I. — Les plants hybrides
Le viticulteur de St-Gervais (1) est partagé par deux tendances opposées qui, l’une et l’autre, s’équilibrent encore, mais peuvent l’une ou l’autre, dans un avenir proche, être amenées à l’em-
porter.
Ce sont, d’abord la tendance à planter des cépages américains hybrides, pour assurer dans les terres basses des récoltes régulières ; ensuite la tendance à planter des cépages dits « nobles », à rendement faible, et à haute teneur alcoolique, qui permettent au vignoble de St-Gervais de jouir d’une bonne renommée et de vendre éventuellement le vin à des prix plus “levés.
Nous étudierons successivement ces deux tendances et tout d’abord les nouvelles plantations de cépages hybrides issus de plants américains.
L'arrivée des hybrides en grande culture est, à St-Gervais comme dans beaucoup d’autres régions d’ailleurs, de date récente. Si des particuliers avaient fait pour leur compte personnel des essais depuis la crise phylloxérique (2), ils faisaient ceci plutôt à titre d'expérience et sur des superficies très limitées.
(1) Nous étudions dans ce chapitre uniquement St-Gervais. Seules des enquêtes personnelles poussées sur un terrain que l’on connaît peuvent éclairer la question. La même dualité qu’à St-Gervais ne se retrouve que dans les communes reconnues aptes à produire de l'appellation « Côtes du Rhône».
(2) Vers 1880, il y eut des plantations de clintons, de jacquez. Plus tard après la guerre de 1914, apparaissent les premiers hybrides, couderc et surtout seibel.
Ce n’est guère que depuis 1930 que des plantations d’hybrides furent effectuées systématiquement dans les terres basses du bord de la rivière, ou dans les pièces trop éloignées du centre d’exploitation ou d’un point d’eau pour être travaillées commodément et rapidement, au moment des sulfatages surtout.
Le plant qui avait alors la grande faveur était le Couderc 7120 noir. Sa vogue n’a d’ailleurs pas baissé, et il trouve encore des défenseurs ardents parmi les viticulteurs de St-Gervais.
Jusqu'à cette dernière guerre on ne plantait les hybrides que dans les terres craignant plus particulièrement les gelées tardives. Dans l’ensemble, des viticulteurs restaient fidèles aux vüniféras traditionnels, à l’aramon surtout qui leur assurait de grosses récoltes.
La guerre récente a fortement modifié leur point de vue. Plusieurs motifs ont amené ce changement.
D'abord pendant les années de guerre, les viticulteurs dépourvus de produits à base de cuivre et de soufre, se sont sentis à la merci de circonstances atmosphériques défavorables, absolument impuissants à se défendre. Une attaque de mildiou ou d’oïdium, pendant la période 1940-1945 eut anéanti complètement le vignoble des viniféras sans que les viticulteurs aient pu faire quelque chose pour se protéger.
En plus de cette crainte qu'ont connue tous les vignerons méri-
dionaux durant la guerre, des expériences récentes ont encore accru la faveur des hybrides.
La première est la terrible gelée du 2 mai 1945 qui anéantit toute la récolte des plants viniféras, même sur les coteaux les plus élevés. Cette année-là, la récolte totale des vins à St-Gervais fut de 6.780 hectolitres de vin de mauvaise qualité. Seuls les viticulteurs qui possédaient des hybrides ou des terres très abritées purent recueillir quelque chose. La deuxième est l’épidémie de mildiou qui s’abattit sur la vallée du Rhône en 1948 et enleva la moitié de la récolte dans la région.
Toutes ces expériences jointes au fait que les hybrides sont d’un entretien moins coûteux, d’une production abondante parfois, ont écarté les viticulteurs du viniféra, de laramon surtout, gros producteur dans les bonnes années d’un vin de qualité honorable, mais par trop sujet à être la proie de parasites qui le détruisent et moins résistant aux intempéries.
De là vient la forte proportion d’hybrides dans les plantations actuelles.
Nous avons tiré nos renseignements de deux sources : d’abord une enquête personnelle dans la commune — ensuite une étude de déclarations de replantation. (1) ;
Il est à noter que nous sommes actuellement dans une période d’intense plantation ; aux arrachages de la guerre succèdent les vignes neuves.
(1) Ces. dernières mentionnent depuis deux ou trois ans seulement les cépages plantés.
.. Par estimation toute personnelle, c’est-à-dire assez approximative, on peut dire que la superficie du vignoble d’hybrides à St- Gervais est actuellement d'environ 80 à 90 ha.
Sur cette étendue la moitié au moins est plantée en couderc 7120, le quart en Seibei 6905, le reste en hybrides plantés plus récemment Seibel 7053, seyve villard. Les deux hybrides cités en premier sont les plus en faveur, ceux qui ont fait leurs preuves depuis de longues années dans le pays. Les plantations récentes effectuées depuis la guerre n’ont pas encore fait leurs preuves.
Voici toutefois quelques chiffres qui permettent de voir l’orientation actuelle du vignoble.
Sur 166.675 plants de vignes plantés depuis 1947, 126.520 sont en cépages Dybridés Le reste (40.155) sont en viniféras. Il est intéressant de noter que sur ces 40.000 plants, plus de 30.000 sont en cépages nobles, c’est-à-dire destinés à produire du vin contrôlé ; 9.270, c’est-à-dire la valeur de 2 ha seulement sont en aramon. Cela marque bien la présente défaveur de ce cépage, dont on retient surtout actuellement les inconvénients.
Si l’on étudie la répartition des hybrides d’après les espèces nous voyons que le Couderc 7120 vient toujours en tête avec 31.300 pieds de vigne, suivi par le Seyve Villard 18.315 avec 25.350 et le Seibel 7053 avec 24.550. Plus loin nous trouvons le Seyve Villard blanc 12.375 avec 12.200 pieds, et le 6.905 avec 11.750.
Il est à remarquer que jusqu’à ces toutes dernières années, des plants comme le Seyve Villard 18.315, 12.375 et le Seibel 7053 étaient peu plantés par le commun des viticulteurs.
Avaient, et ont encore, la faveur des petits propriétaires de St- Gervais, le Couderc 7120 et le Seïbel 6905. Cela est très sensible : en effet le nombre de plantations en ces cépages est grand, mais l’on en plante de petites quantitis à la fois.
Il faut remarquer que si nous trouvons des plantations peu nombreuses, mais massives de S. 7.053, S. V. 18.315 et 12.375, 8.000, 10.000 et même 14.000 pieds sont plantés d’un seul coup. (1) C’est une marque du caractère de prudence du petit paysan. Il est éloigné, ennemi même des innovations, et préfère s’en tenir à des cépages de production plus faible mais dont il est sûr. De toute facon les hybrides prennent dans le vignoble, surtout dans la plaine, une place de plus en plus grande. Les bas-fonds sont acluellement presque uniquement plantés en hybrides, et les premières terrasses commencent à en être plantées. 1 HNET
I1 est probable que ce mouvement ne s'arrêtera pas là. Si les circonstances (législation, cherté des produits anti-cryptogamiques) se maintiennent identiques, il ne fera que s’amplifier, à condition bien entendu que les hybrides tiennent leurs promesses.
Il semble bien toutefois que la basse plaine soit définitivement vouée aux hybrides. Les risques de gelée empêchent les viticulteurs d'y mettre des viniféras. 4 À
Il faut donc s’attendre à une extension des hybrides dans notre
région pour les années à venir.
(1) Les récentes déclarations de 1950 nous montrent la faveur croissante des S. V. 12.375 et 18.315.
Il. — Le Vin à appellation COTES DU RHONE
La question de l’appellation « côtes du Rhône » est dans son origine différente de celle des hybrides. Alors que la plantation des hybrides fut due à la seule initiative des viticulteurs, qui cherchaient à planter des cépages qui leur rapportent, la question des vins à appellation contrôlée se rattache à un mouvement qui se produisit dans la négion en vue de donner aux vins de la vallée de la Cèze le droit à l’appelation de « Côtes du Rhône ».
Nous verrons la question sous trois aspects : d’abord un historique retraçant les divers aléas de l’appellation, ensuite le ratlachement de la vallée de la Cèze à la zone d’appellation « Côtes du Rhône », enfin l’influence que ce rattachement exerce sur l’évolution du vignoble à St-Gervais.
Avant la guerre de 1914, la protection des appellations contrôlées était faite par l’administration. C’était le régime de la délimitation administrative. Des difficultés surgirent, l’administration ne se révèlant pas assez indépendante.
De là vint la loi du 6 mai 1919 qui fit passer aux tribunaux le pouvoir règlementaire en cette matière. C’est le régime de la délimitation judiciaire. Cela n'empêche pas les difficultés de naître. Car si des tribunaux se montraient excellents, d’autres commirent des erreurs. Ensuite, il y eut un foisonnement extraordinaire de demandes d'appellation d’origine en vue d’échapper à la règlementation du statut viticole. 16 millions d’hectolitres auraient joui d’une appellation en 1934. Cela rendit nécessaire la loi du 30 juillet 1935 édictant une règlementation plus stricte : cépages limités, degré minimum, rendement maximum, règlementation des cultures et des procédés de vinification.
Ea principe d’ailleurs, la loi du 6 maï 1919 ne faisait que consacrer des droits anciens, acquis. II fallait en effet que ces droits eussent un caractère de constance, de loyauté, de localité.
On entendait :
— par droits constants, des droits répartis sur un nombre suffisant d’années, pour jouir d’une sorte de prescription acquisitive ;
— par droits loyaux, des droits publics, admis ouvertement et devant tous ;
— par droits locaux, des droits qui n’étaient pas réclamés par un
individu seulement, mais par de nombreux producteurs du lieu. En résumé l’appellation n’était pas un baptême. Il fallait que les caractères ci-dessus soïent déjà acquis.
. De tout ceci découle l'attitude du Tribunal civil d’Uzès. Le Syndicat des vins des Côtes du Rhône ayant attaqué des viticulteurs du Gard, le Tribunal rendit le jugement suivant : |
« Attendu que la profondeur de la zone ne peut être fixée qu'après que la nature du terrain, les cépages, le genre de vinification aptes à produire du vin de qualité.
+ … que :e Tribunal n’a pas les éléments nécessaires pour se prononcer. nomme les experts.
. <..pour déterminer les communes ou parties de communes qui, par leur situation et leurs terrasses, confèrent aux vignes qui y sont plantées le droit à l’appellation de « Côtes du Rhône ».
De là est issu le rapport des experts.
. Ceux-ci examinèrent dans quelle mesure l'appellation de
« Côtes du Rhône » était une réalité.
a) au point de vue géographique : il existe une région de 300 km. possédant des vins renommés.
b) géologique — Les terrains d’alluvions siliceux formés par les quartzits roulés, et dans le Gard les étages du crétacé supérieur produisent des vins de qualité.
c) historique. — Autrefois l'appellation de Côtes du Rhône n’exis-
tait pas. Il y avait dans la deuxième moitié du xix° siècle des
vins de la côte du Rhône.
d) commercial. — Sur ce point les négociants admettent l’appellation.
e) œnologique. — Les vins présentent un caractère identique et
constant, de finesse, bouquet, chaleur, corps et velouté. Donc l’appellation de Côtes du Rhône existe et est. admise par des usages anciens et par les habitudes plus modernes des producteurs.
- Si l’on s’en tenait à une énumération très stricte, seules une dizaine de communes y auraient droit. Mais de bons vignobles existent à côt5. Pour cela, auront droit à l’appellation de Côtes du Rhône, les vignobles se trouvant :
1° Sur les coteaux de la ceinture phocénique, sur les deux rives, avec les terrains plus anciens qui les surmontent.
2° Sur les coteaux parallèles au fleuve sur la rive gauche.
3° Sur les terrasses du diluvium alpin ou de la mollasse marine.
Bien qu’au point de vue du climat, par suite du changement de direction des montagnes, les vignes des vallées de la rive droite soient plus abritées du mistral et aient un climat plus tempéré, le droit leur fut reconnu.
I1 fut constaté enfin, d’après une étude des usages locaux, que certaines communes utilisaient l’appellation de, Côte du Rhône depuis un certain nombre d’années.
En conclusion et pour ce qui nous concerne, les experts admirent comme ayant droit à l'appellation les communes de Chusclan, Bagnols, St-Gervais, St-Nazaire et s’arrêtèrent à St-Michel d'Euzet pour la partie de leur territoire sitwie au-dessus des terrasses de 10 mètres.
Enfin le décret du 11 novembre 1937 entérina la décision des experts.
Le vignoble de St-Gervais se trouvait donc englobé pour partie dans la région ayant droit à l’appellation.
Immédiatement avant la guerre de 1939, les déclarations de vins à appellation furent faibles. En effet à cette époque, il y avait une discipline sévère, qui n’était compensée par aucun avantage pécuniaire. En outre, les surfaces plantées en cépages nobles étaient d’étendue moyenne. C’est ainsi qu’un délégué de St-Gervais à une séance extraordinaire de la C. G. V. sur la délimitation des régions à vin ayant droit à l’appellation, réclame que l’on adjoigne j’'aramon aux cépages admis pour la production du vin contrôlé ; il affirme que sur les coteaux de sa commune laramon donne un vin excellent et d’un degré élevé dépassant 12°. Ses collègues ne lui donnèrent pas raison. Mais cela nous est une indication sur la faiblesse en cépages exigés du vignoble et de l'extension de l’aramon sur tous les étages du terroir de St-Gervais.
Avec les cours élevés atteints par les vins contrôlés pendant la guerre, les viticulteurs se portèrent sur la production de ce vin. De 1940 à 1945 on peut dire que l’on n’a guère replanté que des vignes donnant droit à l'appellation. Les chiffres que nous donnerons montrent que, alors même que l'intérêt au point de vue pécuniaire a cessé, l’élan donné aux viticulteurs se fait toujours sentir.
En 1947 et 1948, 30.905 pieds de cépages nobles ont été plantés.
Là-dessus le cinsault vient en tête avec 22.935 unités, puis le.
bourboulenc et la clairette avec 7.100, le carignan enfin avec 800.
Le cinsault vient nettement en premier, il est particulièrement apprécié dans le pays pour son degré élevé et la chaleur de son vin. Cela depuis longtemps d’ailleurs, puisqu'on le trouve mentionné comme entrant dans une forte proportion dans les vignes de l’époque antéphylloxérique.
Une étude des déclarations de récolte complète ce premier aspect. Dans le tableau ci-joint (1) nous voyons que dès sa création, la cave coopérative vinifia une forte proportion de sa récolte comme vin rosé. Jusqu'en 1937, il se vinifia ainsi une moyenne de 6.000 h1. par an. Nous n’avons malheureusement que les chiffres de la cave coopérative, les chiffres des caves particulières nous sont inconnus. Cest sur cette partie de récolte vinifiée en rosé, que les membres de la coopérative pouvaient prendre leur part de vin à appellation.
Pendant les années de guerre le succès obtenu par le vin contrôlé fut considérable. La taxation y fut pour beaucoup. Le cours du vin contrôlé fut fixé à un prix plus levé que le vin ordinaire, puis laissé libre plus tôt, les viticulteurs aussi cherchèrent à en produire le plus possible. A cet effet, ils évitaient de vendanger n’inporte quel cépage à n'importe quel moment. Les cépages destinés à produire le vin contrôlé étaient vendangés tout à fait en fin de vendange. On les laissait müûrir à la limite du possible. C’est ce qui explique ces degrés alcooliques élevés faits par la cave coopérative, degrés se situant à une moyenne de 11,5. Certains particuliers arrivaient même à des degrés supérieurs.
Depuis deux ou trois ans le vin contrôlé ne rapporte pas plus que le vin ordinaire et est grevé de lourds impôts. Les déclarations de vin contrôlé ont de ce fait subi une forte baisse.
(1) Voir en fin de chapitre.
Actuellement St-Gervais ne déclare pas plus de 1.000 h] de vin contrôlé, tandis que pendant la guerre il déclarait jusqu’à 3.500 hectolitres.
Quelle est d’ailleurs l’étendue du vignoble ayant droit à l’ap-
pellation à St-Gervais ?
Au point de vue géographique, les experts ont limité le vignoble de Côte du Rhône à la terrasse alluviale de 10 mètres. Mais ces terrasses sont loin d’être entièrement plantées en cépages nobles. En se basant sur les déclarations de récolte qui sont limitées à une production de 40 h1 à l’ha au maximum, on peut dire, puisqu’il y eut jusqu’à 3620 h1 de déclarés, qu’il y a environ une centaine d’hectares de vignes qui ont droit à l’appellation.
Si on tient compte des plantations récentes, le vignoble à appellation de St-Gervais doit être de 140 ha environ, c’est-à-dire d’environ le tiers de la superficie totale en vigne.
Cela nous amène à faire cette constatation curieuse, que le vignoble se partage à St-Gervais en trois parts presque égales. Une partie en plants français courants, aramon surtout, une autre en plants français nobles et une troisième en cépages hybrides.
Cela marque d’ailleurs assez bien l’état d’esprit actuel du vigneron, tiraillé entre dés solutions opposées, et hésitant à prendre parti pour une solution extrême, en se tournant résolument vers une production déterminée.
Il n’en reste pas moins vrai que le recul de l’aramon, comme cépage producteur, est un trait frappant de l’évolution actuelle du vignoble.
48e S CoNTRÔLÉ 43 Rosé del CONTRôLÉ ; Cave Coopé. | Cave Coopé. Saint-Gervais DEGRÉ
1938 1.065 883 1939 265 100 5 | 1940 4.090 2.399 100 5 1941 4.205 2.180 110 j 1942 4.480 LUS 110 7 1943 4.615 3.587 110 8 1944 4.665 3.620 1101 1945 3.230 2.820 119 8 1946 3.035 1.885 2.290 11° 4 Rosé Contrôlé 1947 3.872 528 882 110 4 1108 | 1948 2.729 | 94 100 2 Rosé Contrôlé