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IV. Asiles ouverts aux vieillards

T. Ressources des établissements de bienfaisance. -> Le patrimoine des pauvres.

La bataille du pont Milvius, qui' donna TEmpire k Constantin, fut aussi la cause de sa conversion au christianisme-, trois mois ^près (janvier 313] il publiait le célèbre édit de Milan, qui mit le culte .chrétien sur le

pied d'une égalité complète avec Tancien culte de Rome.

L'empereur, disciple de la religion nouvelle, la favorisa personnellement; il s'inspira de ses préceptes; et ce n'est pas aller trop loin que de dire que « Tavènement de Constantin plaça son point d'appui principal, ostensible, direct, sur le christianisme ; ce furent les évêques, les Pères de l'Église et les conciles qui donnèrent l'impulsion réformatrice et accélérèrent sa marche ^ »

Mais il ne faut pas l'oublier, si le christianisme était dans les lois, il n'était pas encore dans les mœurs*, la majorité des populations soumises à la domination de Rome était restée païenne-, l'empereur lui-même ne laissa pas assez adoucir son caractère impétueux par les principes d'une religion toute de charité, et la fin de son règne fut ternie par des taches que la postérité ne lui a point pardonnées.

De là des anomalies qui, au premier abord, semblent étranges : après des louanges excessives, on a fait à ce règne des reproches exagérés; il ne mérite sans doute ni les unes ni les autres, car, à ces époques de transition, les circonstances semblent plus fortes que les hommes, qui sont souvent impuissants à les diriger; et d'ailleurs il faut le dire : « indulgente pour l'audace heureuse de la jeunesse des peuples, la postérité n'a ni attrait ni justice pour les efforts ingrats de leur décrépitude 2. »

Quoi qu'il en soit, c'est de cette époque que date cette union de l'État et de l'Église qui soulevait déjà et sou-

4, Troplong, Influence du Christianisme sur le droit civil des Romains j cb. V, p. \U.

2. A. (le Broglie, l'ÉgUee et l'Empire romain <m» /!'■ sièelê, iome II, cb. 7.

lève encore de si graves et délicates questions. Dès le règne de Constantin cette alliance fut troublée par Thérésie d'Arius, et sous ses successeurs elle amena des situations curieuses et fit naître des controverses d'un haut intérêt, dont nous n'avons pas du reste à retracer Thistoire.

Il y eut au moins un point sur lequel TËglise et le Pouvoir furent toujours d'accord, une doctrine qui heureusement les trouva toujours réunis, des institutions qu'ils créèrent et développèrent en commun : ce sont justement celles qui nous occupent en ce moment : la doctrine de la charité, les institutions de la bienfaisance publique. Recherchons donc ce que l'Église et l'État, alliés ensemble dans ce noble but, firent en faveur des pauvres.

La charité, nous l'avons dit, était la vertu par excellence du christianisme; aussi l'Église, délivrée de ses entraves, se donna, si l'on peut dire, libre carrière; ne se contentant pas de l'assistance à domicile qui avait .été la seule possible pendant le temps des persécutions, elle créa, avec l'appui du Pouvoir, des établissements durables où les malheureux furent secourus et soignés.

a La difficulté était d'organiser un vaste système de bienfaisance qui offrît incessamment des secours, nonseulement aux enfants, mais aux vieillards invalides, aux malades, aux pauvres incapables de vivre de leur travail, en un mot à tous les nécessiteux. « Familiarisés que nous sommes avec un pareil système, maintenant établi partout, nous n'y voyons rien que de naturel et de simple; à peine y distinguons -nous quelque mérite. Mais supposons un instant que de semblables établissements n'existent pas, transportons-nous par l'imagina-

tion à cette époque où Ton n'en avait pas même la première idée, quelle continuité d'efforts ne faudra-t-il pas pour les établir et les organiser? ^ »

Ce fut là le vrai commencement de la bienfaisance publique ; jusque-là, en effet, les mesures prises par les empereurs, qui s'en rapprochaient davantage et que nous avons étudiées, avaient toutes été inspirées au fond par une arrière-pensée politique. Ce but se révèle même dans les fondations de Trajan qui, tout en secourant les enfants pauvres, devaient arriver à repeupler ritalie. Il y avait bien quelque philanthropie, mais il y avait aussi la crainte de ceux qu'on secourait ou le désir de se les rendre utiles. Ce qui le prouve, c'est que l'on ne voit aucune institution en faveur des infirmes, des malades ou des vieillards. Et, en effet, pourquoi les secourir : qu'avait-on à craindre d'eux; à quoi pouvaient-ils être utiles?

On a dit que ces établissements étaient moins nécessaires à l'antiquité et qu'elle y suppléait par une pratique plus large de l'hospitalité, une notion plus stricte des devoirs de la famille, enfin par l'esclavage. Il est vrai que les conditions du travail n'étaient plus alors les mêmes qu'aujourd'hui; les travailleurs étaient pour la plupart des esclaves appartenant à un maître qui devait en prendre soin. Mais la bienfaisance privée suffisait-elle donc à remplacer la bienfaisance publique qui n'existait pas? Nous ne le pensons pas. C'est une illusion, en effet, de croire que les malheureux étaient alors moins nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui, et si développée que fût l'hospitalité, elle ne pou-

A. Balmès, Le Protestantisme comparé au Catholicismef tomo II, cb. 33.

vait suffire à recevoir et soigner les malades et les infirmes.

Et si, d'après Columelle, le devoir du père de famille ' était de faire panser dans Tinfitmerie domestique (valetudinarium) Tesclave qui tombait malade ou se blessait en travaillant * , combien de maîtres étaient fidèles à remplir ce devoir? Hélas! nous voudrions qu'il fût moins facile de prouver que ce ne devait être qu'une infime minorité.

On Ta dit dans une phrase demeurée célèbre : « Si . les anciens n'avaient point d'hôpitaux, c'est qu'ils avaient, pour se défaire des infortunés, deux moyens : l'infanticide et l'esclavage 2. » Ce mot, nous le savons, a été taxé d'exagération; mais, pour nous, il nous semble bien rapproché de la vérité. Ce que nous avons dit de la situation des esclaves suffirait à le prouver, et nous allons voir tout-à-l'heure que, quant à l'infanticide, les faits sont également loin de le démentir.

C'est, en effet, par les enfants qu'il convient de commencer l'étude des établissements hospitaliers que ce siècle a vus naître.

Les anciens n'euifent jamais une notion bien exacte de l'inviolabilité de la vie humaine; ne voyant dans l'homme que le corps et non l'âme, ils respectaient peu l'existence des enfants. Les Grecs avaient admis une

4, Columelle, tome XI, ch. 4 ; cité par M. de Gérando, De la Bienfaisance publique^ tome IV, liy. m, ch. ^, art. \"

2. Chateaubriand, Génie du Christianisme j tome II, li?, VI, cb. -13.

sorte d'infiamiticide légal, et Ton sait que Platon luimême conseille d'exposer les enfants contrefaits ou nés de parents trop âgés. A Rome aussi, l'organisation si puissante de la famille reposait sur le pouvoir absolu du palerfamilias ; maître de tout, il Tétait même de Texistence de ses enfants, sur lesquels il eut longtemps un droit de vie et de mort.

Aussi quand, pour un motif quelconque, on ne voulait pas conserver un enfant, on le faisait mourir, on le ^ vendait, ou on Tabandonnait ^ dans un lieu public. Ces faits, qui nous paraissent* si borribles, sont malheureusement incontestables ; ils se renou^velèrent pendant toute Tantiquité, mais c'est surtout sous l'Empire que la coutume d'exposer les enfants se généralisa *.

Que pouvaient devenir ces pauvres petits malheureux, jetés ainsi à la merci de la pitié publique? Sans doute, ils étaient quelquefois recueillis et élevés par des per^ sonnes compatissantes ; Pline l'atteste, et. même, ayant un jour consulté Trajan sur les droits personnels de ces enfants, l'empereur répondit que ceux, nés de parents libres, dont l'origine serait prouvée, seraient remis en liberté, sans même être tenus à rémunérer plus tard par leurs services l'hospitalité qu'ils auraient reçue dans leur bas âge~. Mais le plus souvent, ces enfants périssaient misérablement, ou, par un sort plus triste encore peut-être, devenaient la proie de 'spéculateurs odieux qui les livraient à l'esclavage ou à la prostitution.

i . Si l'on pouvait douter de cet usage baibarp, il suffirait de jeter un coupd'œil sur les peuples païens d'aujourd'hui où il existe encore. Dans son Voyage autour du MondCj M. de Beauvoir l'a constaté en Chine : tome II, Java, SiaUj Canton, p. 438-440.

2. Pline, Épit,, liv. X, ép. 7i, 72. — Cod. Just., De Ingen. manum.j loi 2.

Les premiers Pères de TÉglise s'élevèrent avec une énergique indignation contre Tabandon des enfants, et l'influence du christianisme ne tarda pas à se faire sentir. Dès le II® siècle, le jurisconsulte Paul disait : « J'appelle meurtrier, non-seulement celui qui étouffe l'enfant dans le sein qui l'a conçu, mais encore celui qui l'abandonne, celui qui. lui refuse des aliments, celui qui l'expose dans un lieu public, comme pour appeler sur sa tète la pitié qu'il lui refuse lui-même ^ »

Malgré cela on continuait d'exposer les enfants, et un siècle après TertuUien s'écriait : « Les lois vous défendent l'infanticide-, mais de toutes les lois il n'en est pas une qui soit plus facilement et plus impunément éludée. » Et il ajoutait ailleurs avec son âpre énergie : «Parmi tant d'hommes qui m'entourent et qui ont soif du sang des chrétiens, parmi ces intègres magistrats si rigoureux envers nous, combien y en a-t-il qui n'aient pas donné la mort à leurs enfants, qui ne les aient pas fait périr de faim, de froid, ou livrés aux chiens?... ^ „

A l'époque de Constantin, la coutume d'exposer ou de vendre les enfants, qui avait diminué dans les classes élevées en même temps que la puissance paternelle avait été ramenée à ses justes limites, persistait encore chez les classes pauvres, pour lesquelles, il est vrai, la misère pouvait être une excuse. C'était en effet, dans ces temps troublés, une charge bien lourde qu'une nombreuse, famille; avec la rigueur impitoyable que le fisc mettait à percevoir l'impôt, la vente d'un des enfants n'était souvent pour le père qu'une triste et dernière ressource.

4. Dig.j De Âgnosc. et alend, liberiSj loi 4. 2. TertuUien, Ad Génies, ï, 'IS; ApoL IX.

Aussi, deux ans après sa conversion (315), Constantin, ému de cette situation, voulut y porter remède. Dans un édit remarquable il promit des secours aux pères de famille indigents ; il décida que le père qui présenterait son enfant nouveau-né, en déclarant qu'il n'avait pas le moyen de rélever, recevrait immédiatement les aliments et les vêtements dont il aurait besoin. Le fisc et le trésor particulier du prince devaient pourvoir à cette dépense*.

Quelques années après, l'empereur étendait cet édit aux provinces d'Afrique; il ordonnait aux proconsuls et aux agents du fisc de soulager les pères de famille dont ils constateraient l'indigence, et d'ouvrir les greniers publics, même le Trésor, à ceux qui, pressés par la misère, seraient contraints de vendre leurs enfants ou de les donner en gage.

C'était faire preuve d'une généreuse initiative, mais c'était aller trop vite et trop loin. Cette première application d'une sorte de charité légale, qui avait contre elle et la pénurie du fisc et la misère croissante du peuple, ne pouvait réussir. Comme il arrive toujours en pareil cas, les mœurs l'emportèrent sur les lois, et en 329 Constantin fut obligé de permettre de vendre, dans l'extrême misère, l'enfant nouveau-né au moment où il sortait du sein de sa mère; il réservait, il est vrai, au père la faculté de le racheter plus tard 2. En limitant ainsi le droit de vendre l'enfant nouveau-né, Constantin supprima un des principaux modes de recrutement de l'esclavage; depuis longtemps d'ailleurs il avait renouvelé et sanctionné les lois des empereurs païens contre

4, Cod. Tkéod, liv. XI, lit. xxvil, lois 4 et 2. 2. Cod, Jmt., De Patrib, qui film suos dist., loi 2.

le meurtre des enfants, qu'il assimila pour la première fois au parricide ^

L'avortement fut aussi défendu et puni comme un crime ; « on doit en effet aux p)iilosopbes chrétiens d'avoir éclairci ce point essentiel que le fœtus, dans le sein maternel, est déjà uni à Tâme, ce que la philosophie stoïque ne voulait point admettre-. » Mais Constantin n'osa pas interdire l'exposition, aussi le nombre des enfants abandonnés diminua peu. En 331, Tempereur invita les étrangers à se charger d'élever ces enfants, et pour les y engager, il leur conféra le droit d'en disposer, même à titre d'esclaves, après qu'ils les auraient nourris et élevés ^. »

Il y avait là, toutefois, une question délicate et qui semble embarrasser singulièrement les empereurs : il paraissait bon de stimuler ainsi l'intérêt personnel à prendre soin de ces enfants; mais, d'un autre côté, il était bien dur et même bien injuste d'en faire les esclaves de ceux qui les recueillaient, et d'obliger le père, pour retrouver son fils abandonné, à le racheter à prix d'or.

Voulant diminuer le nombre des expositions, les empereurs Valentinien II, Valens et Gratien décidèrent que le père ou le maître qui aurait exposé un enfant lui appartenant, perdrait tout droit de le revendiquer par la suite; car il l'a ainsi livré à la mort, tandis que celui qui l'a recueilli a fait preuve de miséricorde; nul ne peut, en effet, dire sien celui qu'il a abandonné en dan-

i. Cod. Just,, De his qui parentes vel liberoi occid., loi 4. — Cod. Théod., liv. IX, tit. XIV, loi i ; tit. XV, loi i .

2. La divinité de l'Église manifestée par sa chwrité, par le card. Baluffi, ch. 5.

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