‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 4)Chapitre 3 sur 83 · I. Première partie, Les Origines, p. aotj · texte numérisé non relu

I. Première partie, Les Origines, p. aotj

h tA CÉRAMIQUE

avant que je l'aie visité, et aucun archéologue espagnol n'avait accordé l'intérêt qu'elles méritaient aux quelques notices qu'en avait données D. Pascual Serrano, maître d'école de Bonete. Bonete est l'humble bourgade de la province d'Albacete sur le territoire de laquelle s'élève cette montagne, à une petite demi-heure de marche dans la direction de l'Ouest.

L'emplacement était du reste des mieux choisis pour y construire une ville forte. Le train du chemin de fer de Madrid à Valence-Alicante, quand il a dépassé vers le Sud la plate Albacete, capitale de province, et la très pittoresque forteresse de Chinchilla, couronnée de son bagne en forme de Plaza de Toros, s'engage dans une vaste plaine nue, à peu près à égale distance de deux rangées de hautes collines, presque des montagnes, à gauche las Muelas de Carcelén, prolongées par la Sierra de Ayora, à droite les rochers d'El Yillar et les contreforts d'el Mugron de Almansa, que dépassent par derrière les plus hautes cimes de l'Arabî. Sur la gauche une sorte de pic domine, le Molalon, point élevé de triangulation, la Aer/nosM/'a de l'Espagne, comme on l'a surnommé; devant lui, sur une crête roclieuse, les ruines imposantes de la forteresse que j'ai signalée au début de ce livre, los (laslillares. Sur la droite, parmi les ondulations plus basses et de forme indécise, le regard s'attache à une masse arrondie en figure de dôme, placée tout au bord de la plaine : c'est l'Amarejo. Le sommet semble légèrement écrasé en plate-forme ; la ligne de ses flancs se courbe sans dureté, et ses pieds s'étalent au milieu des vignes touffues (Fig. i).

A mesure que le train file vers Almansa, avant de s'engager dans le défdé qui sépare du Mugron les rocs de l'Ayora, le Cerro parait s'élever davantage, et commanderde haut toutle pays. C'était un excellent observatoire en même temps qu'un facile lieu de refuge, et des raisons de défense et de sécurité expliquent que dès les temps les plus anciens celte citadelle naturelle ait été habitée et solidement occupée.

Quand on fait l'ascension du Cerro, surtout accessible par le Sud, bien que les pentes aient été certainement défigurées depuis l'époque très lointaine où les habitants les ont désertées, on n'a pas de peine à reconnaître qu'il y avait sur presque tout le pourtour du dôme une sérié

de terrasses dtagées. Des murs assez modernes de pierres sèches entassées sans ordre soutiennent une couchede terre souvent assez mince, souvent assez épaisse, que recouvre une herbe drue. Vers le sommet, des lignes de rochers font des saillies plus abruptes, mais irrégulières, qui se creusent parfois de grottes sans profondeur, excellent abri pour les bergers en temps dorage. Enfin le faîte, d'où la vue est superbe bien qu'un peu triste, est une assez vaste esplanade, très unie, presque

Fjc. I. — Cerro de l'Amarejo.

ovale, où l'entassement d'humus est rare, parce que le vent balaye assidûment cette cime ; le nivellement très régulier du roc semble artificiel; vers le Nord-Ouest il y a une brèche par où passe un sentier en pente rapide ; l'acropole ne semble pas avoir eu d'autre accès. Nulle part je n'ai trouvé trace de fortifications, ni d'aucun travail de défense.

Tel qu'il est, on comprend en somme que l'Amarejo ait moins attiré l'attention que d'autres (iCrros couverts encore de débris de murailles ou d'édifices, ou bien que la tradition désigne comme remplacement do

LA CERAMIQUE

quelque célèbre cite antique. 11 faut, pour en reconnaître l'importance, gravir soi-même le penchant méridional, où, dès les premières assises de gradins, et déjà même dans les vignes qui en tapissent les premières ondulations, on marche sur un véritable lit de tessons. L'abondance vraiment extraordinaire des poteries cassées, ou pour mieux dire, émiettées à la surface, parmi l'herbe courte et les buissons, dans les interstices des murs de soutènement, désigne ce lieu comme une importante station archéologique ; et d'autre part la diversité de ces débris qui, dès le premier regard, se manifestent comme appartenant aux époques, aux fabriques, aux styles les plus variés, tant sont différentes la pâte, l'épaisseur, la couleur et la décoration de l'argile, prouve que là se trouvent réunis des résidus de nombreux ateliers contemporains ou successifs. Ces constatations me décidèrent à faire l'essai de quelques fouilles, auxquelles d'ailleurs m'incitaient encore les récits de D. Pascual Serrano. Ce précieux collectionneur, malgré ses très modestes ressources, s'est depuis longtemps voué à réunir dans sa maison hospilalièro une grande quantité d'objets antiques delà région de Bonete et du Cerrode los Santos, et les a méthodiquement étiquetés. Il n'a ménagé à ce qu'il regarde comme son devoir patriotique, ni son temps, ni sa peine, ni son argent, et s'il peut mener à bien l'œuvre qu'il a entreprise, de dresser une carte archéologique de sa province, particulièrement riche en antiquités ibériques, il aura bien mérité de l'histoire de l'Espagne. M, Serrano a donc eu soin de recueillir dans son petit musée un assez grand nombre d'objets que des paysans avaient trouvés dans des sépultures au pied de l'Amarcjo, en cultivant leurs vignes ; lui-même avait ouvert un assez grand nombre de tombeaux, et ce qui sortait de ces fouilles rapides et forcément sommaires, c'étaient des armes en fer, des fibules de bronze, des bijoux, en particulier des bagues de bronze, d'argent et même d'or, enfin des urnes funéraires de formes peu compliquées et de technique assez grossière. M. Serrano m'avait aussi signalé la découverte de quelques vases ou coupes en terre plus fine, de galbe élégant, et couverts de figures, qui ne font plus partie de sa collection, mais que j'avais toutes raisons, sa bonne foi ne pouvant être suspectée, de reconnaître pour des œuvres grecques importées. Ce fut surtout celte dernière indication qui me

poussa à remuer par endroits, autant que mes ressources me le permettaient, le sol de l'Amarejo. Pour les tombeaux, qui doivent être encore en assez grande quantité à la base du Ccrro, il m'était interdit d'essayer d'en retrouver et d'en ouvrir même un petit nombre, car il aurait fallu pour cela endommager sérieusement les vignes. Partout la culture est l'ennemie de l'archéologie.

Une première fois, en avril 1898, je me mis à l'œuvre avec quelques ouvriers, secondé fort utilement par D. Pascual ; les résultats furent satisfaisants ; je pus, à différentes hauteurs, mettre la main sur quelques vases complets et sur d importants fragments de poteries brisées, et former ainsi une petite collection de spécimens variés de céramique, de façon

FiG. 2 cl 3. — Fragments de vases grecs trouvés à l'Amarejo.

à reconstituer à peu près l'histoire de la poterie ibérique depuis ses origines premières jusqu'à l'époque romaine. De plus j'eus la chance de trouver deux petits tessons de vases grecs du iv" siècle qui, malgré leur exiguïté, avaient une réelle valeur de documents (Fig. 2 et 3).

Encouragé par ce succès, je m'établis de nouveau pendant quatre ou cinq jours à Bonete en avril 1899, et continuai des sondages profonds sur les pentes de la montagne et sur la plate-forme même du sommet. Cette nouvelle exploration, plus fructueuse encore que la première, m'a permis de compléter les séries dont j'avais d'abord réuni les éléments, de combler quelques lacunes cl de modifier en un certain sens quelques idées que je m'étais formées auparavant.

De l'Amarejo, en 1898, je m'étais aussi transporté à Meca, conduit par D. Pascual Serrano, qui m'avait montré dans son Musée de très

curieuses urnes funéraires, une lampe romaine et divers autres objets provenant de ce lieu hicn mieux connu que le Gerro de Bonete. Cean- Bermûdez, dans son Sommaire des anlirjuités romaines fjii'il y a en Espacjne ', raconte que la ville d'Almansa, « cité du règne de Murcie, dans \epartido de Villena, appartenait à la région des Bastitans, sans que l'on coimaisse le nom qu'elle portait alors. Elle fut réédifiée par les Mores, qui la nommèrent, dit-on, Meca. » C'est là sans doute une confusion. Il existe à une demi-heure d'Almansa, au Nord de la ville, à droite de la route de \alence, et sur la gauche de la voie ferrée, près du moulin de las Monc/ias, une suite de champs où est nettement marqué l'emplacement d'une station ibéro-romaine, peut-être Ad aras. J'y ai vu de nombreux fragments de poterie ibérique commune, sans dessins, ou décorés seulement de raies, et des débris plus pressés encore de barro saguntino. D. Aniceto Cuenca, professeur à l'Institut d'Alicantc, qui a bien voulu me désigner la station et m'y conduire, et qui depuis longtemps s'intéresse à l'archéologie d'Almansa, n'a pas souvenir que le nom de Meca ait été jamais attribué ni à la ville actuelle, ni à la /orna du moulin de las Monchas. Du reste Gean-Bermûdez fournit lui-même l'explication de son erreur. Plus loin il écrit quelques lignes dont voici la traduction : (( Meca, chaîne qui sépare le royaume de Murcie de celui de Valence, s'étendant au Nord et au Sud et se développant vers le couchant pour former ce que l'on appelle le Mugron d'Almansa. Elle conserve les restes d'un canal ou chemin creux qui commence au tiers de la hauteur de la montagne et se continue jusqu'au sommet. Ce chemin a 4oo varas de longueur et plus de 12 de profondeur, dont 10 à travers la roche vive. ^^ la partie la plus élevée se voient les vestiges d'une ville antique, quarante citernes de pierre, les plus grandes longues de 3o pieds, les plus petites de 20, beaucoup de ruines de murs, des pierres taillées et fragments de parois qui forment des rues sur l'étendue d'un quart de lieue. Parmi ces ruines se rencontrent des fragments de cruches, canthares et plats de terre rouge fine, luisante et dure, peinte de différentes couleurs, ornée de dessins, ainsi que des monnaies celtibériques et romaines^. »

Page 1