‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 4)Chapitre 75 sur 83 · II. — ao · texte numérisé non relu

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cachets ; elles se traduisent en figurines de terre cuite ou de bronze, en statuettes ou statues de pierre. Les Ibères les contemplent, s'en amusent, et remplissent leur mémoire de leurs silhouettes étranges. Et ainsi, peu à peu, en même temps qu'à la décoration mycénienne, ils s'initient à la décoration phénicienne, et des deux parts leur arrive comme un double afflux d'Orient, ici déjà hellénisé et purifié par conséquent, là plus trouble, plus confus, avec son mélange hétérogène d'Asie et d'Afrique, de Chaldée, de Babylonie et d'Egypte.

Ainsi naissent ces figures singulières, à demi orientales, à demi grecques, la Vicha de Balazote, le Griffon de Redoban, les Sphinx d'Agost et du Salobral ; ainsi naissent ces premières et si caractéristiques sculptures du Cerro de los Santos, comme la tête barbue ou les têtes à turban.

Mais, et c'est ici qiTe cette histoire devient d'un haut intérêt, cette combinaison d'influences concordantes qui aurait tué à jamais tous les instincts artistiques des Ibères, si les Ibères en avaient eu, qui aurait fait de leurs productions quelque chose de tristement bâtard et stérile comme l'art phénicien lui-même, ces influences au contraire ont fait naître les Ibères au sens et au sentiment de la forme, je puis dire même de la beauté ; elles les ont sauvés d'eux-mêmes, et chose presque paradoxale, elles leur ont donné de l'originalité.

Car c'est ce qui frappe dès l'abord, à cette période d'initiation. Toutes ces œuvres, où l'on reconnaît avec une telle évidence une double source d'inspiration, dont il est facile de préciser le caractère hybride, de démêler les éléments doubles, ces œuvres restent invinciblement des œuvres espagnoles. La Vicha de Balazote, comme l'a si bien montré M. Heuzey, se rattache de la façon la plus certaine, par les liens les plus évidents, au taureau chaldéen à face humaine, mais il n'y a pourtant en Chaldée aucun monstre qui lui ressemble ; elle descend de lui, mais, par une série d'intermédiaires, la race s'est transformée. Est-ce à dire que le sang s'est appauvri.^ Non certes; mais les éléments nouveaux qui s'y sont amalgamés ont contribué à créer un être nouveau, et ces éléments sont faits d'un peu de génie grec, et de beaucoup d'idées ibériques. Et d'autre part examinons tel ou tel grand tesson de vase de l'Amarejo ; c'est bien

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le style ornemental de Mycènes qui s'est traduit dans ces tiges, dans ces vrilles, dans ces spirales, dans ces larges feuilles ; nous sommes à Mycènes, sans aucun doute, et pourtant nous sommes en Espagne. La décoration de cette céramique emploie et mêle les éléments étrangers avec un goût et une dextérité qui ne doivent rien k personne ; elle est imitée et elle est originale. Que nous sommes loin de ces copies simiesques auxquelles se sont plu et attardés les ateliers phéniciens ! Ils n'ont jamais su fabriquer que du pseudo-asiatique et du pseudo-égyptien ; empruntant à l'Orient, empruntant à Mycènes, les ateliers de l'Ibérie ont su créer de l'ibérique.

Que serait devenu cet art ainsi miraculeusement engendré, si les relations de l'Espagne avec la Grèce et l'Orient avaient tout à coup cessé ? Nul ne peut le soupçonner. Toujours est-il que sousTelTet persistant de celte double influence l'art ibérique a franchi encore quelques étapes, non sans succès, non même sans gloire.

Passons de l'âge de la Grèce primitive à celui de la Grèce archaïque. Les Phéniciens continuent brillamment leur commerce avec la Péninsule ; mais leur industrie, leur art ne progressent ni ne se transforment; si la routine de leurs ateliers paraît un instant céder au mouvement etau besoin de vie, c'est qu ils subissent 1 action en retour de l'art et de l'industrie des Grecs, qui, eux du moins, s'agitent et bouillonnent dans un inlassable désir de progrès et de perfection. Et les Ibères profitent d'enseignements nouveaux, sans rien perdre de la discipline ancienne. Ils restent fidèles aux leçons reçues de l'Orient et de Mycènes ; mais l'art du Dipylon ne leur est pas indifférent. Les bandeaux d'or de Caceres sont le fruit de l'antique union rajeunie par un enlacement nouveau, et pour la première fois, c'es^ d'Athènes que nous sentons venir l'esprit qui féconde. La céramique n'est pas en reste, et sur la panse des grandes urnes viennent se peindre ces grands Carnassiers chasseurs dont les vases proto-attiques et proto-béotiens nous montrent les frères plus vigoureux seulement, plus nerveux, plus près de la nature et de la réalité.

Maintenant c'est le vn°, c'est le vi* siècle; les colonies de Phocée ont occupé les bons ports delà côte orientale ; les Grecs, les vrais Grecs, ayant conscience de leur génie, répandent dans ce pays, où les accueille une ami-

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tié séculaire, les beaux vases, les fines et délicates figurines, les monnaies élégantes et vigoureuses, la riche orfèvrerie ; ils sont venus par étapes, . s'arrêtant aux Baléares, comme ils paraissaient aux bords enchanteurs de la Ligurie. Leur art, leur industrie n'ont pas encore atteint la perfection ; mais ils s'en approchent à grands pas, ils vont la toucher dans quelques lustres, et combien supérieurs déjà sont les objets qu'ils otTrent à l'imitation de leurs hôtes I Ceux-ci se laissent séduire, et comme justement les nécessités d'un culte, d'un temple célèbres ont fait surgir dans une région propice, non loin de la mer, non loin des villes hellénisées, sur la grande route qui va de Bétique en Gaule à travers le pays des Tartessiens, un florissant atelier de sculpture, voici que le charmantarchaïsme grec, avec ses hésitations et ses hardiesses, ses élans et ses repentirs, ses grâces et sa gaucherie, sa naïveté raffinée va se mêler aux souvenirs de l'Orient et de Myccnes. Au Cerro de los Santos va se créer un style tout à la fois traditionnel et nouveau, oriental et grec, et surtout, et toujours espagnol; les plus beaux des 8a«/os et desSaw/as vont paraître à la lumière, et vont naître les majestueuses prêtresses, chargées de mitres, de couvreoreilles, de diadèmes, de colliers et de bagues, enchâssées dans leurs lourds manteaux retombant à plis raides, figées dans leur immobilité hiératique, le mélancolique sourire errant au coin de leurs lèvres closes.

Et voici surtout le chef-d'œuvre ; voici la reine et la déesse, la belle, la grande, la majestueuse Dame d'Elche. En ses atours magnifiques viennent se résumer toutes les richesses et toutes les élégances des costumes, de la coiffure et des bijoux; en son visage énigmatique, idéal et réel, en ses yeux vivants, sur ses lèvres voluptueuses, sur son front pensif et sévère, se résument toutes les noblesses et toutes les sévérités, toutes les promesses et toutes les pudeurs, tout le charme, tout le mystère de la femme. Elle est orientale, par le luxe de ses joyaux, par un je ne sais quoi que le sculpteur a conservé, la modelant, de ses plus anciens maîtres, par les traditions de métier qu'on retrouve encore vivaces ; elle est grecque, elle est attique par une inexprimable fleur de génie qui la parfume comme ses sœurs de l'Acropole ; elle est surtout espagnole, par la surcharge de sa mitre et des grandes roues qui encadrent sa tôle fine, par

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l'étrangeté troublante de sa beauté. Elle est plus qu'Espagnole, elle est l'Espagne même, elle estl'Ibérie, sortant, rayonnante encore de jeunesse, de son tombeau plus de vingt fois séculaire.

Quels progrès peuventrester encore à faire, quand un artiste s'est avancé si loin dans le chemin de l'idéal et du sublime ? La Dame d'Elchc est le chef-d'œuvre de l'archaïsme ibérique ; mais l'artiste avait empreint son oeuvre d'une subtile beauté, signe avant-coureur de la perfection classique. Aussi est-ce sans beaucoup d'étonnement que l'on voit les sculpteurs du Cerro suivre d'un pas inégal, mais suivre vraiment ceux qui, d'Argos ou d'Athènes, leur envoyaient les rayons de leur lumière. Car c'est bien la pure beauté du v" siècle attique qui se reflète sur cette admirable tête d'éphèbe dont j'ai vanté l'expression d'énergie sereine et la facture simple et savante ; elle est digne de l'atelier de Polyclète ; et de cette illustre main auraient pu partir encore ces têtes de femmes calmes et majestueuses sous leur voile et leur mitre qui font, au Musée de Madrid, un imposant cortège à la grande statue archaïque.

Sous la chaleur bienfaisante du génie grec, le génie ibérique se déploie ; qui sait les chefs-d'œuvre que d'heureuses fouilles livreront à la chance sagace du Schliemann qu'attend l'Espagne ? Les céramistes, sans oser se risquer à suivre l'exemple des potiers grecs et décorer les vases de figures humaines, perfectionnent la technique, atteignent une plus grande habileté à tracer les motifs linéaires ou floraux ; le peintre prend à ses émules d'outre-mer sa légèreté de pinceau à enrouler un rinceau ou une spirale, à tracer des oves, à jeter sur une vaste surface des animaux fantastiques et des plantes de rêve, avec toute la diversité des motifs géométriques ; l'art du bronze s'est épanoui ; les têtes de taureaux de Costig, si l'on n'examine que l'aspect ornemental et décoratif, valent ce que l'art grec a créé de meilleur en ce genre ; le petit taureau de Lisbonne ne déparerait pas la collection des petits bronzes de l'Acropole.

Mais par malheur, ici finit à vrai dire l'histoire heureuse de l'art ibérique. A peine a-t-il atteint sa maturité qu'il dépérit, languit et meurt. La sculpture, comme brisée par son dernier elTort, ne cherche pas h se dégager de ce qui la gêne encore, de certaines formules, de conventions, de traditions qui remontent à ses plus lointaines origines ; elle devrait s'essayer

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