VI PRÉFACE
des pauvres. Mais, il faut le dire, la misère a pris dans nos temps un caractère particulier d'intensité et de menace. Concentrée dans les bas-fonds de la société, elle en mine peu à peu les ba^es, comme ces animaux qui rongent petit à petit les fondements d'un édifice, que Ton voit s'abîmer un jour sans s'être douté du péril.
Il est donc plus que jamais utile et opportun d'étudier cette question, qui est éminemment une question sociale. Tous les économistes reconnaissent son importance 5 et, comme Ta dit un écrivain célèbre, « elle est aujourd'hui partout en Europe la grande et fondamentale question-, toutes les autres viennent en définitive se résoudre dans celle-là. Elles n'ont de valeur réelle que par leur connexion avec le problème, qui agite et fatigue l'humanité, de l'amélioration du sort des masses. L'équilibre social, tant et si vainement cherché de nos jours, qu'est-ce, si ce n'est la réalisation chez un peuple des conditions de sa vie, de sa vie physique, de sa vie morale et intellectuelle? Telle est la fin vers laquelle il tend : tout le reste, purs moyens, pures formes... Si Ton ne peut actuellement remédier à tous les maux, on peut au moins en diminuer le nombre, en atténuer l'intensité. Et, après tout, il faut bien qu'on en vienne là, qu'on sorte enfin de la funeste léthargie de Tégoïsme, si l'on veut préserver la société des eflTroyables convulsions qui la menacent, si l'on veut qu'elle vive :
a To 6e, or not to 6e, that is the question^. »
Mais s'il n'est pas de question plus grave, il n'en est pas de plus difficile. Elle touche, en effet, aux principes
4. F. de Lamennais, Politique à l'usage du Peuple, Des PauvreSj p. H 7.
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les plus élevés de la philosophie et de Téconomie sociale. La destinée de Thomme sur la terre, Tinégalité des conditions humaines, le rôle de l'État dans la société et les droits de l'individu, telles sont les thèses que soulève la Bienfaisance ou la Charité.
Nous devons le dire au commencement de cette étude : la Charité est pour nous l'un' des éléments essentiels de la vie d'un peuple. Seule, elle peut atténuer cet antagonisme de tous les temps entre la misère et l'opulence, et combler l'abîme qui sépare ceux qui nagent dans le superflu de ceux qui manquent du nécessaire. Mais comme elle touche par là aux sentiments les plus intimes et aux passions les plus vives du cœur de l'homme, elle a soulevé la haine des sophistes. Des gens, chez qui -les passions du cœur étaient les complices des erreurs de l'esprit, ont voulu, comme nous le verrons, la défigurer ou l'abolir, jpour la remplacer par des systèmes destructeurs de toute société.
Pour examiner et résoudre toutes ces questions, que de connaissances ne faudrait-il pas? Le problème de la misère est aussi vaste que délicat. Il intéresse à la fois le jurisconsulte, le philosophe et l'historien.
On jie peut guère comprendre, en effet, l'organisation actuelle de l'assistance publique sans en avoir étudié XH%ioxre. Comme toutes les institutions durables, l'assistance a ses racines dans les temps anciens, et l'histoire du passé est indispensable pour éclairer et Taire comprendre le présent.
Puis il est nécessaire de rechercher tes principes sur lesquels est fondée la bienfaisance publique, car toute science qui né s'appuie pas sur la philosophie est une science vaine qui repose sur le sable. C'est donc à la