I. Madrid, i83u, |>. '|5- 3. Jbid., P
lO LA CÉRAMIQUE
Celte fois-ci les renseignements de Cean-Bermûdez sont exacts, sauf en ce point que les ruines qu'il a décrites et qui portent encore le nom de Meca sont situées dans la chaîne de TAyora, et non dans le Mugron d'Almansa, qui est séparé de la chaîne précédente par une forte dépression, où, parallèlement au chemin de fer de Chinchilla à Almansa, court un ruisseau qui alimente le réservoir d'eau d'irrigation de celte dernière ville.
En février 1891, M. Arthur Engel, lorsqu'il visita la région d'Almansa pour y instituer son enquête sur les antiquités du Cerro de los Santos, visita le Casiellar de la Meca. « Elle est, dit-il, d'un diflîcile accès et un guide est indispensable. Du haut de cette acropole on jouit d'une vue admirable qui rappelle celle qu'on a de certaines hauteurs de la Pouille, de Lucera par exemple. De vastes plaines s'étendent à nos pieds ; au loin le guide montre un rocher circulaire dans lequel on semble voir des signes taillés. Serait-ce un monument préhistorique ? Autour de nous on aperçoit distinctement le tracé d'une ville antique, la place des rues, des maisons, et plus de cent citernes, grandes et petites, taillées dans le roc, comblées en partie, et où il y aurait lieu de fouiller. Nous redescendîmes par un chemin creux, coupé dans l'épaisseur du rocher' » (Fig. /i).
Ces descriptions, autant que la vue de quelques objets rapportés par D. Pascual Serrano, me décidèrent à faire le voyage. Je ne l'ai point regretté, non plus que le séjour d'une demi-semaine que j'y fis en août 1899. On ne saurait se figurer ruines plus sauvagement pittoresques que Meca. Après plus de trois heures de chaos redoutables a travers les champs pierreux et les chemins que les ornières rendent plus malaisés que les champs eux-mêmes, on arrive au bord extrême de la plaine ardente d'AlperaS tout contre le gigantesque et fantastique éperon de roc coupé à pic qui supportait la ville. Il faut alors gravir en lacets la pente roidc, parmi les éboulis, jusqu'à la profonde Grotte du liai More, et la grotte
I. A. Engcl, lîapport sur une mission Gcan Hcrmiïdez (^Sumario de las antigiie-
archt'olo^iffue en Espagne ^yous'elles ar- dades romanas que hay en Espana, p. 48)
chives des missions, 111, i8i)j), p. i83 dit qu'il y a do vieilles murailles et les restes
(•j5 du tirage à part). d'une forteresse, et qu*on y a trouvé des
*>. Station du chemin de fer entre Bonete monnaies, il ne reste actuellement aucune
et Almansa, gros bourg propre et riche, où il trace de ruines à Al()era. y a assez de ressources pour le voyageur.
LA CERAMIQUE I I
plus accessible des Français'. Puis, au-dessus de ces grottes sauvages, au moyen de trous formant échelle dans la partie verticale du rocher, on escalade le mont jusqu'à la longue esplanade qui le couronne. Il faut à cette ascension quelque peu dangereuse un pied sûr, un cœur peu sensible au vertige, car la coupure du promontoire est brutale, et peu à peu, à mesure que Ton monte, le sol de la plaine s'abaisse dans un éloignement profond. Mais quand on a vaincu la hauteur, et que le regard, un instant arrêté sur les ruines dispersées, se retourne et plane jusqu'à l'infini de riiorizon, on oublie sa peine pour s'absorber dafts la contemplation de l'admirable panorama.
Jusqu'à la ligne lointaine de las Miielasde (Uivcelén, à plus de 200 mètres de profondeur, l'œil s'égare sur la campagne plate où seuls font une tache blanche et verte le village et la Inierta d'Alpera. Rien qu'une longue ligne étroite, un sillon d'une rectitude impeccable, chef-d'œuvre d'un laboureur artiste, vient trancher la monotonie dos guérels : dans la solitude que le soleil enllamme et le silence oppresse, les rares cor/Z/o^ confondent leurs maisons jaunes avec l'ocre brûlée du sol : rien ne s'élève de cette immensité morne, ni couleur, ni fumée, ni bruit, qui rappelle la vie des hommes. Mais sur les lianes de l'acropole des sources fraîches entretiennent l'herbe grasse et les fleurs aromatiques parmi les genévriers, les cyprès et les pins : et sur la longue plate-forme, parmi les ruines où les perdrix rappellent par instants, ondulent au soleil de feu des bandes de moutons qui coupent le gazon à dents pressées, sous la garde d'un berger à demi sauvage.
Certes, à grands frais, avec de dures fatigues, des compagnies de touristes vont dans des pays très lointains chercher des paysages nouveaux et des impressions vives de nature, qui n'ont jamais contemplé tableau plus grandiose, ni goûté la volupté grave de ces ruines puissantes et pittoresques oubliées dans une contrée inconnue, noyées au faîte de rocs vertigineux dans une lumière éblouissante.
Tout ce qu'avait noté Cean-Bermûdez, les rues bordées de ruines de
I. Co nom a été «lonnr à la grotte parce Waltz, ot moi y avions établi notre cam|»cmcnt.
que mon compagnon do vojrage, M. Pierre
maisons, les larges et profondes citernes taillées en plein roc, le chemin creux qui descend en serpentant sur le flanc oriental du mont (Fig. 5). Je suis étonné seulement qu'il n'ait pas noté l'importante ruine qui subsiste encore, au point où le promontoire se relie par un isthme étroit à la masse de la chaîne montagneuse ; c'est une sorte de bastion protégeant une porte et dcfendant surtout l'unique point où l'Acropole n'est
Fie. 5. — Le clicmin creux de Meea.
(La>U de Lailliaca, J'aprèt une photographie.)
pas inaccessible(Fig. 6). Comme du temps de Ccan-Bermiidez, le sol est jonché de milliers et de milhers de tessons de toute forme, de toute grandeur et de toute époque. Toutes les séries dont j'ai recueilli des exemplaires h l'Amarejo se retrouvent à Meca, avec plus d'abondance encore. Mais tandis qu'à l'-Amarcjo les plus récents spécimens sont de l'époque romaine, à Meca, comme le nom même permettait de l'attendre, il y a beaucoup de céramique arabe, mi^mc des débris de plats de faïence à reflets métalliques, de ccu\ qu'on est convenu d'appeler hispanomoresques ' . Les promenades incessantes que j'ai faites sur toute l'étendue
dan* la liltcrature hiipano-araiM s'il n'ci
aucun document relaUf i Meca. Un rcrmioi du voisinage m'a raconté qu'il ji a un auai
l/| L\ CÉRAMIQUE
de l'acropole, les fouilles que j*ai exécutées pendant plusieurs jours dans quelques citernes, dans quelques maisons, et partout où il me semblait y avoir une couche suffisante d'humus, m'ont permis de manier certainement plusieurs mètres cubes de débris céramiques, parmi lesquels j'ai recueilli ceux qui me semblaient les plus intéressants ; parmi eux un grand nombre, que j'ai rapportés au Musée du Louvre avec ceux de l'Amarejo, sont des plus instructifs et des plus nouveaux. Mais partout jai eu la surprise, mêlée de quelque déception, de ne trouver que des fragments de petites dimensions, comme si les vases hors de service avaient été systématiquement broyés et pour ainsi dire piles.
Il semblerait qu'à l'époque où la ville a cessé d'exister, peut-être après quelque cataclysme de la nature, les habitants avant de quitter leurs foyers aient pris plaisir à réduire en miettes toute leur vaisselle. Mais l'hypothèse n'est pas très satisfaisante, car elle n'expliquerait que l'émiettement des poteries les plus récentes, les hispano-moresques, tandis que la destruction s'est étendue a toutes les séries ; pas une seule fois, même dans les citernes, je n'ai eu l'occasion de remarquer que les tessons fussent disposés par couches chronologiques. (]'est un éparpillement confus, un pêle-mêle désordonné à la surface du sol comme au sein de la couche de terre, du reste peu épaisse. 11 y a là un problème dont je n'entrevois pas la solution.
11 faut noter, comme un fait très original, l'énorme quantité de tessons qui, dans l'antiquité même, ont été grossièrement arrondis en forme de palets plats. 11 y en a de grandeurs très variables ; les uns formés de débris de vases communs, ayant deux ou trois centimètres d'épaisseur et sept ou huit centimètres de large, et d'autres, très minces, taillés dans des poteries fines, ayant deux ou trois centimètres de diamètre tout au plus. Je me suis demandé quel pouvait bien être l'usage de ces palets, usage que rien de ce que j'observais sur place ne me mettait sur la voie de trouver. D. Pascual Serrano, qui a une longue habitude des recherches dans le
grand nombre d'années un homme vêtu à la el étail reparti après de longues prières. Je ne
mode marocaine était venu seul visiter Tacro- sais trop s*il s*agit d'un fait certain ou d'une
pôle, s'y était longtemps arrêté, avait lu et légende, car j'ai entendu ailleurs des récits à
relu de nombreux passages d'un vieux lv>-re, peu près analogues.
LA CÉRAMIQUE l5
sous-sol de son pays, n'a pu m'indiquer de solution. Mais D. Pedro Ibarra, d'Elche, m'a appris qu'il avait souvent rencontré à l'Alcudia d'Ilici des amphores et autres récipients à goulot étroit a qui de semblables rondelles servaient de bouchons ; on coiffait Tembouchure du vase avec une de ces plaquettes et on maintenait Tadhérence au moyen de barbotine ou de chaux formant comme un capuchon. Cette coutume semble avoir été fort répandue ; les fouilles d'Osuna nous ont montré, à M. Arthur Engel et à moi, qu'elle avait, par exemple, pénétré en Andalousie.
L'Amarejo et Meca sont les deux centres ibériques que j'ai étudiés de plus près, et où j'ai fait quel([ues fouilles. Je crois intéressant de dresser la liste des ruines où j'ai encore recueilli ou vu des poteries de style indigène mêlées ou non à des poteries grec([ues, romaines ou arabes ; j'y joindrai naturellement l'énumération des lieux où d'autres que moi ont signalé des documents de même nature, et celles des musées où Ton
conserve des spécimens semblables, que la provenance en soit du reste connue avec plus ou moins de certitude. Ces listes n'ont pas la prétention d'être complètes ; je suis persuadé même que je ne donnerai que les éléments d'un catalogue destiné à s'accroître singulièrement, lorsque l'attention aura été appelée sur l'importance des recherches du genre de celles que j'ai entreprises.
AlBEHCA de MUHCIE.
Quand, au sortir de Murcie, on suit la route de Carthagène, et que l'on tourne à gauche, à quelques centaines de mètres de la ville, pour se diriger au Sud-Est vers la Sierra de (]arascoy, on arrive rapidement à travers la huerta fertile jusqu'aux premières pentes de la chaîne, au village de rAlberca. Ce village est dans la plaine, à l'endroit où elle commence à se relever, à cinq kilomètres de Murcie. M. Arthur Engel a visité en 1893 ces lieux, où des fouilles intéressantes avaient été faites Tannée précédente par D. Mariano Palarea, et qui du reste étaient
signalées par Cean-Bermiidez comme couverts de ruines '. M. Engel put continuer pendant quelques jours les recherches de M. Palarea, non sans succès, et se convaincre qu'il y avait eu là, et à droite et à gauche en longeant la sierra, de riches habitations romaines. 11 a signalé aussi ù « Santa (^alalina del Monte, derrière le palais épiscopal, le château arabe dressé sur une colline alguv dont tout le terrain, qui parait avoir subi des
bouleversements considérable!, est pétri sur une épaisseur de plusieurs mètres, de débris de céramique grossière, de cliarbon et de. cendre'. » J'ai visité moi-mi-me l'Alberca et ses environs le 27 septembre 1898;
Eita e
1. Swiiariu. |>. ;i8 ; « Albcrf del rcino y partlilo lie. Marcia, termtno U crmlla do SanU-Am Molejon. en cujai cercanias liaj' otrai ruinas <\e un casiillo v de ol
. A. Engel, iVouvelles et correipon
villa dnrifes, dans la lU^'ue archéohg'niuf, 1896,
1 su |i. 318 (i7du liragcàparl).Sansd()iilcilfaul
erro idonlificr Sonia Catalina del Monte avec
\' ermitage de Santa-Anna do CpanHermù- Aei; le chileau arabe de M. Engel est probiblement le castillo do l'archéologuo espa-
LA CiSrAMIQUE 17
mon attention s'est de préférence arrêtée sur le château et la butte bouleversée qu'il surmonte. Le pic qui domine le couvent de Santa Catalina fait un liardi ^promontoire dans la plaine; les ruines arabes forment une sorte de redoute de forme irrégulière, suivant les bords découpés d'une plate-forme taillée au sommet du tertre décapité. Les murs sont formés de gros blocs de conglomérat et de ciment ; au centre se voit une grande citerne taillée dans le rocher, ou peut-être une casemate intérieure, car les parois sont pointes en rouge. Comme Ta noté M. Engel, il y a une énorme masse de terres éboulées et renfermant des monceaux de tessons. On y reconnaît la plupart des modèles communs à TAmarejo et à Meca, depuis la poterie la plus primitive, faite à la main, jusqu'au barro sa(/untinOj qui est beaucoup plus rare.
Il me semble nettement établi que sur le Cerro prospéra longtemps un établissement ibérique, mais que lorsque les Romains s'établirent dans la vallée de la Segura, ceux qui choisirent les (lancs de la Sierra de Carascoy préférèrent construire leiu's fermes et leurs villas au bord de la plaine. Quoi qu'il en soit, TAlberca reste jusqu'à nouvel ordre une des stations les plus importantes pour Thisloire de la céramique ibérique*. Des fouilles qui seraient faciles donneraient sans doute de bons résultats*
Monte Ali UDo.
Au Nord-Est de Murcic, à une petite lieue sur la route de Fortuna toute droite à travers les jardins d'orangers, se dresse brusquement dans la plaine le château fort de Monteagudo. Le nom dit assez que la ruine se hausse au faîte d'un mont pointu : il n'est pas en Espagne de castillo plus
I. Mon ami, D. Lui» (lahaldôn. de Lorca. a. M. Engol a rocuoilli dans le ravin qui avait eu l'obligeance do recueillir pour moi à conduit au chûteau aralx;, à gauche, à '1 mètres Santa Clatalina des spécimens de poterie il)é- de profondeur, un vase rond, noirâtre, en terre ritpie, sachant que je m'inlrrcssais à celte grossière, évidemment fort ancien, et conteclasse de céramique. Je lui dois d'avoir visité nant des os de lapin. Il y aurait donc des TAlbcrca, que je n'avais pas l'intention de chances de retrouver de» vases entiers, chance voir, sachant quels travaux y avait faits qu'il ne faut plus espérer à l'Amarejo ni à M. Engcl. I^es tessons que j'ai cru devoir Meca. récolter là sont actuellement au Louvre.