‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive (volume 5)Chapitre 79 sur 89 · II. — au · texte numérisé non relu

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cachets ; elles se traduisent en figurines de terre cuite ou de bronze, en statuettes ou statues de pierre. Les Ibères les contemplent, s'en amusent, et remplissent leur mémoire de leurs silhouettes étranges. Et ainsi, peu à peu, en même temps qu'à la décoration mycénienne, ils s'initient à la décoration phénicienne, et des deux parts leur arrive comme un double afflux d'Orient, ici déjà hellénisé et purifié par conséquent, là plus trouble, plus confus, avec son mélange hétérogène d'Asie et d'Afrique, de Chaldée, de Babylonie et d'Egypte.

Ainsi naissent ces figures singulières, à demi orientales, à demi grecques, la Vicha de Balazole, le Griffon de Redoban, les Sphinx d'Agost et du Salobral ; ainsi naissent ces premières et si caractéristiques sculptures du Cerro de los Santos, comme la tête barbue ou les têtes à turban.

Mais, et c'est ici que cette histoire devient d'un haut intérêt, cette combinaison d*influences concordantes qui aurait tué à jamais tous les instincts artistiques des Ibères, si les Ibères en avaient eu, qui aurait fait de leurs productions quelque chose de tristement bâtard et stérile comme l'art phénicien lui-même, ces influences au contraire ont fait naître les Ibères au sens et au sentiment de la forme, je puis dire même de la beauté ; elles les ont sauvés d'eux-mêmes, et chose presque paradoxale, elles leur ont donné de l'originalité.

Car c'est ce qui frappe dès Tabord, à cette période d'initiation. Toutes ces œuvres, où Ton reconnaît avec une telle évidence une double source d'inspiration, dont il est facile de préciser le caractère hybride, de démêler les éléments doubles, ces œuvres restent invinciblement des œuvres espagnoles. La Vicha de Balazote, comme Ta si bien montré M. Heuzey, se rattache de la façon la plus certaine, par les liens les plus évidents, au taureau chaldéen à face humaine, mais il n'y a pourtant en Chaldée aucun monstre qui lui ressemble ; elle descend de lui, mais, par une série d'intermédiaires, la race s'est transformée. Est-ce à dire que le sang s'est appauvri.^ Non certes: mais les éléments nouveaux qui s'y sont amalgamés ont contribué à créer un être nouveau, et ces éléments sont faits d'un peu de génie grec, et de beaucoup d'idées ibériques. Et d'autre part examinons tel ou tel grand tesson de vase de l'Amarejo ; c'est bien

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le style ornemental de Mycènes qui s'est traduit dans ces tiges, dans ces vrilles, dans ces spirales, dans ces larges feuilles ; nous sommes à Mycènes, sans aucun doute, et pourtant nous sommes en Espagne. La décoration de cette céramique emploie et môle les éléments étrangers avec un goût et une dextérité qui ne doivent rien à personne ; elle est imitée et elle est originale. Que nous sommes loin de ces copies simiesques auxquelles se sont plu et attardés les ateliers phéniciens I Ils n'ont jamais su fabriquer que du pseudo-asiatique et du pseudo-égyptien ; empruntant à rOrient, empruntant à Mycènes, les ateliers de Tlbérie ont su créer de l'ibérique.

Que serait devenu cet art ainsi miraculeusement engendré, si les relations de TEspagnc avec la (îrèce et TOrientavaient tout à coup cessé ? Nul ne peut le soupçonner. Toujours est-il que sous reflet persistant de cette double influence Tart ibérique a franchi encore quelques étapes, non sans succès, non même sans gloire.

Passons de Tâge de la Grèce primitive à celui de la Grèce archaïque. Les Phéniciens continuent brillamment leur commerce avec la Péninsule ; mais leur industrie, leur art ne progressent ni ne se transforment; si la routine de leurs ateliers paraît un instant céder au mouvement etau besoin de vie, c'est qu'ils subissent l'action en retour de Tari et de l'industrie des Grecs, qui, eux du moins, s'agitent et bouillonnent dans un inlassable désir de progrès et de perfection. Et les Ibères profitent d'enseignements nouveaux, sans rien perdre de la discipline ancienne. Us restent fidèles aux leçons reçues de l'Orient et de Mycènes : mais l'art du Dipylon ne leur est pas indiflerent. Les bandeaux d'or de Caceres sont le fruit de l'antique union rajeuin'e par un enlacement nouveau, et pour la première fois, c'est d'Athènes que nous sentons venir l'esprit qui féconde. La céramique n'est pas en reste, et sur la panse des grandes urnes viennent se peindre ces grands carnassiers chasseurs dont les vases proto-attiques et proto-béotiens nous montrent les frères plus vigoureux seulement, plus nerveux, plus près de la nature et de la réalité.

Maintenant c'est le vn% c'est le vi* siècle; les colonies de Phocée ont occupé les bons ports delà cote orientale ; les Grecs, les vrais Grecs, ayant conscience de leur génie, répandent dans ce pays, où les accueilleuneami-

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tié séculaire, les beaux vases, les fines et délicates figurines, les monnaies élégantes et vigoureuses, la riche orfèvrerie ; ils sont venus par étapes, s'arrêtant aux Baléares, comme ils paraissaient aux bords enchanteurs de la Ligurie. Leur art, leur industrie n'ont pas encore atteint la perfection ; mais ils s'en approchent à grands pas, ils vont la toucher dans quelques lustres, et combien supérieurs déjà sont les objets qu'ils offrent à l'imitation de leurs hôtes I Ceux-ci se laissent séduire, et comme justement les nécessités d'un culte, d'un temple célèbres ont fait surgir dans une région propice, non loin de la mer, non loin des villes hellénisées, sur la grande route qui va de Bétique en Gaule à travers le pays des Tartessiens, un florissant atelier de sculpture, voici que le charmant archaïsme grec, avec ses hésitations et ses hardiesses, ses élans et ses repentirs, ses grâces et sa gaucherie, sa naïveté raffinée va se mêler aux souvenirs de rOrient et de Mycènes. Au Cerro de los Santos va se créer un style tout à la fois traditionnel et nouveau, oriental et grec, et surtout, et toujours espagnol; les plus hcaux des Santos et des Sa/i^^w vont paraître à la lumière, et vont naître les majestueuses prêtresses, chargées de mitres, de couvreoreilles, de diadèmes, de colliers et de bagues, enchâssées dans leurs lourds manteaux retombant à plis raides, figées dans leur immobilité hiératique, le mélancolique sourire errant au coin de leurs lèvres closes.

Et voici surtout le chef-d'œuvre ; voici la reine et la déesse, la belle, la grande, la majestueuse Dame d'EIche. En ses atours magnifiques viennent se résumer toutes les richesses et toutes les élégances des costumes, de la coiffure et des bijoux; en son visage énigmatique, idéal et réel, en ses yeux vivants, sur ses lèvres voluptueuses, sur son firont pensif et sévère, se résument toutes les noblesses et toutes les sévérités, toutes les promesses et toutes les pudeurs, tout le charme, tout le mystère de la femme. Elle est orientale, par le luxe de ses joyaux, par un je ne sais quoi que le sculpteur a conservé, la modelant, de ses plus anciens maîtres, par les traditions de métier qu'on retrouve encore vivaces ; elle est grecque, elle est altique par une inexprimable fleur de génie qui la parfume comme ses sœurs de l'Acropole ; elle est surtout espagnole, par la surcharge de sa milre et des grandes roues qui encadrent sa lôte fine, par

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l'étrangelé troublante de sa beauté. Elle est plus qu'Espagnole, elle est l'Espagne même, elle estllbérie, sortant, rayonnante encore de jeunesse, de son tombeau plus de vingt fois séculaire.

Quels progrès peuventresterencoreà faire, quand un artiste s*cst avancé si loin dans le chemin de Tidéal et du sublime ? La Dame d'Elche est le chef-d'œuvre de rarchaïsnie ibérique ; mais l'artiste avait empreint son œuvre d'une subtile beauté, signe avant-coureur de la perfection classique. Aussi est-ce sans beaucoup d'étonnement que Ton voit les sculpteurs du Cerro suivre d'un pas inégal, mais suivre vraiment ceux qui, d'Argos ou d'Athènes, leur envoyaient les rayons de leur lumière. Car c'est bien la pure beauté du v** siècle attiquc qui se reflète sur cette admirable tôte d'éphèbe dont j'ai vanté l'expression d'énergie sereine et la facture simple et savante ; elle est digne de l'atelier de Polyclète ; et de cette illustre main auraient pu partir encore ces têtes de femmes calmes et majestueuses sous leur voile et leur mitre qui font, au Musée de Madrid, un imposant cortège à la grande statue archaïque.

Sous la chaleur bienfaisante du génie grec, le génie ibérique se déploie ; qui sait les chefs-d'œuvre que d'heureuses fouilles livreront à la chance sagace du Schlicmann qu'attend TEspagne ? Les céramistes, sans oser se risquer à suivre l'exemple des potiers grecs et décorer les vases de figures humaines, perfectionnent la technique, atteignent une plus grande habileté à tracer les motifs linéaires ou floraux ; le peintre prend à ses émules d'outre-mcr sa légèreté de pinceau à enrouler un rinceau ou une spirale, à tracer des ovcs, a jeter sur une vaste surface des animaux fantastiques et des plantes de rêve, avec toute la diversité des motifs géométriques ; l'art du bronze s'est épanoui ; les têtes de taureaux de Costig, si l'on n'examine que l'aspect ornemental et décoratif, valent ce que l'art grec a créé de meilleur en ce genre ; le petit taureau de Lisbonne ne déparerait pas la collection des petits bronzes de l'Acropole.

Mais par malheur, ici finit à vrai dire l'histoire heureuse de l'art ibérique. A peine a-t-il atteint sa maturité qu'il dépérit, languit et meurt. La sculpture, comme brisée par son dernier cRbrt, ne cherche pas à se dégager de ce qui la gêne encore, de certaines formules, de conventions, de traditions qui remontent à ses plus lointaines origines ; elle devrait sessayer

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à donner le mouvement et la vie à ses personnages immobiles, à alléger leur costume, k affiner elle-même son goût, à tenter l'emploi de matières plus plastiques, d'outils plus acérés et plus mordants : elle préfère s'amuser au contraire à échaffauder les mitres, à compliquer les cagoules, à superposer les robes et les manteaux, voilà pour les statues de femmes, à draper consciencieusement les hommes à la romaine, à aligner en très bon ordre autour de leur front les routinières mèches chaldéennes. Puis, quand les Carthaginois viennent à leur tour, apportant un renouveau d'Orient, c'est le luxe des symboles astronomiques, des amulettes superstitieuses qui charme maintenant les tailleurs de pierre attardés ; ils sont entrés dans une irrémédiable décadence. Et les céramistes suivent ces fâcheux errements; ils sont aussi victimes de la routine. Ils remâchent les mêmes figures, les mêmes motifs sucés jusqu'à la moelle : ils ressassent et rabâchent les mêmes thèmes usés et fatigués, et à bien peu de chose leur comptent leur courante adresse technique et leur dextérité de machines automatiques.

Que si je cherclie la cause de cet arrêt, peut-être ne faut-il pas aller bien loin pour la découvrir. Sans les Phéniciens, sans les Grecs surtout, les artistes Ibères n'auraient pas existé : si l'arrivée des Grecs les a créés, ne serait-ce point aussi le départ des Grecs qui les tua ? Dès que la lutte des Carthaginois et des Romains amena ces deux peuples en Espagne, dès que peu à peu l'influence de la Grèce céda la place à Tinfluence de Rome, dès que les conquérants eurent établi dans la Péninsule leurs soldats et leurs magistrats, dès qu'ils eurent conquis le pays, et organisé leur conquête, envahissant jusqu'aux moindres bourgades, se substituant à tout et à tous, les Ibères durent oublier leurs meilleurs maîtres, leurs bienfaiteurs artistiques. Livrés à leurs propres forces, à leurs propres ressources, à leur modeste génie, ils travaillèrent sans ardeur, sans courage, sans goût, sans succès. On le voit bien en étudiant la série des petits bronzes ibérico-romains ; ceux qui voulurent imiter les figurines importées par les vainqueurs ne surent pas même y réussir ; ils n'ont obtenu dans leurs moules que des épreuves alourdies, arrondies, amollies des modèles qu'ils voulaient copier, et si nous voulons trouver une œuvre à louer, il faut nous rabattre sur ce Jinete de Palencia, si

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