CHAPITRE II
LE RENOUVEAU VITICOLE
Sources :
Archives du Gard. Série M. 12-10.
Archives du domaine de Bayne.
Les anciennes formes de culture n'auraient pu se maintenir sans amener une régression dans le niveau de vie des pays de Ja basse Cèze.
Après le coup porté par les crises du milieu du siècle, les systèmes de polyculture anciens ne se révèlaient plus adaptés aux conditions de l’économie nouvelle: la polyculture à base de froment n’était plus viable. Même renouvelé et revigoré par des cultures nouvelles, comme la betterave à sucre et le millet à halaï, le vieux système de culture aurait produit une baïsse sensible et dans la population et dans son standard de vie. Seules quelques parties du terroir aux sols riches auraïent pu continuer par ce moyen à rourtir leur population nombreuse. Les autres parties trop sèches ou trop arides auraïent été progressivement abandonnées ou vouées à une culture extensive, avec des assolements plus ou moins longs.
Ce sont ces limitations, qu’imposaient les autres cultures, qui expliquent le succès remporté par la vigne sur plants greffés.
Les premiers essais de replantation furent effectués à Saint- Gervais. Ce fut un viticulteur de l'Hérault, d’ailleurs, qui, attiré par ses amitiés dans la région et se rendant compte des possihilités qu’elle offrait au point de vue de la production du vin, tenta les premières replantations. Elles s’effectuèrent au domaine de Bavne dès 1880-1881. L’on tâtonnait encore ; plusieurs plantations différentes furent faites : plants greffés sur porte-greffes américains. plants directs soit américains, soit même francais. Petit à petit. la sélection s’opéra : les plants américains directs (le jacquez était surtout en faveur) furent en grande partie délaissés, et les plants greffés sur américains l’emportèrent.
UOTE
L'exemple et le succès aidant, avec l'attrait des cours élevés du vin, les agriculteurs de St-Gervaïs se mirent à replanter activement, puis ceux des communes voisines. La vigne se répandit en tache d’huile.
Il est à noter que l'influence du viticulteur héraultais (1) se fit sentir dans la culture : tant dans la manière de travailler (plantation, taille, (2) procédés de culture), que dans certains termes de travail, ou coutumes de vente (ne pas payer le courtier, alors que les autres régions du Gard le font, par exemple).
Le vignoble changea d’aspect. Autrefois on plantait très large, souvent parmi des arbres fruitiers ou des oliviers. La vigne müûrissait insuffisamment ses bois et était privée de matières fertilisantes. On mélangeait les cépages et comme l’on travaillait à la maïn de petits carrés, les alignements étaient fantaisistes.
D’après ce que nous avons pu voir, on employa surtout à lorigine comme porte-greffes des Riparia Gloire et des Jacquez qui
semblent avoir joui d’une bonne réputation. ù
On greffe surtout des aramons, des alicantes bouschets, des petits bouschets, des carignans. des terrets bourrets. Les vieux cépages traditionnels du pays furent plus ou moïns délaissés, le cinsault, le grenache.
La vigne d’origine différente était plantée pour répondre à des besoins différents. Ce n’était plus une vigne de petits propriétaires, qui la cultivaient pour avoir leur vin ; maïs ce fut un vignoble créé par un propriétaire important qui mit des fonds dans la culture de la vigne pour en retirer de l’argent et accroître ses revenus par la vente de grosses quantités de vin.
Nous avions déjà signalé le fait que la vigne était une culture de coteau : la vigne nouvelle est franchement descendue dans la plaine : elle s’étale jusqu’au bord de la rivière. Les côtes sèches sont délaissées. Est recherché un rendement élevé d’un vin de qualité moyenne.
Cela explique les soins constants apportés à la vigne. On défonce à 40 ou 50 cm. avec de grosses charrues tirées par de puissants attelages de bœufs. La vieille plantation au trou est abandonnée, comme trop peu pratique et trop onéreuse. On plante au pal.
Les rangées s’alignent droites, parallèles. les vignes sont généralement plantées en carré. à 1 m. 50 La'taille se fait au gobelet : les viticulteurs d’alors ont tendance à charger assez fortement leurs vignes en bois (taille Guyot). Enfin des équipes de laboureurs remnlacent les piocheurs. Automne, hiver, printemps, les charrues font leur va-et-vient dans les vignes. L’été seul les piocheurs binent le pied des souches. L'apparition du mildew nécessite les sulfatages.
Ce furent ces travaux constants qui maïntinrent sur le sol une population nombreuse. Car le succès fut rapide. A St-Gervais où l’on suivit l’exemple du domaine de Bayne, les progrès furent immédiats. Commencée vers 1885, la replantation en 1900 attei-
(1) M. Soulèze était l’arrière-grand-père de l’auteur de cette monographie.
(2) Il faisait venir des tailleurs de chez lui, car il trouvait que les tailleurs du pays chargaient la vigne de trop de bois.
gnait 300 ha. Ce chiffre se passe de tout commentaire. En 1900 la récolte fut de 25.000 h], soit une moyenne de 83 h1 à l’ha.
Si l’on calcule que le vin se vendit cette année-là dans le Gard en moyenne 20 fr. l’hl., on voit que la moyenne de rapport brut à l’ha fut à Saint-Gervais de 1.660 francs. Aucune culture ne pouvait donner de telles sommes et lutter contre la vigne.
Aussi, pouvons-nous dire que, dès 1900 à St-Gervais la polyculture avait vécu. Sur les 450 ha de terres vraiment cultivées, 300 étaient en vignes. La vigne était devenue la culture prépondérante, la seule vraiment intéressante ; les autres n’étaient souvent que des cultures complémentaires.
Le Tableau I (1) nous montre les énormes progrès qu'avait, dès 1900 réalisé la vigne dans la vallée de la basse Cèze. Tout autour de Saint-Gervais, la vigne a rayonné : Bagnols, Sabran, Chusclan, St-Michel possèdent à nouveau de vastes étendues de vignes, plus vastes même parfois qu'avant la crise phylloxérique. Les villages plus éloignés, Goudargues, St-André de Roquepertuis, St-Laurent de Carnols ont moins planté.
Un autre facteur intervient : l’importance, dans la commune, de propriétés de quelque étendue. Partout ce furent les propriétaires importants qui recommencèrent les plantations et risquèrent des fonds. Cela explique qu’à Cornillon, éloigné de St-Gervais, maïs possédant des domaines groupés de quelque importance, le vignoble soit plus important que dans ses environs immédiats.
Ce fait est à rapprocher des plantations de mûriers du xvirr° siècle. Là aussi les gros propriétaires furent les premiers à planter, attirés par le gain possible, les petits ne suivirent qu'après. C’est un trait frappant de la méfiance des petits paysans pour toute nouveauté.
Les rendements sont faibles en 1900, sauf à Bagnols et à St- Gervais. C’est un signe de la jeunesse du vignoble. Il est certain qu’en 1900, les vignes avaient à peine quelques années et commençaient tout juste à produire.
De 1900 à 1914, les progrès, tout en restant constants, furent beaucoup moins rapides. Il semble qu'après la période de plantation intense qui va de 1890 à 1900, un ralentissement, dû sans doute aux crises viticoles, se soit produit. Le vignoble s’étend encore, mais, — sauf dans quelques communes comme Sabran ou Cornillon, — sans cette poussée puissante qu’il avait quelques années auparavant.
Le vignoble a atteint un premier équilibre qui se maintiendra jusqu’après la guerre de 1914-1918. La vigne est à ce moment la culture essentielle à laquelle on donne tous les soins ; mais il reste encore des éléments de l’ancienne polyculture que l’on n’a pas complètement délaissée. Les cultures complémentaires de la vigne, fourrages, avoine, prennent de plus en plus de place, mais on cultive encore du blé, du mil à balai. |
Il nous reste à voir quelles furent les causes du succès rapide de dla vigne. L’on peut y voir de multiples raisons : les unes dues à
(1) Voir en fin de chapitre.
ge et
la nature du sol et du climat ; les autres à l’état social, d’autres à l’état économique. Examinons-les successivement.
Il est un fait sensible, dont on peut encore se rendre compte de nos jours, c’est que l’extension du vignoble s’est faite plus particutièrement sur la rive gauche de la vailée de la Cèze. En se reportant au tableau I, nous voyons que les premières communes à replanter sont situées sur la rive gauche : St-Gervais, Chusclian, St- Michel, Bagnols (1), Cornillon. On est frappé par la lenteur qu’a mise à s'étendre la vigne dans les communes de la rive droite : Goudargues, La Roque, Sabran.
La rive gauche se trouve abritée, par un rideau de collines et même de falaises, du vent du nord. Sur la rive droite, les gelées sont plus marquées, les récoltes plus tardives que sur la rive gauche. Sur les terrasses de la rive gauche la vigne est bien exposée au soleil et mûrit mieux ses raisins. Or, c’est surtout sur la rive gauche que les terrasses alluviales s’itendent, cela explique à la fois l'extension plus rapide de la vigne sur cette rive, et, avec le fait que presque toutes ies communes sont sur la rive gauche, le succès qu’a rencontré la vigne. C’est ce climat exceptionnellement favorable qui a permis la propagation rapide de la vigne. .
Une autre cause du succès de la vigne fut l’état social de la région. Nous avons vu plus haut que le mouvement de replantation était parti des domaines importants. Or, leurs propriétaires, qui étaient souvent d’anciens notaires, ou d’anciens négociants, se trouvaient à la tête de capitaux mobiliers importants et avaient des disponibilités en argent liquide. 1Is pouvaient immobiliser cet argent dans une culture rémunératrice, puisque leurs domaines avec les crises ne leur rapportaient presque plus rien.
Les très grands domaines sont d’ailleurs l’exception dans notre région, la plupart des granges ont de 25 à 50 ha. Elles étaient souvent en régle directe, seules quelques parcelles étaient affermées. Cela laissa toute liberté d’action aux propriétaires d’alors pour la replantation ; les planteurs avaient les frais, mais aussi l’espoir, de gros bénéfices. La plantation de ces domaines moyens n’exigeait pas des mises de fonds excessives : les très grands domaines de la commune de Sabran, malgré les grosses fortunes qui “taient à leur tête, ne furent pas plantés. Ils étaient d’ailleurs en fermage pour de grosses parts. Et les domaines affermés ne pouvaient être plantés en vignes sous ce règime. Les propriétaires auraient investi des fonds sans pouvoir en retirer de bénéfices. D’autre part, la charge que représente la culture d’un domaine en vignes est autrement plus lourde que celle d’un domaine en céréales ; un fermier est rarement capable de s’en charger. Des exemples récents nous montrent la difficulté : de gros propriétaires ont abandonné la culture de leurs vignes à des métayers : ceux-ci se sont trouvés littéralement écrasés par la charge que représente le travail d’un domaine en vignes.
C'est donc à la faible étendue du régime des fermages, pour les grosses propriétés, qu'est dû, en partie, le succès de la vigne.
(1) À Bagnols, le terroir replanté en vignes est situé sur la rive gauche.
Voici, pour donner une idée, le détail des fermages à St-Gervais en 1561. 11 y a quatre domaines de queique importance ; trois d’entre eux emploient un fermier pour travailler quelques-unes de leurs terres seulement, et un de ceux-ci a également des terres en métayage, le quatrième domaine est cuitivé en entier en régie directe. À St-Gervais même, il y a dans le village sept fermiers (1). C'est un chitfre très faible, si on le compare au nombre élevé de inétayers empioyés de nos jours.
L'autre tacuité qu'ont eue les gros propriétaires, fut l’abondance et le bas prix de la main-d'œuvre.
Si, en 1559-1890 l’émigration a déjà fait ses ravages dans la population, 1i reste encore dans les viiages de nombreux petits propritaires qui ne demandent pas mieux que de trouver un trava supplémentaire, soit sous forme d'ouvriers à la journée, soit comme iaboureurs (homme et cheval ioués). Sans les gêner pour ieur travaii personnel, cela leur iou:nia un apport monétaire appréciable. RME
Les chiffres sont éioquents : ie recensement de 1906 nous montre que trois gros propriétaires de St-Gervais emploient à eux seuis 69 ouvriers, presque tous originaires du village. Si l’on tient compte, qu'en 1906, la population totaie de la conimune était de vb habitants, et que là-dessus 181 hommes avaient de 20 à 60 ans, on se rend compte des larges possibilités qu’offrait alors la main d œuvre locale aes petits propriétaires.
Cette main-d'œuvre en pius était déjà formée. La vigne avait existé dans ie pays peu d'années auparavant. Les agriculteurs en connaissaient Le travail. Sans cette main-d'œuvre qualifiée, dejà au courant des soims à apporter à da vigne, il est probable que la repiantation n’eut pu s’eiteciuer à cette allure et avec un tel succès.
Enfin dernier avantage à noter, cette main-d'œuvre était bon marché. Ce fait était sensible depuis iongtemps. À Vauvert, au début du xix‘° siècie, les salaires d'un journalier non nourri oscilient de 1 fr. 50 à 1 fr. 75 ; dans la région de Bagnols ils ne dépassent pas 1 fr. 50.
En 1850-1860, à St-Gervais, le journalier agricole pris à l’année reçoit un salaire de 1 fr. 50 par jour ; s’il n’est pas pris à l’année, de 2 francs par jour.
Le salaire en 1880-1890 est à St-Gervais de 2 fr. par jour pour le journalier ordinaire, contre 2 fr. 50 à 3 fr. dans la région de Nimes. En 1910, un ouvrier reçoit 2 fr. 80 pour sa journée à St- Gervais, dans la région de Nimes, 4 fr.
De plus les journées de travail sont plus longues d’une à deux heures par jour. î
Le bas prix de cette main-d'œuvre est sans doute dû au fait que les hommes employés sont de petits propriétaires, pour qui le salaire ne constitue qu'un supplément plutôt qu’un élément essentiel de leurs revenus. L’abondance enfin de la main-d'œuvre ne devait pas entraîner sa revalorisation, malgré les gros besoins des propriétés viticoles.
Ces facilités, qu’offrait une main-d'œuvre abondante et bon marché, ont certainement été une des causes essentielles de la
() Archives du Gard. 10 M. 258.
pau
rapidité de l’extension de la vigne. Nous verrons, dans la troisième partie de notre ouvrage, les problèmes cruciaux que posent, pour ‘les grandes exploitations viticoles, les questions de main-d'œuvre de nos jours.
Par comparaison, on comprend la facilité que dut être cette main-d'œuvre abondante, expérimentée et bon marché à l’origine de la replantation.
Enfin des causes économiques ont amené de succès de la vigne.
La vigne était autrefois une vigne de petits propriétaires, qui produisaient surtout pour eux-mêmes ou pour une Consommation locale. Le vignoble de la Cèze n’alimentait qu’un commerce restreint, Bagnols, Pont-St-Esprit, et quelques centres des environs. Si l’on excepte Chusclan, les vins de la Cèze se consommaient dans la vallée meme pour leur grande majorité. Il fallait bien qu'il en soit ainsi d’ailleurs, les moyens de communication étaient réduits et difficiles : les routes étaient mauvaises. Le Rhône était la seule voie commerciale ; les exportations étaient limitées aux vins de qualité.
Or, en 1881, la gare de Bagnols donne une ouverture importante à la région. Ce fait fut essentiel dans l’évolution du vignoble de ia Cèze. Sans l’ouverture de la gare de Bagnols, la vallée de la Cèze n’aurait disposé que de celle de Bollène-La Croisière située de l’autre côté du Rhône et éloignée.
Cela joua dans deux sens favorables à la vigne : amenant des blés meilleur marché, la voie ferrée contraïignit à l’abandon de cette culture ; enlevant rapidement et facilement les vins de la vallée
de la Cèze, elle permit au vignoble de la Cèze de lutter à armes
égales avec le vignoble du Bas-Languedoc.
À une époque où les charrois sur route se faisaient à coups de
muids tirés sur charrettes, on peut juger de l’avantage que repré- .
sentait une gare proche de quelques kilomètres.
C’est cette possibilité que n’avait pas le vignoble de la première moitié du siècle, qui permit la culture intensive de la vigne et son extension sur le plan commercial.
En plus de toutes ces raisons, la vigne était la culture dont le rapport était le plus intéressant.
Avec un prix moyen de 20 fr. l’hl., et 60 h1. à l’ha de production, ce qui n’est pas exagéré, la vigne rapporte 1.200 fr. bruts à l’hectare.
Une vigne coûte à cultiver jusqu’à la troisième année environ 2.000 fr. et demande ensuite 500 fr. de dépenses annuelles.
Le bénéfice net est donc de 700 fr. par an. Aucune culture de quelque importance ne pouvait lutter sur ce point avec la vigne.
Si ce n'étaient les grosses avances qu’elle demande à l’origine, rien ne freinerait la vigne. Et cela d’autant plus que nous avons considéré un prix moyen plutôt bas. En 1880-85-90, les cours du vin étaient beaucoup plus élevés, ils atteignirent des moyennes de 30 et 34 fr. l’hl. dans le Gard. Si les planteurs basaïent leurs calculs sur de tels prix, les raisons de planter devaient se faire irrésistibles.
Car, en définitive, ce fut l’appât du gain qui attira les agricul-
teurs vers la vigne. Aucune autre culture ne pouvait faire espérer de tels bénéfices.