‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 5)Chapitre 78 sur 89 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ÉCRIVAIS à la première page de ce livre que mon désir était d'attirer l'attention sur l'art et l'industrie des Ibères, que la critique ignore ou méprise. Les longues descriptions, les analyses minutieuses que j'ai faites d'un très grand nombre de monuments, les uns déjà connus, la plupart inédits, le classement que j'en ai tenté, l'appréciation que j'en ai proposée, les idées générales que j'ai essayé de dégager de toutes ces études, auront-elles convaincu le lecteur qu'il y a là déjà les matériaux d'une histoire ? Pour bien se rendre compte des éléments que ces recherches apportent à la donnée comme à la solution du problème, il est nécessaire de mesurer la tâche faite.

Je crois avoir réussi à montrer que, tout au début de la vie vraiment civilisée dans la Péninsule hispanique, les peuplades dispersées en ce vaste et beau territoire ont eu, comme dans d'autres pays dont la réputation est à ce point de vue meilleure, le souci et le goût des travaux plastiques. Comme les autres habitants des terres qui bordent la Méditerranée, leurs croyances religieuses, leurs superstitions, leur culte les ont poussés à donner une forme à leurs dieux, à orner leurs temples d'idoles, à dresser sur les tombeaux des effigies et des symboles tutélaires ; l'instinct du beau qui sommeille au fond de toute flme humaine, quitte à ne s'éveiller que par instants fugitifs, les a décidés à chercher

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pour agrémenter leurs ustensiles familiers, leurs armes, leurs vêtements, leurs bijoux, des ornements brillants ou pittoresques. Il existe dans toutes les régions de TEspagne des témoins de ces très antiques essais : statues funéraires, idoles ou ex-voto de bronze, bracelets, colliers, fibules, diadèmes de bronze, d'argent et d'or, épécs de fer, vases d'argile, dont il est aisé de reconnaître l'origine indigène, parce qu'il est impossible de les confondre avec les produits contemporains d'autres pays, comme ceux de la Gaule ou de l'Italie.

Mais, il faut bien l'avouer, les plus anciens et les plus vénérables de ces souvenirs des âges primitifs déconcertent par leur barbarie les plus dévoués amis des peuples Ibères. Les rustiques poteries de terre caillouteuse de TAmarejo ou de Meca, mal pétries, mal modelées et mal cuites ; les obscènes et difformes figurines répandues à foison depuis Murcie jusqu'à Gulina, les massifs becerros de granit, taureaux, porcs ou éléphants de Guisando, les raides guerriers lusitaniens de Lisbonne ou de Vianna, les monstrueux animaux, les hommes non moins monstrueux de Redoban, les stèles à rudimentaires bas-reliefs de Grenade, voilà des œuvres où l'œil chercherait en vain la plus fine lueur d'imagination ou de goût, et ne faudrait-il pas vraiment laisser toute espérance à l'entrée du Musée où seraient groupées toutes ces premières et lamentables ébauches .►* Ne semblent-ils pas privés parla nature, irrémédiablement, du sens esthétique même le plus obtus, ces artisans à l'œil aveugle, à la main lourdement endormie ?

Mais voici que, tandis qu'ils paraissent croupir dans cette barbarie, abordent aux rives hospitalières de la Grande mer orientale des navigateurs intrépides, colporteurs de toutes les jolies choses qui naissent là-bas, bien loin, sous les doigts agiles des potiers, des fondeurs, des orfèvres et des sculpteurs. Et ces marins négociants, ce sont les Phéniciens avec toute leur pacotille chaldéenne, égyptienne, tyricnne, sidonienne, chypriote ; de cela nul doute ; l'histoire a depuis longtemps enregistré leurs voyages, narré l'établissement et la richesse de leurs comptoirs, la prospérité de leur commerce. Mais les Phéniciens ne sont pas seuls, et peut-être même ne sont-ils pas les premiers débarqués ; un autre peuple leur fait concurrence, qu'on ne s'attendait pas à voir apparaître en ces

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parages lointains, dont Fart et Tindustrie viennent porter dans les ateliers indigènes un air vivifiant, une lumière réchauffante, je veux parler des Mycéniens.

Ce ne sera pas, je l'espère, un insignifiant résultat de cette enquête, d'avoir établi que les premiers maîtres des Ibères, de leur plastique enfantine et comme nouée, furent ces aïeux des Grecs dont le domaine semble s'étendre, à mesure que l'archéologie fouille plus obstinément les couches profondes du sol, tout autour delà Méditerranée. Jusqu'aux plus extrêmes limites occidentales de la Péninsule, jusqu'aux bords de l'Atlantique a pénétré leur influence féconde. C'est à leur exemple que les villes élèvent leurs murailles cyclopéennes ; que les portes des Citanias s'ornent d'ingénieux et compliqués enroulements ; que les vases de terre cuite se décorent à la surface de mille combinaisons élégantes ou naïves de lignes, de chevrons, de zigzags, de cercles, de crosses, de spirales, ou fcien de fleurs, de feuilles et de tiges copiées sur nature ou habilement stylisées, ou bien encore d'animaux fantastiques ; que les lames et les poignées de poignards et de sabres s'embelHssent de fins lacis gravés, que naissent vraiment les industries artistiques de la céramique et de la métallurgie.

Les Ibères, au contact de ces initiateurs habiles, ouvrent leurs yeux et leurs oreilles, développent leur esprit où naît le goût, aflincnt et perfectionnent leurs outils. Mais ce ne sont point des apprentis qui s'hypnotisent en la contemplation des mômes modèles, des écoliers qui jurent sur la parole d'un seul maître. Ils se montrent non moins accueillants des enseignements que leur portent d'autres visiteurs, d'autres amis. Les Phéniciens, avec les menus objets entassés dans leurs vaisseaux creux, déballent dans leurs comptoirs des œuvres plus importantes et plus précieuses. Surtout les images de leurs dieux, de leurs démons, leurs idoles, leurs symboles sont répandus par milliers dans les villes et les villages de la Bétique, dans tous les ports, le long de tous les fleuves ; ces figures ou naïves ou fantastiques, dont l'aspect étonne les regards des étrangers, dont l'histoire et la légende sont racontées par d'élégants et subtils bavards, et frappent les imaginations jeunes encore, ces figures les Ibères les voient dessinées partout ; elles sont de thème et de motif courant sur

les perles et les amulettes des colliers, sur les chatons des bagues et des

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