Sil. Ital. f Pun., I, 9/4 et s
L ARCHITECTURE 2Q
D r Chabret a soutenu qu'elle fut auparavant peuplée par des Phéniciens, mais lès vers où Silius Italicus appelle ses murailles les murs d'Hercule ne peuvent pas être décisifs et rien n'autorise à nommer ici ce peuple. Ce qui est certain c'est qu'il s'était installé sur le rocher célèbre un établissement indigène 1 ; il semble logique de n'attribuer qu'à ces premiers habitants, à ces fondateurs, l'enceinte la plus ancienne. Pour d'autres villes, comme Gérone, la question reste au moins douteuse ; et quant aux stations éloignées des côtes, il est difficile, lorsqu'on connaît les habitudes des commerçants de Tyr, de Sidon ou de Chypre, les règles de leurs voyages et les traditions constantes de leurs comptoirs, d'admettre qu'ils se soient intéressés directement à leur construction. Il reste les édifices des Baléares, situés assez près des rivages pour qu'on soit en droit d'y reconnaître, si les autres circonstances ne s'y opposent pas, l'œuvre des négociants orientaux ; mais justement ces circonstances s'y opposent: les maisons, les talayots, les navetas, si l'on examine non plus l'aspect extérieur des murailles, mais le plan des constructions, si l'on en recherche la destination, apparaissent comme des monuments tout à fait originaux, n'ayant aucuns similaires parmi les restes de la civilisation phénicienne ; on ne trouve à les rapprocher — et le rapprochement ne concerne d'ailleurs que les talayots — que des nouraghes delà Sardaigne, lesquels ne sont probablement pas phéniciens 9 .
Il y a plus ; il est fort remarquable que dans les colonies certainement phéniciennes établies en pays tartessien, comme Abdera, Cadix, Suel, il n'y a absolument aucun reste de constructions cyclopéennes. Sans doute on a signalé à Cadix les fondations, en grosses pierres de taille, d'édifices très anciens 3 : à Mâlaga l'extrême base des hauts murs de soutènement de l'Alcazaba, qu'autrefois baignaient les flots de la Méditerranée, se dislingue au premier coup d'œil de tout l'appareil qui la surmonte ;
i. Chabret, Historia de Sagunto, 1. même appareil, la même disposition de l'entrée,
2. Perrot et Chipiez, Hist. de l'art dans le même dôme obtenu par la pose d'une série
l'antiquité, IV, p. /jo, 4q. « Les Baléares d'anneaux qui vont toujours se rétrécissant
ont leurs talayots qui ressemblent si fort aux jusqu'au sommet. »
nouraghes que Ton serait tenté de les croire 3. E. Hûbner, Arqueologia de Espaha,
bâtis par les mêmes maçons. C'est le même p. 222. Voyez plus loin, la figure 74.
plan, la même forme de cône tronqué, le
3o l'architecture
c'est plus que probablement ce qui reste d'un mur phénicien primitif (Fig. ao). Mais les blocs qui entrent dans ces assises fondamentales n'ont rien de cyclopéen : les dimensions n'en sont pas colossales ; ils sont taillés au Heu d'être bruts et ils sont disposés par lils horizontaux. L'architecte et les maçons de ces murs sont bien plus instruits et plus
Fie. tu. — Belle de muraille phénicienne a M&laga.
habiles que les rudes compagnons de Tarragone, de Sagonte ou d'OIérdula.
D'ailleurs, l'appareil cyclopéen est tout à fait exceptionnel en Phénicie, comme il est naturel. Les Phéniciens, élèves très peu originaux des asiatiques et des Egyptiens, avaient sous les yeux des monuments dessinés et construits par des artistes véritables, par des ouvriers auxquels les secrets de la coupe des pierres étaient familiers, et ce sont ces monuments qu'ils ont imités. Aussi les murailles d'Arad, de Sidon, de Baalbek, de
L* ARCHITECTURE 3 1
toutes les grandes métropoles de la Syrie, sont-elles édifiées en pierres colossales, mais non cyclopéennes, ce qui est tout différent ; ces pierres sont taillées et ajustées, au lieu d'être brutes et entassées, et c'est à coup sûr le système plus habile, plus artistique si Ton veut, que les Phéniciens ont importé en Espagne, et qu'ils ont appliqué à la fortification de leurs comptoirs. Pour moi, je ne mets pas en doute, ayant fait ces constatations, que les ruines cyclopéennes d'Espagne, puisqu'elles sont plus barbares et plus primitives, sont antérieures.
Est-ce à dire qu'elles sont absolument originales, et qu'elles sont comme l'expression instinctive des besoins et des capacités de la race indigène à l'une des époques les plus lointaines de son histoire? Certes, la chose n'est pas impossible. Cette architecture toute rudimentaire peut naître spontanément, en dehors de tout exemple et de toute influence. De même que la décoration qu'on est convenu d'appeler linéaire ou géométrique a été, dans les régions les plus diverses du globe, et jusque dans des îles sauvages séparées des continents par des mers immenses, inventée par des peuplades barbares, la construction cyclopéenne n'a point de secret artistique que ne puisse découvrir sans aide, de sa propre inspiration, un bâtisseur à l'esprit rudimentaire. Rouler au faîte d'une colline des rochers épars, et tels que les a façonnés la nature, sans les équarrir, sans en dresser les faces, les amonceler en épaisses murailles inébranlables, c'est un ouvrage auquel suffit l'effort de bras robustes ; choisir les blocs les plus gros et les plus lourds, malgré les difficultés et les dangers de la manœuvre, c'est une idée toute simple pour qui sent la nécessité d'établir autour de son foyer la défense d'un rempart formidable ; et ce ne serait vraiment pas faire aux Ibères un grand honneur que de les juger capables d'avoir à leur tour inventé un système de bâtir aussi simple.
Cependant je crois qu'ils ont eu des initiateurs. Dans le bassin oriental de la Méditerranée, ce n'est pas en pays phénicien qu'existent les plus fameux spécimens de murailles cyclopéennes ; c'est à Mycènes et à Tirynthe qu'on en va chercher les exemples les plus caractérisés, si bien
L ARCHITECTURE
que l'épîthète mycénien se substitue souvent à celle de cyclopéen pour désigner ce système, ou plutôt ce genre de construction. Or il n'est pas téméraire, bien que cela semble paradoxal, d'évoquer à propos des enceintes el des bâtisses en appareil cyclopéen de l'Espagne, le souvenir de ce peuple, dont nous ignorons le vrai nom, mais dont nous commençons à bien connaître l'art et la civilisation, et qui eut à Mycènes l'une de ses capitales les plus riches et les plus brillantes. La suite de nos études, surtout le chapitre relatif à la céramique de l'Ibérie, nous permettra de montrer les Mycéniens en relation plus ou moins directe avec les habitants de l'Espagne, et dès lors, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ces derniers aient appris des étrangers dont ils imitaient l'industrie
Fie 31. — Restitution d'une porte de style ibéro- mycénien.
comment on édifie à peu de frais, maïs à grand renfort de muscles, des murailles et des fortifications puissantes. 3
D'ailleurs, ce n'est pas là une simple conjecture, et, par bonheur, la preuve peut être faite grâce à de très curieux documents observés danB les Citanias du Minho. A Sabroso, à Briteiros, dans les ruines des maisons déjà fort intéressantes par leur plan circulaire et la pierre centrale qui servait sans doute de base à un pilier de bois supportant les chevrons du toit, M. F. Martin s Sarmenlo a recueilli un grand nombre de linteaux sculptés, ornés de dessins à peu près semblables, et où il a reconnu les débris de cadres de portes. Or ces ornements sont de pur style mycénien '. On en peut juger par un trop modeste essai de resti-
i. Je ne connais ces maisons, ainsi que les dans ses Ages préhistoriques de l'Espagne
pierres sculptées dont je vais parler, que par et du Portugal. Ce sonl ses gravures que
la description et les dessins de VI. Certailhac reproduisent les miennes.
LAnCHITECTUKE 33
tution graphique d'une porte qu'a très heureusement tenté M. Marlins Sarmenlo et que je me plais à reproduire (Fig. ai) 1 , et surtout par une porte aux deux tiers conservée dans la Cividade de la vallée d'Ancora (Fig. 22) '. Les torsades et les spirales qui décorent ces débris sont exactement semblables à quelques-unes de celles qui caractérisent si nettement l'art de Mycèncs, et dont les sculpteurs décoraient les stèles et les frises 5 , dont les orfèvres embellissaient leurs bijoux, leurs armes et leurs
Fie. iî. — Porte de la CWidade de la vallée d'Ancora.
vases de métal précieux 1 . Quelquefois l'ouvrier ibérique a trouvé d'heureuses variantes, comme sur le petit fragment que je reproduis d'après M. Cartailhac (Fig- a3)\ ou sur le bloc colossal de Sabroso connu sous le nom de Pedra Jertnosa (Fig. al)*. D'autres ornements