A MONSIEUR LEON HEUZEY
MKMBRF DE l/lNSTITL'T
Hommage de très reconnaissante affection
AVANT-PROPOS
Le titre de ce livre en indique, je l'espère, très clairement les intentions et les prétentions.
Les unes et les autres sont fort modestes.
Le précieux mémoire de M. Léon Heuzey sur les sculptures du Cerro de los Santos, le rapport non moins précieux de M. Arthur Engel où est minutieusement relatée l'enquête de ce savant sur l'authenticité de ces sculptures 1 , avaient vivement excité ma curiosité. J'ai voulu voir de mes yeux ces monuments que les historiens espagnols eux-mêmes ne me semblaient pas apprécier comme ils le méritaient. Les ayant vus, je me suis persuadé que des œuvres d'une si étrange originalité ne pouvaient pas être les seules de leur espèce ; qu'on devait, en cherchant bien, trouver en d'autres lieux encore d'autres œuvres apparentées avec elles, et qu'il devait être possible d'écrire l'histoire de l'art ibérique, dont il était plus que probable qu'elles constituaient seulement un important chapitre.
La découverte sensationnelle du buste d'Elche n'a pas tardé à donner a mes études à peine entreprises une excitation nouvelle. Dès que j'en eus connaissance, je fus fortement convaincu que les historiens de l'art antique sont injustes envers l'Espagne. Jamais ils ne parlent d'elle ;
i. Léon lleuzev, Statues espagnoles de XV (1891), p. 608, pi. XVII. — Arthur
style gréco-phénicien, dans la Revue d'As- Engel, Rapport sur une mission arr.héolo-
syriologie et d'archéologie orientale-, t. 111, gique en Espagne (1891), dans les Archives
p. 96, pi. III, IV. L'article a été repris dans des missions scientifiques et littéraires,
le Bulletin de Correspondance Hellénique, * t. III (189a), p. i5y et s. et pi. IX et X.
VI AVAST-PROPOS
jamais la plus petite place n'est accordée aux Ibères dans les livres des archéologues. Les moindres peuples qui ont laissé la plus légère trace de leur rude civilisation sur la terre d'Asie ou d'Afrique, dans les îles de la mer Egée ou dans l'Europe orientale; ceux mômes dont l'existence reste encore sinon problématique, du moins mystérieuse, ont leur coin au soleil: les Ibères, jusqu'à présent, sont comme s'ils n'existaient pas. On n'a pas fait à ces soi-disant barbares, qu'on se représente vaguement sans doute vivant la vie sauvage de l'âge de la pierre dans les huttes de leurs plaines arides, dans les grottes de leurs sierras inaccessibles, l'honneur de supposer seulement qu'ils pussent avoir des sens émus au spectacle de la forme, une imagination créatrice, un sentiment même rudimentaire et confus de la beauté.
C'est une injustice flagrante; je voudrais apporter mon témoignage à une action nécessaire en réhabilitation.
Je ne me suis pas dissimulé combien la tâche est malaisée de construire de toutes pièces un édifice absolument nouveau. Le terrain est vierge; les matériaux sont inconnus, disséminés. Les rassembler est un travail long et pénible ; les amener à pied d'œuvre, les grouper, les tailler, les appareiller demande une patiente attention ; les dresser harmonieusement exige un soin, une habileté dont je ne me flatte pas.
Aussi n'est-ce vraiment qu'un Essai que j'ai osé écrire. S'il est tout informe et ne satisfait pas les exigences légitimes de la critique, s'il est condamné par les juges compétents, je demande qu'on accorde à l'auteur des circonstances atténuantes ; qu'on lui sache gré d'ouvrir une avenue et quelques sentiers de traverse dans un domaine inexploré, et son ambition sera contente.
Je n'ignore pas que de nombreux rochers encombrent encore le chemin, qui n'est d'ailleurs ni bien large, ni de direction bien assurée. Mais d'autres viendront qui feront sauter ou tourneront les obstacles où j'ai buté, qui préciseront le point d'arrivée comme le point de départ. Sans doute plus d'une fois je me suis abusé sur le sens ou la valeur de tel ou tel document. Peut-être ai-je naïvement accueilli comme légitime quelque indigne bâtard — de plus subtils que moi se sont laissé prendre aux mystifications des faussaires ; — du moins le grand nombre de monu-
AVANT-PROPOS VII
mentspeuou mal connus, le nombre plus grand encore d'inédits que j'ai essayé de classer et d apprécier, formeront-ils comme un inventaire, un Corpus provisoire des antiquités ibériques; et celte collection d'images pourra servir à des successeurs plus érudits, de science plus pénétrante, de jugement plus sûr. Sans doute ce ne sera pas un résultat sans intérêt de cette élude.
Cela dit, et avant d'entrer en matière, je veux répondre d'avance à deux questions que Ton ne peut manquer de me poser, ou plutôt à deux critiques.
Pourquoi la géographie, pourquoi la chronologie, ces deux yeux de l'histoire, comme on dit, tiennent-elles dans cet essai une place si réduite? Ce nom d'Ibères, le seul à peu près qui figure dans le livre, il y semble appliqué à un même peuple, ayant une forte unité de race, de mœurs, de coutumes, de religion, d'art et d'industrie ; mais cela ne correspond vraiment à aucune réalité d'ethnographie ni de géographie historique. Il n'est que rarement fait de distinction entre les peuplades si nombreuses pourtant et si diverses semble-t-il, qui, venues des pays les plus dispersés, s'établirent aux quatre points cardinaux de la péninsule. A-t-on le droit de confondre dans une môme étude les œuvres trouvées chez les Lusitaniens et celles de la région tartessienne ? Le même chapitre peut-il légitimement grouper des sculptures découvertes aux bords du fleuve Tader ou du fleuve Betis, celles de l'Extremadure et celles des Citanias du Minho; ou celles du cours de l'Ebre ?
L'argument n'est pas sans m'avoir occupé et préoccupé, au début de mes études ibériques. J'y réponds, en les terminant, que je fais sans scrupule ce mélange. C'est que tout d'abord les divisions ethniques si nombreuses que les anciens ont établies entre les Ibères sont peut-êlre un peu factices, superficielles et relativement récentes : Hérodore d'IIéraclée ne dit-il pas formellement, dans un passage qu'a conservé Etienne de Byzance, que les Ibères sont un même peuple sous des noms différents, une même race divisée en plusieurs tribus 1 ?
i. Hcrod. Ileracl., ap. C. Mullcr, Frag- comprend sous les mots 'I6t};ixÔv y*' v0 » L° u *
menta historicorum grxcorum (éd. Didot), les habitants de la Péninsule depuis l'extrc-
II, p. 34» n°ao : To Bs 'I^pixov «fÉvo; toSto, mite Sud-Ouest jusqu'au Rhône ; mais il faut
oftepçrjfAtofcsîvTàrcapaXiaTOUotàrcXou, ouoptaa'. entendre très probablement jusqu'à YEbre,
ovôaxaiv sv fEvov iôv xaià cpuXa. Hérodore comme me le suggère Camille Jullian.