‹ Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitiveChapitre 56 sur 61 · Ibid., 438 et s. arc/i. Instituts, 1898, p. n · texte numérisé non relu

Ibid., 438 et s. arc/i. Instituts, 1898, p. n

Méditerranée espagnole, depuis le cap Creus jusqu'à Gibraltar, sont tellement connus, qu'il est à peine besoin d'en parler ici ; il n'y a guère de discussion entre les érudits que sur quelques identifications de villes, et sur la date de certains établissements.

Mais il est un point hors de doute, c'est que bien avant la fondation des comptoirs phocéens, les Grecs fréquentaient communément la côte occidendale de la Péninsule. A toutes les escales de son périple Festus Avienus rencontre des appellations helléniques qui semblent même l'étonner un peu parfois. On se rappelle ses vers à propos du Rio Tader, désigné dans l'antiquité par le mot Theodorus :

nec stupori sit tibi

quod in feroci barbaroque sat loco cognomen hujus Gracias accipis sono \

Dans le même passage, à côté de Y Héméroscopion, établissement phocéen, et pour nous en tenir à la même région médiane de la côte occidentale, on trouvera la mention de Vile Strongylc, du peuple des Gymnèles et de l'île Uymnesia, des îles Pityussœ, tous noms certainement adoptés par les navigateurs et les géographes avant le v e siècle. Tous ces baptêmes qui, vu l'antiquité des sources où a puisé le compilateur poète, remontent à un très lointain passé, prouvent sinon que les Grecs avaient établi des Emporia dans ces parages, tout au moins qu'ils les parcouraient assidûment, en connaissaient tous les fleuves, toutes les îles, toutes les baies, tous les promontoires.

M. Heuzey a bien établi par des arguments historiques très probants que (( les premières relations du monde grec avec l'Espagne, si anciennes que nous les supposions, sont accidentelles et intermittentes », tandis que les relations de cette même Espagne avec la Phénicie furent incessantes jusqu'à une époque très avancée de l'antiquité 2 . Mais qu'importe? l'essentiel est que les Grecs aient promené leurs vaisseaux aux larges flancs gonflés de marchandises, tout aussi bien que les Phéniciens, d'Emporiae à Gadir, que leurs caboteurs aient fait sur tous les points accessibles de la côte de longues escales au cours de très nombreux

i. Ora Maritima, 456 et s. a. Le taureau chaldéen, p. 139.

LA SCULPTURE 3a I

voyages, pour que nous ayons le droit d'admettre que leur industrie et leur art ont dès l'âge mycénien pénétré profondément et influencé l'industrie et l'art des indigènes. Les faits, les données de l'archéologie sont sur ce point en parfait accord avec le texte d'Avienus et les autres textes qui nous ont conservé les plus vieilles traditions de la Grèce au sujet de l'Espagne.

Aux idées que je viens d'exposer je ne me dissimule pas qu'une objection peut être faite. Toutes les œuvres que j'ai étudiées jusqu'à présent et qui m'ont paru porter la marque évidente de l'influence orientale et de l'influence grecque proviennent de la même région, et cette région semble avoir eu un caractère très nettement spécial. C'est à Balazote, à Agost, au Salobral, à Redobân, au Cerro de los Santos et au Llano de la Consolaciôn, c'est à Elche qu'ont été trouvés les principaux fragments d'architecture et presque toutes les sculptures qui ont servi de documents à ma démonstration. Or tous ces lieux font partie du pays tartessien ou en sont tout à fait voisins, et nul n'ignore que les Tartessiens, depuis les temps les plus reoulés, se sont distingués parmi les Espagnols primitifs par une sorte de philoxénisme, ou pour mieux dire de philellénisme qui atteste à la fois leur esprit libéral et leur intelligence. Mais je suis persuadé que l'objection sera peu à peu détruite à mesure que des recherches plus générales et plus méthodiques, des fouilles bien organisées en même temps que des hasards heureux multiplieront dans les musées de la Péninsule le nombre des œuvres d'art ibériques.

Déjà depuis quelque temps le sol de la Bétique, je puis l'affirmer, s'est largement ouvert pour nous livrer d'importants gisements de sculptures ibériques qui viendront à fortifier mes théories plutôt qu'à les combattre.

Mais il y a déjà plus d'un demi-siècle, en i833, en un point

appelé la Iglesia, au Cerro de las Vfrgenes, près de Baena (province de

Cordoue) l'on a trouvé une statue qui est évidemment apparentée à toute

une série de statues du Cerro de los Santos. Le rapprochement a frappé

D. Francisco Valverde y Perales qui a publié l'œuvre dans le Bulletin

de V Académie d'histoire, et dans son Historia de la Villa de Baena, avec

ai

333 LA 8CIXPTIHR

de courtes notes. On y reconnaît, selon cet écrivain, une image de

prêtresse en pierre grisâtre', haute de l m ,30.

La tête manque; tout le corps est enveloppé d'un grand manteau qui Tait écharpe sur la poitrine.

Les mains fermées sont réunies devant la taille, et ne tiennent rien, mais elles sont disposées absolument comme celles des personnages du Cerro de los Santos qui portent le vase sacré. A en juger par analogie, ce serait plutôt une statue virile; mais là ne réside pas le principal intérêt de ce morceau; il est tout entier dans la preuve que l'art du Cerro n'est pas resté confiné dans Fm . 3uo — Statue du Cerro de las Virgcnes (Btcn*> une étroite province, et

qu'il y a tout espoir

d'en retrouver en plus d'une Touille de précieux souvenirs (Fig. 30g)'.

i. Celte indication a beaucoup d'impor- a. Boletln de la Académie de la Mis-

lance, car les iculptures vraiment ronuinci totia, ]p,oa, p. 5i0, Aittigitedades de Baena

trouvées en Espagne sont toujours en marbre, (avec gravure). — Hintoria de la villa de

tandis que je ne connais pat une seule sculp- Baena (Totedo, iqo3), p. 35 et 86. L'auteur

ture certainement ibérique qui ne soil en rappelle que D. Manuel de la Cortc a parlé

pierre. Je croit donc que M Valvordo y Pendes de cctlc statue, et en a Tait valoir les mérites

se trompe lorsqu'il dit que la statue est ro- dans le Semannrio Pintoresco r.ipatïol de

maine ; mais cela ne veut pas dire qu'elle ne i83<j. Elle a clé transportée lors de la décou-

puisse dater de l'époque romaine, verte a la ferme appelée Casa Corona, où elle se trovue encore.

la scuLPTunE 3a3

N'esl-ec pas d'ailleurs à Italien qu'a été déterrée la liés curieuse et très instructive tète virile en pierre tendre gracieusement ollerle par M. Artlinr Engel un Musée Provincial de Sé.illr, en avril 1 8;>8 1' C'est une trouvaille Ion! à fuit inattendue (pic celle de cette sculpture naïve, celle léle cariée à la large face, un nez épaté, au menton crochu, aux yeux insipides lourdement dessinés, aux courts cheveux géométriquement découpés eu boules par un système de lignes creuses qui se recoupent, dont l'aspect barbare tranche jincmi les virtuosités des marbres romains, les élégances des

grandes Diynes chasseresses, et les noblesses des Via. 3m. — Tétc iro-née i .. . . , . . Ilaiica (Mutée provincial do

empereurs divinises, nus et beaux comme les Sc»illc)

OlympionicesdePolyclèle. Mais elle est précieuse

pour l'historien, qui la rapproche aisément d'un très grand nombre de tôle duCerro, tant elle leur ressemble par la forme el l'expression, par l'inspiration et le goût, malgré des différences notables de technique (Fig. .'îio) 1 .

i. I.a lôlc parle au musée le n° 3778. Il est dit sur une pancarte : < Cabeza de piedra mulilada. curioso cjcmplur de caracte r ibérico, desciibiorla en I tulles. Epoca visigoda. n Cos derniers mois, d'ailleurs en contradiction avec ce qui précède, doiventélrebilfés sans scrupule.

Il» a au Musée archéologique de Madrid, sou ■ le n° i6S33, une grosse tête de marbre dont la provenance est totalement inconnue, les recherches qu'a bien voulu faire il ton sujet D. J. R. Mélida, pour m être agréable, étant restées stériles. La coupe de la figure, longue el large, diffère de cello des t. les' du Corro ;

famille que lui donne un vague sourire ; et surtout les cherut me pareistenl traités suivant Il mémo tiTl.:iii|m- conventionnelle des mèches en virgules ; l'oreille est ausii très mal découpée, cl l'fpuvre est digne île rivaliser on laideur avec quelques-uns des pires de la série

du Cerro. Ainsi me semble justifié le transfert ^"fp — 4

dans la salle du Gcrro do ce marbre, qui pri- s

mitivement se trouvait dans le hall réservé a Fin. 3|[. — Tète de sljle ibérique

la sculpture grecque et romaine Mais la pa- (Musée archéologique de Madrid).

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3a4 LA SCULPTURE

D'autre part, sans me préoccuper maintenant de l'influence qu'a pu exercer cet art, en somme très spécial, du Cerro dans des pays plus ou moins lointains, je trouve dans nombre d'autres monuments andalous, persistant même à des époques récentes, sous la domination romaine, le mélange d'éléments orientaux et grecs qui m'intéresse.

J'ai déjà parlé d'un groupe très ancien, découvert à Cartima, un loup déchirant un mouton, que j'ai attribué sans hésitation à l'art ibérique, mais que j'ai dû rapprocher d'un groupe analogue, sans doute d'origine carthaginoise (Fig. 106). Avec plus de certitude on peut prouver que les Carthaginois n'ont pas remonté en vain Te cours du Guadalquivir et de ses affluents pour en coloniser les rives et les campagnes fertiles, plaines ou monts. Car si dans leurs tombeaux M. Georges Bonsor, l'habile explorateur de cette région, retrouve presque uniquement les produits importés de leur industrie nationale, les monuments indigènes s'inspirent plus d'une fois des idées et des représentations étrangères.

Quiconque a eu l'heureuse fortune de visiter la prodigieuse Nécropole de Carmona, et en particulier l'une des tombes les plus intéressantes, la Tombe de l'éléphant, a été certainement frappé et non moins intrigué, à la Mie d'une grande figure taillée en plein dans le roc tendre, mais très mutilée. Je n'ose affirmer que D. Manuel Fernande/ Lopez, qui a écrit une monographie de la Tumba dcl Elefanle, ait réussi a préciser l'identité de ce personnage, «figure assise, de grandeur naturelle, vêtue d'une tunique courte sans manches serrée à la taille par une ceinture ; figure à laquelle, actuellement, manquent la tête et une partie d'une jambe, et qui tient à la main gauche une espèce de fiole (ampulla?) où elle semble verser le contenu de quelque chose qu'elle tient dans la main droite». Mais je suis frappé du rapprochement que l'auteur établit entre cette sculpture et des stèles carthaginoises tromées par le Père Delattre, rapprochement sur lequel M. Bonsor insiste en ces termes : « Cette figure serait une réminiscence de l'époque punique ; elle nous rappelle les stèles trouvées à Carthage, que le R. P. Delattre fait remonter aux derniers temps de la période punique, ou au début de l'occupation romaine en Afrique. » Il y a surtout ceci de notable que, de même que les figures

LA SCULPTURE 3a5

des stèles en question, la figure de la Tombe de l'éléphant est recouverte d'une fine couche de stuc teinté de couleur'.

Quoi qu'il en soit de celle œuvre mutilée et difficile à apprécier, ce n'est pas certainement un Carthaginois qui apporta d'Afrique ou sculpta en Espagne le petit éléphant de pierre qui a donné son nom à la tombe, et que MM. Fernândez et Bonsor ont rétabli sur son piédestal, à l'entrée

fc'ic. 3ia. — Éléphant ibérique (Nëcrojiolo do Carmona).

de la chambre funéraire, forcés seulement, par malheur, de substituer de petits piliers de pierre aux quatre pattes brisées. Maïs l'auteur n'est pas non plus un romain, car cette sculpture est comme perdue parmi les objets purement romains et les tètes de marbre recueillis en foule autour de lui. M. Fernândez, un peu complaisant, comme tout inventeur, dit

i. Manuel Fcrafadez L<ipez, Necrôpoli* a" od. Scvilla, 1899, pp. a 5-3 a.

romallad» Carmona, Tumhaâel F.Ufantf,

3a6 LA SCULPTURE

que « l'animal est parfaitement conçu et exécuté, surtout les oreilles 1 ». La figure 3i2 permet déjuger que l'éléphant est plutôt une œuvre très médiocre, sans proportions, et taillée rapidement, par à peu près, par un artiste naïf qui sans doute n'avait vu qu'en image le monstre qu'il découpait. Pour moi, cet artiste est un indigène, qui subit des influences étrangères, que d'ailleurs, le sujet de son œuvre lui ait été ou non imposé.

11 est sinon tout à fait contemporain, du moins compatriote, et tout justement émule, avec un peu plus d'adresse assurément, de ceux qui ont sculpté deux ou trois statuettes de pierre auxquelles je suis étonné que M. de la Rada, dans sa monographie de la nécropole de Carmona, n'ait pas attaché plus d'attention. Elles représentent sans doute des esclaves ou des Atys, debout, les jambes croisées, le menton appuyé sur le poing, dans l'attitude de la douleur. Ce sont, à mon avis, des imitations ibériques de modèles romains ; il convient de les rapprocher d'autres imitations, faites aussi par les Ibères, de petits bronzes romains, imitations dont je parlerai dans un autre chapitre. Ce sont des œuvres de la dernière barbarie, sans doute populaires, mais qui montrent bien que les Espagnols, constamment, ont subi l'influence des étrangers *.

Pour en revenir à Carthage, ce n'est pas non plus, je le crois malgré l'avis ordinaire, une œuvre carthaginoise qu'il faut reconnaître dans un petit cippe trouvé à Marchena, dans la même région que Carmona, on ne sait quand ni dans quelles conditions, et qui appartient maintenant au Musée municipal de Séville (Fig. 3i3, 3i4). Sans doute le sujet est punique, et le monument a dû être exécuté pour quelque colon, puisque sur l'une des faces est sculpté un cheval au galop, sur l'autre un haut palmier, et que justement le cheval et le palmier sont fréquemment, sur diverses monnaies, des symboles carthaginois. Mais il m'est impossible de reconnaître dans les bas-reliefs qui décorent ce petit monument funé-

i. Tumba del Elefante, p. 5o. Dans cet AecrripoUsde Car mon a, Madrid, 1 885, je ne

opuscule, accompagné de plusieurs planches, trouve qu'une mention de Tune de ces laides

il n'y a pas d'image de l'éléphant. M. G. ébauches (ch. iv, p. 117), en ces termes: « pe-

Bonsor a eu la gracicutc libéralité, dont je le quefia cariatide de piedra, que représenta un

remercie, de me donner une photographie romano lloraudo, figurita que debio partenecer

d'après laquelle est faite notre grawire. a alguna urna hoy dostruida ». On voit qu'il

2. Dans le long mémoire de M. de la Rada, y a là plus d'une erreur.

raîre ou votif le style des monnaies qui l'ont certainement inspiré, ni le style des stèles carthaginoises découvertes en si grand nombre dans les ruines de ta métropole. Au contraire, j'y retrouve le dessin très incorrect, les formes lourdes et sans modelé, le faire hâtif et incomplet d'un grand nombre des œuvres ibériques que nous connaissons maintenant.

Fie. 3i3. Fie. 3i4.

Cippo provenant de Mircheoa (Musée municipal de Séville).

avec un peu plus de fermeté et un sentiment un peu plus juste d'observation — je parle du cheval au galop — que dans les œuvres d'art carthaginoises, si imprécises et si peu personnelles quant à la forme, et souvent quant au sujet'.

Et j'insiste d'autant plus sur ce jugement que plusieurs fois le cheval apparaît, sculpté en bas-relief, sur des pierres dont la facture indigène ne peut être mise en doute, par exemple sur deux fragments du Musée

i. Le cippo de Marchena n'est pas inédit. lai trouve a Marchons. Rien que le mauvais

Il en existe un dessin insuffisant dans Àlfrodo dessin de la figure no permette pas de décider

J. Churcb, llistoria de Cartago, Version s'il s'agit d'un cerf ou d'un cheval, on peut v

eispaholft c/m atnpliacitmes y nolnx par reconnaître un symbole d'Hammon, dont les

D. Francisco Fernande: J (ioniàles (Madrid, représentations, comme le remarque M. Ber-

1889). p. 178, 179. Il n'est pas question du ger, se trouvent d'ordinaire mal déterminées

monument dans le lexle, mais voici la Iraduc- sur les etclei votives. » lion de ce qui est écrit sous la ligure : « Piédcs-

3a8 la bci'lptum

de Grenade. Ces sculptures sont extrêmement primitives, et de facture

assurément populaire; elles n'ont aucun intérêt d'art 1 .

Un autre bas-relief provenant aussi de Marchena (la chose n'est pas abso-

Fie. 3i5. — Ras-relief de Marchena (Musée municipal do Se ville).

lument certaine)' et conservé au même musée de Séville, suggère avec plus d'assurance encore les mêmes réflexions. C'est une pierre de grès tendre sur laquelle se détachent, en assez haut relief, une biche et son faon qu'elle allaite au pied d'un palmier épanoui. Sans aucun doute c'est

i. N™ q5 et aSo. Lea doni bas-reliefs sont inédits, et j'en ignore la provenance.

3. On a trouve a Osuna un bai-relief qui, auivant lea ton venir* de la personne qui l'a recueilli dant ton. champ, représentait une biche et son faon, et, par derrière, (rois ej- /irès. J'ai pensé que. vu la proximité d'Osuna et de, Marchena et les relation' constantes des deui villes, la trace du bas-relief d'Osuna

étant d'ailleurs perdue, il j avait peut-être lieu d'admettre que les deux sculpturei n'en font en réalité qu'une. Mais d'une enquête soigneuse faite par M. Arthur Engelet contrôlée par moi. il semble bien résulter que celle hjpollièse est fausse. Il parait établi par plusieurs témoignages que si la biche et le faon étaient identiques sur les dons pierres, il j avait bien sur colle d'Osuna trois c vpreset non un palmier.

l'Orient d'Asie ou l'Afrique carthaginoise qui a suggéré au sculpteur l'idée de choisir l'ombre d'un palmier pour abriter le gracieux tableau, puisque le palmier n'a été introduit en Espagne que plusieurs siècles après l'époque antique. Je ne sais d'autre part si le cerf et la biche existaient dans la Péninsule à la date, difficile du reste à fixer avec précision, à laquelle se rapporte le bas-relief en question. Mais il est certain que l'image, telle qu'elle est ici présentée, a des analogies très fréquentes dans l'art de l'Orient et de la Grèce mycénienne. Quoi qu'il en soit, le style n'est ni purement grec, ni purement carthaginois ; je retrouve dans les lignes et le modelé, dans le sentiment très décide qui fait choisir la libre imitation de préférence à la copie servile, le même intérêt qui s'attachait à la Yicha de Balazote ou aux Sphinx du Salobral ; en un mot, c'est bien une œuvre ibérique, où l'on sent l'influence orientale et l'influence grecque combinées (Fig. 3i5).

C'est la Grèce classique, ou plutôt c'est l'art gréco-romain dont évoquent le souvenir deux bas-reliefs inédits, je crois 1 , du musée provincial de Séville. Voici la traduction de l'étiquette qui les accompagne :

« N° i4a. Deux hauts reliefs en pierre sablonneuse. Epoque wisigothe. « On voit sur le premier deux guerriers en attitude de marcher au combat, « et sur le second deux hommes qui conduisent un bélier au sacrifice. La « partie de la pierre devant l'homme qui conduit le bélier paraît avoir reçu « une autre figure. Le premier mesure i m ,ioXo m ,6oXo m ,45, et le « second o m ,83x i m ,07. Provenance: Estepa. »

Il est bien certain que les Wisigoths n'ont rien à voir ici. Les deux guerriers sont Ibères, de même que les sacrificateurs, et les bas-reliefs remontent au plus tôt à l'époque romaine : c'est l'opinion que m'a tout de suite suggérée la vue de ces sculptures. En effet, ni la jaquette recouverte d'une cote de mailles des deux guerriers, ni leur casque, ni leur grand bouclier à umbo, ni leurs cnémides, ni leurs épées (celle du guerrier de droite est seule visible), ne sont des vêtements ou des armes inconnus des sculpteurs ibériques de l'époque antéromaine ou

1. M. Guichot a fait exécuter des planches Séville ; mais, elles n'ont pas été publiées,

en chromo représentent ces bas-reliefs ivisi- et quelques amis seulement en ont reçu des

goths pour accompagner son Histoire de exemplaires.

33o LA SCULPTURE

romaine, et il y a d'ailleurs dans le groupement des deux compagnons

une liberté, une vérité el un goût, dans les proportions et les mouvements

de leurs corps une correction qui rappelle bien

plutôt les bonnes créations de l'art classique que

les œuvres décadentes et barbares de l'époque des

I invasions (Fig- 3i6).

De même, le seul fait que l'aide du sacrificateur est nu montre que le second bas-relief est certainement païen ; le costume du sacrificateur lui-iTi(*me, une tunîqucàmancbes courtes, plissée et serrée à la taille, est ibérique : c'est te même

■ que l'on voit à l'un des personnages d'un bas-

Fic. 3i6. — Bu-relief d"Es- relief inédit d'Osuna, au même musée; je le

tep» (Musée provincial de « • i

Saille). signale seulement en passant, parce qu a lui seul

il ne saurait donner lieu à des réflexions précises, et que sans tarder il va prendre place dans une importanle série de sculptures récemment sorties du sol dont l'étude ne démentira pas les présentes théories. Cette tunique n'est d'ailleurs qu'une variante de 'a jaquette portée déjà par les vieux guerriers lusitaniens de Lisbonne, par exemple, et par une quantité de petits personnages en bronze que j'étudierai plus tard. Sans doute l'art de ce dernier groupe est maladroit, cl l'auteur réussit bien mal à donner de justes proportions cl des formes cor- -. recles aux corps de ses victi-

F,c. S.,. - B.,,.li.t d-E„. P , (lh* pro.i.ci.1 ; surtout à celui qui est

de Se ville). »

nu. Mais il y a de la vérité et du naturel dans la façon dont l'homme saisit le mouton par les cornes, et l'on songe en regardant ce groupe à quelques œuvres fort honorables de la sculpture ou de la céramique classiques qui traitent le même sujet.

Surtout Tidée de représenter l'un des personnages nu — c'est la première fois qu'apparaît dans ce livre une académie — me parait venir en droite ligne de la Grèce, et me fait soupçonner l'intervention de quelque modèle hellénique (Fig. 317).

Pour lever tous les doutes qui auraient pu me rester au sujet de ces œuvres importantes, j'ai fait appel à l'information toujours très sûre et à l'active bienveillance de mon ami, D. Antonio Aguilar, historien attitré d'Estepa et de toute la région d'Estepa, et voici les très curieux renseignements dont je lui suis redevable.

M. Aguilar possède un manuscrit inédit, écrit au xviii' siècle par le Père Barco, et intitulé : Antigua Ostippo y actual Estepa. Suivant cet érudit, absolument digne de foi, à une demi-lieue d'Estepa, à l'Ouest, en inclinant un peu vers le Nord, tout au sommet du Cerro, se trouve un despoblado nommé las Canteras, les Carrières. Tout près de là passe la route d'Estepa à Ecija. Le Père Barco y a vu une très belle citerne revêtue de ciment, et a reconnu que sans aucun doute cette citerne était romaine. Tout autour il a observé aussi des "pierres grossièrement travaillées, qui provenaient, à son avis, de moulins ou de pressoirs. D'autres, mieux conservées, avaient été recueillies par D. Manuel de Andrade, d'Estepa, et gardées dans une de ses fermes, voisine des ruines ; le sol était aussi jonché de débris de briques et de tuiles, et on l'avait fouillé pour en retirer des pierres taillées utilisées dans la ferme prochaine. Les trouvailles de monnaies étaient aussi fréquentes dans ce lieu. « Mais, ajoute notre auteur, ce qui surtout confirme que ce despoblado fut habité par les Romains, ce sont deux pierres découvertes par les ouvriers de D. Manuel de Andrade, et conservées dans sa ferme ; Tune, malheureusement, n'est plus telle qu'elle a été trouvée, car D. Manuel fit détruire deux des figures qui y étaient sculptées à cause de l'obscénité du sujet. » Suit la description des bas-reliefs, qui permet de les identifier sans hésitation avec ceux du Musée de Se ville. D'ailleurs, le Père Barco a inséré dans son manuscrit un très mauvais dessin à la plume du bas-relief au sacrifice, et des deux personnages obscènes que D. Manuel a martelés. Il ne faut pas trop regretter cet accès de pudeur, car la pierre, si elle était intacte, ne pourrait trouver place que dans un

LA SCLLPTL'RE

musée ultra secret ; le dessin et la description minutieuse du Père Barco, si son manuscrit est un jour publié, suffiront à renseigner les érudits. Quoi qu'il en soit, l'état civil des deux bas-reliefs de Séville est aujourd'hui en bonne règle. Combien d'œuvres, dissimulées de même en Espagne sous de faux noms, attendent encore d'être restituées à leurs vrais auteurs, les Ibères !

Toutes ces sculptures, je l'avoue, n'ont entre elles qu'un lien assez ténu, et il peut sembler téméraire de les faire rentrer dans des séries déterminées, de leur attribuer, à l'appui de théories qui demandent à être établies sur des suites riches et caractéristiques, une trop grande force de preuve.

Mais on ne peut pas faire ce reproche à un groupe de sculptures tout dernièrement découvertes, dont la provenance est par bonheur certaine, qui forment un tout précis, et qui méritent une description et une étude toutes particulières.

Je veux parler de quelques stèles trouvées dans la Sierra dont les sommets abrupts dominent la ville d'Estepa. La découverte a eu lieu en février 1900, dans de curieuses circonstances ; elle a été signalée en avril de la même année dans la Revista de Archivos, et ont donné lieu en 1902, dans la même Revista, à un important article de M. de Berlanga 1 .

C'est à M. Antonio Aguilar qu'est due la conservation de ces importants débris, et on ne saurait trop le remercier du soin, de l'activité, du désintéressement qu'il a apportés à cette délicate affaire.

1. M. R. de Berlanga, Descubrimiento arqueologico verificado en el Tajo Montero a principios de Febrero de 1900. Ce long mémoire où l'auteur essaie de préciser le sens, la date et la valeur artistique des sculptures, est d'un grand intérêt. J'ai le vif regret d'être rarement de l'avis de M . de Berlanga. Gela tient certainement à ce que j'étudie les sculptures d'Estepa après avoir fait une longue revue d'œuvres où j'ai cru reconnaître le style ibérique, et que je me suis placé pour juger les découvertes du Tajo Monlero à un point de vue tout différent du sien. M. de Berlanga me

pardonnera certainement la liberté de mes critiques directes ou indirectes, puisque luimême veut bien faire appel aux lumières d'autrui, après avoir déclaré avec une modestie dont il est le seul à croire que ses beaux travaux ne le dispensent pas, qu'il ne se reconnaît pas une entière compétence dans l'interprétation des monuments figurés. Je regrette d'ailleurs beaucoup de ne pouvoir ici discuter point par point les affirmations et les hypothèses de M. de Berlanga; a un pareil débat ne se prête que la forme d'un article de revue.

Les sculptures ont été, pour être précis, retirées d'un puits inachevé ou d'un vaste trou, que faisait explorer D. Rafaël Machuca au Sud de la ville, au faite même d'une hauteur rocheuse que l'on appelle el Tajo Montero. On ne peut encore s'expliquer comment el pourquoi ces pierres ont été transportées dans ce lieu désert, el précipitées dans le trou dont elles viennent de sortir après tant de siècles : car si, non loin du puits, îl semble que l'on ait vu jadis quelques fragments de tuiles romaines et des fondations de murailles antiques, il ne reste actuellement aucune Irace certaine de ville, ni même de construction quelconque. Il faut noter cependant que la pierre dans laquelle sont taillées les sculptures, une sorte de marbre commun d'où sautent facilement des éclats, est justement la pierre constitutive du Tajo Montero.

Les pièces sont au nombre de six ; en voici la description rapide : i u Fragment de stèle, haute et large de 5o centimètres, épaisse de 1 1. Dans un édicule formé de deux pilastres à chapiteaux corinthiens soutenant un fronton, lequel porte lui-même au centre un oiseau, el aux. deux angles desaerolèrcs, est sculpté en bas-relief un homme nu, mais pas complètement peut-être, car il semble qu'un peu de draperie remonte par-dessus l'épaule gauche. La pierre étant brisée irrégulièrement, à peu près à mi-hauteur, il ne reste plus du personnage que la tête, ic

torse et les hanches, le bras

... r i i . i i Fie. 3i8. — Stèle du T»jo Montero (Muscc du Louvre).

droit, saut le oout de la v '

main, et une partie du bras gauche. Ce dernier pend le long du corps,

tandis que l'autre s'en écarte légèrement. On ne peut, par malheur, savoir

si la main tenait un objet. La tête est grosse et la chevelure, qui forme un

gros nœud au-dessus du front, se sépare en deux bandeaux et laisse pendre

de longues boucles sur les épaules. Le \isage, où l'on distingue surtout

334 LA SCULPTL'RE

la bouche large, aux coins tombants, semble lever les yeux au ciel. Sur le fond de lédicule se détachent des accessoires intéressants, à droite et à gauche ; c'est d'abord un arc. et ensuite un palmier d'où pend un carquois, par malheur assez peu \isible sur notre gravure (Fig. 3i8).

La conservation de ce bas-relief n'est pas excellente ; l'épidémie de la pierre a beaucoup souffert d'érosions, des éclats ont sauté, et les chapiteaux des piliers sont particulièrement endommagés.

2° Stèle arrondie par le haut. Elle est actuellement incomplète, et formée de deux morceaux de grandeur inégale, dont les cassures se raccordent d'ailleurs avec précision. Quand elle était entière, elle mesurait o m ,8o de haut, o m ,59 de large, et o m ,24 d'épaisseur. Deux personnages se détachent en forte saillie (o m ,i 3 au maximum) sur le fond évidé en niche. A droite est sculptée, jusqu'à la taille, une jeune femme, que l'on voit de trois quarts ; à ce qu'il semble d'après la position des deux mains, elle jouait de la double flûte, et c'est l'avis de M. de Berlanga, mais je n'oserais pas l'affirmer absolument. Ses cheveux ondulent sur le front et les tempes, et sont serrés par une bandelette. Le visage a de l'ampleur; les traits sont forts et accentués, et les coins de la bouche sont nettement retombants. De l'autre personnage, une femme aussi, il ne reste que la tête, coiffée de même, et de même type ; il n'est pas douteux que celle-ci ne soit une joueuse de flûte, car ses joues paraissent fortement gonflées, et à la place de la bouche on voit la trace large d'un objet aujourd'hui brisé, qui la cachait. M. de Berlanga a cru remarquer que cette seconde femme est plus âgée que la première. Un renseignement fourni par M. Aguilar nous inspire des regrets ; il paraît qu'un troisième fragment de la stèle, où étaient sculptées les deux mains de cette joueuse de flûte, tenant encore l'instrument, a été retrouvé, et ainsi la stèle aurait pu être sans doute complète, mais on a employé cette pierre dans la construction de la muraille d'un parc à bétail voisin (Fig. 3 19).

3° Stèle de la même forme que la précédente (haut., o m ,70 ; larg. f i m ,4o ; épaiss. , o m , 1 2), malheureusement brisée transversalement en deux parties, et à laquelle il manque à droite un grand éclat triangulaire. La femme, dont le buste est sculpté, comme ceux de la stèle précédente, dans une sorte de niche, est presque intacte : seul le nez a eu à souffrir de

la fracture de la pierre, et si l'épidémie n'avait pas été rongé, sans doute par l'eau qui séjournait dans le puits, la conservation du morceau serait assez satisfaisante. La femme est présentée de face, le bout de l'index de

Frc. 319 — SlMe du Tajo Montera (Louvre).

la main droite posé sur la lèvre inférieure. La main gauche, qui parait à l'angle inférieur de la niche, tient contre le sein un petit animal à quatre pattes, qu'il est fort malaisé de définir sans crainte d'erreur, mais qui me paraît être un rat. Un autre animal semblable, placé devant la taille de la femme, avance le museau vers le premier; il semble posé sur le rebord

de la niche. La présence de ce second quadrupède a été notée par MM. Aguilar el de Berlanga, mais ils n'ont pas vu le premier, dont l'existence est pourtant certaine, et M. de Berlanga a cru que la femme pressait entre le pouce el l'index la pointe de son sein découvert entre deux plie de sa robe. Ce qui explique cette erreur, c'est que, sur les photographies comme sur l'original, l'épaule de l'animal donne l'illusion de

Fie. 3ao. — SlMc du T«j« Montera (Louvre).

la pointe du sein nu, qui pourtant devrait être placé plus à droite. La femme est couronnée, par-dessus ses cheveux épais et largement ondulés autour du front cl des tempes, d'un abondant feuillage de laurier; elle est vetue d'une tunique, dont on voit le bord autour du cou, et d'un manteau qui couvre les épaules et les bras, faisant écharpe de gauche à droite sur la poitrine. Son visage est court et large : ses traits manquent de finesse; on remarque surtout les yeux grandemenlouverls(Fig. 3ao).

^o Fragment de stèle ayant probablement la morne forme que les précédentes (haut., o",5a). Il ne reste de la sculpture que les trois quarts d'une lête virile à grande barbe largement bouclée, à ample chevelure dont les mèches flottantes sont couronnées de laurier, plus une partie du bras gauche, nu, et de ta main appuyée, à hauteur de l'oreille, sur un sceptre planté droit (Fig. 3ai).

5" Fragment de stèle analogue (haut., o,4q. ; larg,, o°',5o; épaiss., o",ai). Sous l'arc de la cavité en forme de niché il ne subsiste que la tête d'un homme à grands cheveux bouclés et à grande barbe. Les traits ont beaucoup souffert, surtout le nez et la bouche. Ce qui frappe surtout, ce sont les nombreux petits trous parsemés dans les cheveux et la barbe, et qui dénotent un usage abusif et maladroit du foret. Le style, comme l'exécution, est sensiblement inférieur à celui du fragment précédent (Fig. 329).

6° Bloc de pierre haut de o'",4o, large et épais deo m ,3o.

Sur l'une des faces ont été gravées l'une à côté de l'autre en traits à peine accentués une

Fie. 3.3. - SU-lcs du T.jc Montero (L OU vro). lHe «^«nilie et une têle de

femme. Toutes les deux ont les cheveux si niplcmenl indiqués par des ondulations parallèles qui encadrent le haut du visage; l'homme a une longue barbe que dessinent des raies parlant du menton, en éventail. On dirait de longs favoris bien peignés. Il n'y a sur la pierre aucune trace des bustes ni du reste des corps (Fig. 3a3).

7" Enfin on a trouve au Tajo Montero un petit autel, qui a été utilisé,

LA SCULPTURE 33g

de même que les mains de la joueuse de flûte, comme pierre de construction. Je ne connais pas les dimensions de cet autel, et Ton ne sait pas s'il était décoré de quelque sculpture.

Les questions ordinaires se posent au sujet de ces bas- reliefs. Que signifient-ils, et quelle en était la destination? A quelle époque ontils été sculptés ? Quel en est le style et quelle en est la valeur artistique ?

Sur le premier point il ne saurait y avoir de doute. Ce sont des stèles votives ; une inscription latine a été trouvée au Tajo Montero ; les quatorze morceaux, faciles à assembler, en étaient jetés pêle-mêle dans la fosse. Il n'y manque qu'une seule lettre, qui se restitue d'elle-même, et en voici le texte, qui était disposé sur une seule ligne :

ANNIA SEPTVMA VOTVM ANIMO LIBEXS SO[l]vIT

Les lettres sont hautes de 6 centimètres, ce qui semble indiquer que la dédicace, gravée sur des plaques hautes de o m ,22 et très peu épaisses, était fixée à l'architrave de quelque petit édifice.

Les sculptures proviennent donc d'un temple, ou tout au moins d'une chapelle, et elles rappelaient la piété de quelques dévots.

Mais il est je crois impossible de déterminer à quel dieu ou déesse cet édifice était consacré ; on sait qu'à moins d'indication précise donnée par une dédicace, il est très difficile de reconnaître sous quelle invocation était placé un temple, puisqu'on pouvait également offrir à la divinité sa propre image ou celle d'une autre divinité, le portrait des prêtres ou des prêtresses, ou une autre représentation quelconque, à laquelle l'intention du donateur donnait son véritable sens votif.

En ce qui concerne les identifications des personnages figurés, il est plus malaisé d'arriver pour toutes à une solution qui ne soit pas discutée.

Au sujet de la première des divinités masculines, celle qui tenait un sceptre, il ne peut guère y avoir d'hésitation, et c'est tout simplement Jupiter, tel qu'à l'époque romaine on se le représentait d'après

la conception des Grecs. M. E. Hubnera>ait déjà proposé cette solution à M. de Berlanga, en ajoutant du reste à ce nom celui d'Esculape ; M. de Berlanga, de son côté, semble pencher pour Baal-Hammon. Je ne vois pas, pour ma part, la nécessité de songer à ce Jupiter égyplianisé, dont les images d'ailleurs se distinguent de celles du Jupiter grécoromain par des traits bien connus qu'on ne retrouve pas ici. S'il fallait proposer un autre dieu, je préférerais Neptune.

Quant au second ex-voto où Ton voit une tête virile, je suis tout disposé à y reconnaître le même dieu, ne voyant dans la différence de ce type avec le précédent qu'une différence de technique, et par suite sans doute d'époque.

Quel nom donner au dieu figuré sous le n° 3i8 ? Je ne crois pas qu'on puisse songer à un autre qu'à Apollon. Le palmier est le palmier de Délos, Tare et le carquois sont les attributs ordinaires du fils de Latone ; l'oiseau du fronton est sans doute le corbeau prophétique. Quant au type, c'est clairement, comme le prouve la chevelure, celui de l'Apollon du Belvédère '.

Je crois au contraire retrouvei l'influence de Carlhage dans le plus mystérieux des bas-reliefs du Tajo Montero, celui qui nous montre une jeune femme, le doigt aux lèvres, et tenant deu\ petits animaux familiers. Car je me rappelle que sur une stèle votive de Carthage, au Musée du Louvre, j'ai vu figurer un rat, et c'est bien décidément deux rats que l'on distingue sur la stèle andalouse. Mais l'autre détail vient compliquer la question : le doigt posé sur les lèvres. La femme aux rats fait le geste conventionnel du silence. Ce geste est de plus, au cas présent, un geste rituel, car la couronne de lauriers prouve que nous sommes en face d'une

i. M. de Berlanga (art. cité, p. i4) dit qu'il n'est pas douteux que ce bas-relief est «una estela voliva pûnica abicrla en la piedra por el cincel de un escullor africauo que desconocia pur compléta los élégantes cânoncs técnicos dei desnudo, profesados en los escuclas griegas de escullura, y trago aquella edicula acaso al terminer la primera guerra pûnica ». Pas plus que pour la stèle de Marclicna(fig. 3i3, 3 1 4) je ne puis me résoudre à dire que la stèle

d'Eslcpa est d'exécution punique, et cela pour des raisons analogues. M. de Berlanga a pensé que la stèle figure Diane et non Apollon ; moi-môme j'ai partagé celte erreur jusqu'à ce que M. Léon Ileuzey, après un nettoyage complet de la sculpture, m'ait facilement convaincu qu'il ne peut être question d'une divinité féminine. Du même coup il faut renoncer à rien voir ici de punique.

déesse ou d'une prêtresse. Or je ne connais, dans le panthéon antique, qu'un dieu d'essence égyptienne, Horus-IIarpocrate à qui soit attribué ce geste, et qu'une déesse, Angerona, sorte de parèdre ou de doublet féminin d'Harpocrate. J'aurai l'occasion de parler, au chapitre des figurines de bronze, de quelques représentations de l'un et l'autre, trouvées en Espagne. La stèle d'Estepa ne nous montrerait-elle pas, en cette figure d'inspiration étrangère, comme une sorte de combinaison d'éléments égyptiens, carthaginois et gréco-romains ? Quoi qu'il en soit, telle que nous la voyons, la jeune femmedu bas-relief n'est ni purement égyptienne, ni carthaginoise, ni grecque, ni romaine ; il faut bien qu'elle soit ibérique 1 .

L'interprétation du bas-relief mutilé des joueuses de flûte est beaucoup plus simple, et je ne m'y arrête pas : la musique a toujours été un élément essentiel des cultes ; les deux flûtistes sont donc simplement des prêtresses dans l'exercice d'une de leurs fonctions, ou des servantes de la divinité inconnue à qui furent consacrées nos sculptures.

Et quant au cippe où sont gravées deux têtes juxtaposées, j'estime qu'il est inutile d'essayer d'identifier ces personnages, et je me contente d'exprimer l'idée qu'il nous donne le portrait, plus ou moins fidèle d'un couple pieux.

H ne peut y avoir de doute sur la date de ces sculptures. Le regretté E. Hûbner attribue au n e siècle de notre ère la dédicace d'Annia Septuma, et c'est bien la date à laquelle il faut rapporter les sculptures du Tajo Montero; elle est assez large pour permettre, au besoin, un certain classement chronologique de ces œuvres nettement apparentées, mais peut-être un peu plus jeunes les unes que les autres 3 . Par suite il semble

i. M. de Bërlanga {art. cité, p. 17 et s.) n'a pas manqué de faire intervenir Horus, à propos de cette stèle ; mais il n'a pas parlé d'Angerona. 11 avoue d'ailleurs, de très bonne grâce, son impuissance à identifier le personnage; je ne suis pas plus heureux que lui; mais il croit qu'il faut chercher cette divinité dans le « monde théogonique des mythes romains », et sur ce point, je ne puis être de son avis.

a. Pour M. de Bërlanga, quelques-unes seulement dos sculptures sont du 11 e siècle. Par exemple la femme aux rats daterait du règne de Commode, mais le cippe aux tètes gravées serait du temps des guerres modiques, antérieur à 57^ avant Jésus-Christ; l'édicule à la Diane serait antérieur à Tan a4i avant Jésus-Christ. Le lecteur déduira de lui-même les raisons que j'ai de n'être pas toujours d'accord avec le savant épigraphistc de Mâlaga. "

naturel de faire entrer tous ces bas-reliefs parmi les produits de l'art romain de l'Espagne.

Si je ne considérais que la figure 322 je n'hésiterais pas beaucoup, car l'usage immodéré et mal dissimulé du foret est caractéristique d'un travail essentiellement romain 1 . Mais l'étude des autres morceaux me conduit à une conclusion différente.

Si je laisse de côté le cippe aux deux (êtes gravées, où je me refuse à voir autre chose qu'une sorte de graffito populaire sur quelque pierre de l'édifice sacré 9 ; si je néglige aussi l'édicule à la Diane, trop mutilé pour qu'on en puisse juger la valeur artistique, je suis extrêmement frappé de ce que les personnages des autres stèles, d'abord sont de type bien plutôt grec que romain, ensuite sont d'un style artistique dont la simplicité et la gravité presque majestueuse l'emportent de beaucoup sur le style courant de la sculpture romaine.

Que l'on examine la tête du dieu qui s'appuie sur son sceptre : n'est-il pas vrai que la noblesse du visage, l'ondulation abondante et souple des cheveux et de la barbe traités avec ampleur et liberté, nous ramènent bien plus près du Zeus Olympien ou de la tête Blacas que de ces imitations romaines, mesquines et banales, du type phidiesque original qui encombrent nos musées 3 ?

De même, malgré tous les défauts qu'il est aisé de reprocher aux têtes féminines des stèles 319 et 320, il me semble qu'il y a dans les visages un calme et une sévérité qui rappellent les meilleures créations de l'art grec vraiment classique.

i. M. de Berlanga (Jbid., p. 35) a essaye de démontrer que la tête de ce dieu est de style archaïsant; pour moi, elle est bien plutôt de style décadent.

a. M. de Berlanga (/bid., p. 8 et s.), frappe de la ressemblance en effet curieuse que présentent ces têtes avec certaines têtes à perruques de statues égyptiennes, et les rapprochant de quelques œuvres phéniciennes trouvées dans la même région, propose devoir la main d'un sculpteur phénicien, et en fixe la date à une époque très ancienne. Il m'est impossible de le suivre sur ce terrain.

Le cippe d'Estepa n'exige, j'en suis convaincu, qu'une exégèse beaucoup plus simple, et je crains que la vaste érudition de l'illustre archéologue ne l'ait, en ce cas, entraîné un peu loin.

3. Ce caractère grec classique n'a pas échappé à M. de Berlanga, et c'est bien à la création illustre de Phidias que le fait songer la belle tête de dieu d'Estepa. Mais il y voit néanmoins a le délicat ciseau d'un sculpteur de la meilleure époque de l'art romain », et sur ce point, je ne suis plus d'accord avec lui. L'expression est du reste un peu vague.

Les coiffures aussi diffèrent singulièrement des modes romaines du temps, compliquées et plus d'une fois bizarres; les larges bandeaux ondulés qui parent si heureusement le front et les tempes de la déesse ou prêtresse du silence et des deux joueuses de flûte sont dans la meilleure tradition du siècle de Phidias et de celui de Praxitèle, non seulement comme ajustement, mais comme technique. Et partout on sent une recherche de l'idéal qu'apprécia rarement, lorsqu'il cherchait à être luimême en dehors des imitations routinières, l'art plus précis et naturaliste des Romains.

Je ne crois donc pas m'abuser en affirmant que les sculpteurs d'Estepa sont, à travers les siècles, les disciples directs des Grecs. Les sujets qu'ils ont traités sont ibériques, et l'on y reconnaît ces éléments orientaux que les Ibères n'ont jamais cessé d'emprunter aux Phéniciens, puis aux Carthaginois, éléments mêlés peut-être ici à des éléments romains. Mais le goût, mais le style est grec, et le plus souvent aussi l'exécution. L'art romain, dans ce qu'il a de froid, de conventionnel, de rapide et de banal, n'a pas su mettre ici, par bonheur, son empreinte, et Ton retrouve après des siècles, dans cette sierra lointaine d'Estepa, un filon k peine contaminé de la mine précieuse d'où sortit la Dame d'Elche.

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