Pline, HUt. nat., XVIU
a PREMIÈRE PARTIE.
Telles sont les causes qui faisaient dire au tribun Philippe qu'il n'y avait pas en Italie deux mille hommes qui fussent propriétaires ^ Telles furent celles qui amenèrent la dépopulation de Tltalie et la disparition de cette classe de pi^opriétaires résidants qui fait la force d'un pays. « L'envahissement continuel dès petites propriétés par les hommes riches et puissants y détruisit totalement cette classe moyenne, active et industrieuse, qui forme la richesse des empires, parce qu'elle produit toujours plus qu'elle ne consomme 2. »
Elle avait été pendant longtemps la base de l'ordre social, la nourricière du peuple romain et la pépinière des légions. En disparaissant, elle entraînait l'agriculture dans sa ruine. D'un autre côté, les armées, énervées par des guerres trop faciles et des séjours prolongés chez des peuples amollis, n'étaient plus l'école de l'obéissance et du respect, mais un foyer de corruption et de désordre. Ainsi étaient détruites les deux causes qui avaient formé cette classe moyenne et avaient maintenu pendant tant de siècles la pureté de ses mœm*s et son dévouement à la patrie.
La discipline militaire et la culture des champs! Les Romains ne furent pas longtemps sans s'apercevoir de la disparition de ces deux grandes choses, fondement de l'ordre social, a Bientôt la population décrut 5 car l'époque où l'agriculture fut le plus florissante en Italie fut aussi celle du plus grand développement de la population libre dans cette contrée. Ces deux ordres de faits ont une connexion intime ^. » Par suite, les légions
• ^. Cic, De Off,, U, 2\.
2. Dureau de la Malle, Écon. fioUt. des Romains, liy. m, ch, 22.
3. Dureau de la Malle, Écon. fiolit, des RomainSy liv. iil, ch. 23.
diminuèrent, on ne trouva plus de soldats, et Tite-Live avoue tristement que Rome^ qui levait contre Annibal vingt-trois légions, n'aurait pu, un siècle après, en armer huit^ Le mal alla toujours en empirant jusqu'au moment où Rome dut faire appel pour se défendre à ses anciens ennemis et former des légions de barbares.
Les laboureurs disparurent en même temps ; qu'on ne pense pas, en effet, qu'ils aient pu entrer au service des grands propriétaires et cultiver leurs domaines. Non, ceux-ci n'en voulaient pas^ et ils n'en voulaient pas parce qu'ils avaient les esclaves 2. La guerre avait jeté dans l'Italie des milliers de captifs; on les achetait pour quelques écus, et on les répandait sur ses vastes villœ. Travaillant comme des bêtes de somme, soumis à tous les châtiments, ils n'avaient aucun droit, pas même celui de faire partie des légions. Comment le maître ne les eût-ils pas préférés à ces travailleurs libres, auxquels il ne pouvait qu'affermer ses terres pour un prix minime et que le service militaire lui enlevait dans la force de l'âge?
D'ailleurs bientôt on ne laboura plus. L'esclave cultive mal, et l'élève du bétail rapporta plus que la culture, quelle qu'elle fût 3; alors les grands transformèrent leurs terres en vastes pâturages où l'on vit errer d'immenses troupeaux gardés par quelques pâtres esclaves, quand ils n'étaient pas envahis toutefois par les brigands et les bêtes fauves^.
^. Tit.-Liv., VII, 25; XLV, ^5.