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Bulletin hispanique, V, p. 10 1 et s

2q4 Ï- A RCULPTIRE

tant avec fermeté : « Si la tête d'Elche est une œuvre hellénique d'entre 5oo et 45o, elle ne peut être duc qu'à un métèque phocéen demeuré en terre barbare, enfant perdu de l'Ionie vaincue. »La déduction me semble un peu trop rigoureuse, car on peut toujours admettre, môme en temps de prépondérance punique, la présence en pays tarlessien de quelque artiste grec voyageur.

Aussi l'étude de M. Jullian ne suffit-elle pas a renverser la théorie de M. Rcinach, dans laquelle cependant elle ouvre une brèche. J'invoquerai donc contre celle-ci d'autres arguments.

D'abord les pages qui suivent celles que j'ai citées me semblent singulièrement atténuer l'effet des affirmations de l'auteur. M. Reinach expose avec la même netteté qui donne du prix à sa manière « que le type ethnique de la Dame d'Elche n'est pas grec. Dans la concavité des joues, la ligne du nez qui ne prolonge pas celle du front et se recourbe brusquement en bas, dans l'étrange prognathisme de la face, je crois reconnaître l'effort d'exprimer l'aspect d'une race spéciale, dont on retrouverait peut-être aujourd'hui des échantillons parmi les filles de Murcie ». D'autre part « certains détails de l'arrangement du costume s'écartent des principes de la draperie hellénique... l'édifice compliqué de la coiffure, le vaste bandeau plissé, la mitre, les couvre-oreilles d'où s'échappent des grappes de tresses terminées par des glands, les gigantesques tambourins reliés par deux rubans croisés sur la mitre..., tout ceci est bien la reproduction fidèle de modes espagnoles ». Quant au collier, il est phénicien ' .

Mais alors, par quoi le buste est-il grec? Parle style. La Dame d'Elche est assez belle pour être grecque, trop belle pour être ibérique. Derrière toutes les idées dont les unes sont affirmées franchement dans la dissertation de M. Reinach, dont les autres, il faut le reconnaître, sont présentées avec des précautions, se tient cet argument, qui d'ailleurs se suffit à lui-même, comme tous ceux de ce genre, tirés du seul sentiment et du goût personnel du critique.

Dans l'espèce, quelle que soit l'autorité de l'archéologue que je

i. Bévue des Etudes grecques* 1898, p. 56, 57.

combats, cet argument ne réussit pas à me convaincre. Certes, je suis disposé à faire aussi large que possible la part des éléments grecs dans la beauté de la Dame d'Elche : tout ce qu'a dit M. Heuzey. tout ce que j'ai dit moi-même du costume de la grande statue du Cerro, costume qu'il faut reconnaître grec dans son ensemble \ il faudrait d'abord le répéter ici, car tous les mêmes éléments se retrouvent dans notre buste. Mais je préfère insister sur la question d'art et de style qui est ici surtout en cause.

D'abord, si Ton admet, comme j'ai cru le démontrer, que le buste n'est en quelque sorte que la reproduction partielle d'une statue complète de même type, on est en droit d'emprunter des arguments à cette statue reconstituée. Or le geste des mains relevant les plis de la robe est une des créations les plus heureuses des vieux artistes antérieurs aux guerres médiques.

A l'archaïsme grec, le buste d'Elche, comme la grande statue de Madrid, a aussi emprunté la disposition et la technique des plis de son châle, ce drapement régulier et symétrique de l'étoffe retournée sur ellemême, aplatie comme avec un fer et comme empesée, dont le contour dessine une ligne nettement brisée de zigzags. Il est intéressant d'ailleurs de noter, et cela importe, que le faire est ici un peu plus souple ; il y a moins de sécheresse et de monotonie dans la cassure des angles et l'ondulation de la draperie dont le bord plissé encadre la poitrine et les colliers. C'est la marque d'un progrès sensible dans l'exécution.

A l'archaïsme grec est due encore la polychromie. On aurait pu l'attendre violente d'un art qui se plaît a une certaine exagération de goût barbare, comme le témoignent l'ampleur, la richesse exubérante de la coiffure et des bijoux. Au contraire, elle est d'une sobriété fine, qui rappelle les plus heureux modèles de l'Acropole. Les couleurs ne sont pas durement voyantes, criardes et heurtées, comme aux frontons de pierre des vieux monuments athéniens; l'artiste d'Elche, tels les plus

i. On voit que je ne suis pas tout à fait le lourd châle symétriquement placé sur les

d'accord avec M. Roinach qui dit que « les épaules et formant do larges plis en zigzag

deux tuniques superposées dont une posée de s'écartent des principes de la draperie hellé-

biais, comme une écharpe, la fibule médiane, nique » (/. /., p. 56).

délicats des vieux maîtres attiques dont nous pouvons maintenant admirer les élégants chefs-d'œuvre, s'est contenté de nuances que le temps et le contact avec la terre ont sans doute atténuées, mais que Ton devine douces et légères. Le rouge du voile, de la tunique et du manteau n'était pas un vermillon éclatant, mais une sorte de pourpre chaude ; le rose des lèvres en avive sans brutalité le contour net et la forme précise. Peut-être, comme les lèvres, les sourcils et les cils avaient-ils une coloration discrète, et n'est-ce point encore un détail emprunté à l'art grec, ces pupilles de pierre ou d'émail brillant enchâssées dans le globe de l'œil, et donnant au visage une expression très aiguë de vie réelle ?

Enfin, ce visage lui-même, peut-on nier qu'il nous rappelle, avec une évidence qui doit frapper les moins prévenus, les plus beaux visages des statues de l'Acropole? Ici, malgré la réserve que j'ai pu faire tout à l'heure sur un jugement de ce genre, l'instinct du goût prime l'analyse de la critique. Les preuves précises sont malaisées à fournir, et sont d'ailleurs de moindre valeur que le sentiment artistique. Certes, je ne nie pas l'originalité profonde de cette tête admirable. Ces yeux sérieux et calmes sous les larges et lourdes paupières qui les ombragent, le nez long et fin, les narines minces, les lèvres serrées qui font saillie, le menton fort, et rond, mais peu proéminent, le galbe des joues sèches qui se creusent sous les pommettes, enfin la majesté hautaine de la femme dont la tête un peu mélancolique s'incline sous le poids des joyaux, tout proclame bien haut, et c'est la gloire de l'antique sculpteur espagnol, l'effort d'un génie libre, épris des beautés captivantes de son étrange patrie. Mais l'influence de la Grèce a produit néanmoins sur lui son effet aussi heureux qu'indéniable.

On sait enfin par quelle série de transformations délicates l'archaïsme grec s'est peu à peu dégagé des traditions et des conventions originelles pour arriver à donner aux visages un aspect de réalité plus vivante, et, par un choix plus raffiné des traits empruntés à la nature, s'acheminer peu à peu vers les créations idéales. C'est ce qui donne un prix si inestimable à quelques-unes des têtes trouvées à l'Acropole ou à Eleusis, chefsd'œuvre des sculpteurs qui servirent de trait d'union entre les vieux tailleurs de pierre ou de marbre, maladroits et naïfs, et les sublimes

artistes classiques. J'ai déjà rappelé comment M. Heuzey a analysé le travail de transformation insensible qui, du vague et béat sourire des plus vieux Apollons et des plus vieilles Artémis, a conduit par l'abandon des lignes remontantes et retroussées à la gravité noble et comme légèrement voilée de tristesse des plus récentes statues retrouvées par M. Cavvadias à l'Acropole d'Athènes. Et j'ai dit que parmi les sculptures du Cerro, où le buste d'Elche a désormais sa place, plusieurs ont conservé ce sourire archaïque. M. Heuzey a écrit, à propos de la plus importante: « La bouche quitte le sourire forcé des anciennes statues, et s'abaisse aussi aux coins jusqu'à devenir sérieuse et presque triste, comme on le remarque également dans les moins archaïques des figures de femmes récemment découvertes à l'Acropole d'Athènes. La bouche de notre statue espagnole a bien cet accent plus sévère. Tout le bas du visage est même modelé dans un sentiment de vérité un peu sèche et tranchante, qui s'écarte du type normal, de l'idéal de beauté souriante et jeune, pour chercher davantage la dignité de l'expression et le caractère 1 . » Ces termes conviennent plus justement encore à la tête du Louvre, où seulement les « mérites de distinction et de charme sévère » que vante plus loin M. Heuzey, se révèlent avec un éclat inattendu. Il s'y ajoute un goût artistique très pur, un sentiment très personnel du beau, une interprétation très élevée de la nature, avec le prestige d'une exécution plus libre et plus sûre, vraiment magistrale.

On voit que je n'éprouve aucun scrupule à évoquer, à propos de la Dame d'Elche, les plus glorieux souvenirs de l'archaïsme grec. J'admets même, avec M. Heuzey, que cette sculpture, par la supériorité de son exécution, accuse une action à la fois plus directe et plus ancienne des ateliers helléniques. Mais je ne puis aller plus loin. Une double impression, non moins vive, vient non pas effacer ni même atténuer, mais compléter la première. D'abord, si le style de la tête — il ne s'agit que du visage — est franchement grec archaïque par certains côtés, il est encore plus espagnol. Nous

1. Revue d'Assyriologie, II, p. io3. Il expression très originale, c'est que les yeux se

faut noter qu'un des traits qui contribuent à relèvent obliquement vers les tempes, tandis

donner à la figure de la Dame d'Elche une que les coins de la bouche tendent à s'abaisser.

aurons beau multiplier les rapprochements et les comparaisons \ puiser dans toutes les collections d'oeuvres grecques, qu'elles soient ioniennes, insulaires ou attiques, pas une, à mon sens, ne peut être mise en face du buste d'EIche sans qu'à côté de ressemblances que saisit une critique exercée n'éclatent au contraire des différences plus accentuées encore, et que M. Reinach a affirmées autant que personne quand il a qualifié cette originale Espagnole du nom suggestif de Carmen 3 . Là est la vérité, que je ne crois pas discutable. Non seulement le type ethnique n'est pas grec, mais le style, avant d'être grec, est espagnol. Ce visage irrégulier, aux traits mal dessinés, sans beauté même, quand on les étudie chacun à part, — voyez le nez par exemple, — ce galbe large des joues vues de face, cette largeur pesante du cou, cette hauteur des épaules carrées, comme tout cela est loin de la suprême élégance raffinée des œuvres grecques de l'archaïsme avancé ! Faut-il ajouter que la technique non plus n'a pas la souplesse et l'ingéniosité patiente, ni surtout la finesse délicate qui nous charme dans les œuvres grecques de cette école, toutes qualités qui se répandent vite et loin, une fois acquises, et ne se perdent pas. Dans le buste d'EIche, l'élégance, qui n'est pas douteuse, résulte de la forme, de la richesse de l'agencement des atours plus que de l'exécution savante* et du fini des détails, et parfois la facture même est rapide et sommaire, ce qu'un sculpteur grec du v* siècle n'eût pointadmis. Sans compter que les maîtres grecs avaier|t v à cette époque, définitivement renoncé à la pierre tendre, car seul le marbre avaît^sez de dureté plastique pour la virtuosité de leur ciseau ; jamais un compatriote7c?^ em P ora * n de Thémistocle n'eût choisi, pour y tailler la magnifique imagequ iiJjê vait.ee grès friable et mou dont le grain trop peu serré rend impossible toiN(P s ' es hardiesses comme toutes les subtilités de l'outil de fer. Et cependantJÉ ne sais quel rayon de génie éclaire, ejnbellit, ennoblit cette tête merveilleu£ e ' mais ce n esl P as

1. À ce propos, j'avoue que je ne puis saisir absolument aucun rapport entre le buste d'EIche et le sarcophage anthropoïde de Miémic, auquel il a fait songer M. Reinach (ttew des Études grecques, 1898, p. 5i, et fig. à la p. 5a), ni les sarcophages de Carthage que j'ai mentionnnés plus haut (p. 268, note 4),

et à propos desquels

P. de Mélj évoque

i« BA ., VAn :. ^1 Li- \me l'imaRe de notre le souvenir et publie nnJÇ e

chef-d'œuvre. \

i. Déjà quelque» pcr S o\ ne * 1 ui vir<înl dci

première! le buste lorsqu'il W ' va au Louvre

l'avaient baptisé Carmen.

exclusivement le génie grec. Non, ce n'est pas un artiste grec qui a incarné dans cette merveilleuse figure l'Espagne des Ibères, des Phéniciens et des Phocéens ; c'est un Espagnol, c'est un sculpteur indigène à l'esprit libre, malgré les leçons qu'il avait sans aucun doute reçues, que peut-être il était allé chercher dans les ateliers célèbres de la Grèce, un artiste né dans la patrie même de cette femme captivante que son génie a immortalisée. L'Espagne a le droit de revendiquer pour elle ce qu'il y a de plus savoureux, de plus fort et de plus hardi dans le chef-d'œuvre.

Et d'ailleurs est-il légitime de séparer ainsi la Dame d'Elche des dames du Cerro de los Santos? Si elle les surpasse en beauté comme en valeur artistique, est-ce à dire qu'elle soit d'une autre origine ? Les sculpteurs du Cerro, nous dit-on, étaient des élèves des Grecs (c'est aussi l'opinion que j'ai soutenue), mais le sculpteur d'Elche est un Grec. Je ne vois pas les motifs d'une distinction si hardie, si l'on admet d'autre part que le buste rentre dans la série des statues de femmes du Cerro et s'y rattache étroitement, si d'autre part j'ai bien établi que parmi les sculptures du Cerro il en est plus d'une qui, sans atteindre à la beauté de la tête du Louvre, s'en rapproche déjà et fait prévoir l'éclosion prochaine du morceau parfait, si enfin j'ai réussi à montrer que les artistes du Cerro suivent de près le mouvement ascendant de l'art grec archaïque vers l'art classique.

Pour moi, la Dame d'Elche reste donc avant tout une œuvre ibérogrecque. Mais n'est-elle que cela, et l'étiquette qui l'accompagne au Musée du Louvre, « Buste antique de femme trouvé à Elche, anciennement Ilici ; style gréco-phéninien de l'Espagne », appel le-t-elle vraiment une correction ? Je ne le crois pas.

11 faut aussi faire à l'Orient sa part, et l'on pourrait le dire à priori, puisque nous connaissons bien le rôle de la tradition orientale dans la sculpture du Cerro de los Santos. C'est bien à l'Orient que cette femme, comme ses sœurs de la Montagne des Saints, a emprunté sa mitre haute et sa parure de tête, son bandeau, son diadème à pendeloques ; les roues mêmes qui, par leur ampleur, leur forme et leur disposition semblent si exceptionnellement originales, est-ce autre chose vraiment qu'un souvenir de ces cheveux tressés et roulés en colimaçon dont les femmes de l'Orient aimaient jadis la mode comme elles l'aiment encore aujourd'hui?

Ou n'y peut-on pas reconnaître une exagération tout espagnole des grandes et pesantes boucles d'oreilles de métal qui, depuis l'antiquité la plus reculée, n'ont pas cessé d'être du goût des femmes d'Asie et d'Afrique ces appendices démesurés dont les femmes et même les fillettes algériennes surchargent et martyrisent encore leurs oreilles, et dont plus d'une brune andalouse, dont la plupart des gitanes goûtent encore aujourd'hui la pittoresque élégance? Enfin le triple collier chargé d'ampoules et d'amulettes a d'innombrables similaires dans la plastique orientale, et fait naturellement songer aux opulents bijoux dont les statuaires d'Assyrie, d'Egypte ou de Chypre aimaient à parer le sein des femmes. M. Reinach, et ici je suis volontiers de son avis, le déclare phénicien.

Notons bien d'ailleurs que tous ces éléments ne sont pas juxtaposés dans un assemblage hétéroclite. « Qu'un peintre parisien, dit M. Reinach, fasse le portrait d'une dame anglaise qui, pour la circonstance, se parera d'un chapeau à la Gainsborough, d'une collerette en point de Venise et d'un collier en pseudo-camées romains, ira-t-on prétendre que le portrait est de style franco-italien ou anglo-franco-italien ? Non certainement 1 . » Je répète avec lui: non, certainement; mais il ne s'agit pas ici d'une telle mascarade. Qu'un sculpteur ait fait le portrait d'une belle dame d'Herna, et que cette dame, sans avoir dévalisé un fripier de sa ville natale, se soit parée suivant des modes importées d'Orient, mais modifiées, transformées, hispanisées par le temps etpar son goûtpropre ; et que le sculpteur ait traité son buste avec des procédés particuliers d'interprétation et de technique, des conventions même, dont on peut retrouver l'origine dans de très lointaines œuvres orientales, et nous aurons le droit de dire que l'œuvre est un « buste espagnol de style gréco-oriental » ; si l'on admet que cet Orient lointain et mystérieux s'est transporté en Occident et s'y est fait connaître par l'intermédiaire des Phéniciens, nous aurons le droit de parler d'un style gréco-phénicien de V Espagne, dont la Dame d'Elcheest le chef-d'œuvre.

i. Revue des Études grecques, 1898, p. 58.

te.

LA SCULPTURE 3oi

L'art grec est passé avec une remarquable rapidité de l'archaïsme à la perfection classique : le temps est court d' Anténor à Myron et à Phidias. L'art ibérique a marché du même pas et ne s'est pas dérobé aux nouveaux enseignements qu'il pouvait recevoir de ces maîtres incomparables.

Pour le montrer, il ne saurait être question de s'attacher à l'analyse minutieuse des vêtements ou des traits du visage, à l'étude des conventions, à l'examen des procédés techniques qui nous ont aidé à retrouver dans les sculptures du Cerro de los Santos l'influence de l'Orient ou de la jeune Grèce. Quand un art atteint sa pleine et riche maturité, les œuvres qu'il produit résistent fermement à la critique, et la portent à se contenter d'épithètes admiratives. L'Apollon de Ténéa est plus facile à juger que le soi-disant Ilissus du Parthénon. Ici c'est affaire d'impression et de goût plus que de science, et si j'affirme que sur quelques-unes des têtes du Cerro s'est posé comme un reflet des grandes écoles, j'estime qu'aucun connaisseur éclairé de l'art grec ne s'inscrira contre ce jugement.

Lorsqu'après avoir étudié la grande statue et la grande tête mitrée de Madrid, M. Heuzcy s'est occupé aussi de deux têtes viriles du même musée dont le type et le style l'avaient particulièrement frappé, il a dit : « Que l'on regarde ces deux têtes d'hommes, et l'on reconnaîtra certainement, malgré la taille sommaire et quelque peu brutale de la pierre de tuf, le caractère et l'accent particuliers aux belles têtes helléniques d'athlètes et de héros à partir de l'époque où Myron et les sculpteurs du même temps commencèrent à les représenter volontiers avec les cheveux courts \ » Il faut que cette impression soit bien forte, et elle l'est en effet, pour que la produisent des œuvres par tant de côtés si différentes des œuvres auxquelles on les compare. Car ces têtes du Cerro sont précisément celles où s'applique avec le plus de rigueur le procédé orien-

i. Revue d'Assyriologie, II, p. 107.

3o2 LA SCULPTURE

tal des cheveux stylises en mèches géométriques; et de plus, si Ton s'attache au détail du visage, si Ton considère, comme le dit encore M. Heuzey, «les yeux plutôt ébauchés que sculptés, les oreilles lourdes, énormes, découpées avec la dernière gaucherie », tous ces traits pris à part nous ramènent bien loin en arrière des chefs-d'œuvre altiques ; mais il n'en reste pas moins certain « qu'à travers cette barbarie d'exécution les proportions, la coupe, l'expression du visage produisent quelque chose de la sensation indéfinissable que donne la belle sculpture grecque du v* ou du iv siècle ».

Ces deux têtes d'ailleurs ne sont pas des exceptions ; j'en ai cité bien d'autres de même type à Madrid, à Yecla, à Paris, qui se groupent naturellement autour d'elles et concourent à montrer qu'iL y a eu chez les artistes du Cerro un effort résolu et suivi. À Madrid seulement, j'ai été frappé de l'accent tout à fait vigoureux et mâle, de l'expression de noblesse et de beauté idéale, en même temps que de la franchise de facture, qui distinguent les têtes représentées par les figures 268, 271, 279, 285, 288, pour ne parler que de celles-là 1 . Je suis très étonné qu'elles soient jusqu'à ce jour restées inédites, surtout la plus belle de toutes, gravée à la planche XI (au milieu).

Et je trouve non moins décisives encore quelques têtes de femmes, par exemple la tête mitrée de la collection Canovas (PI. X et Fig. 179)*, la tête également mitrée du Musée de Murcie (Fig. i84), et cette autre, ornée d'un simple voile, qui appartient à M. le marquis del Bosch, d'Alicante (Fig. i63). Sans aucun doute ces fragments, dont j'ai déjà signalé l'intérêt, ne peuvent en aucun sens être confondus avec des œuvres grecques ; le style en est assurément ibérique avant tout, et c'est tant mieux. Cette originalité, loin de déplaire, est précieuse, etrien ne serait plus fâcheux pour la mémoire des artistes dont il s'agit de faire revivre le talent que d'avoir à les confondre avec de simples copistes, vulgaires et machinaux, tellement asservis à des modèles étrangers, fussent-ils les plus beaux, qu'ils auraient été incapables de personnalité. Comme pour les têtes viriles, il faut faire des restrictions sur

1. Cf. les figures 266, 267, 270 (Madrid), a. Voy. suprà, p. 198.

et 274, 27O a et h (Yecla).

LA SCULPTURE 3o3

une rondeur et une mollesse qui sentent encore, sauf exceptions, les écoles primitives de l'Asie grecque et des îles, sur des maladresses de dessin et de graves erreurs d'anatomie, sur des inexpériences d'outil. Quoi qu'il en soit ces figures sévères et un peu hautaines sont d'un grand effet; les auteurs, entraînés par le bon exemple des maîtres simples et sobres, ont attaché moins d'importance aux adornements de la chevelure ; les atours sont moins surchargés et de meilleur goût; l'œil est moins distrait par le luxe des accessoires de ce qui doit être l'intérêt principal de l'œuvre, à savoir l'expression, la vie du visage. C'est par ces caractères nouveaux que de telles œuvres viennent prendre place, immédiatement après le buste d'Elche, dans la série des sculptures du Cerro, au début de la période classique.

Il y a même au musée de Madrid une petite tête inédite, une tête d'homme, ou plutôt la moitié d'une tête d'homme où le disciple ibère me semble avoir égalé ses maîtres grecs 1 (PI. XI, à gauche, et Fig. a63). C'est l'effigie d'un homme coiffé d'un casque ou plutôt d'une étroite calotte ronde d'où se détachent à droite et à gauche, derrière les oreilles, deux appendices pour protéger les côtés de la nuque. La forme du crâne est d'un galbe rond et beaucoup plus correct que celui des têtes de style archaïque. Quant à la figure, elle est modelée avec un soin et une adresse que je n'ai pas eu à noter jusqu'ici ; les traits sont beaucoup mieux desssinés ; les yeux, bien placés dans l'orbite, ont une purelé de ligne inaccoutumée, le globe en est bien abrité sous la paupière supérieure large et vraie; le nez, la bouche, le menton, sont sculptés d'un ciseau ferme, qui ne laisse plus rien au hasard, avec un sentiment nouveau de l'élégance dans la force; les oreilles mêmes, sans être encore parfaites, sont beaucoup plus près de la nature. Bref, si l'on eût recueilli ce fragment parmi les ex-voto d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes, on n'aurait pas hésité beaucoup à le proclamer grec. Je ne puis m'empêcher de là comparer à la tête qui a été longtemps adaptée par erreur à un joli torse d'éphèbe trouvé à l'acropole d'Athènes 2 .

En même temps que l'art grec classique inspire aux sculpteurs ibéri-

i. C'est une de celles qui sont signalées a. Max. Collignon, Histoire de la sculp-

dans les Monuments Pioi, IV, p. 3i, note 2. titre grecque, I, fig. 194.

3o4 LA SCULPTURE

ques un sentiment tout nouveau de la beauté du visage, et leur fournit les moyens perfectionnés de la traduire, il est naturel qu'il les encourage à donner aussi au corps plus de vie et de liberté. Au sortir de l'archaïsme les statues grecques, qui jusqu'à Dédale semblaient des blocs mal dégrossis et cloués au sol par leur masse inerte, que Dédale, malgré ce que lui attribue la tradition, avait à peine désenchaînées de leur immobilité rigide, les statues grecques secouent vraiment leur torpeur. Les bras et les jambes, les pieds et les mains se remuent et s'agitent; les sensations, les idées, les passions qui se reflètent dans les traits de la figure, se manifestent par les mouvements et les attitudes de la tête, des membres et du torse, et Myron, franchissant à grands pas rapides toute la carrière, presque du premier coup crée le Ladas et le Discobole, ces athlètes saisis, et, qu'on me passe l'anachronisme, instantanément photographiés en pleine action violente.

Sans aller aussi loin, les sculpteurs du Cerro ont suivi ces exemples. Deux fragments trouvés l'un au Llano de la Consolaciôn, l'autre à Elche, et qui se rattachent sans conteste à l'art du Cerro, en donnent le formel témoignage. Ils se ressemblent beaucoup, et le hasard a brisé exactement de la même manière les statues d'où ils proviennent. De l'une et de l'autre il reste le bassin, depuis la taille, et les cuisses. Le premier personnage était vêtu d'une tunique courte faisant des plis droits au milieu du corps et serrée par une ceinture dont on voit sur la droite un bout pendant terminé par trois brins ; à droite on voit encore sur l'étoffe une sorte d'applique en forme de trident, dont je ne reconnais pas l'usage (Fig. 396). Le second 1 , un guerrier sans doute, portait la même tunique à ceinture ; en travers du haut des cuisses est posé un sabre à manche recourbé et à large lame convexe, d'une forme bien connue par nombre de documents antiques, mais qui fut peut-être une arme d'origine ibérique, et que les auteurs ont voulu sans doute désigner par ces mots : ensis falcata (Fig. 307). J'ai déjà signalé une arme semblable, dont on ne voit d'ailleurs que la poignée, à la taille d'un petit guerrier du Cerro (musée de Madrid, Fig. 25a). On retrouve dans cette

1. Trouvé par nous en 1899 à quelques d'Elche, le morceau est actuellement au Musée

mètres de la place où fut déterrée la Dame du Louvre (Bulletin hispanique, 1, p. ao).

LA StîULPTUBE 3û5

tunique courte, qui est celle des guerriers lusitaniens, dans celte arme et la façon dont elle était suspendue devant le corps, des éléments indigènes incontestables. Mais ces deux statues avaient un mouvement, et elles

Fit. 307. — Fragment de statue trouvé 1 Elclie (Louvre),

étaient traitées dans un style libre dont je ne crois pas que l'on connaisse d'autres exemples. C'est encore une fois, et plus que jamais, le moment de déplorer la fatalité qui nous a dérobé la tête, le torse et le bas des jambes des deux personnages, car nous y aurions appris grâce à eux, sans aucun doute, qu'à l'imitation des Grecs du v* siècle, les sculp-

3o6 LA SCULPTURE

tetirs du Cerro avaient acquis une véritable maîtrise dans l'exécution du nu, comme nous voyons qu'ils avaient fait de grands progrès dans le rendu des étoffes, enfin plissées et drapées sans monotonie ; qu'ils étaient arrivés comme leurs maître* à varier les attitudes traditionnelles et tentaient des mouvements actifs, comme ceux de la marche et de la lutte: enfin, qu'ils s'étaient montrés capables, tout en restant de leur pays, d'infuser à leurs œuvres quelques-uns de ces hauts mérites de simplicité, de grandeur, de force et de vérité où triompha l'art de la Grèce \

Ce n'est pas pour nos sculpteurs une petite gloire. Maïs celte gloire ne saurait être complète tant qu'un heureux hasard de fouilles n'aura pas livré à notre ambition curieuse un chef-d'œuvre digne de la Dame d'EIchc- Ce que l'art archaïque ibéro-grec a fait, l'art classique a pu et dû le faire. Elche n'a pas dit son dernier mot, ni ces innombrables ruines dont est semée l'antique pays des Tartessiens, et que la pioche n'a pas encore effleurées.

En attendant cette bonne fortune, on peut du moins constater à propos des nombreux fragments du Cerro que désormais l'influence grecque

. Je suis tenté de dire que probablement comme ils on voyaient faire su* Grecs. En

effet, dans toute la sculpture archaïque du Cerro. je trouve bien dcui personnages debout l'un à cote do l'autre (Madrid, n» 65o8. De la Rada, litêeuno, pi. V, n° a) et tenant ensemble le vase à libations (Fîg. l46). Mais leur groupement est au'si maladroit, ou à peu pris, que celui de Dermya et Kitylos, les deui célèbres Tanagréens. Au contraire, une tète d'homme sur le sommet du crâne de laquelle est restée appliquée une main puissante, provient, a mon avis, d'un couple habilement disposé, quelque vainqueur maîtrisant un ennemi. On ne peut admettre que la main toit celle du personnage dont la télé est conservée, I et qu'il ramènerait sur ses cheveux ; Ici pro-

| portions s'y opposent. D'autre part cette tête,

bien que d'ciécution médiocre, est d'un bon

,c. 3o8. — Tête du Cerro (Madrid). ,, y | c se ïero , qu ; indique que l'âge de l'ar-

chaïsme est passé (Madrid, n° 7565. Inédite).

bercs, a ce moment, firent des groupes, t'ig 3o8.

est tout à fait prépondérante. Elle se manifeste surtout, autant que des œuvres mutilées permettent d'en juger, par l'adoption des modes helléniques pour le costume des statues viriles, et par une disposition et une facture des plis où il ne reste plus rien ni d'oriental, ni d'archaïque. Les exemples les plus nets et les plus probants sont sans doute plusieurs statues du musée de Madrid, où Ton reconnaît des imitations directes du type iconique que la statue de Sophocle, au Musée de Latran, a popularisé. Les personnages sont vêtus, par-dessus la chemise qu'ils ne quittent jamais, d'un grand manteau où le bras droit s'enveloppe en se repliant contre la poitrine, où le bras gauche reste complètement caché, à moins que les mains ne sortent pour soutenir ou relever la draperie. Dans ces œuvres de style tout nouveau, les plis d'étoffe n'ont plus la symétrie rigoureuse et la sécheresse coupante auxquelles nous avaient jusqu'à présent habitués les sculpteurs du Gerro ; ils sont dégagés, et disposés par masses heureusement contrariées, comme dans les modèles helléniques ; sous leurs ondulations plus molles et plus souples on sent la forme et le mouvement des corps qu'ils recouvrent (Fig. a3a, 234, etc., etc.).

Du reste la variété ne manque pas, comme il est naturel, et j'ai pu noter un très grand nombre de dispositions différentes du manteau, dont, pour ne pas être fastidieux, je signale seulement les plus intéressantes, celle où il se transforme en chlamyde attachée sur l'épaule par un gros bouton arrondi, celle où, tout en conservant la première forme, il laisse l'épaule libre, retourne par-dessous le bras dégagé, et vient faire écharpe devant la taille, et celle enfin où les deux bras sont libres (Fig. 224, 227, 23o, 236, 237, 238, etc.).

Quel que soit du reste l'ajustement de ces draperies à la grecque, les statues gardent immuablement leur caractère indigène et ne peuvent se confondre avec les œuvres dont elles sont directement inspirées. La chemise à manches courtes ne manque jamais d'apparaître ; les bracelets dont les bras s'ornent presque toujours au-dessus du coude et du poignet sont le rappel nécessaire du goût espagnol et des modes locales. Les chaussures affectent des formes inconnues ailleurs, car à côté du simple chausson arrondi, on trouve par exemple une sorte de guêtre

3o8 LA SCULPTURE

fendue par-dessus dans le sens de la longueur 1 , ou bien de véritables houseaux tombant sur le cou-de-pied, car je ne peux croire à de longs pantalons étroits disposés sous le manteau en guise de tunique 3 . Surtout la facture, qui ne cesse d'être ronde et un peu molle, la fidélité un peu routinière à n'employer que le grès tendre, matière bien peu plastique, que les Grecs avaient depuis longtemps abandonnée pour le marbre, enfin la persistance archaïque du plissage des étoffes dont il reste encore d'assez nombreux exemples, et dont les artistes helléniques avaient complètement répudié l'usage à la belle époque, tout contribue à laisser encore à toute cette catégorie d'œuvres un cachet, je ne dis pas très original, mais très personnel, qui délivre leurs auteurs des reproches de stérilité et de plagiat.

Par malheur, ici s'arrête vraiment l'histoire de la sculpture ibérique. En Grèce, si le v° et le iv e siècle méritent plus spécialement d'être appelés classiques, on sait par quelles phases brillantes est encore passée la statuaire, en quelles créations souvent admirables s'est multiplié et modifié le génie grec. Après les grands maîtres aux noms immortels qui se sont groupés autour de Myron, de Polyclète et de Phidias, de Lysippe, de Scopas et de Praxitèle, que de maîtres encore se sont illustrés en Attique, à Rhodes, à Pergame, dans tout le monde hellénique, élargissant sans cesse et fécondant jusqu'à ses extrêmes limites le domaine de la plastique ! Et jusque dans l'épanouissement encore merveilleux de l'art gréco-romain, que d'oeuvres aussi d'une beauté jeune et nouvelle, faites pour séduire des étrangers au goût déjà formé par l'antique discipline, comme les Ibères, et inspirer des productions dignes d'elles !

Cependant les sculpteurs de l'Espagne n'ont pas suivi la même voie féconde. Non pas qu'ils aient cessé de produire ; nous avons la preuve

i. Fig. 2^3. C'est d'ailleurs un souvenir sont chaussées de même, une femme, fig. 1 88,

d'une époque plus ancienne, car deux statues et l'homme du groupe n° 65o8, fig. i46.

de l'époque archaïque, au Musée de Madrid, a. Fig. a5i.

LA SCULPTURE 3c>9

que sous la domination romaine le temple du Cerro avait encore ses fidèles, et qu'il continuait à recevoir des ex-voto, puisqu'on y a recueilli au moins deux inscriptions latines 1 . Mais leur talent semble s'être noué; leur imagination s'est figée ; leur main s'est immobilisée dans la reproduction incessante des mêmes formes et des mêmes sujets ; leurs yeux comme leur esprit sont devenus insensibles à la lumière qui venait pourtant d'où elle n'avait cessé de leur venir, de la Grèce toujours rayonnante. Il y eut, dans la pleine maturité de ce corps robuste que vivifiaient des afflux de force étrangère, comme un arrêt brusque de sang nourricier ; ils sont morts au progrès, par conséquent à l'art.

La preuve en est dans ces extraordinaires statues de femmes debout, portant sur la poitrine des symboles étrangers, astres, serpents ou béliers, coiffées de hennins extravagants, et vêtues de robes bizarrement découpées, dont plusieurs paraissent si suspectes qu'il a fallu les défendre l'une après l'autre ; la preuve en est encore dans ces œuvres plus simples, plus proches de l'art classique du Cerro, mais exécutées avec une lamentable maladresse. Je lésai groupées, comme de raison, autour des statues principales, des statues typiques; mais le moment est venu de dire que je ne les crois pas de la même époque ni de la même main ; elles sont les survivantes dégénérées d'un art qui n'a pas su se développer et aller de l'avant. Ce qu'elles ont de bon, elles le doivent à une routine d'atelier, à une tradition de facture devenue mécanique, et à la persistance d'idées religieuses qui entraînait la persistance de certaines formes plastiques. Peut-être le goût passionné de l'Empire romain pour les cultes et les superstitions de l'Orient suffit-il à expliquer et à dater quelques-unes des statues de Madrid ; pour les autres, la transformation, ou si l'on veut, la perversion du goût et des modes nous en donne la raison sans nous en donner l'âge*. A peine peut-on signaler, comme un

i. Bulletin hispanique, III, p. iai, n° 38 (Yecla); p. i33, n° 79 (Louvre).

a. ce Plusieurs do ces grossières statuettes, dit excellemment M. Houzey, procèdent certainement des types remarquables que nous venons d'étudier: elles en dérivent par une succession de déformations, dont il est facile de suivre la marche descendante. On dirait un

atelier qui, à partir d'une certaine époque, s'isola nt dans sa décadence, a vécu sur luimême, imitant, avec une négligence et une rusticité croissantes, ses anciens modèles, et répétant inconsciemment des détails qu'il arrive à oe plus comprendre. C'est ainsi, par exemple, que les chutes et les pointes de la draperie archaïque, très nettement dessinées

3lO LA SCULPTURE

effort pour sortir de l'ornière, les emprunts très directs faits à l'art romain dans la représentation des statues viriles : le costume civil des Ibères devient en partie celui de leurs conquérants, si Ton en juge par les nombreux fragments de statues iconiques où se reconnaissent les toges et les palliums disposés et drapés selon toutes les variantes de la mode étrangère.

Ainsi, pour résumer cette longue enquête à travers toute l'Ibérie, sans distinction précise de région ou de province, nous avons vu d'abord se former une sculpture grossièrement barbare d'esprit et de technique. Bientôt, au contact de modèles importés d'Orient, cette sculpture n'a pas tardé à gagner quelque sentiment artistique, et, sans perdre ce qu'elle devait au terroir et au caractère de la race dont elle manifestait les aspirations et les croyances, elle s'est légèrement transformée, montrant sans hésiter les traces de l'influence orientale. Mais, faisant un pas de plus, elle a subi concurremment à la première une nouvelle influence plus forte encore, plus pénétrante et plus vivifiante, celle de la Grèce. L'art mycénien d'abord, puis l'art archaïque se sont fait connaître à l'extrémité occidentale de la Méditerranée comme dans le bassin de l'Archipel ; leurs enseignements et leurs modèles se sont imposés à des générations d'artistes bien faits pour les comprendre et les goûter, puisqu'ils avaient compris et goûté l'art oriental dont ceux-là sortaient ; et gardant d'instinct en toutes leurs créations nouvelles ce fonds d'éléments nationaux qui leur conservait une originalité nécessaire, fidèles aussi à la loi bienfaisante de leurs premiers maîtres, ils ont été capables d'enfanter des œuvres vraiment belles et d'un grand style, et même un chef-d'œuvre, l'incomparable Dame d'Elche. Puis, par un effort nouveau, ils ont tenté de se détacher de l'archaïsme, toujours à la suite des Grecs, pour se dégager de leur mieux des plus vieilles traditions, pour progresser vers un art plus libre et plus varié, vers l'art classique. Ils y ont réussi d'abord, mais comme brisés dans leur élan, ils se sont attardés à cette

dans la grande statue de Madrid, finissent par décoratives, que rien n'explique. » Revue

dégénérer en un système de dents purement d'Assyriotogie, 11, p. n3.

LA SCULPTURE 3ll

étape et n'ont plus eu désormais la force ni le courage nécessaires pour sortir de la voie battue. Ce sont surtout les sculptures du Cerro de los Santos dont l'étude permet d'établir ces faits avec plus que de la vraisemblance, et à ce titre la collection du Musée archéologique national de Madrid forme un ensemble dont chaque jour l'archéologie espagnole reconnaîtra mieux l'inestimable prix.

Mais il reste encore à dire sur cet art ibérique de style gréco-oriental. Et d'abord je n'ai jusqu'ici proposé aucune date ; le lecteur s'en est certainement aperçu et peut-être étonné, car la question est grosse de controverses. Je n'ai pas voulu l'esquiver, mais seulement la traiter en son lieu, quand tous les éléments du problème seraient connus, et maintenant ils doivent l'être.

Il s'agit de savoir à quel moment et combien de temps se sont exercées en Espagne ces influences diverses que j'ai essayé de démêler après M. Heuzey. Pour aboutir, tâchons de trouver une première date fixe ; celle-là déterminera toutes les autres ; cherchons, le choix est nécessaire, à déterminer la date du buste d'Elche.

Pour M. Théodore Reinach, la solution est d'une extrême simplicité. La Dame d'Elche, a-t-il dit, c'est « une Carmen qu'aurait pu connaître Thémistocle » ; elle a été sculptée « au premier tiers du v e siècle » l . Et si vraiment, comme il l'affirme, le buste est l'œuvre d'un Grec ionien, cette date s'impose. D'un commun accord la critique reconnaît dans cette œuvre si ressentie tous les caractères de l'archaïsme sévère qui se localise rigoureusement dans l'époque immédiatement antérieure à Phidias.

Mais pour ceux qui, comme moi, tiennent pour une autre origine, pour les partisans d'une école espagnole ayant subi des influences orientales et grecques, il est malaisé d'aller si vite en besogne même si l'on doit arriver à peu près au même terme.

M. Heuzey a cherché à établir, à propos des statues du Cerro, que l'on ne peut admettre « l'action ancienne et isolée de l'art grec s'exerçant sur les populations ibériques », mais qu'il faut voir en ces œuvres un

i. Revue des Etudes Grecques, 1898, p. 60, p. 5o.

3l2 LA SCULPTURE

effet de Faction en retour de l'archaïsme grec sur l'art asiatique, et surtout sur l'art phénicien. « L'art grec que nous trouvons au Cerro de los Santos, dit-il formellement, est bien un archaïsme gréco-phénicien, ou, si l'on veut, gréco-punique. Assurément ce sont les Carthaginois, soit avant, soit après la fondation du grand centre de Carthagène, qui l'ont implanté dans la région montagneuse confinant à l'ager carthaginiensis. » Et il ajoute : « En Espagne surtout, il n'y a rien d'invraisemblable à ce que ces formes traditionnelles de l'archaïsme gréco-punique se rencontrent encore à une époque qui peut très bien descendre jusque vers la fin du m* siècle avant notre ère, au temps de la fondation tardive de Carthagène. » Même la grande statue de Madrid pourrait toucher à l'époque de la conquête romaine. Ce n'est là d'ailleurs, il faut le reconnaître, qu'une concession extrême accordée par l'auteur à ceux qui voudraient faire entrer en ligne de compte l'occupation directe du pays par les Carthaginois. A plusieurs reprises, M. Heuzey insiste sur ce point que, bien avant la fondation de Carthagène, il y avait sur cette côte d'importants comptoirs puniques, où l'archaïsme gréco-punique avait fleuri, et s'était obstinément conservé dans des ateliers provinciaux 1 .

La découverte du buste d'Elche est venue modifier ces conclusions. M. Heuzey a reconnu tout le premier que cette sculpture, par la supériorité de son exécution, accusait une action à la fois plus directe et plus ancienne des ateliers grecs 8 . Et tout récemment, dans deux belles études sur Le Taureau chaldéen à tête humaine, dont la Vicha de Balazote semble un dérivé ibérique, il a donné tout le développement qu'elle comporte à sa pensée nouvelle, et démontré avec une grande force d'érudition et de logique que le buste d'Elche est le résultat d'un effort puissant fait par un sculpteur espagnol pour appliquer les enseignements

i. Revue d'Assyriologie, II, p. ni, lia. archaïques trouvés en divers lieux purement

a. Comptes rendus de L'Académie des ibériques, comme le centaure de Rollos

Inscriptions, sept. 1897 {Le buste d'Elche (fig. 88, 89) et le satyre de Montealegro

et la mission de M. Pierre Paris en Es- (fig. 90). C'étaient là des modèles directs et

pagne, note de M. Léon Heuzey). Â l'appui précis dont les artistes indigènes devaient

de cette opinion M. Heuzey pourrait invoquer profiter, maintenant le témoignage de ces bronzes grecs

nouveaux de l'archaïsme grec sur un fond solidement implanté d'enseignements phéniciens 1 .

J'aurais aimé que la question de date fût reprise avec la même précision ; mais sans doute M. Heuzey a pensé que du moment qu'il modifiait en le réduisant le rôle de l'archaïsme gréco-punique, la chronologie des œuvres du Cerro se trouvait d'elle-même rajeunie, sans qu'il fût besoin d'y insister. Le buste d'Elche étant, à n'en pas douter, d'un art plus avancé que la grande statue de Madrid, par exemple 2 , il va de soi qu'il faut reculer la date de cette dernière.

Pour moi j'estime que la Dame d'Elche, à n'en considérer que le style, est bien du premier tiers du v° siècle ; mais j'estime aussi que d'autres éléments d'appréciation contraignent à abaisser légèrement cette date.

D'abord il serait inadmissible qu'au moment même où travaillaient en Grèce les derniers sculpteurs qui méritent absolument le nom d'archaïques, ils eussent, dans les villes lointaines de l'Ibérie, des disciples directs dignes d'être appelés leurs émules. Il faut du temps pour que les influences artistiques se répandent et se fassent sentir, et ce temps est, en principe, d'autant plus long que sont plus éloignés les pays où elles s'exercent. Aussi suis-je tout disposé à admettre un certain intervalle entre le buste du Louvre et les statues grecques qu'il rappelle le plus. Il va sans dire d'ailleurs que quelle que soit la lenteur de pénétration des éléments grecs en Espagne, si l'archaïsme a mis un certain nombre d'années à imprégner l'art indigène de son originalité, il n'est pas parvenu jusqu'aux rivages occidentaux dans toute sa pureté première ; il s'est insinué, non pas altéré mais modifié déjà un peu par l'art nouveau, par l'art classique, qui commençait à fleurir. Et c'est pour cela que

i. L. Heuzey, Le taureau chaldéen à tête humaine, et Autre taureau chaldéen androcéphale, dans les Monuments et Mémoires Piot, VI, p. n5 et s., et VII, p. 7 et s.

a. D. José Ramôn Mélida, dans l'étude qu'il a publiée dans la Itevista de Muse os, 1897, p. 44o, fortement impressionné par les idées de M. Heuzey, arrive à ces conclusions: Le buste d'Elche est de style gréco-punique,

comme toutes les œuvres du Cerro ; mais, dit- il, a le creemos obra mes antigua que las esculturas del Cerro de los Santos, obra del buen periodo del estilo, y las del Cerro obras de imitaciôn, y por lo mismo, de un arcaïsmo màs convencional. Admitido esté habra que atribuir el busto de Elche â fines del siglo ni, y suponer de fecha posterior las esculturas del Cerro de los Santos. » Je ne puis vraiment admettre cette théorie.

3l4 LA SCULPTURE

l'archaïsme du buste d'Elche s'éclaire déjà de l'aurore de la grande époque.

Il y a une autre raison fort importante de rajeunir un peu la date de notre statue. Les bijoux, cela n'est pas douteux, sont ici particulièrement caractéristiques ; leur abondance, leur richesse, leur style, exigent que Ton tienne le plus grand compte de cet élément essentiel. Or, un rapprochement s'impose entre ces bijoux et les bijoux étrusques.

On sait combien les Etrusques ont aimé la parure : « Chez eux, dit M. J. Marlha, tout le monde en portait, hommes, femmes, enfants. On en voit partout, sur les statues de pierre ou de terre cuite, les fresques, les bronzes, les cistes, les miroirs, les bas-reliefs funéraires. Les figures couchées sur les couvercles de sarcophages et les urnes sont toujours ornées comme des châsses : diadèmes, pendants d'oreilles, colliers simples, doubles, triples, avec pendeloques, chaînes et tresses qui tombent des épaules, se croisent sur la poitrine et descendent jusque sur les hanches, ceintures à broche, bracelets au-dessus du poignet et du coude, anneaux aux deux mains, à tous les doigts et même à toutes les phalanges, tout le contenu des écrins du défunt a été comme répandu sur son image 1 . » On dirait ces lignes écrites à propos des statues du Cerro. Plus particulièrement j'ai noté dans les vitrines de la collection Campana, au Louvre, deux colliers (n°* a5o et a5a) dont les perles de porcelaine bleue ou brune ont tout à fait la même forme et les mêmes stries longitudinales que celles des deux premiers rangs du collier de la Dame d'Elche ; les petites amphores qui servent de pendeloques à ces deux mêmes rangs se retrouvent très fréquemment, jouant le même rôle, en Etrurie. Je citerai par exemple les boucles d'oreilles dont M. Martha a donné l'image dans Y Art étrusque, planche I, 7, et figure 38 1. Les plaques qui s'attachent au troisième rang du même collier non seulement rappellent les bulles des colliers étrusques 1 , mais affectent une forme de demi-disque à circonférence surbaissée que les bijoutiers étrusques ont particulièrement aimée ; c'est elle qui prend la partie

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