaure de Rollos
Inscriptions, sept. i8<)7 {Le buste d'Elche (J\^. ^^^ 89) et le satyre de Montealegre
et la mission de M. Pierre Paris en Es- (fig. 90). C'étaient là des modèles directs et
pagne, note de M. Léon Heiizo}). A l'appui précis dont les artistes indigènes devaient
de cette opinion M. lleuzey pourrait invoquer profiler, maintenant lo témoignage de ces bronzes grecs
nouveaux de Tarchaïsme grec sur un fond solidement implanté d'enseignements phéniciens*.
J'aurais aimé que la question de date fût reprise avec la même précision ; mais sans doute M. Ileuzey a pensé que du moment qu'il modifîai^ en le réduisant le rôle de Tarchaïsme gréco-punique, la chronologie des œuvres du Cerro se trouvait d'elle-même rajeunie, sans qu'il fût besoin d'y insister. Le buste d'Elche étant, à n'en pas douter, d'un art plus avancé que la grande statue de Madrid, par exemple", il va de soi qu'il faut reculer la date de cette dernière.
Pour moi j'estime que la Damed'Elche, à n'en considérer que le style, est bien du premier tiers du v'^ siècle : mais j'estime aussi que d'autres éléments d'appréciation contraignent à abaisser légèrement cette date.
D'abord il serait inadmissible qu'au moment même où travaillaient en Grèce les derniers sculpteurs qui méritent absolument le nom d'archaïques, ils eussent, dans les villes lointaines de l'Ibérie, des disciples directs dignes d'être appelés leurs émules. Il faut du temps pour que les influences artistiques se répandent et se fassent sentir, efce temps est, en principe, d'autant plus long que sont plus éloignés les pays où elles s'exercent. Aussi suis-je tout disposé à admettre un certain intervalle entre le buste du Louvre et les statues grecques qu'il rappelle le plus. Il va sans dire d'ailleurs que quelle que soit la lenteur de pénétration des éléments grecs en Espagne, si l'archaïsme a mis un certain nombre d'années à imprégner l'art indigène de son originalité, il n'est pas parvenu jusqu'aux rivages occidentaux dans toute sa pureté première : il s'est insinué, non pas altéré mais modifié déjà un peu par Tart nouveau, par l'art classique, qui commençait à fleurir. Et c'est pour cela que
I. L. Heuzey, Le taureau chaldéen à tête humainej et Autre taureau chaldéen androcéphale* dans les Monuments et Mémoires Pioit VI, p. ii5 et s., cl VII, p. 7 et s.
a. D. José Ramôn Mélida, dans l'étude qu*il a publiée dans la Heyista de Museos^ 1897, p. 44o» fortement impressionné par les idées de M. Heuzey, arrive à ces conclusions: Le buste d*£lche est de st}-le gréco-puniquo,
comme toutes les œuvres du Cerro; mais, dit- il, « le crcemos obra mâs antigua que las csculluras del Cerro de los Santos, obra de! bucn periodo del estilo, j las del (^erro obras de imitaciôn, y por lo misrao, de un arcaîsmo màs convencional. Admitido esté habrâ que atribuir el busto de Elche â fîncs del siglo m, Y suponer de fecha |>osterior las esculluras del Cerro de los Santos. » Je ne puis vraiment admettre cette théorie.
3l4 LA SCULPTURE
Tarchaïsme du buste d'Elche s'éclaire déjà de Taurore de la grande époque.
Il y a une autre raison fort importante de rajeunir un peu la date de notre statue. Les bijoux, cela n'est pas douteux, sont ici particulièrement caractéristiques ; leur abondance, leur richesse, leur style, exigent que Ton tienne le plus grand compte de cet élément essentiel. Or, un rapprochement s'impose entre ces bijoux et les bijoux étrusques.
On sait combien les Etrusques ont aimé la parure : « Chez eux, dit M. J. Martha, tout le monde en portait, hommes, femmes, enfants. On en voit partout, sur les statues de pierre ou de terre cuite, les fresques, les bronzes, les cistes, les miroirs, les bas-reliefs funéraires. Les figures couchées sur les couvercles de sarcophages et les urnes sont toujours ornées comme des châsses : diadèmes, pendants d'oreilles, colUers simples, doubles, triples, avec pendeloques, chaînes et tresses qui tombent des épaules, se croisent sur la poitrine et descendent jusque sur les hanches, ceintures à broche, bracelets au-dessus du poignet et du coude, anneaux aux deux mains, a tous les doigts et même à toutes les phalanges, tout le contenu des écrins du défunt a été comme répandu sur son image'. » On dirait ces lignes écrites à propos des statues du Cerro. Plus particulièrement j'ai noté dans les vitrines de la collection Campana, au Louvre, deux colliers (n"" 25o et 262) dont les perles de porcelaine bleue ou brune ont tout à fait la même forme et les mêmes stries longitudinales que celles des deux premiers rangs du colUer de la Dame d'Elche ; les petites amphores qui servent de pendeloques à ces deux mêmes rangs se retrouvent très fréquemment, jouant le même rôle, en Etrurie. Je citerai par exemple les boucles d'oreilles dont M. Martha a donné l'image dans \ Arl élrasqae, planche I, 7, et figure 38 1 . Les plaques qui s'attachent au troisième rang du même collier non seulement rappellent les bulles des colliers étrusques", mais aifcctent une forme de demi-disque à circonférence surbaissée que les bijoutiers étrusques ont particulièrement aimée : c'est elle qui prend la partie