‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 3 sur 61 · VIII AVA>T-PROI>OS · texte numérisé non relu

VIII AVA>T-PROI>OS

C'est ensuite, et c'est surtout que dans toutes les œuvres nées sur tous les points du vaste territoire hispanique, il me semble que j'ai constaté une unité certaine, indéniable. Partout également l'art et l'industrie ont végété dans une grossièreté native, puis dans une routine sans progrès, ne donnant le jour qu'à des objets uniformément lourds et misérables, d'un même style enfantin et barbare, jusqu'à ce que l'instinct des rudes imagiers se fût vivifié sous l'influence des importations orientales et grecques. Et cette influence a pénétré partout, plus ou moins vite sans doute, mais produisant les mêmes effets. Si elle a été plus vive, plus durable et plus féconde dans les régions que baigne la Méditerranée, cela se conçoit et s'explique aisément ; mais le fait qu'elle s'est également répandue dans le pays entier n'est pas douteux. Jusqu'à plus ample informé, j'estime qu'il n'y a eu dans l'Espagne primitive qu'un art et qu'une industrie, que j'appelle ibériques, parce que ce mot est le plus compréhensif et le plus commode. Le jour viendra-t-il où, comme la Grèce artistique, l'Ibérie se séparera en provinces, où l'art ibérique se divisera en écoles, comme l'art grec? Du moins, l'instant n'est pas venu encore d'entreprendre ce départ ; je n'hésiterai pas à le tenter, si un jour je juge le moment propice, et je souhaite qu'il ne faille pas attendre trop longtemps. Mais pour le moment j'aurais eu tort de faire un étalage facile, mais bien superficiel, d'érudition critique, et je me reprocherais gravement de faire céder à des raisons incertaines d'ethnographie et d'hypothétique histoire les raisons tirées de l'étude de monuments archéologiques matériels et précis comme des faits.

A quel moment commence cette étude ? A l'heure incertaine où les habitants de la Péninsule deviennent capables de tailler la pierre en forme d'animaux ou d'hommes, de décorer l'argile, de fondre le bronze en simulacres de divinités ou en figurines votives, de forger des poignards et des épées de fer, de marteler des bijoux d'argent et d'or et d'y graver des dessins plus ou moins géométriques. D'autres diront avec plus de précision dans quel siècle exactement ces arts rudimentaires ont pris naissance, et quand à la préhistoire a succédé la protohistoire. Pour moi, actuellement, je crois bon de m'abstenir.

Quant à échelonner dans la durée des temps les diverses œuvres dont je

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parle, je crois lavoir fait, quand il me paraissait possible et utile ; mais il faut s'entendre sur ce point. Si j'avais voulu multiplier les dates, rien sans doute ne m'eût été plus facile ; mais j'ai eu scrupule à semer ces pages de conjectures de ce genre, pensant qu'elles en contiennent déjà bien assez par ailleurs. Etablir une chronologie rigoureuse des monuments figurés de l'Ibérie me parait nécessaire ; mais il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir.

D'ailleurs ce n'est pas mon opinion que la véritable date d'un monument plastique est toujours celle de Tannée où il a été fabriqué. Si l'on s'en tenait à cette indication toute matérielle et brutale, on s'exposerait aux pires erreurs en écrivant l'histoire de l'art, car il faut toujours faire leur part aux survivances des types et des styles et aux routines des ateliers, de même qu'aux progrès rapides qui devancent la marche du temps. Telle œuvre d'inspiration et de facture purement archaïques peut s'attarder à l'âge suivant, sans devenir classique par ce seul fait ; tel précurseur de génie peut créer, au moment même où ses émules moins hardis s'attardent aux formules à la mode, une œuvre qui parait plus jeune de cinquante ans que les leurs ; et bien que le fait soit plus rare, en plein âge archaïque peut naître une statue classique.

Un maître distingué de l'archéologie grecque se piquait de dater à quelques ans près toute œuvre qu'on lui donnerait à juger, et son sens critique était difficilement en défaut. On lui montra la photographie, vue de face, d'une statue trouvée dans des fouilles récentes, et sans hésiter il lui assigna une date précise ; une autre photographie, vue de profil, lui apprit qu'il s'était trompé d'un bon demi-siècle ; la statue virile portait sur le flanc et la cuisse une inscription typique, qui valait l'indication authentique d'une date écrite en chiffres. S'était-il abusé? En un sens l'erreur était flagrante ; néanmoins il avait raison, car la statue en question devançait étrangement l'époque qui l'avait vu naître.

C'est comme lui qu'il me plairait ici d'avoir toujours eu raison. Si j'ai réussi, lorsqu'il y avait lieu, à reconstituer les différentes étapes de changement et de progrès de l'architecture, de la sculpture, delà céramique des Ibères, je croirai avoir rempli le plus important de la tâche que je me suis tracée, même si je ne propose aucune date en chiffres.

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Que si Ton s'étonne enfin du silence que je garde sur tout ce qui concerne l'histoire politique et sociale des Ibères, leurs mœurs, leur religion, que Ton veuille bien croire que ce n'est pas par oubli. Mon silence est' l'effet d'une prudence systématique. En principe, et c'est le cas en Orient, en Egypte, en Grèce, en. Italie, en Gaule, la connaissance des événements politiques aussi bien que la connaissance de la civilisation est pour l'archéologue un secours puissant, dont il ne saurait se priver. 11 ne peut bien comprendre le sens et la valeur des monuments figurés, le plus souvent, que grâce à ce qu'il a pu apprendre par ailleurs des mœurs et des croyances. Et certes j'aurais été tout heureux de pouvoir m'éclairer d'une si vive lumière.

Mais en Espagne, en ce qui concerne les premiers siècles de sa vie civilisée, tout est encore à faire dans l'ordre historique, et malheureusement il est fort à craindre qu'il n'y ait jamais moyen de rien faire ; nous semblons condamnés à l'ignorance à perpétuité. Les documents écrits ibériques se réduisent à quelques textes épigraphiques que de rares érudits peuvent lire, ou pour mieux dire épeler, mais que personne ne sait comprendre. Quant à leur littérature, qui avait sa réputation parmi les anciens, elle semble bien irrémédiablement détruite. On ne retrouvera jamais rien de cette législation rédigée sous forme de poème, vieille, disait-on, de six mille ans, ni de tous ces antiques écrits en prose et en vers dont étaient fiers les Turdétans à l'époque romaine \ et c'est à peine si l'on peut espérer, grâce aux inscriptions, avoir connaissance des diverses langues parlées dans l'Espagne et de leur grammaire '. Seule la littérature classique, celle des Grecs et des Romains, nous donne de rares et obscurs renseignements sur l'Espagne, je veux parler de l'Espagne avant la conquête romaine, et ces renseignements, pour la plupart, sont surtout géographiques. Les autres ont trait plus à la légende qu'à l'histoire ; ils nous apprennent plutôt quelle place l'Ibérie tenait dans l'imagination

i. Strab, III, i, 6. Xotpokatoi S'èçEriçovra'. blcment, S trabon emprunte ces renseignements

twv 'ICyjpojv oSxot (ol TouoÔTjTavoî) xai "fpajx- et ceux qui suivent à Posidonius.

{AaTtxj/ptuvTa'., xai Tfj; naXa'.a; (xviî|iT)çe-/(yj(ji a. Ibid. Ka\ ol oXXoi B'ICïjpE; ypôviat

aov»ypa[jLfxaTa xal 7roiïj|j.aTa xai vo^ou; ÈjjLtxe-. YpajjLuaTixTJ, ou (jli« [8'] fôs'a, oudi yàp y^tttj

ipou; IÇaxia/tXiœv èttov, û>s çasi. Très proba- ji».a.

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poétique et dans les traditions maritimes des Orientaux navigateurs, qu'ils ne nous renseignent sur des réalités.

En somme, veut-on dresser le bilan historique des Ibères avant la conquête carthaginoise suivie de près par la conquête romaine? Nous n'avons le droit d'affirmer que trois faits : la colonisation phénicienne, la colonisation grecque et l'immigration celtique ; mais ces trois grands événements eux-mêmes, si Ton s'en tient aux seuls textes écrits, demeurent confus, sans précision de lieu ni de temps.

Veut-on d'autre part connaître la civilisation ibérique, dont géographes, historiens et polygraphes ont à l'occasion dit quelques mots? Nous saurons tout juste que les insulaires sont en général de vrais barbares orgueilleux et insolents, pleins d'astuce 1 . Sans doute ils sont une race fière *, belliqueux au point de s'engager même comme mercenaires dans des expéditions lointaines 3 ; mais ils sont peu capables de grandes entreprises et leur humeur guerrière se plaît trop souvent aux guet-apens de bandits \ Si Ton en croit Strabon, on avait fait aux Ibères, surtout ceux du Nord, un renom exagéré de courage et de cruauté \ Et cependant le géographe ne raconte-t-il pas lui-même que dans la guerre cantabrique des mères tuèrent leurs enfants pour qu'ils ne tombassent pas aux mains des ennemis ? Un fils, sur l'ordre de son père, tua l'un après l'autre ses parents et ses frères prisonniers et chargés de chaînes. Et ce ne fut pas là un exemple isolé 8 . Les femmes étaient aussi vaillantes, et plus même, que les hommes, et les anciens admiraient comme elles résistaient aux pires souffrances, même celles de l'enfantement 7 . C'étaient bien les

i. Strab., 111, iv, 5. TouxoBè to auOaoeç iv toîç v 16ï)pa! [xaX'.ara é7CcT6ive, JïpoaXa6o'j3t xat to rcavoupY ov Ç'JSSt xat to (jl7) à?:Xouv.

2. Dionysii orbis description v. 334 {fieographici minores de Didot, II, p. 122) :

' AXX ' tJtoi KUfiatTi) [lèvàyautov estiv 'ICijprov.

...â?v£'.ot vàtouat àyaiKov TcaîoE; 'ICrfpwv.

3. Xénoph., ffellen.y VII, 1, 20 et 3i (Didot, p. 467, 469). Cf. Plat., De leg., t. II, p. 272 (Didot).

4. Strab., III, iv, 5. 'ErctÔETtxol yk? xai XïjaTptxoi toi; pi'oiç i-fivovxo t * f*>ix.pà toXjjlwv-

te;, {UfaXoiç 8* oux âKt6aXXô'uEvot.

5. lbid.y III, iv, 17. ...r.oXka xat IfaSpaTOci xat [xejxuOsuTat îtepl TtavTojv xotvij twv 'IBrjptxwv £0vo>v, StayEpo'vTO); Bs twv 7Cpo?6o'pu>v où [jlovov Ta tcoo; àvôpei'av, àXXà xai Ta 7cpô; cop.o'TTjTa xat àrco'voiav 67)pitoo*7).

6. Ibid., Kat y*P TExva pLTjTÉpE; sxTEivay rptv àXûvat xaxà tov KoXspLOv tÔv Èv KavTaCpot;, xat îratÔiov Ôè ô*sô*euêvwv aty [xaXojTtuv twv yovÉojv xai àosX^ojv exteive ?:àvTaç, xsXsûaavToç tod Kaxpo;, atârjpou xuptEÎfaav, Y uv *î ^i xoù; aova- XdvTa;, etc.

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