Suét., In Ang
successeurs ne manqueraient pas de les rétablir, et même que le premier agitateur venu pouri^ait, en s'emparant de ce moyen, se concilier auprès de la multitude une dangereuse popularité. Fidèle toutefois à ses idées premières, il essaya de faire participer aux secours les colons, les marchands et les laboureurs*, trouvant qu'il était à la fois impolitique et injuste d'en faire Tapanage et le monopole des fainéants de Rome.
Auguste avait vu et sondé les maux dont souffrait rEmpire,et il tentait de les guérir. Y réussit-il? 11 est triste d'avouer que non. Le mal était trop profond et les remèdes trop insuffisants.
Il aurait fallu, en effet, modifier les fondements mêmes de la vie sociale.
Noiis nous figurons à peine ce qu'était la vie d'un honnête homme de ce temps-là, vie tout entière de plaisirs et de jouissances. Et quelles jouissances! La recherche du confort allant jusqu'à l'invraisemblable, les raffinements d'un luxe inouï, la crainte, l'horreur de tout dérangement, de toute gêne; en un mot, la civilisation matérielle poussée à un point dont nous ne nous faisons pas l'idée, tels sont les éléments de la vie du riche Romain. Et cette civilisation matérielle dont nous vantons* tant les progrès modernes, un chevalier du temps d'Auguste l'eût traitée de barbarie; à voir nos allures affairées et inquiètes, notre peu d'entente des jouissances raffinées du luxe, il nous eût pris pour un peuple d'esclaves! Ah! c'est que nous avons, en dehors et au-dessus de cette civilisation matérielle, un principe de vie morale que les Romains n'avaient pas; et c'est que nous
i. Suét., In Àug., 42.
n'avons pas un principe de mort qui était le fond de leurs institutions : Tesclavage.
L'esclavage est en effet la base de Tordre social antique-, c'est le pivot de la société, sa raison d'être et son explication.
Cette vie de jouissances sensuelles ne se comprend qu'avec le travail servile. A qui pourrait-on demander ces services si minutieux et si futiles, et quelquefois si dégradants et si honteux, sinon à un esclave? Comment ne pas préférer à l'ouvrier libre et salarié cet esclave qui ne coûte rien, une fois acheté, et qu'on fait travailler à coups de fouet? Aussi le nombre de ces mancipia se multiplie chaque jour 5 on est pauvre si l'on n'a que dix, vingt esclaves, et les plus riches en ont quatre cents, cinq cents ^, etc.
Aussi la ville de Rome se remplit de mandpia; ils sont plus de 500,000, aussi nombreux que la population libre, et Sénèque avoue que l'on n'osa pas forcer les esclaves à porter un costume spécial pour ne pas faire voir à tous le petit nombre des hommçs libres 2.
Mais ces esclaves si nombreux, dont il est de mode et de bon ton d'avoir des multitudes, souvent rendent bien peu de services ; leur nombre excessif en fait une propriété coûteuse et improductive; aussi les affranchit-on facilement : pour quelques écus on leur vend leur liberté et on lance dans le monde un nouveau citoyen..
Et voilà ce qui augmente le nombre des frumentaires ! Voilà ce qui rendra inutiles les sages mesures d*Auguste ! En vain entourera-t-il de restrictions sévères les manu-
4, Wallon, llist, de l'esclavage dans Vantiquitè, lom. Il, part, il, ch. 3. 2. Sénèque, De Clem., I, 24.
missions < , le nombre des affi*anchis deviendra de plus en plus effrayant. Cet esclave, en effet, devenu tout d'un coup citoyen, il n'a ni argent, ni moyens de vivre; il a bien tous les droits du civis romanus^ mais le premier et le seul qu*il réclame, c'est le droit de ne pas mourir de faim, et il s'empresse d'aller se faire inscrire sur les registres des distributions gratuites-.
Joignez à cette cause si efficace celles que nous avons déjà signalées : le manque de travail pour les ouvriers libres; Tenvahissement de Rome par tous ceux qu'y poussent la dépossession, l'injustice et la misère, et vous comprendrez pourquoi le nombre des pauvres secourus par le Trésor augmente chaque jour davantage. Du reste, c'était fatal; c'était le résultat nécessaire qu'a toujours eu et qu'iiura toujours la charité légale; et puisque nous avons prononcé ce mot moderne, ajoutonsen un autre qui marche inévitablement à sa suite : elle avait engendré le paupérisme; charité légale et paupérisme^ ce sont là, en effet, deux termes corrélatifs dont le second suit nécessairement le premier. Les rapprochements historiques sont rarement exacts, car les termes de comparaison ne sont jamais absolument les mêmes; mais pourtant, comment ne pas remarquer l'analogie frappante entre cette organisation de secours et celle des pays où existe aujourd'hui la charité légale? Tant il est vrai qu'il y a là une erreur sociale qui engendre toujours et partout les mêmes conséquences !
^. Loi i£lia Sentia (757).
2. F. de Champagny, Les Césars, tome lïl, livre lll, ch. >!, § 4.
m^Êam
César, nous Tavons vu, avait réduit à 150,000 le nombre des frumentaires ; ce nombre alla toujours en grandissant et ne tarda pas à atteindre de nouveau le chiffre de 320,000 auquel le dictateur Tavait trouvé porté. En 728, Auguste révisa les listes de Tannone, mais il fut obligé de maintenir 200,000 pauvres inscrits. Sa surveillance active ne put empêcher cette augmentation, et même comme il avait essayé de ne faire de distribution que tous les quatre mois, le peuple, auquel il avait voulu faire plaisir, se plaignit. Soit difficulté de transporter 20 modii^ ou quelquefois 40 ou 60, quand il y avait plusieurs enfants, soit défaut d'économie qui amenait la fin des provisions avant Tépoque du renouvellement, on réclama Tordre ancien, qui fut rétabli*.
Pour avoir part à la distribution, il fallait, nous Tavons dit, être citoyen, plébéien et pauvre; Auguste admit même les enfants au-dessous de onze ans. Il suffisait de faire constater ces trois conditions par Tadministration de la comptabilité, qui se tenait dans les bureaux du prœfecius urbis et qui gardait le rôle des inscriptions alimentaires. Le droit constaté, on donnait à chacun des gratifiés une petite planchette en bois de troène, appelée tessera frumentaria^ qu'on allait ensuite présenter aux greniers publics où se faisait la distribution. Le blé était livré par une corporation de mesureurs, sous la surveillance des duumvirsy dépendant du
A, Suét., In Aug.y 40.
prëtet de l'annone, qui remplaçaient dans ces fonctions les édiles curules, chargés autrefois de, distribuer le blé par quartiers*.
La ration était de cinq modii par personne, ce qui fait à peu près 105 livres romaines (34 kiiog. 266), c'est-àdire 3 livres 6 onces (1 kilog. 142) pour une ration quotidienne, ou au moins 14 onces (380 grammes) , par tête, chaque ration étant pour un ménage supposé de trois individus. Cette quantité est suffisante pour vivre 2.
Du reste, Tannone ne fait pas que distribuer gratuitement du blé aux pauvres; comme lltalie n'en produit presque plus, elle le vend aux riches; et si on donne le blé à 200,000 citoyens, on le vend à tous les habitants riches de la ville et des environs 3.
C'est par là qu'il faut expliquer, croyons-nous, deux passages du Digeste où Paul parle du legs d'une pension frumentaire *.
Le jurisconsulte assimile la pension à une miliHay à un office, et dit que si elle a été léguée à une personne qui est morte ensuite, le legs n'en est pas moins valable, parce que c'est une estimation qu'on est réputé avoir voulu léguer.
Les riches prenaient sans doute des abonnements au blé public, pour lesquels on leur donnait des tesserœ^ qu'ils allaient faire toucher aux greniers de la ville. C'était, pour ainsi dire, une espèce de titre de rente via-
4. Suét., In Âug., 40, 4^. — Pline, Hist. Nat, XVI, 54. — Dig., loi 40.
% ^, De Fac. et Eacus, mun^- loi 26, De Excusationibus,